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09 mars 2026

Qui fait l'opinion ? D'Antoine Bristielle : lecture au filtre des petites phrases

Dans Qui fait l'opinion ? Crises démocratiques et nouveaux médias, Antoine Bristielle s’attache à expliquer une « crise de la représentation politique », qu’il définit comme une « remise en cause de la légitimité des représentants politiques élus à s’exprimer et à décider au nom de l’ensemble de la population ».

Après avoir exposé comment, selon lui, les médias déterminent la communication politique, il analyse les effets des nouveaux médias sur la participation électorale, le populisme, le complotisme et la polarisation de la société. Ces éclairages ponctuels ne répondent évidemment qu’en partie à la question qui sert de titre à ce petit livre. Proche du Parti socialiste, la Fondation Jean-Jaurès, dont l’auteur dirige l’Observatoire, ne tient pas forcément à révéler tous les secrets de la fabrique de l’opinion ! Plus sérieusement, ce livre apparaît avant tout comme une collection de travaux distincts appuyés sur un appareil de notes abondant.

« Les pratiques de communication se sont profondément diversifiées depuis le milieu des années 1990 », constate d’emblée Antoine Bristielle, qui distingue désormais « trois grands types de médias dans lesquels les représentants politiques sont amenés à s’exprimer : les émissions classiques, les programmes d’infotainment et les réseaux sociaux » (p. 108).

Notons que cette distinction pourrait être éclairante pour l’étude des petites phrases – à laquelle Antoine Bristielle ne se livre pas. Elles ont surtout été analysées dans le cadre des médias classiques. Pour les linguistes, comme l'écrit Damien Deias, ce sont des « phrases que les journalistes détachent des discours d’acteurs politiques et qu’ils nomment "petites phrases" ».

Avec les émissions de divertissement, le journaliste demeure, quoique muté en animateur. Rappelant que « la petite phrase s’est historiquement définie dans le cadre des rapports noués entre le personnel politique et l’univers journalistique », Pierre Leroux et Philippe Riutort ont cependant montré voici une quinzaine d’années que les programmes d’infotainment pouvaient être « un lieu de production idéal des petites phrases »(1).

Toujours plus d’individualisation

En revanche, les réseaux sociaux se passent de la médiation du journaliste. Sont-ils pour autant exempts de petites phrases ? Cela pourrait expliquer qu’Antoine Bristielle ne leur transpose pas la réflexion de Leroux et Riutort. Mais bien évidemment la réponse est non. On se rappelle par exemple que bon nombre d’hommes politiques, d’essayistes, de sociologues et de politologues ont attribué la crise des « Gilets jaunes » à des déclarations du président Macron (en particulier « Je traverse la rue, je vous trouve du travail », « des Gaulois réfractaires au changement », « on met un pognon de dingue dans les minima sociaux » et « des gens qui ne sont rien ») expressément qualifiées de « petites phrases », qui n’étaient pas issues de la plume d’un journaliste mais « sélectionnées » par les réseaux sociaux(2).

« Il semblerait que chaque nouveau format médiatique entraîne une individualisation plus importante du contenu », relève Antoine Bristielle (p. 57). Les émissions d'infotainment, bien mieux que les émissions politiques classiques, « contribuent largement à la mise en scène d'un registre plus individuel » et les réseaux sociaux privilégient les émotions, ce qui « peut être un bon moyen de fendre l'armure et de montrer une facette plus humaine qui plaira potentiellement à l'électorat. » (p. 66). Ce double constat pourrait inciter à reconsidérer le rôle des « petites phrases ». Si les médias classiques s’interrogeaient naguère sur leur signification politique – celle que leur auteur avait voulu y mettre, celle que les journalistes y déchiffraient – il apparaît aujourd’hui que leur importance tient davantage à ce qu’elles disent de leur auteur et à ce que le public y perçoit.

Ethos et pathos

C’est pourquoi le présent blog définit la petite phrase comme une « formule concise, attribuée à un personnage connu, qui marque un public » – un accord parfait entre un logos, un ethos (ce qu’elle dit du personnage) et un pathos (les émotions qu’elle éveille chez le public). Cette redéfinition est un recadrage plus qu’un bouleversement. Si l’on considère les mots historiques comme des petites phrases pérennisées, on constate que leur force ne tient pas tant à leur contenu littéral qu’au personnage qu’ils décrivent et à l’émotion qu’ils soulèvent. « Souviens-toi du vase de Soissons » parle d’un roi brutal plus que d’une céramique brisée. L’ethos ne se confond pas pour autant avec un sentiment monarchique, et l’on note avec intérêt ce constat d’Antoine Bristielle : « une forte personnalisation de la communication politique serait plus à même de retenir l'attention des citoyens et d'augmenter la participation électorale. "L'effet du leader" serait ainsi le vrai élément déterminant le choix de se déplacer ou non le jour du scrutin et se renforcerait par ailleurs au cours du temps » (p. 108).

Et il se pourrait que cet « effet » ne s’analyse pas comme une distinction mais au contraire comme une assimilation du leader au peuple. À propos du vote pour les partis populistes, Antoine Bristielle note : « Il nous semble que le populisme est intrinsèquement lié à un style de communication particulier, dans lequel les leaders politiques cherchent à se distinguer des élites et à montrer au contraire une proximité avec le "peuple", voire une appartenance à ce dernier. » (p. 128). Il est tentant d’y voir un objectif idéal des petites phrases : illustrer une parfaite coïncidence de l’ethos avec le pathos.

M.L.S.

(1) Pierre Leroux et Philippe Riutort, « Les émissions de divertissement : de nouveaux lieux de valorisation des petites phrases ? »,  Communication & langages 2011/2 N° 168 https://shs.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2011-2-page-69?lang=fr

(2) Voir Michel Le Séac’h, Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique, BoD, 2015, p. 16-17. Voir aussi Arnaud Mercier, « Gilets jaunes contre Macron : aux racines de l’incommunication », The Conversation, 3 décembre 2018, qui évoquait même des petites phrases « assassines ».

Antoine Bristielle  Qui fait l’opinion ? Crises démocratiques et nouveaux médias Paris, Fayard, 2024 ISBN 978-2-213-72578-9, 248 p., 21,90 €

28 février 2026

« (Le) travail, (la) famille, (la) patrie » : Martine Vassal flirte avec le point Godwin

« Mes valeurs, elles n’ont jamais changé : c’est le mérite, le travail, la famille, la patrie », déclare Martine Vassal (divers droite) lors d’un débat entre candidats à la mairie de Marseille organisé par BFMTV, le 19 février (à 1:19:45). « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? », s’étonne aussitôt Benoît Payan, candidat de la gauche. France Bleu et 20 Minutes évoquent une « petite phrase ». Dans le logos de Mme Vassal, les commentateurs reconnaissent la devise de l’État français, autrement dit le régime de Vichy. (Elle avait été auparavant celle de l’Association des combattants de l'avant et des blessés de guerre cités pour action d'éclat, alias les Croix-de-feu.)

La plupart des petites phrases ne disent pas grand-chose d’explicite (« Je reste droit dans mes bottes », « Casse-toi pauv’ con », « Les non-vaccinés j’ai très envie de les emmerder »…) et il arrive que ceux qui les relèvent les simplifient encore pour leur donner plus de force. Cette simplification est souvent malveillante. « Si on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui dégringole », déclare Emmanuel Macron en 2017. Qui se souvient aujourd’hui de cette phrase ? Les mots « les premiers de cordée » ont été isolés et ce qui était à l’origine souci d’efficacité est demeuré comme signe de mépris envers les suivants de cordée. Pour voir la devise de Vichy dans la déclaration de Mme Vassal, il faut l’amputer du mérite et des articles.

Capture d'écran BFMTV sur YouTube

En réalité, ces mots ne paraissent même pas entendus (n’hésitez pas à relire la phrase citée plus haut pour vous assurer de leur présence) : c’est comme si la candidate avait dit directement : « Travail, famille, patrie ». Comme en témoigne d’ailleurs la réaction de M. Payan : « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? ». Il pense manifestement à ce qu’il vient d’entendre sans se rendre compte que ce n’est pas tout à fait ce qui a été dit (il est aussi difficile d’entendre ce qu’on entend que de « voir ce que l’on voit », aurait pu dire Péguy).

Pétain, vous connaissez ?

Le moteur de l’éventuelle petite phrase ici n’est donc pas tant le logos que le pathos des commentateurs, les sentiments qu’elle leur inspire. Il est probable qu’ils n’ont rien contre le travail, ni contre la famille, ni contre la patrie pris séparément : ce qui les heurte est l’addition des trois, placés dans cet ordre précis, qui signifierait implicitement « Vichy ». La vie politique française reste régie par les catégories d’il y a 80 ans. La reductio ad Hitlerum est si redoutée que les élus et leur entourage semblent en permanence à l’affût des expressions qui la favoriseraient – pour les éviter ou pour les condamner. Malheur à ceux dont la vigilance faiblit ou dont la langue fourche. « Hormis le macronisme et la devise pétainiste que vous venez d’employer, je pense que ce qui nous rassemble au second tour est plus important que ce qui nous sépare », répond Franck Allisio, candidat RN, à Mme Vassal.

Mais ce pathos corseté réclame déjà un minimum de culture historique. Quelle proportion des téléspectateurs auraient compris de quoi il retournait sans l’allusion « devise pétainiste » de Franck Allisio ? Et combien même ont compris cette allusion ? Sébastien Delogu, qui participe aussi au débat en tant que candidat LFI, ne relève pas la sortie de la candidate de droite. Lui-même, en septembre 2024, déclarait : « Je ne sais pas qui est Pétain. J'ai entendu parler de lui mais... Je sais qu'apparemment, c'est un raciste, quoi. » Il est bien possible que les auditeurs capables d’effectuer au vol un rapprochement entre « le mérite, le travail, la famille, la patrie » et Vichy (apparemment, un régime raciste, quoi) soient aujourd’hui une minorité. L’éventuel sous-entendu des propos de Martine Vassal n’est audible que pour une partie des citoyens.

Cicatrice horrible

L’effet paraît non moins hypothétique sur le plan de l’ethos. L’orateur qui reprend une phrase célèbre cherche classiquement à rapprocher son image de celle d’un prédécesseur fameux : Comme disait Napoléon… Comme disait de Gaulle. Dans le discours politique contemporain, cependant, on constate souvent l’inverse : frotter deux ethos sert surtout à contaminer l’un par l’autre, comme lorsque Sophia Chikirou déclare : « Il y a du Doriot dans Roussel ». Mais peut-on accrocher n’importe quel ethos à n’importe quel autre ? La comparaison entre Doriot et Roussel porte parce que le second est député communiste et que le premier l’a été. Mais comparer une personne à un régime politique comporte des limites évidentes. « Bien évidemment Martine Vassal est aux antipodes des valeurs pétainistes », s’empresse de déclarer Romain Simmarano, numéro 2 de sa liste. « Le pétainisme, c’est la cicatrice absolument horrible sur le visage de la France pour l’éternité. »

Martine Vassal adopte sans tarder cette métaphore. « Le mérite, la famille, le travail, l’humanité et la solidarité sont mes valeurs, écrit-elle sur X. « Les détourner pour me comparer à Pétain est une attaque aussi violente qu’injuste. C’est une balafre pour la France. » Autrement dit, on compare des pommes et des oranges. La piste est brouillée. Une partie des réactions sur les réseaux sociaux sont du genre ironique : « Elle non plus ne savait pas qui était Pétain ! » Martine Vassal est de plus protégée par sa faible notoriété hors de Marseille et de sa région. Une petite phrase porte dans la mesure où son auteur est connu ; elle s’alimente de son ethos et contribue à le façonner. Mais sans un ethos déjà consistant, sa portée est limitée.

« Un patron qui assistait au débat avec nombre de ses collègues de la chambre de commerce constatait amèrement : "Elle a perdu l’élection" », relate Le Canard enchaîné (25 février 2026). Cela souligne une fois de plus l’extrême importance attachée aux petites phrases, censées capables de déterminer une élection à elles seule. Mais il n’est pas du tout certain que la locution soit vraiment applicable aux propos de Mme Vassal.

M.L.S.


18 février 2026

Le Mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli : (re)lecture au filtre des petites phrases

 La sortie remarquée du film Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas, incite à relire le livre de 2022 dont il est tiré. Le Mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli, est un roman, c’est précisé sur la couverture. Or il a souvent été pris pour un essai, dans la foulée des Ingénieurs du chaos du même auteur. Cela lui a valu des critiques d’universitaires spécialistes de la Russie comme Anna Colin Lebedev. Pour celle-ci le livre est « une fable qui se nourrit des clichés sur "l’âme russe" ». Elle note en particulier que, d’un bout à l’autre, du roman Vladimir Poutine est surnommé « le Tsar », alors que cette expression n’est jamais utilisée en Russie.

Quel que soit son degré d’authenticité, ce récit bien mené est un éclairage saisissant sur un certain type de pouvoir politique et sur le rôle qu’y joue la communication. Giuliano da Empoli n’est pas un romancier ordinaire : intellectuel italo-suisse né à Neuilly-sur-Seine, il a étudié le droit à Rome et la science politique à Paris avant de devenir conseiller de Matteo Renzi, président du conseil italien. Il enseigne la science politique à Sciences Po Paris. La vie politique lui est donc familière.


Le personnage principal du roman, Vadim Baranov, alias le Mage du Kremlin, est censément inspiré de Vladislav Sourkov, le plus proche conseiller de Vladimir Poutine. Mais il n’est pas son portrait fidèle. C’est d’ailleurs l’un des rares protagonistes du livre à ne pas porter le nom d’un personnage réel. Homme de théâtre et de télévision, ce Baranov est un maître de la communication en sous-main : « Il ne signait jamais [ses] textes de son nom, mais il les parsemait d’allusions qui étaient autant de clés pour interpréter le monde nouveau issu des insomnies du Kremlin. En tout cas, c’est ce que croyaient les courtisans moscovites et les chancelleries étrangères » (p. 15) On voit là un usage particulier des petites phrases. Baranov s’adresse à un public ciblé, capable de reconnaître un homme de pouvoir derrière son anonymat et de déchiffrer ses sous-entendus ; autrement dit, l’ethos et le pathos se rejoignent autour d’un logos. Mais l’important n’est pas que Baranov use de cette méthode, c’est qu’il la maîtrise et puisse la mettre au service de Vladimir Poutine.

Le verbe se fait leader

Il est introduit auprès de ce dernier, alors directeur du FSB, par Boris Berezovski, authentique oligarque proche d’Eltsine. D’emblée, Baranov prescrit au futur maître du Kremlin une parole rare, car « les Russes sont fatigués des bonimenteurs. Ils veulent être guidés d’une main ferme qui ramène l’ordre dans les rues et restaure l’autorité morale de l’État (p. 93). La force de Poutine est alors d’être un inconnu presque dépourvu d’expérience politique : le peuple russe ne l’associe pas aux erreurs et aux scandales de l’époque Eltsine.

Reste à en faire quelqu’un. Conformément à la stratégie esquissée, le premier grand morceau de bravoure du roman est le moment où, en 1999, Poutine prononce la phrase qui jusqu’à ce jour a forgé son image : « Nous frapperons les terroristes où qu’ils se cachent. S’ils sont dans un aéroport, nous frapperons l’aéroport, et s’ils sont aux chiottes, excusez mon langage, nous irons les tuer jusque dans les cabinets. » Malgré sa vulgarité, ou en partie de son fait, la phrase produit un énorme effet sur le public russe. « C’était la voix du commandement et du contrôle », commente da Empoli. Depuis longtemps, les Russes ne l’entendaient plus, mais ils l’ont tout de suite reconnue, parce que c’était celle à laquelle étaient habitués leurs pères et leurs grands-pères […] Au sommet, il y avait à nouveau quelqu’un capable de garantir l’ordre. Ce jour-là, Poutine est devenu Tsar à part entière. » (p. 111).

Cette affirmation d’un ethos de leader brutal n’est pas purement verbale. À l’instant de parler, assure le romancier, Poutine semble avoir changé de nature : « À ce point, il s’est produit un phénomène qu’aujourd’hui encore je ne saurais tout à fait expliquer. Poutine est resté silencieux pendant un moment. Et quand il a repris la parole, il n’avait pas changé d’expression, mais sa présence avait assumé une consistance différente, comme si son corps avait été immergé dans une cuve d’azote liquide. Le fonctionnaire ascétique s’était soudainement transformé en archange de la mort. C’était la première fois que j’assistais à un phénomène de ce genre. Jamais, même sur les scènes des meilleurs théâtres, je n’avais été témoin d’une transfiguration de ce genre » (p. 110).

Petites phrases et répliques cultes

Cette notation littéraire est intéressante : le phénomène est analogue à celui que les dramaturges cherchent à décrire en faisant prononcer par leur personnage ce qu’on appelle souvent une « réplique culte ». « Que dirais-tu de cesser des créer des fictions pour commencer à créer la réalité ? » (p. 85) propose justement Berezovski à Baranov. Corrélativement, Poutine est décrit comme un grand acteur « parce qu’il est à tel point pénétré par le rôle que l’intrigue de la pièce est devenue son histoire, elle coule dans ses veines » (p. 119).

Ainsi Giuliano da Empoli voit-il la communication politique. Il cite à l’occasion des phrases cultes par la voix de Poutine (« Le problème n’est pas que l’homme soit mortel, mais qu’il soit mortel à l’improviste » ‑ Boulgakov, p. 229) et parsème le roman de formules littéraires qui, dans la bouche de personnages réels, pourraient devenir autant de petites phrases (« si les gens ne s’intéressent plus à la politique, nous leur offrirons une mythologie ! », p. 87). Même les personnages secondaires ont droit à leurs petites phrases, d’aspect anodin mais comprises des protagonistes et qui peuvent peser lourd :« "D’où sors-tu cette horrible cravate ?" lui a-t-elle ensuite demandé, à brûle-pourpoint. J’aurais dû comprendre alors, dès ce premier échange, que mon destin était scellé » (p. 65). Expert en sous-entendus, Giuliano da Empoli ne renie pas ses origines florentines.

Michel Le Séac’h

Giuliano da Empoli, 
Le Mage du Kremlin 
Paris, Gallimard, 2022
ISBN 978-2-07-295816-8, 144 p., 20 €

12 décembre 2025

Le journal d’un prisonnier : les titres de livres comme petites phrases

 Les files d’acheteurs s’allongent devant les librairies où Nicolas Sarkozy signe Le Journal d’un prisonnier, son livre tout juste sorti des presses. Sur le plan financier du moins, ses vingt et un jours de prison s’annoncent fructueux. En ira-t-il de même sur le plan politique ?

L’étude des livres politiques forme une branche des sciences politiques bien particulière et un peu méconnue, a noté ironiquement le professeur Christian Le Bart, qui en est le spécialiste incontesté[1] :

Du point de vue littéraire, il est acquis que la prose des politiques est médiocre […]. Ainsi les critiques littéraires n’accordent-ils aucune attention aux livres politiques, ces derniers étant commentés par les journalistes politiques. Est- ce à dire que ces livres sont mieux accueillis dans le champ politique ? Rien n’est moins sûr. Les journalistes politiques tirent aujourd’hui leur légitimité de leur capacité à nourrir un regard distancié, critique, sur l’activité des professionnels de la politique. Il n’est pas question pour eux de se laisser enfermer dans le rôle du lecteur docile […]. Doublement déconsidérés, les livres politiques retiennent également peu l’attention des chercheurs en sciences sociales et en science politique.

Pourtant, la production de livres politiques demeure abondante depuis les années 1980. « Face à un électorat que l'on dit pressé, peu politisé, obsédé par les petites phrases et l'art de bien passer à la télévision, éditeurs et politiques jouent tout au contraire la carte (désuète ?) de l'écriture », note le professeur Le Bart[2]. Le livre, antagoniste des petites phrases ? Ce n’est pas sûr du tout.


Bien entendu, 200 pages d'exposé politique n’ont rien à voir avec une petite phrase. Mais quel que soit son succès de librairie, un livre politique ne touche qu’une partie minuscule de l’électorat. À supposer que tous ses acheteurs le lisent, un bestseller vendu à 100 000 exemplaires, score exceptionnel, n’est lu que par 0,2 % du corps électoral. Son titre, en revanche, est connu beaucoup plus largement. Il est destiné non aux seuls lecteurs mais à l’ensemble du public.

En tant qu’outil de communication politique, le livre joue ainsi sur deux registres fort différents (voire davantage : on pourrait distinguer aussi la quatrième de couverture, les communiqués de l’éditeur, les apparitions de l’auteur à la radio ou à la télévision…). À l’instar d’une petite phrase, le titre est une « microrhétorique » : sa partie visible, son logos, doit s’accorder avec l’ethos de l’auteur et avec le pathos d’une partie au moins de l’électorat.

L’ethos est dans le titre

D’une manière générale, quel que soit le contenu du livre politique (souvenirs, propositions, plaidoyer, critique, voire étude historique, économique, sociale, culturelle, etc.) sa première mission est certainement de construire l’ethos de son auteur. « Le livre occupe une place stratégique dans les carrières politiques » et « il se joue dans ce type de document des enjeux de construction d’un certain ethos », confirme Alice Krieg-Planque[3]. Or, de ce point de vue, la simple existence du livre est déjà capitale : « publier est à la fois l'indice et la condition d'acquisition d'un statut de présidentiable », souligne le professeur Le Bart. L’existence d’un titre, déjà, atteste la publication – et elle raconte le début d’une histoire.

Certains titres portent plus que d’autres. Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez ont décrit en détail le cas du petit ouvrage rédigé par François Mitterrand avant l’élection présidentielle de 1988 : « lorsque paraît la Lettre à tous les Français, le Président-candidat n’accouche pas d’un texte, il installe une image […] celle d’un Mitterrand-écrivain de toujours qui […] s’est changé, selon le titre d’un article de presse, en Balzac élyséen pour les besoins de la compétition électorale du moment »[4]. Son principal adversaire, Jacques Chirac, serait bien en peine de répliquer sur ce terrain qualitatif. Lequel n’est pas synonyme de distanciation puisque le concept de « lettre » évoque la proximité avec les électeurs et non un exposé programmatique. Un commentaire de Libération cité par les trois auteurs souligne la parfaite association du logos, de l’ethos et du pathos : « cette Lettre fera date dans l’histoire de la communication », non pour des raisons de fond, mais parce qu’elle constitue « un rendez vous personnel quasi contractuel entre le candidat et 38 millions d’électeurs ».

À l’inverse, également selon Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, Valéry Giscard d’Estaing a commis une erreur en publiant en 1981 un livre-bilan de son septennat censé préparer sa réélection : « Le titre de l’ouvrage fut une véritable catastrophe en termes de communication. L’État de la France. Ce titre, tourné vers le passé est un choix fâcheux pour un candidat à l’élection qui fixera le sort de la France pour les sept prochaines années. Titre qui faisait plus penser à "dans quel état je vous laisse la France" qu’il n’évoquait un espoir ou un quelconque bilan positif ».

Il n’y a pas que l’Élysée

Le travail sur l’ethos est manifeste dans beaucoup de titres d’ouvrages politiques français. Quelques exemples entre cent : Le Nœud gordien (Georges Pompidou), La paille et le grain (François Mitterrand),  Les blessures de la vérité (Laurent Fabius, 1995), Promis, j’arrête la langue de bois (Jean-François Copé, 2006), Un ouvrier, c’est là pour fermer sa gueule ! (Philippe Poutou), Pas une goutte de sang français (Manuel Valls),  Le moment est venu de dire ce que j’ai vu (Philippe de Villiers), Mais qui va garder les enfants ? (Ségolène Royal), Le prix de nos mensonges (Édouard Philippe), Aurons-nous encore de la lumière en hiver ?: Pour une écologie du réel (Bruno Retailleau).

La place du livre politique n’est pas propre à la France. Aux États-Unis, écrit la journaliste Karen Heller, « les livres sont devenus le signe témoignant qu’une personne occupant une responsabilité compte sérieusement être candidate à une autre »[5]. Barack Obama s’est signalé comme un candidat à statut d’intellectuel avec Les Rêves de mon père (1995) et L’Audace d’espérer (2006). L’Art du deal est souvent cité comme le titre de gloire « littéraire » de Donald Trump. Il est vrai que ce livre de 1987 est resté pendant quarante-huit mois sur la liste des bestsellers du New York Times, dont treize comme numéro un. Mais, le président américain a publié quatorze autres livres, dont trois à vocation directement politique : The America We Deserve, Time To Get Tough: Making America #1 Again, Crippled America: How to make America Great Again. Le message de ces titres est clair.

Le titre Le Journal d’un prisonnier invite-t-il aux conjectures quant aux intentions de Nicolas Sarkozy ? On note l’article indéfini qui fait de lui un prisonnier parmi d’autres, tandis que le mot « journal » évoque sans doute une relation objective des faits. Ce n’est pas Le Comte de Monte-Cristo. Mais comme on sait, une modestie peut être vraie ou fausse. Et puis, il n’y a pas que la présidence de la République dans la vie. Le titre de livre peut-être un instrument à des niveaux plus modestes. À Nantes, par exemple, le candidat d’opposition pour l’élection municipale de mars 2026 a lancé sa campagne avec la parution d’un Abécédaire amoureux de Nantes[6], dont la vocation est à l’évidence de définir un ethos d’homme de culture bienveillant.

M.L.S.

[1] Christian Le Bart, « L’analyse des livres politiques – Les présidentiables de 2007 face à l’exigence de proximité », Questions de communication, n° 15, 2009.

[2] Christian Le Bart, «Les livres (des) politiques : Hypothèses sur l'individualisation du champ politique», Cahiers de Science politique [En ligne], Cahier n°25, URL : https://popups.uliege.be/1784-6390/index.php?id=668.

[3] Alice Krieg-Planque, « Le genre « livre politique » comme espace d’expression d’un discours transgressif : ethos de rupture et réflexivité langagière », SHS Web Conf., 78 (2020) 01002, 4 septembre 2020, https://doi.org/10.1051/shsconf/20207801002

 [4] Emmanuel Faux, Thomas Legrand, Gilles Perez Plumes de l’ombre – Les nègres des hommes politiques, Ramsay, 1991

[5] Karen Heller, “Every candidate's an author: The ceaseless boom in books by politicians”, The Washington Post, 28 mai 2015.

 [6] Foulques Chombart de Lauwe, Abécédaire d’un amoureux de Nantes, Association Infiniment Nantes, 2025.

10 mars 2025

Un ouvrage « définitif » sur le fonctionnement et les effets des petites phrases

Diverses définitions des petites phrases ont été proposées. Le présent blog a opté pour celle-ci : une formule concise, attribuée à un auteur connu, qui marque un public. Elle repose non seulement sur les mots prononcés mais aussi sur la réputation de l’orateur et la sensibilité des auditeurs. 

Ces trois éléments évoquent bien sûr, de manière condensée, les trois piliers de la rhétorique selon Aristote : logos, ethos et pathos. Les petites phrases (des déclarations qualifiées de « petite phrase » par un ou plusieurs médias) sont analysées ici comme des capsules rhétoriques ou, par métonymie, des microrhétoriques.

Deux déclarations identiques prononcées par des personnages différents ne produisent évidemment pas le même effet auprès des auditeurs. Une même déclaration prononcée par un même personnage auprès de deux publics différents n’en obtient pas la même réaction. Logos, ethos et pathos sont indissociables. Ce n’est pas enfoncer une porte ouverte que de le dire, car si cette porte a été entrouverte par certains travaux en analyse du discours, le fait est que le fonctionnement des petites phrases n’a jamais été décrit de manière aussi claire. 

Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique, aujourd’hui disponible chez BoD et en librairie, présente de manière détaillée ce paradigme des petites phrases et esquisse une réflexion sur ce qu’il  implique pour notre compréhension du pouvoir politique.

 


Michel Le Séac'h
Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique
Un volume 14,8 x 21, 364 pages, 35 € 
ISBN : 978-2-3225-7319-6 
Éditeur : BoD - Books on Demand 
Date de parution : 03.03.2025
Commandes : https://librairie.bod.fr/petites-phrases-des-microrhetoriques-dans-la-communication-politique-michel-le-seach-9782322573196



     

Table des matières


Avant-propos

1. Vous n’avez pas le monopole de la petite phrase 

Quand les petites phrases font vraiment l’histoire 

Avec ou sans guillemets 

La petite phrase comme microrhétorique 

Préhistoire des petites phrases 

Géographie des petites phrases .

Une affaire de culture et de pouvoir 

2. Les vilains petits canards de la communication politique 

Un cheval de Troie pour la presse 

Chercheurs et intellectuels : un regard en surplomb 

L’attitude ambiguë des politiques 

Hors programme et hors contexte 

3. Le pouvoir, avant, pendant et après 

Qui est le chef ? 

Interpréter la situation 

Paroles de circonstances 

Le devenir des petites phrases 

Immortalité, citations et petites phrases 

4. Petites phrases de culture et petites phrases sauvages 

La chevauchée des petites phrases 

Il est difficile d’entendre ce que l’on entend 

Ambivalence des petites phrases 

Que faire contre une petite phrase ?

5. Le tango du cerveau et des petites phrases

Stéréotypes et biais cognitifs 

Contexte et désir de cohérence 

Inépuisables métaphores 

Le storytelling, berger des mémoires

6. Logos : ce qu’on dit – qu’on le dise ou pas 

Petite, raccourcie, simplifiée

Négation et interrogation 

Le verbe : impératif oui, conditionnel non, futur peut-être

Petites phrases et petites blagues

Quand la forme prime le fond 

7. Ethos : la petite phrase est le propre de l’homme politique

Réputations recyclées 

Collisions d’ethos au sommet 

La petite phrase n’attend pas le nombre des années 

L’ethos sur le fil du rasoir 

8. Pathos : la main invisible de l’opinion publique

La porte de la petite phrase s’ouvre de l’intérieur 

Les habits neufs de la sagesse des foules 

Biologie de la viralité 

L’univers des sous-entendus 

Épilogue : la griffe des chefs et la stèle des grands

Annexe : Brève histoire de la locution « petite phrase » 

Index 

Notes et références


17 février 2025

« Périssent les colonies plutôt qu’un principe » : Robespierre de retour via Mayotte ?

La question du droit du sol à Mayotte agite l’Assemblée Nationale. « Encore une petite phrase », s’exclame Catherine Piettre dans Les Dernières nouvelles d’Alsace quand François Bayrou, après avoir constaté un « sentiment de submersion » fin janvier, propose d’élargir le débat. Les partis de gauche s’enflamment. Des petites phrases, il y en aura d’autres. Et il y en a déjà eu, y compris pour une pure question de vocabulaire.

Le 13 mai 1791, l’Assemblée nationale débat des colonies. La principale pierre d’achoppement est l’esclavage. Les colonies veulent le préserver. Une partie de l’Assemblée voudrait l’interdire depuis Paris. L’Assemblée s’apprête finalement à décréter qu’« aucune loi sur l'état des personnes non libres ne pourra être faite par le corps législatif pour les colonies que sur la demande formelle et spontanée des assemblées coloniales ». Autrement dit, ces dernières pourront maintenir l’esclavage.

Médéric Moreau de Saint-Méry, colon martiniquais, révolutionnaire actif et propriétaire d’esclaves, propose de modifier la rédaction du texte : « il est indispensable de s'expliquer clairement, d'une manière qui ne permette plus de doutes. Il ne faut donc plus parler de personnes non libres ; que l'on dise tout simplement des esclaves : c'est le mot technique. »


Mais la Révolution se paie volontiers de mots. Maximilien de Robespierre intervient pour contester l’emploi de ce « mot technique » : « J'ai une simple observation à faire sur l'amendement. Le plus grand intérêt, Messieurs, dans cette discussion, est de rendre un décret qui n'attaque pas d'une manière trop révoltante et les principes et l'honneur de l'Assemblée. Dès le moment où, dans un de vos décrets, vous aurez prononcé le mot esclaves, vous aurez prononcé votre propre déshonneur… et le renversement de votre Constitution. » Puis, comme la discussion persiste, il proclame, selon la Gazette universelle : « Périssent les colonies, si elles nous forcent à renoncer à nos principes ! ».

Moreau de Saint-Méry retire son amendement. Il renonce au « mot technique », la périphrase politiquement correcte est conservée et le décret est adopté. Une tempête dans un verre d’eau, à première vue. Comment a-t-elle pu accéder à une telle notoriété ?

Du vocabulaire au sanguinaire

Le mot de Robespierre semble avoir produit un grand effet sur ses contemporains. Dès le mois de juillet 1791, le Journal de physique, de chimie, d'histoire naturelle et des arts cite « périssent les Colonies plutôt que de violer un principe » comme une sorte de dicton. Surtout, la formule prend une tout autre signification fin août 1791 quand débute l’insurrection de Saint-Domingue. L’ampleur des destructions et des meurtres alarme la nation. Un commissaire de Saint-Domingue dénonce devant l’Assemblée nationale « le mot qui a servi depuis de ralliement à tous les révoltés : Périssent les Colonies »(1).

Un témoin des événements s’indigne : « La superbe colonie de Saint-Domingue n'est plus qu'un monceau de ruines et de cendres. Périssent les colonies, disaient-ils, plutôt que de perdre un principe ! Eh ! bien ! qu'ils viennent ces prétendus patriotes, contempler celles de Saint Domingue ; leurs cœurs altérés de sang y trouveront de nouvelles jouissances(2). »

Les esprits se divisent. Un député malouin fait état de la situation haïtienne à l’Assemblée nationale le 1er décembre 1791 et, « ayant traité de blasphématoire le mot de M. Robespierre, périssent les colonies plutôt que, etc., il a été rappelé à l’ordre par un décret »(3) ! Ce « blasphématoire » est davantage qu’une métaphore : le mot de Robespierre est sanctuarisé. Une adresse au roi y voit un « vœu prophétique »(4). Les « Amis de la vérité » confirment : « "Périssent les colonies, a dit un orateur, plutôt qu'un seul principe!" Cette maxime est sacrée »(5).

Une puissante microrhétorique

Depuis lors, elle a fait l’objet de citations innombrables, y compris sous la plume d’auteurs comme Guizot, Schoelcher, Burette, Larousse, Chateaubriand…, jusqu’à la décolonisation. Plusieurs auteurs, tels les Amis de Robespierre ont tenté de corriger la citation : l’Incorruptible n’aurait pas vraiment dit ça, ou même la formule serait de quelqu’un d’autre. Si cette hypothèse était exacte, le mystère n’en serait que plus épais : comment une petite phrase portant a priori sur une simple question de vocabulaire, l’adoption d’un mot plutôt que d’un autre, a-t-elle pu susciter tant de vifs débats ?

La réponse est sans doute dans son caractère microrhétorique :

  • Logos : la formule commence par un verbe fort, à l’impératif, d’une sonorité remarquable. Le contraste entre la sentence de mort et le « principe » intrigue, mais souvent le message se concentre dans les trois premiers mots d'une phrase dont la suite n'est pas très certaine. 
  • Ethos :  une solide réputation de coupeur de tête entoure l’auteur de la phrase. « Périssent les colonies » a pu y contribuer en un effet cerceau : la phrase est sanguinaire parce qu'elle vient de Robespierre, Robespierre est sanguinaire parce qu'il a prononcé la phrase, dès avant le Comité de salut public.
  • Pathos : l’insurrection de Saint-Domingue, décrite en métropole par de nombreux témoins avec force détails, produit une énorme impression sur l’opinion publique de 1791. La Terreur et les « colonnes infernales » en Vendée ne tarderont pas. L'injonction « périssent » se multiplie : « Périssent les tyrans » (Bitaubé), « Périssent les arts s'il faut les acheter au prix de la liberté » (Prudhomme), « Périssent les talents qui n'ont pas la vertu pour appui » (Sérieys), etc.

Entre ces trois éléments, la convergence est parfaite. Ils se renforcent mutuellement, acquérant proprio motu une puissance qui ne résidait pas dans le débat parlementaire lui-même.

Michel Le Séac’h

(1)   Journal des débats et des décrets, volume 26, séances du 29 novembre 1791 et du 30 novembre 1791, p. 15.
(2)   Extrait d'une lettre sur les malheurs de Saint-Domingue en général, et principalement sur l'incendie de la ville du Cap Français, Au jardin égalité pavillon no. 1, 2 et 3, 1794, p. 3.
(3)   Louis-Marie Prudhomme dans son hebdomadaire Révolutions de Paris, 1791, p. 416.
(4)   Cité dans Pièces Trouvées, 5ème recueil, Imprimerie nationale, 1792, p. 7.
(5)   Bulletin des Amis de la vérité, n°75, 17 mars 1793, p. 3.

Illustration : buste de Robespierre en 1791 par Claude-André Deseine, photo Rama, via Wikimedia Commons, licence Cecill, CC BY-SA 2.0 FR

18 janvier 2025

Emmanuel Macron : « Les urgences, c’est rempli de Mamadou »

Depuis près d’un mois, la citation tourne. À l’automne 2023, évoquant l’hôpital public et l’aide médicale d’Etat (AME) aux étrangers en situation irrégulière, Emmanuel Macron aurait déclaré à Aurélien Rousseau, alors ministre de la Santé : « le problème des urgences, c’est que c’est rempli de Mamadou ». Aujourd’hui député socialiste, Aurélien Rousseau a rapporté le propos à des journalistes du Monde qui ont publié sous le titre « Macron, le président et son double » une enquête en quatre volets de tonalité plutôt « people ». Dans le deuxième épisode, Raphaëlle Bacqué, Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach rappellent plusieurs des petites phrases mises au passif du président : « un pognon de dingue », « je traverse la rue », etc. Elles lui viennent disent-elles, d’un « copain de longue date », éleveur de brebis dans les Pyrénées.

Mais il y a pire quand le président « entretient le flou sur ses convictions idéologiques ». Certains de ses propos ne sont pas cohérents avec les convictions de gauche qu’il affichait en 2014, en tant que jeune ministre de l’Économie de François Hollande. En particulier, le thème de la « société ouverte » qu’il défendait naguère est incompatible avec ses vues sur l’AME telles que les résumerait la formule expéditive livrée à Aurélien Rousseau.


Une « révélation » faite par un tiers suscite toujours un peu de scepticisme. Ainsi, pour rester sur le thème de l’immigration, la formule du général de Gaulle sur « Colombey-les-deux-mosquées » rapportée en 1994 par Alain Peyrefitte, qui la date du 5 mars 1959, a été contestée à diverses reprises. L’AFP, qui évoque des « déclarations prêtées au général de Gaulle », convient néanmoins que « les historiens interrogés par l'AFP jugent leur véracité très plausible ». Alain Peyrefitte était un confident régulier du général de Gaulle, lequel n’a jamais eu l’occasion de commenter une opinion rendue publique bien après sa disparition. Aurélien Rousseau, lui, est un ex-allié d’Emmanuel Macron devenu opposant : il aurait entendu la phrase en tant qu’allié et l’aurait répétée en tant qu’opposant. Elle a été officiellement et  « fermement » démentie par les services de l’Élysée.

Presque une banalité

Plus encore, le scepticisme envers cette formule pourrait venir de ce qu’elle ne cadre pas bien avec la personnalité perçue d’Emmanuel Macron, forgée à partir de déclarations comme celle-ci, rappelée par Le Monde, à Marseille en 2017 : « Les Arméniens, les Comoriens, les Italiens, les Algériens, les Marocains, les Tunisiens, les Maliens, les Sénégalais, les Ivoiriens, j’en vois des tas d’autres, que je n’ai pas cités, mais je vois quoi ? Des Marseillais, je vois des Français ! » À propos de « c’est rempli de Mamadou », certains parlent de petite phrase. Cependant, une petite phrase ne prospère que si son logos « matche » avec l’ethos du locuteur. En cas de discordance, elle est vite oubliée.

Le logos doit aussi être en résonance avec le pathos des auditeurs. Ici, en quelque sorte, la messe est déjà dite : 57 % des Français souhaitent la suppression de l’AME (alors que 56 % étaient favorables à son maintien dix mois plus tôt) et environ 70 % désirent que l’immigration soit réduite. L’avis du chef de l’État, si avis il y a, fait presque figure de banalité. De plus, il n’est pas exprimé dans une situation de débat qui le mettrait davantage en valeur.

En tout état de cause, que le propos soit véridique ou non, ou qu'il soit considéré comme une « petite phrase » ou pas, il ne comporte guère de risque pour Emmanuel Macron. Un relent de racisme dans le prénom « Mamadou » ? Quand Marianne et l’Ifop sondent en 2019 le degré d’approbation des dix petites phrases les plus connues de Jacques Chirac(1), « le bruit et l’odeur », cette « sortie clairement xénophobe » qui lui a valu les plus vifs reproches y compris dans son propre camp, arrive en quatrième position. Elle reçoit 65 % d’approbations ! Il est peu probable que les Français soient davantage favorables à l’immigration aujourd’hui.

Michel Le Séac’h

(1)     Hadrien Mathoux, « "Notre maison brûle", refus de la guerre en Irak et... "le bruit et l'odeur" appréciées : découvrez notre sondage Ifop sur les phrases cultes de Chirac », Marianne, 1er octobre 2019, https://www.marianne.net/politique/notre-maison-brule-refus-de-la-guerre-en-irak-et-le-bruit-et-l-odeur-appreciees-decouvrez

Illustration : Bing Image Creator

14 décembre 2024

Les petites phrases de François Bayrou

En cinquante ans de carrière, François Bayrou, ancien député, ancien ministre, ancien président de conseil général, maire d’une grande ville, président d’un grand parti politique depuis près de vingt ans, a eu le temps et l’occasion de prononcer des petites phrases présentées comme telles par les médias.

La plus connue, assure Evene/Le Figaro, est certainement : « Tu ne me fais pas les poches » (2002). Les tournures négatives sont peu propices aux petites phrases, sauf quand leur sémantique est positive (« ils ne passeront pas »…). En l’occurrence, celle-ci est accompagnée d’un geste spectaculaire, immortalisé par une vidéo : une petite gifle à un jeune pickpocket (l’Institut national de l’audiovisuel qualifie l’apostrophe de François Bayrou de « petite phrase »). Ce n’est pas le coup de francisque accompagnant le « Souviens-toi du vase de Soissons » de Clovis en 486, mais autres temps, autres mœurs, et la phrase est bien à l'impératif… Bien qu’illégal, le geste de François Bayrou paraît largement salué par l’opinion.

En l’occurrence, cette petite phrase est « sauvage », spontanée. François Bayrou affirme à maintes reprises son hostilité aux petites phrases « de culture ». En 1996, alors ministre de l’Éducation nationale, interrogé sur France Inter par  Pierre Le Marc, Franz-Olivier Giesbert et Gilbert Denoyan, il déclare : « il est indispensable pour la majorité qu'elle accepte de présenter aux Français un langage cohérent, qu'elle arrête de se disputer, qu'elle arrête de faire des petites phrases et qu'elle se resserre autour de ceux qui, en son nom, conduisent l'action gouvernementale. » En 2012, questionné sur la littérature par Clément Solym pour Actualittés, il répond : « il faut que [les responsables politiques] aient derrière eux un peu de passé, quelques livres lus, une connaissance de l'histoire de notre pays et peut-être une compréhension des enjeux du monde. C'est mieux que de faire des discours à base de petites phrases. »


Il lui arrive aussi de s’en prendre à des petites phrases spécifiques, par exemple de Benjamin Griveaux (« Wauquiez est le candidat des gens qui fument des clopes et qui roulent au diesel ») ou de François Fillon (« je suis gaulliste et de plus je suis chrétien »). Inversement, il répudie leur usage pour lui-même. En 2006, interrogé sur France Inter par Nicolas Demorand, il répond : « Je suis en face de vous et je vous parle et je ne suis pas en train de faire des petites phrases préparées par des conseillers en communication, je vous parle comme un homme parle à un autre homme, un homme parle à une femme. »

Il arrive néanmoins que sa sincérité soit mise en doute. Début 2024, quand il n’obtient pas de poste dans le gouvernement Attal, Nicolas Beytout se gausse : « Adepte des petits marchandages et de la petite phrase, François Bayrou va ainsi retrouver, au sein des dépouilles de la majorité, la posture qu’il a toujours affectionnée, celle de la corde qui soutient le pendu. »

Parmi ses formules souvent citées par la presse figurent notamment :

  • Rassembler les centristes, c'est comme conduire une brouette pleine de grenouilles : elles sautent dans tous les sens
  • À 4 000 euros par mois, on n'est pas riche

mais surtout bon nombre de critiques personnelles comme :

  • Tout ce que Sarkozy demande [à Jean-Louis Borloo], c'est de taper sur moi.
  • La Simone Veil que j'ai soutenue et admirée ne doit pas accepter la création d'un ministère de l'immigration et de l'identité nationale.
  • [Nicolas Sarkozy] croit qu'en ayant les élus on a les électeurs, qu'en montrant les anciens on a les élections, qu'en faisant des promesses on a les suffrages.
  • Président de la République, ça veut dire quelque chose de lourd, et parfois il y avait à mes yeux un peu trop de youp’ la joie ! (À propos du premier quinquennat d’Emmanuel Macron)

Si François Bayrou s’en prend parfois nominativement à ses adversaires politiques, il fait lui-même l’objet d’une petite phrase très remarquée de Nicolas Sarkozy : «Pour désespérer de François Bayrou, encore faudrait-il que jaie un jour placé de lespoir en lui.» Largement citée par la presse, elle vaut à son auteur le Grand prix de l’humour politique 2015 décerné par le Press Club. « Un humour extrêmement raffiné », commente François Bayrou. Sarkozy, qui lui garde un chien de sa chienne depuis qu’il a appelé à voter Hollande en 2012, ne s’en tient pas là. « Il me cherche tous les jours, matin, midi et soir », assure Bayrou, qui ne dédaigne pas de répondre sur le même ton : « Celui qui a fait battre Sarkozy en 2012, c'est Sarkozy lui-même. »

Ses petites phrases valent à François Bayrou de solides inimitiés mais leurs traces dans l’opinion paraissent peu durables. Dans le classement des émetteurs, il occupe un rang moyen. Peut-être parce que, malgré ses trois campagnes présidentielles, sa participation au combat des chefs est rarement frontale. Ainsi, les quatre exemples de petites phrases personnalisées ci-dessus sont des formulations indirectes, non des confrontations directes ; une seule, à propos de Sarkozy, concerne un affrontement au sommet entre candidats à une élection présidentielle. « Tu ne me fais pas les poches » s'adresse en direct à un adversaire, mais celui-ci est un enfant.

L'éphémère « moment Bayrou »

Les sondages font néanmoins de François Bayrou un présidentiable crédible face à Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal pendant une brève période de la campagne présidentielle de 2007. Le politologue Xavier Mellet y voit un « moment Bayrou » et une « bulle médiatique »[1]. Il explique : « Le chef semble émerger de lui-même, porté par les questionnements qu’il suscite dans la sphère politico-médiatique et les effets que sa montée produit sur la compétition électorale. Ses qualités personnelles (son honnêteté, ses origines sociales, ses compétences, etc.) sont apparues principalement dans les contenus médiatiques en justification d’un constat préalable de sa popularité et de sa capacité à troubler le jeu politique. » Autrement dit, son ethos s’est affirmé. Mais il a vite fléchi. François Bayrou n’a pas profité de ce moment favorable pour pousser son avantage personnel.

Il insiste au contraire sur les aspects programmatiques de la campagne. À partir du 10 mars, il s’en prend à la volonté de N. Sarkozy de créer un « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale ». Dans les jours suivants, sa cote baisse dans les sondages : le « moment Bayrou » est passé et ne reviendra pas de sitôt.

Éternel pourfendeur du bipartisme[2], François Bayrou devient Premier ministre parce que le bipartisme ne fonctionne plus, mais pas du tout comme il l’avait prévu. On imagine mal qu’à ce poste il se montre aussi économe de petites phrases que Michel Barnier. Mais ce nouveau « moment Bayrou » en fera aussi une cible privilégiée.

Michel Le Séac’h

Photo FMT, Licence CC-BY-4.0

Voir aussi : 

"Submersion" : impair, passe ou gagne pour François Bayrou, 31 janvier 2025

"Le confort des boomers" de François Bayrou : une petite phrase pour l'histoire, 5 septembre 2025 


[1] Xavier Mellet, « Le moment Bayrou comme bulle médiatique lors de l’élection présidentielle de 2007 », Mots. Les langages du politique [En ligne], 121 | 2019, mis en ligne le 01 janvier 2022, consulté le 13 décembre 2024. URL : http://journals.openedition.org/mots/25844 ; DOI : https://doi.org/10.4000/mots.25844

[2] Jean-Henri Roger et Pascal Thomas, Bayrou, ou comment sortir de la logique du bipartisme, Le Monde, 17 avril 2007, https://www.lemonde.fr/societe/article/2007/04/17/bayrou-ou-comment-sortir-de-la-logique-du-bipartisme-par-jean-henri-roger-et-pascal-thomas_897199_3224.html