09 mars 2026
Qui fait l'opinion ? D'Antoine Bristielle : lecture au filtre des petites phrases
28 février 2026
« (Le) travail, (la) famille, (la) patrie » : Martine Vassal flirte avec le point Godwin
« Mes valeurs, elles n’ont jamais changé : c’est le mérite, le travail, la famille, la patrie », déclare Martine Vassal (divers droite) lors d’un débat entre candidats à la mairie de Marseille organisé par BFMTV, le 19 février (à 1:19:45). « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? », s’étonne aussitôt Benoît Payan, candidat de la gauche. France Bleu et 20 Minutes évoquent une « petite phrase ». Dans le logos de Mme Vassal, les commentateurs reconnaissent la devise de l’État français, autrement dit le régime de Vichy. (Elle avait été auparavant celle de l’Association des combattants de l'avant et des blessés de guerre cités pour action d'éclat, alias les Croix-de-feu.)
La plupart des petites phrases ne disent pas grand-chose d’explicite
(« Je reste droit dans mes bottes », « Casse-toi pauv’ con »,
« Les non-vaccinés j’ai très envie de les emmerder »…) et il arrive
que ceux qui les relèvent les simplifient encore pour leur donner plus de
force. Cette simplification est souvent malveillante. « Si on commence à
jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui
dégringole », déclare Emmanuel Macron en 2017. Qui se souvient aujourd’hui
de cette phrase ? Les mots « les premiers de cordée » ont été isolés
et ce qui était à l’origine souci d’efficacité est demeuré comme signe de mépris
envers les suivants de cordée. Pour voir la devise de Vichy dans la déclaration
de Mme Vassal, il faut l’amputer du mérite et des articles.

Capture d'écran BFMTV sur YouTube
En réalité, ces mots ne paraissent même pas entendus
(n’hésitez pas à relire la phrase citée plus haut pour vous assurer de leur
présence) : c’est comme si la candidate avait dit directement : « Travail,
famille, patrie ». Comme en témoigne d’ailleurs la réaction de M.
Payan : « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? ».
Il pense manifestement à ce qu’il vient d’entendre sans se rendre compte
que ce n’est pas tout à fait ce qui a été dit (il est aussi difficile d’entendre
ce qu’on entend que de « voir ce que l’on voit », aurait pu dire
Péguy).
Pétain, vous connaissez ?
Le moteur de l’éventuelle petite phrase ici n’est donc pas
tant le logos que le pathos des commentateurs, les sentiments qu’elle
leur inspire. Il est probable qu’ils n’ont rien contre le travail, ni
contre la famille, ni contre la patrie pris séparément : ce qui les heurte
est l’addition des trois, placés dans cet ordre précis, qui signifierait
implicitement « Vichy ». La vie politique française reste régie par les
catégories d’il y a 80 ans. La reductio ad Hitlerum est si redoutée que les
élus et leur entourage semblent en permanence à l’affût des expressions qui la
favoriseraient – pour les éviter ou pour les condamner. Malheur à ceux dont la
vigilance faiblit ou dont la langue fourche. « Hormis le macronisme
et la devise pétainiste que vous venez d’employer, je pense que ce qui nous
rassemble au second tour est plus important que ce qui nous sépare », répond
Franck Allisio, candidat RN, à Mme Vassal.
Mais ce pathos corseté réclame déjà un minimum
de culture historique. Quelle proportion des téléspectateurs auraient compris
de quoi il retournait sans l’allusion « devise pétainiste » de Franck
Allisio ? Et combien même ont compris cette allusion ? Sébastien Delogu,
qui participe aussi au débat en tant que candidat LFI, ne relève pas la sortie
de la candidate de droite. Lui-même, en septembre 2024, déclarait : « Je
ne sais pas qui est Pétain. J'ai entendu parler de lui mais... Je sais
qu'apparemment, c'est un raciste, quoi. » Il est bien possible que les
auditeurs capables d’effectuer au vol un rapprochement entre « le mérite,
le travail, la famille, la patrie » et Vichy (apparemment, un régime
raciste, quoi) soient aujourd’hui une minorité. L’éventuel sous-entendu des
propos de Martine Vassal n’est audible que pour une partie des citoyens.
Cicatrice horrible
L’effet paraît non moins hypothétique sur le plan de l’ethos.
L’orateur qui reprend une phrase célèbre cherche classiquement à rapprocher son
image de celle d’un prédécesseur fameux : Comme disait Napoléon… Comme
disait de Gaulle. Dans le discours politique contemporain, cependant, on
constate souvent l’inverse : frotter deux ethos sert surtout à
contaminer l’un par l’autre, comme lorsque Sophia Chikirou déclare : « Il
y a du Doriot dans Roussel ». Mais peut-on accrocher n’importe quel ethos
à n’importe quel autre ? La comparaison entre Doriot et Roussel porte
parce que le second est député communiste et que le premier l’a été. Mais
comparer une personne à un régime politique comporte des limites évidentes. « Bien
évidemment Martine Vassal est aux antipodes des valeurs pétainistes », s’empresse
de déclarer Romain Simmarano, numéro 2 de sa liste. « Le pétainisme, c’est
la cicatrice absolument horrible sur le visage de la France pour l’éternité. »
Martine Vassal adopte sans tarder cette métaphore. « Le
mérite, la famille, le travail, l’humanité et la solidarité sont mes valeurs,
écrit-elle sur X. « Les détourner pour me comparer à Pétain est une
attaque aussi violente qu’injuste. C’est une balafre pour la France. » Autrement
dit, on compare des pommes et des oranges. La piste est brouillée. Une partie
des réactions sur les réseaux sociaux sont du genre ironique : « Elle
non plus ne savait pas qui était Pétain ! » Martine Vassal est de plus
protégée par sa faible notoriété hors de Marseille et de sa région. Une petite
phrase porte dans la mesure où son auteur est connu ; elle s’alimente de
son ethos et contribue à le façonner. Mais sans un ethos déjà consistant,
sa portée est limitée.
« Un patron qui assistait au débat avec nombre de ses
collègues de la chambre de commerce constatait amèrement : "Elle a
perdu l’élection" », relate Le Canard enchaîné (25 février
2026). Cela souligne une fois de plus l’extrême importance attachée aux petites
phrases, censées capables de déterminer une élection à elles seule. Mais il n’est
pas du tout certain que la locution soit vraiment applicable aux propos de Mme
Vassal.
M.L.S.
18 février 2026
Le Mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli : (re)lecture au filtre des petites phrases
La sortie remarquée du film Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas, incite à relire le livre de 2022 dont il est tiré. Le Mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli, est un roman, c’est précisé sur la couverture. Or il a souvent été pris pour un essai, dans la foulée des Ingénieurs du chaos du même auteur. Cela lui a valu des critiques d’universitaires spécialistes de la Russie comme Anna Colin Lebedev. Pour celle-ci le livre est « une fable qui se nourrit des clichés sur "l’âme russe" ». Elle note en particulier que, d’un bout à l’autre, du roman Vladimir Poutine est surnommé « le Tsar », alors que cette expression n’est jamais utilisée en Russie.
Quel que soit son degré d’authenticité, ce récit bien mené
est un éclairage saisissant sur un certain type de pouvoir politique et sur le
rôle qu’y joue la communication. Giuliano da Empoli n’est pas un romancier
ordinaire : intellectuel italo-suisse né à Neuilly-sur-Seine, il a étudié
le droit à Rome et la science politique à Paris avant de devenir conseiller de
Matteo Renzi, président du conseil italien. Il enseigne la science politique à
Sciences Po Paris. La vie politique lui est donc familière.
Le personnage principal du roman, Vadim Baranov, alias le Mage du Kremlin, est censément inspiré de Vladislav Sourkov, le plus proche conseiller de Vladimir Poutine. Mais il n’est pas son portrait fidèle. C’est d’ailleurs l’un des rares protagonistes du livre à ne pas porter le nom d’un personnage réel. Homme de théâtre et de télévision, ce Baranov est un maître de la communication en sous-main : « Il ne signait jamais [ses] textes de son nom, mais il les parsemait d’allusions qui étaient autant de clés pour interpréter le monde nouveau issu des insomnies du Kremlin. En tout cas, c’est ce que croyaient les courtisans moscovites et les chancelleries étrangères » (p. 15) On voit là un usage particulier des petites phrases. Baranov s’adresse à un public ciblé, capable de reconnaître un homme de pouvoir derrière son anonymat et de déchiffrer ses sous-entendus ; autrement dit, l’ethos et le pathos se rejoignent autour d’un logos. Mais l’important n’est pas que Baranov use de cette méthode, c’est qu’il la maîtrise et puisse la mettre au service de Vladimir Poutine.
Le verbe se fait leader
Il est introduit auprès de ce dernier, alors directeur du
FSB, par Boris Berezovski, authentique oligarque proche d’Eltsine. D’emblée,
Baranov prescrit au futur maître du Kremlin une parole rare, car « les
Russes sont fatigués des bonimenteurs. Ils veulent être guidés d’une main ferme
qui ramène l’ordre dans les rues et restaure l’autorité morale de l’État (p.
93). La force de Poutine est alors d’être un inconnu presque dépourvu
d’expérience politique : le peuple russe ne l’associe pas aux erreurs et
aux scandales de l’époque Eltsine.
Reste à en faire quelqu’un. Conformément à la stratégie
esquissée, le premier grand morceau de bravoure du roman est le moment où, en 1999, Poutine prononce la phrase qui jusqu’à ce jour a forgé son image : « Nous
frapperons les terroristes où qu’ils se cachent. S’ils sont dans un aéroport,
nous frapperons l’aéroport, et s’ils sont aux chiottes, excusez mon langage,
nous irons les tuer jusque dans les cabinets. » Malgré sa vulgarité,
ou en partie de son fait, la phrase produit un énorme effet sur le public
russe. « C’était la voix du commandement et du contrôle », commente
da Empoli. Depuis longtemps, les Russes ne l’entendaient plus, mais ils l’ont
tout de suite reconnue, parce que c’était celle à laquelle étaient habitués
leurs pères et leurs grands-pères […] Au sommet, il y avait à nouveau quelqu’un
capable de garantir l’ordre. Ce jour-là, Poutine est devenu Tsar à part
entière. » (p. 111).
Cette affirmation d’un ethos de leader brutal n’est pas
purement verbale. À l’instant de parler, assure le romancier, Poutine semble
avoir changé de nature : « À ce point, il s’est produit un phénomène
qu’aujourd’hui encore je ne saurais tout à fait expliquer. Poutine est resté
silencieux pendant un moment. Et quand il a repris la parole, il n’avait pas
changé d’expression, mais sa présence avait assumé une consistance différente,
comme si son corps avait été immergé dans une cuve d’azote liquide. Le
fonctionnaire ascétique s’était soudainement transformé en archange de la mort.
C’était la première fois que j’assistais à un phénomène de ce genre. Jamais,
même sur les scènes des meilleurs théâtres, je n’avais été témoin d’une
transfiguration de ce genre » (p. 110).
Petites phrases et répliques cultes
Cette notation littéraire est intéressante : le
phénomène est analogue à celui que les dramaturges cherchent à décrire en faisant
prononcer par leur personnage ce qu’on appelle souvent une « réplique
culte ». « Que dirais-tu de cesser des créer des fictions pour
commencer à créer la réalité ? » (p. 85) propose justement Berezovski
à Baranov. Corrélativement, Poutine est décrit comme un grand acteur « parce
qu’il est à tel point pénétré par le rôle que l’intrigue de la pièce est
devenue son histoire, elle coule dans ses veines » (p. 119).
Ainsi Giuliano da Empoli voit-il la communication politique.
Il cite à l’occasion des phrases cultes par la voix de Poutine (« Le
problème n’est pas que l’homme soit mortel, mais qu’il soit mortel à l’improviste »
‑ Boulgakov, p. 229) et parsème le roman de formules littéraires qui, dans la
bouche de personnages réels, pourraient devenir autant de petites phrases
(« si les gens ne s’intéressent plus à la politique, nous leur offrirons
une mythologie ! », p. 87). Même les personnages secondaires ont
droit à leurs petites phrases, d’aspect anodin mais comprises des protagonistes
et qui peuvent peser lourd :« "D’où sors-tu cette horrible
cravate ?" lui a-t-elle ensuite demandé, à brûle-pourpoint. J’aurais
dû comprendre alors, dès ce premier échange, que mon destin était scellé »
(p. 65). Expert en sous-entendus, Giuliano da Empoli ne renie pas ses origines
florentines.
Michel Le Séac’h
Giuliano da Empoli,
Le Mage du Kremlin
Paris, Gallimard, 2022
ISBN 978-2-07-295816-8, 144 p., 20 €
12 décembre 2025
Le journal d’un prisonnier : les titres de livres comme petites phrases
Les files d’acheteurs s’allongent devant les librairies où Nicolas Sarkozy signe Le Journal d’un prisonnier, son livre tout juste sorti des presses. Sur le plan financier du moins, ses vingt et un jours de prison s’annoncent fructueux. En ira-t-il de même sur le plan politique ?
L’étude des
livres politiques forme une branche des sciences politiques bien particulière
et un peu méconnue, a noté ironiquement le professeur Christian Le Bart, qui en est le spécialiste
incontesté[1] :
Du point de vue littéraire, il est acquis que
la prose des politiques est médiocre […]. Ainsi les critiques littéraires
n’accordent-ils aucune attention aux livres politiques, ces derniers étant commentés
par les journalistes politiques. Est- ce à dire que ces livres sont mieux
accueillis dans le champ politique ? Rien n’est moins sûr. Les journalistes
politiques tirent aujourd’hui leur légitimité de leur capacité à nourrir un
regard distancié, critique, sur l’activité des professionnels de la politique.
Il n’est pas question pour eux de se laisser enfermer dans le rôle du lecteur
docile […]. Doublement déconsidérés, les livres politiques retiennent également
peu l’attention des chercheurs en sciences sociales et en science politique.
Pourtant, la
production de livres politiques demeure abondante depuis les années 1980. « Face à un électorat que
l'on dit pressé, peu politisé, obsédé par les petites phrases et l'art de bien
passer à la télévision, éditeurs et politiques jouent tout au contraire la
carte (désuète ?) de l'écriture », note le professeur Le Bart[2].
Le livre, antagoniste des petites phrases ? Ce n’est pas sûr du tout.
Bien entendu, 200 pages d'exposé politique n’ont rien à voir avec une petite phrase. Mais quel que soit son succès de librairie, un livre politique ne touche qu’une partie minuscule de l’électorat. À supposer que tous ses acheteurs le lisent, un bestseller vendu à 100 000 exemplaires, score exceptionnel, n’est lu que par 0,2 % du corps électoral. Son titre, en revanche, est connu beaucoup plus largement. Il est destiné non aux seuls lecteurs mais à l’ensemble du public.
En
tant qu’outil de communication politique, le livre joue ainsi sur deux
registres fort différents (voire davantage : on pourrait distinguer aussi
la quatrième de couverture, les communiqués de l’éditeur, les apparitions de l’auteur
à la radio ou à la télévision…). À l’instar d’une petite phrase, le titre est
une « microrhétorique » :
sa partie visible, son logos, doit s’accorder avec l’ethos de l’auteur
et avec le pathos d’une partie au moins de l’électorat.
L’ethos
est dans le titre
D’une
manière générale, quel que soit le contenu du livre politique (souvenirs, propositions,
plaidoyer, critique, voire étude historique, économique, sociale, culturelle,
etc.) sa première mission est certainement de construire l’ethos de son auteur.
« Le livre occupe une place stratégique dans les carrières politiques »
et « il se joue dans ce type de document des enjeux de construction d’un
certain ethos », confirme Alice Krieg-Planque[3].
Or, de ce point de vue, la simple existence du livre est déjà capitale : « publier
est à la fois l'indice et la condition d'acquisition d'un statut de
présidentiable », souligne le professeur Le Bart. L’existence d’un titre,
déjà, atteste la publication – et elle raconte le début d’une histoire.
Certains titres portent plus que d’autres. Emmanuel Faux, Thomas Legrand
et Gilles Perez ont décrit en détail le cas du petit ouvrage rédigé par
François Mitterrand avant l’élection présidentielle de 1988 : « lorsque
paraît la Lettre à tous les Français, le Président-candidat n’accouche
pas d’un texte, il installe une image […] celle d’un Mitterrand-écrivain de
toujours qui […] s’est changé, selon le titre d’un article de presse, en Balzac
élyséen pour les besoins de la compétition électorale du moment »[4].
Son principal adversaire, Jacques Chirac, serait bien en peine de répliquer sur
ce terrain qualitatif. Lequel n’est pas synonyme de distanciation puisque le
concept de « lettre » évoque la proximité avec les électeurs et non un
exposé programmatique. Un commentaire de Libération cité par les trois
auteurs souligne la parfaite association du logos, de l’ethos et
du pathos : « cette
Lettre fera date dans l’histoire de la communication », non pour des
raisons de fond, mais parce qu’elle constitue « un rendez vous personnel quasi contractuel entre le
candidat et 38 millions d’électeurs ».
À
l’inverse, également selon Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, Valéry
Giscard d’Estaing a commis une erreur en publiant en 1981 un livre-bilan de son
septennat censé préparer sa réélection : « Le titre de l’ouvrage fut
une véritable catastrophe en termes de communication. L’État de la France.
Ce titre, tourné vers le passé est un choix fâcheux pour un candidat à l’élection
qui fixera le sort de la France pour les sept prochaines années. Titre qui
faisait plus penser à "dans quel état je vous laisse la France" qu’il
n’évoquait un espoir ou un quelconque bilan positif ».
Il
n’y a pas que l’Élysée
Le
travail sur l’ethos est manifeste dans beaucoup de titres d’ouvrages
politiques français. Quelques exemples entre cent : Le Nœud gordien
(Georges Pompidou), La paille et le grain (François Mitterrand), Les blessures de la vérité (Laurent
Fabius, 1995), Promis, j’arrête la langue de bois (Jean-François Copé,
2006), Un ouvrier, c’est là pour fermer sa gueule ! (Philippe Poutou), Pas une goutte de sang français (Manuel Valls), Le moment est venu de dire ce que j’ai vu (Philippe de Villiers),
Mais qui va garder les
enfants ? (Ségolène Royal), Le
prix de nos mensonges (Édouard Philippe), Aurons-nous encore de la
lumière en hiver ?: Pour une écologie du réel (Bruno Retailleau).
La
place du livre politique n’est pas propre à la France. Aux États-Unis, écrit la
journaliste Karen Heller, « les livres sont devenus le signe témoignant qu’une
personne occupant une responsabilité compte sérieusement être candidate à une
autre »[5].
Barack Obama s’est signalé comme un candidat à statut d’intellectuel avec Les
Rêves de mon père (1995) et L’Audace d’espérer (2006). L’Art du
deal est souvent cité comme le titre de gloire « littéraire » de
Donald Trump. Il est vrai que ce livre de 1987 est resté pendant quarante-huit
mois sur la liste des bestsellers du New York Times, dont treize comme
numéro un. Mais, le président américain a publié quatorze autres
livres, dont trois à vocation directement politique : The America We Deserve, Time To Get Tough:
Making America #1 Again, Crippled America: How to make America Great Again. Le message de ces titres est clair.
Le
titre Le Journal d’un prisonnier invite-t-il aux conjectures quant aux intentions de Nicolas Sarkozy ? On note l’article indéfini qui fait de lui
un prisonnier parmi d’autres, tandis que le mot « journal » évoque sans
doute une relation objective des faits. Ce n’est pas Le Comte de Monte-Cristo.
Mais comme on sait, une modestie peut être vraie ou fausse. Et puis, il n’y a
pas que la présidence de la République dans la vie. Le titre de livre peut-être un
instrument à des niveaux plus modestes. À Nantes, par exemple, le candidat d’opposition pour l’élection
municipale de mars 2026 a lancé sa campagne avec la parution d’un Abécédaire
amoureux de Nantes[6],
dont la vocation est à l’évidence de définir un ethos d’homme de culture
bienveillant.
M.L.S.
[1] Christian Le Bart, « L’analyse
des livres politiques – Les présidentiables de 2007 face à l’exigence de
proximité », Questions de communication, n° 15, 2009.
[2] Christian Le Bart, «Les livres (des) politiques : Hypothèses
sur l'individualisation du champ politique», Cahiers de Science politique [En ligne], Cahier n°25, URL :
https://popups.uliege.be/1784-6390/index.php?id=668.
[3] Alice Krieg-Planque, « Le genre «
livre politique » comme espace d’expression d’un discours transgressif : ethos
de rupture et réflexivité langagière », SHS Web Conf., 78 (2020) 01002, 4
septembre 2020, https://doi.org/10.1051/shsconf/20207801002
10 mars 2025
Un ouvrage « définitif » sur le fonctionnement et les effets des petites phrases
Diverses définitions des petites phrases ont été proposées. Le présent blog a opté pour celle-ci : une formule concise, attribuée à un auteur connu, qui marque un public. Elle repose non seulement sur les mots prononcés mais aussi sur la réputation de l’orateur et la sensibilité des auditeurs.
Ces trois éléments évoquent bien sûr, de manière condensée, les trois piliers de la rhétorique selon Aristote : logos, ethos et pathos. Les petites phrases (des déclarations qualifiées de « petite phrase » par un ou plusieurs médias) sont analysées ici comme des capsules rhétoriques ou, par métonymie, des microrhétoriques.
Deux déclarations identiques prononcées par des personnages différents ne produisent évidemment pas le même effet auprès des auditeurs. Une même déclaration prononcée par un même personnage auprès de deux publics différents n’en obtient pas la même réaction. Logos, ethos et pathos sont indissociables. Ce n’est pas enfoncer une porte ouverte que de le dire, car si cette porte a été entrouverte par certains travaux en analyse du discours, le fait est que le fonctionnement des petites phrases n’a jamais été décrit de manière aussi claire.
Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique, aujourd’hui disponible chez BoD et en librairie, présente de manière détaillée ce paradigme des petites phrases et esquisse une réflexion sur ce qu’il implique pour notre compréhension du pouvoir politique.
Michel Le Séac'h
Petites phrases : des microrhétoriques
dans la communication politique
Un volume 14,8 x 21, 364
pages, 35 €
ISBN : 978-2-3225-7319-6
Éditeur : BoD - Books on Demand
Date de parution : 03.03.2025
Commandes : https://librairie.bod.fr/petites-phrases-des-microrhetoriques-dans-la-communication-politique-michel-le-seach-9782322573196
Table des matières
Avant-propos
1. Vous n’avez pas le monopole de la petite phrase
Quand les petites phrases font vraiment l’histoire
Avec ou sans guillemets
La petite phrase comme microrhétorique
Préhistoire des petites phrases
Géographie des petites phrases .
Une affaire de culture et de pouvoir
2. Les vilains petits canards de la communication politique
Un cheval de Troie pour la presse
Chercheurs et intellectuels : un regard en surplomb
L’attitude ambiguë des politiques
Hors programme et hors contexte
3. Le pouvoir, avant, pendant et après
Qui est le chef ?
Interpréter la situation
Paroles de circonstances
Le devenir des petites phrases
Immortalité, citations et petites phrases
4. Petites phrases de culture et petites phrases sauvages
La chevauchée des petites phrases
Il est difficile d’entendre ce que l’on entend
Ambivalence des petites phrases
Que faire contre une petite phrase ?
5. Le tango du cerveau et des petites phrases
Stéréotypes et biais cognitifs
Contexte et désir de cohérence
Inépuisables métaphores
Le storytelling, berger des mémoires
6. Logos : ce qu’on dit – qu’on le dise ou pas
Petite, raccourcie, simplifiée
Négation et interrogation
Le verbe : impératif oui, conditionnel non, futur peut-être
Petites phrases et petites blagues
Quand la forme prime le fond
7. Ethos : la petite phrase est le propre de l’homme politique
Réputations recyclées
Collisions d’ethos au sommet
La petite phrase n’attend pas le nombre des années
L’ethos sur le fil du rasoir
8. Pathos : la main invisible de l’opinion publique
La porte de la petite phrase s’ouvre de l’intérieur
Les habits neufs de la sagesse des foules
Biologie de la viralité
L’univers des sous-entendus
Épilogue : la griffe des chefs et la stèle des grands
Annexe : Brève histoire de la locution « petite phrase »
Index
Notes et références
17 février 2025
« Périssent les colonies plutôt qu’un principe » : Robespierre de retour via Mayotte ?
La question du droit du sol à Mayotte agite l’Assemblée Nationale. « Encore une petite phrase », s’exclame Catherine Piettre dans Les Dernières nouvelles d’Alsace quand François Bayrou, après avoir constaté un « sentiment de submersion » fin janvier, propose d’élargir le débat. Les partis de gauche s’enflamment. Des petites phrases, il y en aura d’autres. Et il y en a déjà eu, y compris pour une pure question de vocabulaire.
Le 13 mai 1791, l’Assemblée nationale débat des colonies. La
principale pierre d’achoppement est l’esclavage. Les colonies veulent le
préserver. Une partie de l’Assemblée voudrait l’interdire depuis Paris. L’Assemblée
s’apprête finalement à décréter qu’« aucune
loi sur l'état des personnes non libres ne pourra être faite par le corps
législatif pour les colonies que sur la demande formelle et spontanée des
assemblées coloniales ». Autrement dit, ces dernières pourront
maintenir l’esclavage.
Médéric Moreau de Saint-Méry, colon martiniquais,
révolutionnaire actif et propriétaire d’esclaves, propose de modifier la
rédaction du texte : « il est indispensable de s'expliquer
clairement, d'une manière qui ne permette plus de doutes. Il ne faut donc plus
parler de personnes non libres ; que l'on dise tout simplement des
esclaves : c'est le mot technique. »
Mais la Révolution se paie volontiers de mots. Maximilien de Robespierre intervient pour contester l’emploi de ce « mot technique » : « J'ai une simple observation à faire sur l'amendement. Le plus grand intérêt, Messieurs, dans cette discussion, est de rendre un décret qui n'attaque pas d'une manière trop révoltante et les principes et l'honneur de l'Assemblée. Dès le moment où, dans un de vos décrets, vous aurez prononcé le mot esclaves, vous aurez prononcé votre propre déshonneur… et le renversement de votre Constitution. » Puis, comme la discussion persiste, il proclame, selon la Gazette universelle : « Périssent les colonies, si elles nous forcent à renoncer à nos principes ! ».
Moreau de Saint-Méry retire son
amendement. Il renonce au « mot technique », la périphrase politiquement
correcte est conservée et le décret est adopté. Une tempête dans un verre d’eau,
à première vue. Comment a-t-elle pu accéder à une telle notoriété ?
Du vocabulaire au sanguinaire
Le mot de Robespierre semble
avoir produit un grand effet sur ses contemporains. Dès le mois de juillet
1791, le Journal de physique, de chimie, d'histoire naturelle et des arts
cite « périssent les Colonies plutôt que de violer un principe » comme
une sorte de dicton. Surtout, la formule prend une tout autre signification fin
août 1791 quand débute l’insurrection de Saint-Domingue. L’ampleur des
destructions et des meurtres alarme la nation. Un commissaire de Saint-Domingue
dénonce devant l’Assemblée nationale « le mot qui a servi depuis de ralliement
à tous les révoltés : Périssent les Colonies »(1).
Un témoin des événements s’indigne :
« La superbe colonie de Saint-Domingue n'est plus qu'un monceau de ruines
et de cendres. Périssent les colonies, disaient-ils, plutôt que de perdre un
principe ! Eh ! bien ! qu'ils viennent ces prétendus patriotes, contempler
celles de Saint Domingue ; leurs cœurs altérés de sang y trouveront de nouvelles
jouissances(2). »
Les esprits se divisent. Un
député malouin fait état de la situation haïtienne à l’Assemblée nationale le 1er décembre 1791 et, « ayant traité de blasphématoire le mot de M. Robespierre,
périssent les colonies plutôt que, etc., il a été rappelé à l’ordre par
un décret »(3) ! Ce « blasphématoire » est davantage qu’une
métaphore : le mot de Robespierre est sanctuarisé. Une adresse au roi y voit
un « vœu prophétique »(4). Les « Amis de la vérité »
confirment : « "Périssent les colonies, a dit un orateur, plutôt qu'un
seul principe!" Cette maxime est sacrée »(5).
Une puissante microrhétorique
Depuis lors, elle a fait l’objet
de citations innombrables, y compris sous la plume d’auteurs comme Guizot,
Schoelcher, Burette, Larousse, Chateaubriand…, jusqu’à la décolonisation. Plusieurs
auteurs, tels les Amis de Robespierre
ont tenté de corriger la citation : l’Incorruptible n’aurait pas vraiment
dit ça, ou même la formule serait de quelqu’un d’autre. Si cette hypothèse
était exacte, le mystère n’en serait que plus épais : comment une petite
phrase portant a priori sur une simple question de vocabulaire, l’adoption d’un
mot plutôt que d’un autre, a-t-elle pu susciter tant de vifs débats ?
La réponse est sans doute dans son
caractère microrhétorique :
- Logos : la formule commence par un verbe fort, à l’impératif, d’une sonorité remarquable. Le contraste entre la sentence de mort et le « principe » intrigue, mais souvent le message se concentre dans les trois premiers mots d'une phrase dont la suite n'est pas très certaine.
- Ethos : une solide réputation de coupeur de tête entoure l’auteur de la phrase. « Périssent les colonies » a pu y contribuer en un effet cerceau : la phrase est sanguinaire parce qu'elle vient de Robespierre, Robespierre est sanguinaire parce qu'il a prononcé la phrase, dès avant le Comité de salut public.
- Pathos : l’insurrection de Saint-Domingue, décrite en métropole par de nombreux témoins avec force détails, produit une énorme impression sur l’opinion publique de 1791. La Terreur et les « colonnes infernales » en Vendée ne tarderont pas. L'injonction « périssent » se multiplie : « Périssent les tyrans » (Bitaubé), « Périssent les arts s'il faut les acheter au prix de la liberté » (Prudhomme), « Périssent les talents qui n'ont pas la vertu pour appui » (Sérieys), etc.
Entre ces trois éléments, la
convergence est parfaite. Ils se renforcent mutuellement, acquérant proprio
motu une puissance qui ne résidait pas dans le débat parlementaire lui-même.
Michel Le Séac’h
(2) Extrait d'une lettre sur les malheurs de Saint-Domingue en général, et principalement sur l'incendie de la ville du Cap Français, Au jardin égalité pavillon no. 1, 2 et 3, 1794, p. 3.
(3) Louis-Marie Prudhomme dans son hebdomadaire Révolutions de Paris, 1791, p. 416.
(4) Cité dans Pièces Trouvées, 5ème recueil, Imprimerie nationale, 1792, p. 7.
(5) Bulletin des Amis de la vérité, n°75, 17 mars 1793, p. 3.
Illustration : buste de
Robespierre en 1791 par Claude-André Deseine, photo Rama, via Wikimedia
Commons, licence
Cecill, CC BY-SA 2.0
FR
18 janvier 2025
Emmanuel Macron : « Les urgences, c’est rempli de Mamadou »
Depuis près d’un mois, la citation tourne. À l’automne 2023, évoquant l’hôpital public et l’aide médicale d’Etat (AME) aux étrangers en situation irrégulière, Emmanuel Macron aurait déclaré à Aurélien Rousseau, alors ministre de la Santé : « le problème des urgences, c’est que c’est rempli de Mamadou ». Aujourd’hui député socialiste, Aurélien Rousseau a rapporté le propos à des journalistes du Monde qui ont publié sous le titre « Macron, le président et son double » une enquête en quatre volets de tonalité plutôt « people ». Dans le deuxième épisode, Raphaëlle Bacqué, Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach rappellent plusieurs des petites phrases mises au passif du président : « un pognon de dingue », « je traverse la rue », etc. Elles lui viennent disent-elles, d’un « copain de longue date », éleveur de brebis dans les Pyrénées.
Mais il y a pire quand le président « entretient le
flou sur ses convictions idéologiques ». Certains de ses propos ne
sont pas cohérents avec les convictions de gauche qu’il affichait en 2014, en
tant que jeune ministre de l’Économie de François Hollande. En particulier, le
thème de la « société ouverte » qu’il défendait naguère est
incompatible avec ses vues sur l’AME telles que les résumerait la formule
expéditive livrée à Aurélien Rousseau.
Une « révélation » faite par un tiers suscite toujours un peu de scepticisme. Ainsi, pour rester sur le thème de l’immigration, la formule du général de Gaulle sur « Colombey-les-deux-mosquées » rapportée en 1994 par Alain Peyrefitte, qui la date du 5 mars 1959, a été contestée à diverses reprises. L’AFP, qui évoque des « déclarations prêtées au général de Gaulle », convient néanmoins que « les historiens interrogés par l'AFP jugent leur véracité très plausible ». Alain Peyrefitte était un confident régulier du général de Gaulle, lequel n’a jamais eu l’occasion de commenter une opinion rendue publique bien après sa disparition. Aurélien Rousseau, lui, est un ex-allié d’Emmanuel Macron devenu opposant : il aurait entendu la phrase en tant qu’allié et l’aurait répétée en tant qu’opposant. Elle a été officiellement et « fermement » démentie par les services de l’Élysée.
Presque une banalité
Plus encore, le scepticisme envers cette formule pourrait venir de ce qu’elle ne cadre pas bien avec la personnalité perçue d’Emmanuel Macron, forgée à partir de déclarations comme celle-ci, rappelée par Le Monde, à Marseille en 2017 : « Les Arméniens, les Comoriens, les Italiens, les Algériens, les Marocains, les Tunisiens, les Maliens, les Sénégalais, les Ivoiriens, j’en vois des tas d’autres, que je n’ai pas cités, mais je vois quoi ? Des Marseillais, je vois des Français ! » À propos de « c’est rempli de Mamadou », certains parlent de petite phrase. Cependant, une petite phrase ne prospère que si son logos « matche » avec l’ethos du locuteur. En cas de discordance, elle est vite oubliée.
Le logos doit aussi être en résonance avec le pathos
des auditeurs. Ici, en quelque sorte, la messe est déjà dite : 57 %
des Français souhaitent la suppression de l’AME (alors que 56 %
étaient favorables à son maintien dix mois plus tôt) et environ 70 % désirent
que l’immigration soit réduite. L’avis du chef de l’État, si avis il y a, fait
presque figure de banalité. De plus, il n’est pas exprimé dans une situation de
débat qui le mettrait davantage en valeur.
En tout état de cause, que le propos soit véridique ou non, ou qu'il soit considéré
comme une « petite phrase » ou pas, il ne comporte guère de risque pour Emmanuel
Macron. Un relent de racisme dans le prénom « Mamadou » ?
Quand Marianne et l’Ifop sondent en 2019 le degré d’approbation des dix
petites phrases les plus connues de Jacques Chirac(1), « le bruit et l’odeur », cette
« sortie clairement xénophobe » qui lui a valu les plus vifs
reproches y compris dans son propre camp, arrive en quatrième position. Elle
reçoit 65 % d’approbations ! Il est peu probable que les Français soient
davantage favorables à l’immigration aujourd’hui.
Michel Le Séac’h
(1)
Hadrien
Mathoux, « "Notre maison brûle", refus de la guerre en Irak
et... "le bruit et l'odeur" appréciées : découvrez notre sondage
Ifop sur les phrases cultes de Chirac », Marianne, 1er octobre
2019,
https://www.marianne.net/politique/notre-maison-brule-refus-de-la-guerre-en-irak-et-le-bruit-et-l-odeur-appreciees-decouvrez
Illustration : Bing Image Creator
14 décembre 2024
Les petites phrases de François Bayrou
En cinquante ans de carrière, François Bayrou, ancien député, ancien ministre, ancien président de conseil général, maire d’une grande ville, président d’un grand parti politique depuis près de vingt ans, a eu le temps et l’occasion de prononcer des petites phrases présentées comme telles par les médias.
La plus connue, assure
Evene/Le Figaro, est certainement : « Tu ne me fais pas les
poches » (2002). Les tournures négatives sont peu propices aux petites
phrases, sauf quand leur sémantique est positive (« ils ne passeront
pas »…). En l’occurrence, celle-ci est accompagnée d’un geste
spectaculaire, immortalisé par une vidéo : une petite gifle à un jeune pickpocket
(l’Institut
national de l’audiovisuel qualifie l’apostrophe de François Bayrou de
« petite phrase »). Ce n’est pas le coup de francisque
accompagnant le « Souviens-toi du vase de Soissons » de Clovis en 486,
mais autres temps, autres mœurs, et la phrase est bien à l'impératif… Bien qu’illégal, le geste de François Bayrou
paraît largement salué par l’opinion.
En l’occurrence, cette petite phrase est « sauvage »,
spontanée. François Bayrou affirme à maintes reprises son hostilité aux petites
phrases « de culture ». En 1996, alors ministre de l’Éducation
nationale, interrogé sur France Inter par
Pierre Le Marc, Franz-Olivier Giesbert et Gilbert Denoyan, il déclare :
« il est indispensable pour la majorité qu'elle accepte de présenter
aux Français un langage cohérent, qu'elle arrête de se disputer, qu'elle arrête
de faire des petites phrases et qu'elle se resserre autour de ceux qui, en son
nom, conduisent l'action gouvernementale. » En 2012, questionné
sur la littérature par Clément Solym pour Actualittés, il répond : « il
faut que [les responsables politiques] aient derrière eux un peu de passé,
quelques livres lus, une connaissance de l'histoire de notre pays et peut-être
une compréhension des enjeux du monde. C'est mieux que de faire des discours à
base de petites phrases. »
Il lui arrive aussi de s’en prendre à des petites phrases spécifiques, par exemple de Benjamin Griveaux (« Wauquiez est le candidat des gens qui fument des clopes et qui roulent au diesel ») ou de François Fillon (« je suis gaulliste et de plus je suis chrétien »). Inversement, il répudie leur usage pour lui-même. En 2006, interrogé sur France Inter par Nicolas Demorand, il répond : « Je suis en face de vous et je vous parle et je ne suis pas en train de faire des petites phrases préparées par des conseillers en communication, je vous parle comme un homme parle à un autre homme, un homme parle à une femme. »
Il arrive néanmoins que sa sincérité soit mise en doute.
Début 2024, quand il n’obtient pas de poste dans le gouvernement Attal, Nicolas
Beytout se gausse : « Adepte des petits marchandages et de la
petite phrase, François Bayrou va ainsi retrouver, au sein des dépouilles de la
majorité, la posture qu’il a toujours affectionnée, celle de la corde qui
soutient le pendu. »
Parmi ses formules souvent citées par la presse figurent
notamment :
- Rassembler les
centristes, c'est comme conduire une brouette pleine de grenouilles :
elles sautent dans tous les sens
- À 4 000 euros par
mois, on n'est pas riche
mais surtout bon nombre de critiques personnelles comme :
- Tout ce que Sarkozy demande
[à Jean-Louis Borloo], c'est de taper sur moi.
- La Simone Veil que j'ai
soutenue et admirée ne doit pas accepter la création d'un ministère de
l'immigration et de l'identité nationale.
- [Nicolas Sarkozy] croit
qu'en ayant les élus on a les électeurs, qu'en montrant les anciens on a
les élections, qu'en faisant des promesses on a les suffrages.
- Président de la
République, ça veut dire quelque chose de lourd, et parfois il y avait à
mes yeux un peu trop de youp’ la joie ! (À propos du premier
quinquennat d’Emmanuel Macron)
Si François Bayrou s’en prend parfois nominativement à ses
adversaires politiques, il fait lui-même l’objet d’une petite phrase très remarquée
de Nicolas Sarkozy : « Pour
désespérer de
François Bayrou, encore faudrait-il que j’aie un jour placé de l’espoir en lui. » Largement citée par la presse, elle vaut à
son auteur le Grand
prix de l’humour politique 2015 décerné par le Press Club. « Un
humour extrêmement raffiné », commente François Bayrou. Sarkozy, qui
lui garde un chien de sa chienne depuis qu’il a appelé à voter Hollande en
2012, ne s’en tient pas là. « Il me cherche tous les jours, matin, midi
et soir », assure Bayrou, qui ne dédaigne pas de répondre sur le même
ton : « Celui qui a fait battre Sarkozy en 2012, c'est
Sarkozy lui-même. »
Ses petites phrases valent à François Bayrou de solides
inimitiés mais leurs traces dans l’opinion paraissent peu durables. Dans
le classement des émetteurs, il occupe un rang moyen. Peut-être parce que,
malgré ses trois campagnes présidentielles, sa participation au combat des chefs
est rarement frontale. Ainsi, les quatre exemples de petites phrases personnalisées
ci-dessus sont des formulations indirectes, non des confrontations directes ;
une seule, à propos de Sarkozy, concerne un affrontement au sommet entre
candidats à une élection présidentielle.
L'éphémère « moment Bayrou »
Les sondages font néanmoins de François Bayrou un présidentiable crédible
face à Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal pendant une brève période de la campagne
présidentielle de 2007. Le politologue Xavier Mellet y voit un « moment
Bayrou » et une « bulle médiatique »[1]. Il explique : « Le chef semble émerger de lui-même, porté par
les questionnements qu’il suscite dans la sphère politico-médiatique et les
effets que sa montée produit sur la compétition électorale. Ses qualités
personnelles (son honnêteté, ses origines sociales, ses compétences, etc.) sont
apparues principalement dans les contenus médiatiques en justification d’un
constat préalable de sa popularité et de sa capacité à troubler le jeu
politique. » Autrement dit, son ethos s’est affirmé. Mais il a vite
fléchi. François Bayrou n’a pas profité de ce moment favorable pour pousser son
avantage personnel.
Il insiste au contraire sur les aspects programmatiques de
la campagne. À partir du 10 mars, il s’en prend à la volonté de N. Sarkozy de
créer un « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale ». Dans
les jours suivants, sa cote baisse dans les sondages : le « moment
Bayrou » est passé et ne reviendra pas de sitôt.
Éternel pourfendeur du bipartisme[2], François Bayrou devient Premier ministre parce que le bipartisme ne fonctionne plus, mais pas du tout comme il l’avait prévu. On imagine mal qu’à ce poste il se montre aussi économe de petites phrases que Michel Barnier. Mais ce nouveau « moment Bayrou » en fera aussi une cible privilégiée.
Michel Le Séac’h
Photo FMT, Licence CC-BY-4.0
Voir aussi :
"Submersion" : impair, passe ou gagne pour François Bayrou, 31 janvier 2025
"Le confort des boomers" de François Bayrou : une petite phrase pour l'histoire, 5 septembre 2025
[1] Xavier
Mellet, « Le moment Bayrou comme bulle médiatique lors de l’élection
présidentielle de 2007 », Mots. Les langages du politique [En ligne], 121 |
2019, mis en ligne le 01 janvier 2022, consulté le 13 décembre 2024. URL :
http://journals.openedition.org/mots/25844 ; DOI :
https://doi.org/10.4000/mots.25844
[2] Jean-Henri Roger et Pascal Thomas, Bayrou, ou comment sortir de la logique
du bipartisme, Le Monde, 17 avril 2007, https://www.lemonde.fr/societe/article/2007/04/17/bayrou-ou-comment-sortir-de-la-logique-du-bipartisme-par-jean-henri-roger-et-pascal-thomas_897199_3224.html






