05 novembre 2022

« Qu’il(s) retourne(nt) en Afrique » : logos, ethos, pathos

Grégoire de Fournas, jeune viticulteur bordelais et député du Rassemblement national, a acquis instantanément une notoriété démesurée. Le jeudi 3 novembre, à l’Assemblée nationale, son collègue député LFI du Val-d’Oise Carlos Martens Bilongo s’inquiète du sort de l’Ocean Viking, un navire bloqué en mer avec 234 migrants à son bord. « Qu’il retourne en Afrique », s’écrie Grégoire de Fournas. Hourvari dans l’hémicycle. « Dehors, dehors », réclament bruyamment les députés LFI (voir vidéo de LCP).

Grégoire de Fournas assure avoir visé le bateau et ses occupants. Une grande partie de la presse et des politiques considèrent néanmoins son exclamation comme un « propos raciste » adressé à un député d’origine africaine. « L’élu d’extrême droite avait lancé "qu’il retourne en Afrique !" au député LFI Carlos Martens Bilongo, qui est noir, lors de l’intervention de ce dernier au sujet d’un bateau transportant des migrants », insiste Le Monde.

Logos : exégèse de l’inaudible

Quelques médias qualifient l’exclamation de « petite phrase » ; figurent parmi eux FranceTVinfo, Sud-Ouest, Closer ou La Charente libre. Son contenu est jugé ambigu. Certains écrivent systématiquement : « qu’il(s) retourne(nt) en Afrique ». « En effet, cette phrase, exprimée à l'oral, pourrait aussi bien avoir été prononcée au singulier ("Qu'il retourne en Afrique") ou au pluriel ("Qu'ils retournent en Afrique") », explique France info. On suppute que, au singulier, elle aurait visé Carlos Martens Bilongo, et au pluriel les migrants ; grammaticalement parlant, pourtant, elle peut aussi bien concerner le navire que ses occupants.

Le compte rendu de l’Assemblée nationale renonce aux parenthèses et tranche : « qu’il retourne en Afrique ». Mais dans l’après-midi du 4 novembre, le bureau de l’Assemblée nationale propose à celle-ci de prononcer à l’encontre de Grégoire de Fournas « une censure avec exclusion temporaire, sur le fondement de l’article 70 de notre règlement, en vertu duquel peut être sanctionné un député "qui se livre à des manifestations troublant l’ordre ou qui provoque une scène tumultueuse" ». Ce choix n’est pas neutre. Car l’article 70 permet aussi de sanctionner un député « qui se livre à une mise en cause personnelle, qui interpelle un autre député ou qui adresse à un ou plusieurs de ses collègues des injures, provocations ou menaces ». Autrement dit, le bureau de l’Assemblée ne retient pas l’injure raciste.

Au surplus, si le bureau de l’Assemblée avait considéré l’exclamation du député RN comme un propos raciste, donc délictueux, l’article 78 du règlement lui aurait imposé d’informer sur-le-champ le procureur général. Implicitement, il ne reproche à Grégoire de Fournas que d’avoir provoqué une « scène tumultueuse ».

Ethos : l’Afrique des uns n’est pas l’Afrique des autres

Enjoindre à des migrants africains de retourner en Afrique pourrait être qualifié de brutal, d’inhumain, etc. Ici, cependant, la presse parle majoritairement de racisme. Car l’exclamation ne vient pas de nulle part. Un député qui parle d’Afrique parle d’Afrique. Mais quand c’est un député RN, le spectre du racisme plane sur le nom « Afrique » lui-même.

Le message réel d’une petite phrase est souvent dissocié de son contenu stricto sensu. Parce qu’elle vient d’Emmanuel Macron, l’expression « Gaulois réfractaires » est réputée méprisante. Ne l’est pas, en revanche, parce qu’elle vient du général de Gaulle, la présentation de Clemenceau comme un « vieux Gaulois acharné à défendre le sol et le génie de notre race »[1]. La réputation du locuteur, son « ethos » aurait dit Aristote, est consubstantielle à la petite phrase.

Elle peut même l’emporter sur ce qui a réellement été dit. Selon LFI, sur son compte Twitter officiel, « alors que notre député @BilongoCarlos pose sa question au gouvernement, un député RN lui lance : "Retourne en Afrique" ». La deuxième personne du singulier de l’impératif substituée ici à l’exclamation d’origine introduit une tonalité méprisante et hostile.

Pathos : des auditoires inconciliables

Sur ce point, cependant, on peut envisager l’effet du « pathos », les passions et convictions des auditeurs. Il n’est pas impossible que l’auteur du tweet ait entendu ce qu’il désirait entendre. L’URL du tweet comporte d’ailleurs cette séquence : « voici-ce-qua-dit-le-depute-rn-gregoire-de-fournas-selon-le-compte-rendu-de-lassemblee-nationale ». Son auteur, donc, aurait non seulement mal entendu l'exclamation mais mal lu le compte rendu de l’Assemblée. Le biais de confirmation est une force puissante.

Cependant, dans un monde riche en médias, il n’y a pas un auditoire mais plusieurs. Majoritairement condamné par la presse, Grégoire de Fournas trouve des défenseurs en nombre sur l’Internet. Par exemple, quand Johanna Rolland, maire socialiste de Nantes, réélue en 2020 avec 60 % des suffrages, twitte : « Cette sanction contre les propos indignes d’un député du RN s’imposait », elle suscite en une journée une cinquantaine de réponses, toutes hostiles à deux exceptions près. « Cette polémique pourrait se retourner en faveur du parti d’extrême-droite », s’inquiète France Culture.

Bien entendu, la position du bureau de l’Assemblée renforce ce risque. Pour avoir provoqué un tumulte, Grégoire de Fournas est exclu de l’hémicycle pendant quinze jours et privé de la moitié de ses indemnités parlementaires pendant deux mois. Mais les tumultes ne manquent pas au Palais-Bourbon. Or une telle sanction n’avait été prononcée qu’une fois antérieurement, contre le député communiste dissident Maxime Gremetz, pour avoir fait scandale en commission à propos de véhicules ministériels mal garés. Le RN n’aura pas de mal à se plaindre d’une victimisation. La petite phrase de Grégoire de Fournas pourrait même en devenir le symbole.

Michel Le Séac’h


[1] Discours prononcé sur la tombe de Georges Clemenceau, 12 mai 1946.

02 novembre 2022

Soundbites et catchphrases : le vocabulaire évolue

Les dictionnaires français-anglais, on l’a dit, traduisent le plus souvent « petite phrase » par « soundbite » ou « sound bite », et inversement. Cette traduction s’est imposée dans les quinze dernières années du 20e siècle. Peut-être en raison d’un usage de la politique américaine, comme le suggère David Colon : « depuis les années 1990, le White House Office of Communications systématise l'usage de la "ligne du jour", consistant à mettre en avant, chaque jour, un aspect particulier de l'action du président ou plus largement de l'administration présidentielle, à coups de déplacements thématiques et de « petites phrases » (sound bites) glissées à l'oreille des journalistes accrédités[i]. » 

Cependant, la locution « petite phrase » n’est peut-être pas très solidement inscrite dans la langue française : si elle a remplacé le « mot » depuis quelques dizaines d’années, elle pourrait être un jour remplacée par une autre expression. « Punchline » reste un prétendant plausible, mais paraît déjà en recul, avec quelques années de retard sur les États-Unis. Car le vocabulaire anglo-saxon lui-même évolue et les dictionnaires courants ont sans doute un temps de retard.

Les recherches sur Google en donnent une indication. Fréquentes au début de ce siècle aux États-Unis, les recherches sur « soundbites » ont peu à peu décliné, tandis que les recherches sur « catchphrases » progressaient. Depuis 2010 environ, « catchphrases » est recherché plus souvent que « soundbites », comme on le constate sur le graphique ci-dessous. Non représenté, « buzzwords », brièvement passé en tête dans les premières années 2010, a ensuite reculé lentement.


Bien entendu, ce graphique ne permet pas de conclusions absolues. Il faudrait comparer aussi les recherches sur le singulier des deux expressions, et aussi sur leur version en deux mots. Il faut noter aussi que si « soundbites » renvoie presque toujours à un usage politique, « catchprases » et plus encore « buzzwords » ou « punchlines » appartiennent souvent au vocabulaire du spectacle, des médias ou du marketing. Mais globalement, l’évolution est claire.

Les définitions canoniques de ces différents termes ne se recouvrent pas exactement. Peu importe, car elles ne sont ni stables ni très précises. Le tout est de savoir si les expressions sont bien utilisées pour désigner des formules concises prononcées par des personnages publics et qui marquent les esprits. La petite phrase reste un concept mal identifié.

Michel Le Séac’h


[i] David Colon, Propagande – La manipulation de masse dans le monde contemporain, Paris, 2019/édition Champs Flammarion, 2021, p. 167.