« Mes valeurs, elles n’ont jamais changé : c’est le mérite, le travail, la famille, la patrie », déclare Martine Vassal (divers droite) lors d’un débat entre candidats à la mairie de Marseille organisé par BFMTV, le 19 février (à 1:19:45). « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? », s’étonne aussitôt Benoît Payan, candidat de la gauche. France Bleu et 20 Minutes évoquent une « petite phrase ». Dans le logos de Mme Vassal, les commentateurs reconnaissent la devise de l’État français, autrement dit le régime de Vichy. (Elle avait été auparavant celle de l’Association des combattants de l'avant et des blessés de guerre cités pour action d'éclat, alias les Croix-de-feu.)
La plupart des petites phrases ne disent pas grand-chose d’explicite
(« Je reste droit dans mes bottes », « Casse-toi pauv’ con »,
« Les non-vaccinés j’ai très envie de les emmerder »…) et il arrive
que ceux qui les relèvent les simplifient encore pour leur donner plus de
force. Cette simplification est souvent malveillante. « Si on commence à
jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui
dégringole », déclare Emmanuel Macron en 2017. Qui se souvient aujourd’hui
de cette phrase ? Les mots « les premiers de cordée » ont été isolés
et ce qui était à l’origine souci d’efficacité est demeuré comme signe de mépris
envers les suivants de cordée. Pour voir la devise de Vichy dans la déclaration
de Mme Vassal, il faut l’amputer du mérite et des articles.

Capture d'écran BFMTV sur YouTube
En réalité, ces mots ne paraissent même pas entendus
(n’hésitez pas à relire la phrase citée plus haut pour vous assurer de leur
présence) : c’est comme si la candidate avait dit directement : « Travail,
famille, patrie ». Comme en témoigne d’ailleurs la réaction de M.
Payan : « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? ».
Il pense manifestement à ce qu’il vient d’entendre sans se rendre compte
que ce n’est pas tout à fait ce qui a été dit (il est aussi difficile d’entendre
ce qu’on entend que de « voir ce que l’on voit », aurait pu dire
Péguy).
Pétain, vous connaissez ?
Le moteur de l’éventuelle petite phrase ici n’est donc pas
tant le logos que le pathos des commentateurs, les sentiments qu’elle
leur inspire. Il est probable qu’ils n’ont rien contre le travail, ni
contre la famille, ni contre la patrie pris séparément : ce qui les heurte
est l’addition des trois, placés dans cet ordre précis, qui signifierait
implicitement « Vichy ». La vie politique française reste régie par les
catégories d’il y a 80 ans. La reductio ad Hitlerum est si redoutée que les
élus et leur entourage semblent en permanence à l’affût des expressions qui la
favoriseraient – pour les éviter ou pour les condamner. Malheur à ceux dont la
vigilance faiblit ou dont la langue fourche. « Hormis le macronisme
et la devise pétainiste que vous venez d’employer, je pense que ce qui nous
rassemble au second tour est plus important que ce qui nous sépare », répond
Franck Allisio, candidat RN, à Mme Vassal.
Mais ce pathos corseté réclame déjà un minimum
de culture historique. Quelle proportion des téléspectateurs auraient compris
de quoi il retournait sans l’allusion « devise pétainiste » de Franck
Allisio ? Et combien même ont compris cette allusion ? Sébastien Delogu,
qui participe aussi au débat en tant que candidat LFI, ne relève pas la sortie
de la candidate de droite. Lui-même, en septembre 2024, déclarait : « Je
ne sais pas qui est Pétain. J'ai entendu parler de lui mais... Je sais
qu'apparemment, c'est un raciste, quoi. » Il est bien possible que les
auditeurs capables d’effectuer au vol un rapprochement entre « le mérite,
le travail, la famille, la patrie » et Vichy (apparemment, un régime
raciste, quoi) soient aujourd’hui une minorité. L’éventuel sous-entendu des
propos de Martine Vassal n’est audible que pour une partie des citoyens.
Cicatrice horrible
L’effet paraît non moins hypothétique sur le plan de l’ethos.
L’orateur qui reprend une phrase célèbre cherche classiquement à rapprocher son
image de celle d’un prédécesseur fameux : Comme disait Napoléon… Comme
disait de Gaulle. Dans le discours politique contemporain, cependant, on
constate souvent l’inverse : frotter deux ethos sert surtout à
contaminer l’un par l’autre, comme lorsque Sophia Chikirou déclare : « Il
y a du Doriot dans Roussel ». Mais peut-on accrocher n’importe quel ethos
à n’importe quel autre ? La comparaison entre Doriot et Roussel porte
parce que le second est député communiste et que le premier l’a été. Mais
comparer une personne à un régime politique comporte des limites évidentes. « Bien
évidemment Martine Vassal est aux antipodes des valeurs pétainistes », s’empresse
de déclarer Romain Simmarano, numéro 2 de sa liste. « Le pétainisme, c’est
la cicatrice absolument horrible sur le visage de la France pour l’éternité. »
Martine Vassal adopte sans tarder cette métaphore. « Le
mérite, la famille, le travail, l’humanité et la solidarité sont mes valeurs,
écrit-elle sur X. « Les détourner pour me comparer à Pétain est une
attaque aussi violente qu’injuste. C’est une balafre pour la France. » Autrement
dit, on compare des pommes et des oranges. La piste est brouillée. Une partie
des réactions sur les réseaux sociaux sont du genre ironique : « Elle
non plus ne savait pas qui était Pétain ! » Martine Vassal est de plus
protégée par sa faible notoriété hors de Marseille et de sa région. Une petite
phrase porte dans la mesure où son auteur est connu ; elle s’alimente de
son ethos et contribue à le façonner. Mais sans un ethos déjà consistant,
sa portée est limitée.
« Un patron qui assistait au débat avec nombre de ses
collègues de la chambre de commerce constatait amèrement : "Elle a
perdu l’élection" », relate Le Canard enchaîné (25 février
2026). Cela souligne une fois de plus l’extrême importance attachée aux petites
phrases, censées capables de déterminer une élection à elles seule. Mais il n’est
pas du tout certain que la locution soit vraiment applicable aux propos de Mme
Vassal.
M.L.S.