La sortie remarquée du film Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas, incite à relire le livre de 2022 dont il est tiré. Le Mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli, est un roman, c’est précisé sur la couverture. Or il a souvent été pris pour un essai, dans la foulée des Ingénieurs du chaos du même auteur. Cela lui a valu des critiques d’universitaires spécialistes de la Russie comme Anna Colin Lebedev. Pour celle-ci le livre est « une fable qui se nourrit des clichés sur "l’âme russe" ». Elle note en particulier que, d’un bout à l’autre, du roman Vladimir Poutine est surnommé « le Tsar », alors que cette expression n’est jamais utilisée en Russie.
Quel que soit son degré d’authenticité, ce récit bien mené
est un éclairage saisissant sur un certain type de pouvoir politique et sur le
rôle qu’y joue la communication. Giuliano da Empoli n’est pas un romancier
ordinaire : intellectuel italo-suisse né à Neuilly-sur-Seine, il a étudié
le droit à Rome et la science politique à Paris avant de devenir conseiller de
Matteo Renzi, président du conseil italien. Il enseigne la science politique à
Sciences Po Paris. La vie politique lui est donc familière.
Le personnage principal du roman, Vadim Baranov, alias le Mage du Kremlin, est censément inspiré de Vladislav Sourkov, le plus proche conseiller de Vladimir Poutine. Mais il n’est pas son portrait fidèle. C’est d’ailleurs l’un des rares protagonistes du livre à ne pas porter le nom d’un personnage réel. Homme de théâtre et de télévision, ce Baranov est un maître de la communication en sous-main : « Il ne signait jamais [ses] textes de son nom, mais il les parsemait d’allusions qui étaient autant de clés pour interpréter le monde nouveau issu des insomnies du Kremlin. En tout cas, c’est ce que croyaient les courtisans moscovites et les chancelleries étrangères » (p. 15) On voit là un usage particulier des petites phrases. Baranov s’adresse à un public ciblé, capable de reconnaître un homme de pouvoir derrière son anonymat et de déchiffrer ses sous-entendus ; autrement dit, l’ethos et le pathos se rejoignent autour d’un logos. Mais l’important n’est pas que Baranov use de cette méthode, c’est qu’il la maîtrise et puisse la mettre au service de Vladimir Poutine.
Le verbe se fait leader
Il est introduit auprès de ce dernier, alors directeur du
FSB, par Boris Berezovski, authentique oligarque proche d’Eltsine. D’emblée,
Baranov prescrit au futur maître du Kremlin une parole rare, car « les
Russes sont fatigués des bonimenteurs. Ils veulent être guidés d’une main ferme
qui ramène l’ordre dans les rues et restaure l’autorité morale de l’État (p.
93). La force de Poutine est alors d’être un inconnu presque dépourvu
d’expérience politique : le peuple russe ne l’associe pas aux erreurs et
aux scandales de l’époque Eltsine.
Reste à en faire quelqu’un. Conformément à la stratégie
esquissée, le premier grand morceau de bravoure du roman est le moment où, en 1999, Poutine prononce la phrase qui jusqu’à ce jour a forgé son image : « Nous
frapperons les terroristes où qu’ils se cachent. S’ils sont dans un aéroport,
nous frapperons l’aéroport, et s’ils sont aux chiottes, excusez mon langage,
nous irons les tuer jusque dans les cabinets. » Malgré sa vulgarité,
ou en partie de son fait, la phrase produit un énorme effet sur le public
russe. « C’était la voix du commandement et du contrôle », commente
da Empoli. Depuis longtemps, les Russes ne l’entendaient plus, mais ils l’ont
tout de suite reconnue, parce que c’était celle à laquelle étaient habitués
leurs pères et leurs grands-pères […] Au sommet, il y avait à nouveau quelqu’un
capable de garantir l’ordre. Ce jour-là, Poutine est devenu Tsar à part
entière. » (p. 111).
Cette affirmation d’un ethos de leader brutal n’est pas
purement verbale. À l’instant de parler, assure le romancier, Poutine semble
avoir changé de nature : « À ce point, il s’est produit un phénomène
qu’aujourd’hui encore je ne saurais tout à fait expliquer. Poutine est resté
silencieux pendant un moment. Et quand il a repris la parole, il n’avait pas
changé d’expression, mais sa présence avait assumé une consistance différente,
comme si son corps avait été immergé dans une cuve d’azote liquide. Le
fonctionnaire ascétique s’était soudainement transformé en archange de la mort.
C’était la première fois que j’assistais à un phénomène de ce genre. Jamais,
même sur les scènes des meilleurs théâtres, je n’avais été témoin d’une
transfiguration de ce genre » (p. 110).
Petites phrases et répliques cultes
Cette notation littéraire est intéressante : le
phénomène est analogue à celui que les dramaturges cherchent à décrire en faisant
prononcer par leur personnage ce qu’on appelle souvent une « réplique
culte ». « Que dirais-tu de cesser des créer des fictions pour
commencer à créer la réalité ? » (p. 85) propose justement Berezovski
à Baranov. Corrélativement, Poutine est décrit comme un grand acteur « parce
qu’il est à tel point pénétré par le rôle que l’intrigue de la pièce est
devenue son histoire, elle coule dans ses veines » (p. 119).
Ainsi Giuliano da Empoli voit-il la communication politique.
Il cite à l’occasion des phrases cultes par la voix de Poutine (« Le
problème n’est pas que l’homme soit mortel, mais qu’il soit mortel à l’improviste »
‑ Boulgakov, p. 229) et parsème roman de formules littéraires qui, dans la
bouche de personnages réels, pourraient devenir autant de petites phrases
(« si les gens ne s’intéressent plus à la politique, nous leur offrirons
une mythologie ! » (p. 87). Même les personnages secondaires ont
droit à leurs petites phrases, d’aspect anodin mais comprises des protagonistes
et qui peuvent peser lourd :« "D’où sors-tu cette horrible
cravate ?" lui a-t-elle ensuite demandé, à brûle-pourpoint. J’aurais
dû comprendre alors, dès ce premier échange, que mon destin était scellé »
(p. 65). Expert en sous-entendus, Giuliano da Empoli ne renie pas ses origines
florentines.
Michel Le Séac’h
Giuliano da Empoli,
Le Mage du Kremlin
Paris, Gallimard, 2022
ISBN 978-2-07-295816-8, 144 p., 20 €
