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12 décembre 2025

Le journal d’un prisonnier : les titres de livres comme petites phrases

 Les files d’acheteurs s’allongent devant les librairies où Nicolas Sarkozy signe Le Journal d’un prisonnier, son livre tout juste sorti des presses. Sur le plan financier du moins, ses vingt et un jours de prison s’annoncent fructueux. En ira-t-il de même sur le plan politique ?

L’étude des livres politiques forme une branche des sciences politiques bien particulière et un peu méconnue, a noté ironiquement le professeur Christian Le Bart, qui en est le spécialiste incontesté[1] :

Du point de vue littéraire, il est acquis que la prose des politiques est médiocre […]. Ainsi les critiques littéraires n’accordent-ils aucune attention aux livres politiques, ces derniers étant commentés par les journalistes politiques. Est- ce à dire que ces livres sont mieux accueillis dans le champ politique ? Rien n’est moins sûr. Les journalistes politiques tirent aujourd’hui leur légitimité de leur capacité à nourrir un regard distancié, critique, sur l’activité des professionnels de la politique. Il n’est pas question pour eux de se laisser enfermer dans le rôle du lecteur docile […]. Doublement déconsidérés, les livres politiques retiennent également peu l’attention des chercheurs en sciences sociales et en science politique.

Pourtant, la production de livres politiques demeure abondante depuis les années 1980. « Face à un électorat que l'on dit pressé, peu politisé, obsédé par les petites phrases et l'art de bien passer à la télévision, éditeurs et politiques jouent tout au contraire la carte (désuète ?) de l'écriture », note le professeur Le Bart[2]. Le livre, antagoniste des petites phrases ? Ce n’est pas sûr du tout.


Bien entendu, 200 pages d'exposé politique n’ont rien à voir avec une petite phrase. Mais quel que soit son succès de librairie, un livre politique ne touche qu’une partie minuscule de l’électorat. À supposer que tous ses acheteurs le lisent, un bestseller vendu à 100 000 exemplaires, score exceptionnel, n’est lu que par 0,2 % du corps électoral. Son titre, en revanche, est connu beaucoup plus largement. Il est destiné non aux seuls lecteurs mais à l’ensemble du public.

En tant qu’outil de communication politique, le livre joue ainsi sur deux registres fort différents (voire davantage : on pourrait distinguer aussi la quatrième de couverture, les communiqués de l’éditeur, les apparitions de l’auteur à la radio ou à la télévision…). À l’instar d’une petite phrase, le titre est une « microrhétorique » : sa partie visible, son logos, doit s’accorder avec l’ethos de l’auteur et avec le pathos d’une partie au moins de l’électorat.

L’ethos est dans le titre

D’une manière générale, quel que soit le contenu du livre politique (souvenirs, propositions, plaidoyer, critique, voire étude historique, économique, sociale, culturelle, etc.) sa première mission est certainement de construire l’ethos de son auteur. « Le livre occupe une place stratégique dans les carrières politiques » et « il se joue dans ce type de document des enjeux de construction d’un certain ethos », confirme Alice Krieg-Planque[3]. Or, de ce point de vue, la simple existence du livre est déjà capitale : « publier est à la fois l'indice et la condition d'acquisition d'un statut de présidentiable », souligne le professeur Le Bart. L’existence d’un titre, déjà, atteste la publication – et elle raconte le début d’une histoire.

Certains titres portent plus que d’autres. Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez ont décrit en détail le cas du petit ouvrage rédigé par François Mitterrand avant l’élection présidentielle de 1988 : « lorsque paraît la Lettre à tous les Français, le Président-candidat n’accouche pas d’un texte, il installe une image […] celle d’un Mitterrand-écrivain de toujours qui […] s’est changé, selon le titre d’un article de presse, en Balzac élyséen pour les besoins de la compétition électorale du moment »[4]. Son principal adversaire, Jacques Chirac, serait bien en peine de répliquer sur ce terrain qualitatif. Lequel n’est pas synonyme de distanciation puisque le concept de « lettre » évoque la proximité avec les électeurs et non un exposé programmatique. Un commentaire de Libération cité par les trois auteurs souligne la parfaite association du logos, de l’ethos et du pathos : « cette Lettre fera date dans l’histoire de la communication », non pour des raisons de fond, mais parce qu’elle constitue « un rendez vous personnel quasi contractuel entre le candidat et 38 millions d’électeurs ».

À l’inverse, également selon Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, Valéry Giscard d’Estaing a commis une erreur en publiant en 1981 un livre-bilan de son septennat censé préparer sa réélection : « Le titre de l’ouvrage fut une véritable catastrophe en termes de communication. L’État de la France. Ce titre, tourné vers le passé est un choix fâcheux pour un candidat à l’élection qui fixera le sort de la France pour les sept prochaines années. Titre qui faisait plus penser à "dans quel état je vous laisse la France" qu’il n’évoquait un espoir ou un quelconque bilan positif ».

Il n’y a pas que l’Élysée

Le travail sur l’ethos est manifeste dans beaucoup de titres d’ouvrages politiques français. Quelques exemples entre cent : Le Nœud gordien (Georges Pompidou), La paille et le grain (François Mitterrand),  Les blessures de la vérité (Laurent Fabius, 1995), Promis, j’arrête la langue de bois (Jean-François Copé, 2006), Un ouvrier, c’est là pour fermer sa gueule ! (Philippe Poutou), Pas une goutte de sang français (Manuel Valls),  Le moment est venu de dire ce que j’ai vu (Philippe de Villiers), Mais qui va garder les enfants ? (Ségolène Royal), Le prix de nos mensonges (Édouard Philippe), Aurons-nous encore de la lumière en hiver ?: Pour une écologie du réel (Bruno Retailleau).

La place du livre politique n’est pas propre à la France. Aux États-Unis, écrit la journaliste Karen Heller, « les livres sont devenus le signe témoignant qu’une personne occupant une responsabilité compte sérieusement être candidate à une autre »[5]. Barack Obama s’est signalé comme un candidat à statut d’intellectuel avec Les Rêves de mon père (1995) et L’Audace d’espérer (2006). L’Art du deal est souvent cité comme le titre de gloire « littéraire » de Donald Trump. Il est vrai que ce livre de 1987 est resté pendant quarante-huit mois sur la liste des bestsellers du New York Times, dont treize comme numéro un. Mais, le président américain a publié quatorze autres livres, dont trois à vocation directement politique : The America We Deserve, Time To Get Tough: Making America #1 Again, Crippled America: How to make America Great Again. Le message de ces titres est clair.

Le titre Le Journal d’un prisonnier invite-t-il aux conjectures quant aux intentions de Nicolas Sarkozy ? On note l’article indéfini qui fait de lui un prisonnier parmi d’autres, tandis que le mot « journal » évoque sans doute une relation objective des faits. Ce n’est pas Le Comte de Monte-Cristo. Mais comme on sait, une modestie peut être vraie ou fausse. Et puis, il n’y a pas que la présidence de la République dans la vie. Le titre de livre peut-être un instrument à des niveaux plus modestes. À Nantes, par exemple, le candidat d’opposition pour l’élection municipale de mars 2026 a lancé sa campagne avec la parution d’un Abécédaire amoureux de Nantes[6], dont la vocation est à l’évidence de définir un ethos d’homme de culture bienveillant.

M.L.S.

[1] Christian Le Bart, « L’analyse des livres politiques – Les présidentiables de 2007 face à l’exigence de proximité », Questions de communication, n° 15, 2009.

[2] Christian Le Bart, «Les livres (des) politiques : Hypothèses sur l'individualisation du champ politique», Cahiers de Science politique [En ligne], Cahier n°25, URL : https://popups.uliege.be/1784-6390/index.php?id=668.

[3] Alice Krieg-Planque, « Le genre « livre politique » comme espace d’expression d’un discours transgressif : ethos de rupture et réflexivité langagière », SHS Web Conf., 78 (2020) 01002, 4 septembre 2020, https://doi.org/10.1051/shsconf/20207801002

 [4] Emmanuel Faux, Thomas Legrand, Gilles Perez Plumes de l’ombre – Les nègres des hommes politiques, Ramsay, 1991

[5] Karen Heller, “Every candidate's an author: The ceaseless boom in books by politicians”, The Washington Post, 28 mai 2015.

 [6] Foulques Chombart de Lauwe, Abécédaire d’un amoureux de Nantes, Association Infiniment Nantes, 2025.

02 mai 2024

« Vous n’avez pas le monopole du cœur » : cinquante ans après, que nous dit la petite phrase du débat VGE-Mitterrand ?

Avant le cinquantième anniversaire de l’élection de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République, on célébrera ce mois-ci celui de sa fameuse réplique : « Vous n’avez pas le monopole du cœur ».

Le 10 mai 1974, avant le deuxième tour de l’élection présidentielle, VGE et François Mitterrand s’affrontent lors d’un débat télévisé. Celui-ci passionne les médias et les milieux politiques. Ils ont en tête le débat du 26 septembre 1960 entre John F. Kennedy et Richard Nixon qui, à la surprise générale, a tourné à l’avantage du premier. Ce débat constitue une « révolution dans la politique présidentielle américaine »[i], assure Theodore White dans La Victoire de Kennedy ou comment on fait un président (en anglais The Making of the President 1960), un best-seller mondial qui a, dit-on, « transformé à jamais les campagnes électorales »[ii].

L’expérience impressionne les milieux politiques à tel point que plus aucun duel télévisé de ce genre n’aura lieu aux États-Unis avant 1976. Le débat français de 1974 est donc en soi un événement considérable. Quatre ménages français sur cinq possèdent déjà un téléviseur. Ils n’ont pas beaucoup de choix : l’ORTF ne leur propose guère que deux chaînes de télévision, la troisième est embryonnaire. Le débat présidentiel fait recette.

Un diagnostic presque unanime

Instruites par l’expérience américaine de 1960, les équipes des candidats se sont attachées à neutraliser les risques dus à l’aspect de leurs champions, François Mitterrand, politicien chevronné de la quatrième République, et Valéry Giscard d’Estaing, ancien ministre des Finances de Pompidou. Cependant, le danger n’est pas dans le doigté du barbier ou la couleur de la cravate. Avec insistance, le premier reproche au second les inégalités sociales :

C’est une question d’intelligence mais c’est aussi une affaire de cœur.

Regard noir de VGE :

D’abord, je vais vous dire quelque chose : je trouve toujours choquant et blessant de s’arroger le monopole du cœur. Vous n’avez pas, M. Mitterrand, le monopole du cœur, vous ne l’avez pas. J’ai un cœur, comme le vôtre, qui bat sa cadence et qui est le mien. Vous n’avez pas le monopole du cœur !

Sûrement pas, bredouille Mitterrand.

« Chacun s’accorde pour dire que Giscard a gagné l’élection à cet instant », rapporte Olivier Duhamel[iii]. De nombreux experts – journalistes, politologues, politiciens, publicitaires, historiens... – abondent dans ce sens. « Vous n’avez pas le monopole du cœur, une petite phrase de quelques secondes grâce à laquelle, peut-être, Valéry Giscard d’Estaing est devenu à 48 ans le plus jeune président de la Cinquième République », résume l’Institut national de l’audiovisuel (INA)[iv].

Rationnellement, l’hypothèse de la phrase qui fait l’élection devrait faire sourire. Or elle semble admise presque sans discussion. Jean-François Kahn, l’un des rares à la contester, ne peut que le constater : « Pourquoi, nous explique-t-on, Giscard d'Estaing l'a-t-il emporté en 1974 sur François Mitterrand ? A cause d'un clip dont il se fit un pin's : "Vous n'avez pas le monopole du coeur. " […] Je n'en crois évidemment pas un mot. Mais il est significatif que cette appréhension, honteuse en vérité, d'un débat dit "de société", soit devenue un lieu commun[v]. »

L'Institut national de l'audiovisuel (INA) cite largement la petite phrase de VGE
Qu’en pensent les premiers intéressés ? Leur avis n’est pas équivoque. « Je crois que j'ai été élu président de la République, grâce à une phrase de dix mots », écrit Valéry Giscard d’Estaing[vi]. Il ajoute : « [François Mitterrand] m’a déclaré plus tard, quand nous en avons parlé ensemble : ″C’est là que vous avez gagné l’élection[vii].″ » Mitterrand en prend de la graine, prouvant avec « l’homme du passif » face à VGE en 1981, puis avec « le monopole du cœur pour les chiens et les chats » face à Chirac en1988, qu’il croit désormais à la force des petites phrases autant qu’à celles de l’esprit.

Prise de bec sans politique  

Sa réplique était une improvisation, affirme Valéry Giscard d’Estaing. « Il n’y avait pas une douzaine de mecs pour lui fignoler la fameuse petite phrase à servir chaud sur le plateau télé », badine Daniel Carton[viii]. Mais en tout état de cause, n’est-il pas stupéfiant que deux prétendants à la présidence de la République puissent, ensemble, considérer posément qu’ils ont été départagés par quelques mots, parfaitement anodins de surcroît ? Car, bien entendu, tout citoyen a un cœur qui bat sa cadence sans être présidentiable pour autant.

Et c’est peut-être, au fond, la principale leçon de « Vous n’avez pas le monopole du cœur » : le point saillant, voire déterminant, de ce débat entre candidats à la fonction suprême n’est pas du tout « politique ». Il n’est pas question de Constitution, de fiscalité ou de relations internationales mais d’une prise de bec entre deux individus. Celui qui l’emporte est celui qui cloue le bec à l’autre – ou qui lui arrache le cœur. Dans cette petite phrase politique, l’ethos joue un rôle majeur.

Michel Le Séac’h

[i] Theodore H. White, The Making of the President 1960, New York, Pocket Books, 1961, p. 335.

[ii] Scott Porch, « The Book That Changed Campaigns Forever », Politico, mai-juin 2015, https://www.politico.com/magazine/story/2015/04/22/teddy-white-political-journalism-117090/

[iii] Olivier Duhamel, Histoire des présidentielles, Paris, Le Seuil, 2008, p. 130.

[iv] https://www.youtube.com/watch?v=Y8vfxuwtr4o, https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i00017840/valery-giscard-d-estaing-vous-n-avez-pas-le-monopole-du-coeur

[v] Jean-François Kahn, La Pensée unique, Fayard, 1995.

[vi] Valéry Giscard d’Estaing, Le Pouvoir et la vie, Paris, Cie 12, 2004.

[vii] Olivier Duhamel, Histoire des présidentielles, Paris, Le Seuil, 2008, p. 130.

[viii] Daniel Carton : « Bien entendu… c’est off » – Ce que les journalistes politiques ne racontent jamais, Paris, Albin Michel, 2003.

10 avril 2024

Gulliver enchaîné, de Philippe Guibert : le déclin du chef est-il audible dans les petites phrases ?

Directeur du Service d’information du gouvernement (SIG) de 2012 à 2014, c’est-à-dire du temps de François Hollande et Jean-Marc Ayrault, Philippe Guibert a sans doute étudié sur le vif le phénomène qu’il décrit dans Gulliver enchaîné : le déclin du chef politique en France. Les conséquences sont nationales : « Un chef faible ou arrogant, c’est comme être amputé de notre image collective, qui a besoin d’une figure charnelle pour prendre conscience d’elle-même » (p. 24). C’est aussi un grave affaiblissement stratégique puisque « le vrai chef, au fond, c’est toujours le chef de guerre » (p. 22).

Le président de la République est devenu un manager qui gère de crise en crise. Sa faiblesse n’est pas électorale puisque son élection lui vaut en pratique une majorité parlementaire et un exercice solitaire du pouvoir facilité par la Constitution – il ne revient que rarement devant le peuple. Il n’en est pas pour autant à l’abri, car il doit assurer une « présidence en continu, comme les chaînes d’info du même nom ».

La dévaluation de la personne du chef a commencé voici longtemps déjà. « Avec Giscard, on entre dans la communication politique contemporaine : l’homme privé, disons familial, fait partie intégrante de l’image du président. » Ce qui conduit à la « peopolisation » de la vie politique, conséquence d’une transformation majeure des médias comme moyen de communication au cours de ces cinquante dernières années : la généralisation de la télévision dans les foyers, puis celle des réseaux sociaux et des chaînes d’info en continu. (p. 88).

Certains voient dans cette omniprésence une « dérive orwellienne ». C’est l’inverse, souligne Philippe Guibert. Ce n’est pas Big Brother qui scrute l’intimité de chacun dans son salon, au contraire : « ce sont les autorités et ceux qui les incarnent qui vivent aujourd’hui sous l’œil numérique de la foule déboulonneuse de statues (anciennes ou présentes), grâce à des smartphones promps à dénoncer le fautif par une prise de parole virale et à attester au besoin par l’image prise sur le vif » (p. 117).

Le Verbe s’est fait chef

Mais qu’est-ce qu’un chef ? C’est d’abord un personnage qui assume ses responsabilités : « Un chef ne subit pas, il ne doit fuir ni les difficultés, ni les conséquences de ce qu’il veut, y compris en cas d’échec. C’est vers lui qu’on se tourne, lui qui en dernier ressort décide de l’essentiel – lui aussi qui doit assumer l’échec éventuel. »

Autrement dit, il doit parler. Volens nolens, la relation du chef avec le peuple passe par la parole. Nécessairement moins rare, la parole présidentielle devient peut-être moins précieuse. Mais elle reste indispensable : « La sidération populaire est décuplée, quand le chef lui-même reste sans voix ; sa contestation est encouragée s’il est trop bavard et verbeux. Au commencement de la décision, il y a le verbe du chef. »

Philippe Guibert revient sans cesse à ce rôle central de la parole du chef. Citant l’historien américain David A. Bell, il définit le charisme non comme une qualité mais comme une relation, « un lien émotionnel direct et intense entre un leader politique et ses partisans », lien qui dépend des cultures et des époques, « donc aussi des techniques de médiatisation de chacune d’entre elles ». Citant Freud, il insiste sur la capacité d’incarnation du chef, « capacité qui permet l’identification ; mécanisme décisif sur lequel repose l’adhésion qu’il suscite ». Citant Machiavel, il souligne qu’un chef démocratique ne peut gouverner en comblant seulement des « désirs » ni en les réprimant toujours : il doit cultiver une « affection populaire », fruit d’une « capacité à persuader ».

Un chef muet fait malgré tout des petites phrases

La démonstration de Philippe Guibert est convaincante : Gulliver est enchaîné – enchaîné par les chaînes de télévision, pardi, et ce qui vient après, en particulier les médias sociaux. Mais enchaîné par qui ? On peut regretter que le peuple soit trop peu présent dans ce livre alors que, on le sait depuis Aristote, il joue un rôle dans le discours. Le chef muet ne désoriente pas seulement le peuple : il lui abandonne le droit de parler pour lui. Emmanuel Macron a voulu une « présidence distante, en surplomb » et une parole « rare » ? L’opinion publique s’est servie elle-même dans ce qu’il a laissé traîner : « je traverse la rue, je vous trouve du travail », « le Français réfractaire », « les gens qui ne sont rien »…

Il n’est pas question de petites phrases dans ce livre. Elles s’y sont néanmoins insinuées : « Avec Carla, c’est du sérieux » (Sarkozy, p. 98), « Qu’ils viennent me chercher » (Macron, p. 140), « Emmerder les non-vaccinés » (Macron, p. 143). Philippe Guibert ne semble pas les considérer comme un phénomène spécifique de la communication politique. Pourtant, il analyse avec finesse comment la personnalité charismatique de Giorgia Meloni, en Italie, « s’est construite autour d’une harangue scandée avec force et passion » dans une réunion publique : « Je suis Giorgia, je suis une femme, je suis une mère, je suis une chrétienne, je suis italienne et personne ne m’enlèvera ça ».

Ce passage « concentre le sens de son message ». On le qualifierait volontiers de petite phrase. Sans doute, il « paraît quelque peu creux à l’écrit et bien peu politique en apparence » : c’est le lot de la plupart des petites phrases. Il l’est plutôt moins que, par exemple, cet « Arrêtez d’emmerder les Français » rabâché en ces temps de cinquantième anniversaire de sa mort et qui reste une base de la « personnalité charismatique » post-mortem du président Pompidou. Le déclin du chef politique se mesure moins à ce qu’il dit qu’à ce que le peuple entend. L’analyste subtil qu’est Philippe Guibert concocterait-il en contrepoint de ce Gulliver enchaîné un prochain Lilliputiens déchaînés ?

Michel Le Séac’h

Gulliver enchaîné. Le déclin du chef politique en France, par Philippe Guibert, Les éditions du Cerf, 176 p., 20 €. ISBN 978-2-204-16079-7