29 décembre 2021

Élysée confidentiel, d’Eliot Blondet et Paul Larrouturou

Eliot Blondet et Paul Larrouturou fréquentent assidûment l’Élysée, l’un comme photojournaliste, l’autre comme reporter politique. Leur livre est né d’un constat : la « bulle Macron » est difficilement saisissable. D’abord parce qu’elle n’existe pas : en réalité, « il en existe autant que de personnes qui l’ont approché de près ou de loin ». Ils dressent donc les portraits de quatorze d’entre elles : l’ancien Premier ministre Manuel Valls mais aussi Sibeth Ndiaye, Stéphane Séjourné, Benjamin Griveaux, Christophe Castaner, Arnaud Jolens, Jean Gaborit, Aurélien Taché, Jean-Marc Dumontet, Marie Tanguy, Jonathan Jahan, Patrick Pelloux, Laurence Benhamou et deux inconnus auxquels le président a conféré leur quart d’heure de célébrité, le Gilet jaune Gépy et l’homme prié de traverser la rue, Jonathan Jahan.

Les petites phrases ne manquent pas dans ce livre, dès la première ligne : « Emmanuel Macron est bien évidemment loyal à l’égard du Président », dit Manuel Valls en mai 2016. Quatre lignes et une trahison plus bas, le festival commence. « Macron, c’est Brutus, mais avec une petite différence : Hollande n’est pas César », persifle Alain Juppé, alors considéré comme le grand favori pour l’élection présidentielle de 2017. « Il serait le fils naturel de Kennedy et de Mendès France », chipote Édouard Philippe. « On peut en douter ; Le premier avait plus de charisme, le second plus de principes », répliquent les auteurs.

Le premier témoin par ordre d’entrée en scène, Manuel Valls, est aussi le plus féroce envers Emmanuel Macron : c’est le jugement d’un ambitieux envers un ambitieux qui vise le même fauteuil que lui et qui lui coupe l’herbe sous le pied en attaquant le premier. « Abel contre Caïn ? » demandent les auteurs, qui préfèrent finalement une comparaison empruntée à Walt Disney : Valls est comme Scar, le méchant du Roi Lion, tandis que Macron serait le lionceau Simba, « le petit prince trop cool ». Puis pas si cool que ça, finalement.


Le ton est bien différent avec Sibeth Ndiaye, « moins une duègne qu’une boxeuse », que les auteurs ont vue à l’œuvre comme porte-parole du gouvernement. Elle prétend porter sa part du fardeau : « Chaque fois qu’un truc a cloché, j’ai toujours considéré que je ne l’avais pas assez protégé. » Pourtant, elle a du mal à assumer ses propres gaffes : « Tout ça, c’était pas des conneries au moment où je les dis. » C’est la faute des autres : « Avec le recul, j’ai été un très bon soldat dont le travail était de prendre les balles perdues. »

Les auteurs montrent plus d’indulgence avec Stéphane Séjourné, dont « la plupart des phrases commencent désormais par la triste phrase : "Personne ne s’intéresse à ce que l’on fait, mais…" » et qui analyse « l’explosion en plein vol de Nathalie Loiseau à son arrivée au Parlement européen ». Surtout, il explique, clair mais peut-être pas désintéressé, comment Emmanuel Macron devrait s’appuyer sur son image de champion de l’Union européenne et du monde libre pour être réélu en 2022.

Benjamin Griveaux, en revanche, prédecesseur de Sibeth Ndiaye comme porte-parole du gouvernement, et comme elle issue du Parti socialiste, incarne « l’arrogance en politique ». Les auteurs n’en rajoutent pas – ils ne mentionnent qu’en passant l’affaire de la vidéo intime qui a mis fin à sa campagne pour la mairie de Paris – mais  rappellent sa fameuse petite phrase sur Wauquiez, « le candidat des gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel », tirade qui a « fait honte » à Bayrou mais qu’il assure n’avoir jamais prononcée. De toute façon, le personnage, « plus irritant sniper de la macronie », serait plutôt surévalué. Il « n’a jamais été suffisamment dans la première bulle pour être réellement dans les petits papiers du président ». La preuve : sa candidature à la mairie de Paris est victime de « l’inaction, la stratégie de pourrissement très darwinienne d’Emmanuel Macron ».

Avec Christophe Castaner, on remonte le temps : il a précédé Sibeth Ndiaye et Benjamin Griveaux au poste de porte-parole du gouvernement. « Christophe Castaner et Sibeth Ndiaye se livrent un duel pour savoir quel porte-parole a fait le plus de boulettes au cours du quinquennat », assurent les auteurs. Pourtant, ils manifestent une certaine tendresse envers ce « faux calme mais vrai sensible » qui reproche à Emmanuel Macron d’avoir festoyé à La Rotonde au soir du premier tour de l’élection, reconnaît s’être « planté » à propos des Gilets jaunes et doit quitter le ministère de l’Intérieur à la suite d’une rébellion de ses troupes.

Le scénographe Arnaud Jolens est l’homme des visuels : il livre quelques secrets des mises en scène présidentielles et raconte comment le bleu du drapeau français a (re)viré du bleu cobalt au bleu marine. On apprend que l’image est parfois sacrifiée au texte, comme à Athènes, le 7 septembre 2016, où « l’image sur le Pnyx est dingue, j’en suis très fier, mais elle est passée à la trappe à cause de la petite phrase sur les fainéants » (« Je ne céderai rien ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes »).

Avec Jean Gaborit, on découvre un pan anecdotique de l’entourage présidentiel. Ce cascadeur du Puy-du-Fou a attiré Emmanuel Macron dans le fief de Philippe de Villiers. À un journaliste qui s’en étonne, le ministre répond : « l’honnêteté m’oblige à vous dire que je ne suis pas socialiste », l’une de ses petites phrases les plus tonitruantes. Mais Gaborit déplore la fracture persistante entre Paris et les régions et finit par abandonner l’Élysée pour la Vendée.

Aurélien Taché, « caution de gauche de la majorité présidentielle », voire « curé de gauche de la Macronie », est « fier d’être le "gauchiste de service" ». Après un parcours classique d’apparatchik socialiste, il a misé sur le mauvais cheval avec DSK. Le voilà donc chez Macron. Cet ambitieux qui a choisi d’escalader le pouvoir par la face gauche est dépité. « Dans la Macronie, si j’avais été le bon élève, si j’avais fait du Gabriel [Attal] depuis le départ, je serais au gouvernement, j’en suis certain ». Il s’en va voir ailleurs.

Jean-Marc Dumontet ne révèle pas grand chose de l’Élysée. Son regard est celui d’un homme de spectacle et d’un expert en mondanités. Il assure qu’il ne demande rien mais se serait bien vu ministre de la Culture.

Marie Tanguy, écorchée vive de gauche, arrive dans l’équipe de campagne après avoir été la plume de Laurent Berger. C’est d’elle qu’on attendrait des petites phrases, mais on a tort. « La colonisation est un crime contre l’humanité » n’est surtout pas son œuvre ! Elle la ressent comme un « tremblement de terre ». Avec son entourage, elle conclut : « le mec a quand même tendance à sortir à son audience ce qu’elle a envie d’entendre et à aller trop loin. » Elle est fière tout de même d’avoir imaginé une petite phrase reprise trois ou quatre fois par Emmanuel Macron : « Je ne suis pas le père Noël ». Le père Noël, pourtant, elle n’y croit plus : « Il a suivi le fil de l’excellence. Du darwinisme. Une espèce de dureté. » Elle finit par décrocher et ne figurera pas dans la distribution des prix post-électorale.

Jonathan Jahan est « la vraie vie derrière la petite phrase "Je traverse la rue, je vous en trouve du travail" ». Sa vision de l’Élysée n’a rien de confidentiel : elle se limite à une visite, un jour de portes ouvertes en septembre 2018. Impitoyablement, les auteurs reproduisent l’intégralité du récit qu’il a posté sur Facebook : « comme vous laver surement remarquer hier je suis passer à la télévision… ». D’abord satisfait de l’aventure, il est retourné par les commentaires qui l’assaillent : « c’est comme s’il m’avait donné une claque ». Il a traversé la rue mais continue de galérer.

Le confidentiel vrai de vrai vient de Patrick de Perglas, alias Gépy, Gilet jaune qui a obtenu un entretien à l’usure. Il veut prévenir le président de faire attention, car une révolution va avoir lieu. « J’ai trouvé l’homme extraordinaire, attentionné », dit-il. « M. le président n’a pas bouleversé mon comportement, c’est moi, je pense, qui ai bouleversé le comportement de M. le président de la République. » Il a une autre révélation, encore plus sensationnelle : « Le président n’est qu’une marionnette. Il est dirigé par d’autres personnes. »

L’urgentiste vedette Patrick Pelloux, en revanche, ne révèle rien du tout. Il figure dans le livre en réalité parce qu’il n’a rien à dire. Malgré l’épidémie de covid-19, il N’A PAS rencontré Emmanuel Macron. Mais il a échangé des messages aimables avec Brigitte Macron.

Laurence Benhamou, enfin, représente l’Agence France Presse à l’Élysée. Un poste privilégié ? Pas si sûr : en quatre ans, elle n’a jamais eu une vraie conversation avec Emmanuel Macron. En cas de mauvaise humeur, dit-elle, il ne faut pas attendre de lui des petites phrases mais des phrases toutes faites : « Ce ne sont pas les journalistes qui m’intéressent, ce sont les Français », etc. Car Emmanuel Macron n’aime pas les journalistes. Il a voulu supprimer la salle de presse de l’Élysée, les oblige à fonctionner en pool et les pousse en marge en communiquant en direct sur les réseaux sociaux.

Malgré quelques longues digressions, par exemple sur l’attaque d’un bâtiment ministériel par les Gilets jaunes en 2019 (trois pages), l'itinéraire de Jonathan Jahan entre Beaune-la-Rolande et l’Élysée ou les températures enregistrées pendant la canicule de 2003, ce livre souvent féroce, ponctué de photos originales, jette des éclairages vifs sur Emmanuel Macron. Dire qu’il en dresse LE portrait serait excessif. Il fonctionne plutôt à la manière d'un kaléidoscope, comme si le président était plusieurs personnages en même temps. Là est peut-être la vraie confidence.

Michel Le Séac’h

Élysée confidentiel, une enquête d’Eliot Blondet et Paul Larrouturou, Paris, Flammarion, 2021. 240 pages, 22,90 €. ISBN : 9782080245717.

21 décembre 2021

Olivier Véran : « Le pass vaccinal est une forme déguisée d’obligation vaccinale » (PPDM)

PPDM* qualifiée par : Femme actuelle, 18 décembre 2021

« Quelle différence entre pass vaccinal et obligation vaccinale ? » demande Brut à Olivier Véran. « Le pass vaccinal est une forme déguisée d'obligation vaccinale », répond franco le ministre de la Santé. Jeanne Ferry, dans Femme actuelle, y entend « une petite phrase [qui] risque de faire beaucoup de bruit ». Le ministre qui traquait le virus il y a six mois traque plutôt les non-vaccinés à présent.

Cependant, Brut peut se montrer policé. Si la question/réponse ci-dessus est bien celle qu’il a postée sur Twitter, la version qu’on peut lire sur son site web est un peu différente. « Quelle différence entre pass vaccinal et obligation vaccinale ? » y demande le média. À quoi le ministre répond : « Le pass vaccinal est une façon d'arriver à l'obligation vaccinale. » Cette forme atténuée paraît moins susceptible de provoquer des effets secondaires.

Olivier Véran est en pointe depuis un moment dans l’actualité des petites phrases. Ouest-France a aussi accordé le label « petite phrase » hier à cette considération formulée samedi sur France inter : « On ne peut pas empêcher les gens d’aller travailler s’ils ne sont pas vaccinés, mais on peut exiger d’eux qu’ils passent un test s’ils ne sont pas vaccinés. »

* PPDM : petite phrase du moment. En période pré-électorale, les petites phrases à espérance de vie limitée se multiplient. Cette leur rubrique est consacrée. Elle est destinée à des déclarations qualifiées de « petite phrase » par au moins un média important.

16 décembre 2021

Emmanuel Macron dit regretter ses petites phrases, mais en a-t-il bien analysé les ressorts ?

Les petites phrases ont tenu une place majeure dans « Où va la France », l’entretien du président de la République avec Audrey Crespo-Mara et Darius Rochebin diffusé ce 15 décembre sur TF1 et LCI. LCI titre ainsi : « Sur TF1 et LCI, Emmanuel Macron regrette certaines de ses petites phrases "terriblement blessantes" ».

Les petites phrases font aussi titre chez Voici  (« "J'ai blessé des gens" : Emmanuel Macron regrette certaines de ses petites phrases polémiques »), Femme Actuelle : « "J'ai blessé des gens" : Emmanuel Macron s'explique sur ses petites phrases polémiques », Le Figaro (« Pécresse, Zemmour, petites phrases, "gilets jaunes", réforme des retraites... Ce qu'il faut retenir de l'interview de Macron »), Actu Orange (« "Traverser la rue", "ceux qui ne sont rien"... Emmanuel Macron revient ses petites phrases »), etc.

De quelles petites phrases s’agit-il ? Essentiellement de celles qui auraient déclenché le mouvement des Gilets jaunes : « je traverse la rue, je vous trouve du travail », « on met un pognon dingue dans les minima sociaux », « une gare c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien »… Cette dernière petite phrase est la seule que le président de la République dit expressément regretter : « On ne peut pas dire ça. (…) J’ai cette formule, en effet, qui est terrible, c’est terriblement blessant ».

Mais surtout, cette phrase est la plus ancienne du lot : elle remonte au 29 juin 2017, moins de deux mois après l’élection présidentielle. Le « pognon dingue » date du 12 juin 2018, « Je traverse la rue » du 16 septembre 2018. Si Emmanuel Macron a pris conscience des dangers des petites phrases, il lui a quand même fallu un certain temps de réflexion. D’autant plus que, bien avant les « gens qui ne sont rien », à la mi-septembre 2014 – il venait d’être nommé ministre de l’Économie –, il y avait eu « les illettrées de GAD ». L’expression avait fait scandale. Elle a marqué durablement : Thomas Raguet en a fait un exemple typique dans Petites phrases, grandes conséquences ‑ La Gauche contre le peuple, un documentaire diffusé par La Chaîne parlementaire (LCP) le 15 février 2021.

Le président invoque une circonstance atténuante : il incrimine ce qu’il appelle la « société de la décontextualisation » : « Vous dites deux mots, on les sort du contexte et ils paraissent affreux ». Mais pourquoi cet « on » sort-il du contexte « les gens qui ne sont rien » plutôt que « les gens qui réussissent » ? Cette question demande d’autant plus réflexion qu’Emmanuel Macron inaugurait alors la Station F, incubateur d'entreprises aménagé dans un ancien établissement SNCF – d’où cette étourderie sur le thème de la gare. Il s’adressait à de jeunes « start-upeurs »  – en général peu enclins à considérer qu’ils ne sont rien. La phrase ne pouvait être blessante qu’au second degré, pour ceux qui, en l’entendant, se classaient spontanément du côté des « ne sont rien ».

Pour dégager au moins partiellement sa responsabilité, le président devrait incriminer plutôt deux phénomènes :

  • Un biais cognitif bien connu, le biais de confirmation. Dans les informations qu’il reçoit, notre cerveau recherche de quoi confirmer ce qu’il croit déjà savoir. Les « illettrées » de 2014 ont braqué le projecteur sur un défaut réel ou supposé d’Emmanuel Macron : il serait méprisant. Trouve-t-on encore des indices de mépris dans ses déclarations suivantes ? Qui cherche trouve.
  • Un esprit populaire, le désir d’indignation. Depuis des années, les Français cherchent des raisons de se sentir outragés. Ils ont acheté 2,2 millions d’exemplaires d’Indignez-vous, l’opuscule de Stéphane Hessel(1), et fait un succès à Génération offensée de Caroline Fourest(2). Gérald Bronner rapporte que pas moins de 182 sujets les ont scandalisés en 2019(3). C’est peut-être une affaire de technologie. Le moindre mot d’indignation introduit dans un tweet augmente le taux de retweets de 17 % en moyenne, a déclaré un ancien de Google devant le Sénat américain(4). Trouve-t-on des motifs d’indignation dans les propos d’Emmanuel Macron ? Qui cherche trouve (bis).

Emmanuel Macron et son entourage en sont probablement conscients, et l’émission de TF1 pourrait en être un signe. « La volonté de l’Élysée, c’est manifestement de produire un long clip publicitaire », estime Philippe Moreau-Chevrolet. « C’est rond, c’est rassurant, on est dans une pub Herta ! »(5). Autrement dit, on cherche à désamorcer l’indignation. En pariant peut-être que, saturés d’indignation par la campagne électorale qui commence, les électeurs en viendront à préférer la sérénité, même artificielle.

Michel Le Séac’h

(1) Stéphane Hessel, Indignez-vous, Paris, Indigène, 2010.
(2) Caroline Fourest, Génération offensée, Paris, Le Livre de poche, 2021.

(3) Gérald Bronner, Apocalypse cognitive, Paris, PUF, 2021, p. 130.
(4) Bryan Menegus, « This Is How You’re Being Manipulated », Gizmodo, 25 juin 2019, https://gizmodo.com/this-is-how-youre-being-manipulated-1835853810/amp.
(5) Romain David, « Emmanuel Macron sur TF1 : "Nous ne sommes pas dans un registre journalistique, mais publicitaire", analyse Philippe Moreau Chevrolet », Public Sénat, 16 décembre 2021, https://www.publicsenat.fr/article/politique/emmanuel-macron-sur-tf1-c-etait-ambition-intime-sans-karine-le-marchand-analyse

14 décembre 2021

« J’ai commis le crime parfait », petite phrase extra judiciaire

La locution « petite phrase » est fréquente dans les milieux politiques et sportifs. Elle est rare chez les juges et les policiers, qui cultivent la précision du vocabulaire. Que vient-elle faire dans l’affaire Jubillar ?

Après la disparition inexpliquée d’une jeune infirmière, Delphine Jubillar, dans le Tarn, l’an dernier, son mari, Cédric, est soupçonné par les enquêteurs. Mis en examen pour homicide volontaire, il reste incarcéré à ce jour. Dans son dossier figurerait un aveu, révélé par Cécile Ollivier et Matthias Tesson sur BFM TV le 13 décembre. À sa jeune sœur qui lui dit avoir des ennuis au lycée, Cédric Jubillar répond : « Enola, de toi à moi, je suis le meurtrier parfait pour l'instant, n'oublie pas que j'ai commis le crime parfait. Si tu as besoin de conseil... »

Son téléphone est sur écoute. Avec ce « j’ai commis le crime parfait », Cédric Jubillar livre-t-il aux gendarmes la clé de leur enquête ? Ses avocats s’indignent. Ils « dénoncent une petite phrase en forme de mauvaise plaisanterie, sortie de son contexte », relate Nicolas Zarrouk dans Le Midi libre.

Le thème de la « petite phrase sortie de son contexte » est un grand classique dans le débat politique. Mais il est ambigu. Le contexte d’une déclaration politique, c’est son public. Une petite phrase ne sort pas de son contexte, elle y entre. Dans l’affaire Jubillar, la petite phrase a deux publics très différents :

·       Elle est destinée à Enola Jubillar, dont on ne sait si elle a trouvé le réconfort recherché dans ce qui est vraisemblablement une private joke d’un goût douteux de son grand frère

·       Elle est écoutée par les enquêteurs qui cherchent un indice susceptible de les mettre sur la piste d’un assassin.

Le cas est anecdotique, la leçon ne l’est pas. Une petite phrase contient toujours un sous-entendu, elle exploite une connivence entre l’orateur et l’auditoire (« de toi à moi »). Le logos forme un arc entre l’ethos et le pathos, en quelque sorte. Mais l’orateur doit être conscient que d’autres publics peuvent l’entendre et passer ses propos au filtre de leurs propres sous-entendus. Une même petite phrase peut en faire deux.

Une évidence ? Pas si sûr. On a bien vu, il n’y a pas si longtemps, un candidat à la présidence de la République déclarer en Algérie que « la colonisation est un crime contre l’humanité » avant de s’apercevoir que les Français l’avaient entendu aussi.

 Michel Le Séac'h

Photo Marco Verch Professional Photographer via Flickr, licence CC BY 2.0

09 décembre 2021

Zemmour contre Macron : « un type qui n’est pas fini »

Éric Zemmour, nul n'en doute, a un compte à régler avec Emmanuel Macron : « C'est un adolescent qui se cherche, on a l'impression d'un type qui n'est pas fini, quelqu'un qui n'a pas les idées claires », déclare-t-il, invité par Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV le 7 décembre.

Cette petite phrase suscite des réactions vives sur le respect dû au chef de l’État ou sur les abus de langage du candidat Zemmour. Pourtant, elle n’est pas d’une radicale originalité. « Il me donne l’impression d’un jeune homme qui n’est pas fini », écrit Philippe de Villiers, à propos du président, qu'il a rencontré à plusieurs reprises[i].

Toujours à propos d'Emmanuel Macron, l’essayiste de gauche modéré Jacques Julliard estime qu'« il émane de [son] ivresse dans le maniement des concepts quelque chose d’adolescent »[ii]. Plus à gauche, l’universitaire Damon Mayaffre, spécialiste de la parole politique, estime qu’il y a dans le discours présidentiel « quelque chose d’inachevé, voire d’inavoué »[iii].

En 2017 déjà, alors que Le général Vincent Desportes croyait déceler « un autoritarisme juvénile » chez Emmanuel Macron, la journaliste Anne Fulda publiait de ce dernier un portrait en « jeune homme si parfait »[iv]. Elle le décrivait comme un « candidat aux allures de Petit Prince virtuel »

Blondet et Larrutouru ont une référence plus moderne, Le Roi Lion de Disney : « Emmanuel Macron, lui, se prend pour Simba, le petit prince trop cool »[v]. C’est plus charmant que « type qui n’est pas fini », mais pas si différent sur le fond…

Michel Le Séac’h


[i] Philippe de Villiers, Le Jour d’après, Paris, Albin Michel, 2021.

[ii] Jacques Julliard, « L’énigme Macron », Le Figaro, 4 janvier 2021

[iii] Emilio Meslet, « Quand un algorithme décrypte les mots de Macron », L’Humanité, 5 juin 2021, https://www.humanite.fr/quand-un-algorithme-decrypte-les-mots-de-macron-709376.

[iv] Anne Fulda, Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait », Paris, Plon, 2017.

[v] Eliot Blondet et Paul Larrouturou, Élysée confidentiel, Paris, Flammarion 2021.

04 décembre 2021

« Impossible n’est pas français », de la petite phrase au slogan, en passant par le dicton

Le slogan de campagne choisi par Éric Zemmour est donc « Impossible n’est pas français ». Un mot de Napoléon Bonaparte, lit-on partout, par exemple chez  RTL, LCI, Valeurs Actuelles, etc. Certain, tels Le Parisien émettent cependant une réserve : cette attribution n’est pas confirmée.

La phrase aurait notamment été rapportée par Balzac en 1838. Ce qui ne vaut pas preuve. « Napoléon, sous la plume de Balzac, est l’un des exemples de tout ce que la littérature a transformé en mythes », assure Pierre Brunel(1). La formule rencontre en tout cas un grand succès depuis le milieu du 19e siècle, révèle le Books Ngram Viewer de Google. On note un pic énorme en 1914-1918 et un net retour de faveur à partir de 2000. Elle est citée le plus souvent comme un dicton et n’est attribuée qu’occasionnellement à Napoléon.


Mais le graphique ci-dessus révèle aussi de rares occurrences dans les livres en français avant la fin du 18e  siècle, donc avant Napoléon. Sous quelle plume ? Google Recherche de livres ne la désigne pas. Stanislas de Boufflers (1738-1815) pourrait être un suspect crédible. Militaire et académicien, il a été un auteur prolifique, dans des genres divers, au cours du dernier tiers du 18e siècle. Au détour d’une chronique dans L’Ouvrier(2), Henry de Riancey écrit : « Malgré le mot charmant du chevalier de Boufflers : "impossible n'est pas français," je me dois incliner devant le vieux proverbe : "à l'impossible nul n'est tenu". »

Quant à Napoléon, cependant, au moins trois témoins de première main se sont exprimés avant Balzac :

  • Dans le Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases raconte une promenade de Napoléon : « Sur les cinq heures l'Empereur est sorti en calèche (…) Comme nous rentrions, jetant les yeux sur le camp, dont nous n'étions séparés que par le ravin, il a demandé pourquoi on ne pouvait pas franchir cet espace qui doublerait notre promenade. On a répondu que c'était impossible, et nous continuions de rentrer ; mais comme réveillé tout-à-coup par ce mot impossible, qu'il a si souvent dit n'être pas français il a ordonné d'aller reconnaître le terrain. »
  • Dans ses Mémoires (1824), Joseph Fouché, duc d'Otrante et ministre de la Police, rapporte une prise de bec avec Napoléon : « On proposa, pour ramener la Russie, des intrigues de courtisans et de femmes galantes ; ce choix de moyens me parut ridicule, et je dis, dans le conseil, que le succès en était impossible. "Quoi, reprit l'empereur, c'est un vétéran de la révolution qui emprunte une explication si pusillanime ! Ah monsieur ! est-ce à vous d'avancer qu'il est quelque chose d'impossible ! à vous qui, depuis quinze ans, avez vu se réaliser des événemens qui, avec raison, pouvaient être jugés impossibles ? L'homme qui a vu Louis XVI baisser sa tête sous le fer d'un bourreau ; qui a vu l'archiduchesse d'Autriche, reine de France, raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l'échafaud ; celui enfin qui se voit ministre quand je suis empereur des Français, un tel homme devrait n'avoir jamais le mot impossible à la bouche." [...] Je lui répondis, sans me déconcerter : "En effet, j'aurais dû me rappeler que Votre Majesté nous a appris que le mot impossible n'est pas français." »
  • Dans ses Mémoires (1837), Armand de Caulaincourt, duc de Vicence, décrit ainsi Napoléon : « L'Empereur ne m'a paru, dans aucune circonstance, au-dessous de sa gigantesque position. Son génie, sa capacité, ses immenses moyens intellectuels dominaient les faits prodigieux de son règne ; et lorsqu'il disait que le mot "impossible" n'était pas français, c'est qu'en effet il ne le comprenait pas. »

Le doute n’est donc pas permis : « impossible n’est pas français » était bien une expression familière de Napoléon.

Michel Le Séac’h

(1) Pierre Brunel, Dictionnaire des mythes littéraires, Paris, Éditions du Rocher, 1988.

(2) Henry de Riancey, « L’Ouvrier à l’Exposition de 1867, XIII. Les douze grandes récompenses », L'Ouvrier, n° 338, 19 octobre 1867


03 décembre 2021

Éric Zemmour : une petite phrase d'un seul doigt

Qui a dit, en se déclarant candidat à l’élection présidentielle : « Je veux que mon pays redresse la tête et pour cela retrouve le fil de notre histoire millénaire. (…) Je veux une France libre, libre, et fière de ce qu'elle est, de son histoire, de sa culture, de ses paysages, de ses femmes et de ses hommes qui ont traversé tant d'épreuves et qui n'appartiennent à personne » ? Non, ce n’est pas Éric Zemmour le 30 novembre 2021, c’est Emmanuel Macron dans sa déclaration de candidature du 16 novembre 2016.

Personne sans doute ne saurait aujourd’hui citer de mémoire un passage de cette déclaration sans petite phrase, sans une formule brève représentative du candidat et susceptible de devenir slogan ou d’être répétée dans les conversations entre amis. Cela n’a pas empêché son auteur d’être élu président de la République. L’avenir n’est jamais écrit.

L’amygdale et l’hippocampe

La déclaration de candidature d’Éric Zemmour était attendue – attendue au tournant, pourrait-on dire, même. À peine était-elle en ligne que des critiques l’ont condamnée avec des raffinements d’expression mûrement préparés ! Pourtant, sa forme originale a surpris. Le choix d’une vidéo a permis de la truffer d’images fortes et nombreuses. Elles tendent à accaparer les commentaires. Personne ne semble avoir remarqué dans les paroles du candidat une phrase une plutôt qu’une autre. Lui-même ne s’est pas attaché à en désigner une.

Comme celle d’Emmanuel Macron en 2016, la déclaration fait l’impasse sur les figures techniciennes du discours politique contemporain : pas de statistiques du chômage, pas de courbe de la délinquance, pas de taux d’augmentation du SMIC, pas de montant de la dette publique. À peine distingue-t-on quelques vagues pistes pratiques (« nous devons réindustrialiser la France »…). Éric Zemmour n’affiche pas une compétence de gestionnaire, il ne présente pas un programme. Il s’adresse au cœur, ou plutôt à l’amygdale et à l’hippocampe. « En dix minutes seulement, Eric Zemmour réussit le pari de mobiliser les trois ressorts émotionnels principaux de la politique : la peur, l’indignation et l’espoir », observe Clément Viktorovitch sur France Info.

Tel est bien le rôle du leader : éclairer les dangers, mobiliser les énergies, éveiller les espérances. Le monde de l’entreprise le sait bien : le leadership tient une place majeure dans les théories du management. La vie politique contemporaine, elle, a longtemps préféré une démarche plus confortable dans laquelle la gestion des affaires courantes exauce les espérances. Ce qui peut se défendre, grâce aux progrès des technologies (et à l’efficacité du leadership entrepreneurial !), tant que les espérances portent sur le niveau de vie. Mais ce qui ne suffit plus quand elles s’expriment en termes d’ordre public, d’identité culturelle ou d’écologie.

Un doigt vaut mille mots

La vidéo d’Éric Zemmour a néanmoins un côté expérimental. Depuis les débuts de l’espèce humaine, la relation entre leader et suiveurs passe par la parole. Les images enregistrées ne datent que d’un peu plus d’un siècle, autant dire rien. Les visions du passé et de l’avenir ne passaient jadis que par des mots. Bien sûr, notre appétence pour les images est évidente, Lascaux en témoignait déjà, mais leur rôle dans la formation des convictions et des allégeances est encore mal connu. On dit classiquement qu’une image vaut mille mots. En multipliant les images, Éric Zemmour a-t-il submergé les mots ?

Si faute de petite phrase on conserve de lui une image, cela risque de ne pas être celle de la bibliothèque pompidolienne ou du micro ici-londonien mais celle, spontanée, sans mise en scène, de son doigt d’honneur de Marseille. Certes, « Casse-toi pauv’ con » n'a pas nécessairement nui à Nicolas Sarkozy, « La réforme oui, la chienlit non » a réjoui les électeurs du général de Gaulle et « Arrêtez donc d’emmerder les Français » reste sans doute la petite phrase la plus connue de Georges Pompidou. Mais ce sont des paroles et, comme Éric Zemmour le dit lui-même, le geste n’est pas élégant. Il devrait en convenir, il est plus doué pour la parole que pour l’image.

Michel Le Séac’h

28 novembre 2021

Jean-Luc Mélenchon : « La cancel culture a commencé le 14 juillet 1789 »

« La cancel culture a commencé le 14 juillet 1789 », énonce tranquillement Jean-Luc Mélenchon devant une Apolline de Malherbe qui se force à rester impassible. Ce n’est pas un lapsus. Le leader des Insoumis s’empresse de confirmer dans un tweet : « La cancel culture a commencé le 14 juillet 1789. On a commencé par mettre par terre [en réalité, il a dit « foutre par terre »] la Bastille. Des places débaptisées, des statues enlevées, cela arrive tout le temps. Cela me paraît naturel que l'Histoire évolue et qu'on s'approprie l'histoire de sa patrie. »

« C’était un début de cancel culture. Et puis ça a continué. Par exemple… » et de citer La Roche-sur-Yon où une association a demandé qu’on débaptise la place François-Mitterrand et « pas mal d’endroits en France » d’où l’on a enlevé Lénine. Le raccourci de la Bastille à la place François-Mitterrand vendéenne paraît quand même un peu rapide. Il eût été possible de citer bien d’autres exemples français.

La Bastille n’est qu’un cas parmi d’autres. La Révolution a détruit un nombre énorme d’édifices publics et religieux, parfois en les vendant pour servir de matériaux de construction ; elle a détruit des milliers de statues (235 pour la seule cathédrale de Strasbourg). La Commune a abattu la colonne Vendôme, selon une prescription de Karl Marx, et brûlé le palais des Tuileries. Vichy a fait fondre des centaines de statues. C’était pour en récupérer le bronze et non pour effacer leur mémoire ? Le résultat est identique…

Quant aux rues et places dédiées au maréchal Pétain après la Première guerre mondiale elles ont pratiquement toutes changé de nom après la Seconde. Dans les années 1990 et 2000, la plupart des rues et places consacrées au docteur Alexis Carrel après son prix Nobel de médecine (1912) ont été débaptisées en raison d’un passage en faveur de l’eugénisme figurant dans son best-seller mondial, L’Homme, cet inconnu (1935). Les rues Lénine n’ont pas été les seules victimes.

Pourquoi Jean-Luc Mélenchon s’est-il privé de citer des exemples aussi notoires ? Homme de grande culture, il ne les ignore évidemment pas. Ils auraient apporté beaucoup d’eau à son moulin. Mais les moulins ne survivent pas toujours aux inondations. À considérer la masse énorme des destructions, rapprocher la cancel culture du 14 juillet 1789 risquerait d’assombrir l’une comme l’autre. Quand on tient une petite phrase bien frappée, il n’est pas toujours bon de chercher à l’expliquer. Jean-Luc Mélenchon l’a compris.

Michel Le Séac’h

22 novembre 2021

Jean-Christophe Lagarde : « si Monsieur Pasqua était là, il te filerait une balle dans la tête » (PPDM)

PPDM* qualifiée par : actu.fr, 22 novembre 2021

« La petite phrase a rapidement fait polémique », relate Dorine Goth. Il y a de quoi. En direct au micro de France Info, Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI a déclaré : « Se foutre du monde au point de dire ‘je suis un RPR’, Monsieur Zemmour, si Monsieur Pasqua était là, il te filerait une balle dans la tête ».

Ce n’est pas la première sortie labellisée « petite phrase » du leader centriste. En juillet dernier, il s’était fait remarquer par cette déclaration qualifiée de petite phrase par LCI : « Celui qui n'est pas vacciné contre le COVID, qui est hospitalisé en réanimation, c'est quand même tout le monde qui paie. Il faudra se poser la question : est-ce qu'on doit payer la réa à quelqu'un qui a refusé de se protéger ? » En 2017, le jury « Press Club humour et politique » l’avait qualifié pour : « La moitié de nos électeurs sont passés chez Macron et je crois que l'autre est déjà en marche ».

Cette fois, Jean-Christophe Lagarde s’est empressé d’avouer une formule « inappropriée », en assurant avoir « seulement paraphrasé » une phrase de Charles Pasqua. Celui-ci n'est plus là pour donner son avis. En 2014, quelques mois avant sa mort, il avait déclaré : « Tenir le genre de propos comme Zemmour devant nous, je ne sais pas dans quel état il serait ressorti ». Ce qui est tout de même assez loin de la balle dans la tête…

Jean-Christophe Lagarde avait brièvement été gardé à vue en mars dernier pour détention d’armes. Il assurait alors pratiquer le tir sportif. Novice en matière d'armement, Éric Zemmour n'en semble pas alarmé. « Je te laisse à ta juste place politique : au centre du néant », a-t-il répondu.

M.L.S.

* PPDM : petite phrase du moment. En période pré-électorale, les petites phrases à espérance de vie limitée se multiplient. Cette leur rubrique est consacrée. Elle est destinée à des déclarations qualifiées de « petite phrase » par au moins un média important.

20 novembre 2021

« Petite phrase » : l’exploration d’un phraséologisme

Le site archives-ouverte.fr (HAL) a mis en ligne récemment « Le phraséologisme ‘’petite phrase’’ »(1), un article publié initialement en 2019 par Le français moderne – Revue de linguistique française(2). Sophie Jollin-Bertocchi, maître de conférence à l’Université Versailles Saint-Quentin, s’y emploie à clarifier ce qu’est une « petite phrase ».

Une phrase, déjà est un « objet d’étude complexe », introduit dans la langue française seulement au 16e siècle(3) et dont le sens a évolué en plusieurs étapes pour désigner finalement une séquence autonome et complète. L’adjectif petite complique les choses : « Le syntagme présente une réelle complexité sémantique qui tient à la superposition du sens propre et des sens figurés de l’adjectif qualificatif petite, provoquant un glissement sémantique du noyau ».

Il n’y a pas que petite : ainsi, de belles phrases se situe « à la limite de l’antiphrase ». C’est pourquoi, « au prisme des expressions phraséologiques qui l’escortent et qui offrent des traces de son sens à l’ère rhétorique, le mot phrase dénomme le lieu linguistique de l’absence de sens » !

Anthologisation

Une étude minutieuse de la littérature révèle que « les valeurs positives (phrase agréablement et efficacement tournée) de la petite phrase en décousent avec des valeurs négatives (gloire éphémère, intention agressive) ». Il y a « conflit sémantique » car la locution est employée dans un « contexte polémique ». Bien que la parole soit un objet oral et éphémère, la petite phrase médiatisée subit un processus d’« anthologisation », de « mise en patrimoine », voire de « sacralisation de la petite phrase, interprétable comme succédané laïc de la parole évangélique dans une société déchristianisée ».

De plus, la petite phrase est envahissante. On remplace souvent phrase par petite phrase pour « désigner des phrases à remarquer, susceptibles de devenir remarquables ». Pour Sophie Jollin-Bertocchi, « le phraséologisme petite phrase participe ainsi d’un phénomène de réification dans un contexte de fétichisme consumériste ». Il est représentatif de la manière « d’imposer le contenu de certaines formes d’expression choc qui tendent à devenir clichés et références culturelles ». Petite phrase pourrait ainsi inaugurer une nouvelle époque de l’histoire du mot phrase.

La démonstration est éloquente. Cependant, à considérer le syntagme sous un prisme autre que celui de la linguistique, un doute survient. Si, dans le domaine de la communication politique, la « petite phrase » n’est mentionnée que depuis quelques décennies, elle désigne en réalité un usage très ancien. On parlait jadis de mots, de traits, de flèches, de piques, de pointes : ne faut-il pas voir dans ces mots autant de moyens de signaler des expressions choc ? Pour en faire, dans les meilleurs cas, des citations et des paroles historiques ‑ une forme d’« anthologisation »(4), sans aucun doute.

Michel Le Séac’h

(1) https://hal.uvsq.fr/hal-03325557/document

(2) Sophie Jollin-Bertocchi. « Le phraséologisme ”petite phrase” ». Le Français Moderne - Revue de linguistique Française, CILF (conseil international de la langue française), 2019, 2019 (2). hal-03325557f

(3) L’introduction du mot semble cependant antérieure à la date indiquée, 1546. Le titre complet de la première traduction française du Roland Furieux, imprimé en 1544 à Lyon chez Sulpice Sabon pour Jehan Thellusson, se présente ainsi : « Roland Furieux compose premierement en ryme Thuscaine par messire Loys Arioste, noble Ferraroys, & maintenant traduction en prose Francoyse: partie suyuant la phrase de l'Autheur, partie aussi le stile de ceste nostre langue ». Jehan des Gouttes, traducteur ou responsable de la traduction, insiste : « le lecteur Francoys pourra aussi enrichir (ou il est indigent) son parler de cette copieuse phrase Thuscane ».

Deux traductions publiées à Lyon en 1542 contiennent des avertissements de leur « translateur » commun, Estienne Dollet, sur la « phrase » étrangère. Dans Les Epistres familaires de Marc Tulle Cicero, pere d'eloquence Latine : « En quoy il fault avoir raison de la phrase, & proprieté de chasque langue, pour se trouver excellent interpreteur, & parfait" » ; dans Du Mespris de la court : & de la louange de la vie Rusticque, d'Antonio de Guevara : « ie te prie entre aultres choses penser, que la phrase du Castillan est trop plus copieuse que la Francoyse, et la liayson bien fort differente. »

Dans le prologue du Livre de Amytie de M. T. Cicero, Pere d'eloquence Latine, publié à Paris chez Denys Janot en 1539, le traducteur Jehan Collin évoque « la phrase & doulceur du stille Ciceronian ». Dans Le Jugement poetic de l'honneur femenin et seiour des illustres claires et honnestes dames, publié à Poitiers en 1538, Jean Bouchet salue l’écriture d’Apulée « en stille dur & phrase recullee ».

(4) Quant aux devises héraldiques – dont l’origine était souvent une phrase prononcée par un grand ancêtre dans une situation spécifique (« Honni soit qui mal y pense », etc.) – n’obéissaient-elles pas à une démarche de « patrimonialisation » délibérée ?

18 novembre 2021

Brigitte Macron : « Comment peut-on vous aider ? » (PPDM)

PPDM* qualifiée par : Le Monde, 16 novembre 2021

Vincent Bolloré est en colère, racontent Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin. « Comment peut-on vous aider ? » lui a demandé Brigitte Macron lors d’une visite à l’Élysée. Il « n’a pas goûté la petite phrase ».

La Première dame « se voulait aimable », pourtant. En fait, elle pose « rituellement » la question à tous les visiteurs de son mari. Peut-on alors parler vraiment de « petite phrase » ? Dans une petite phrase, il y a un sous-entendu – sauf rares exceptions du genre « casse-toi pauv’ con ».

Certes, mais si Brigitte Macron a cru émettre au premier degré une simple formule de politesse, Vincent Bolloré, lui, a pu y entendre au second degré une petite phrase pas aimable du tout. Breton et milliardaire, déjà, il n’est sûrement pas du genre à demander de l’aide. Mais il a aussi de bonnes raisons de penser qu’Emmanuel Macron cherche à lui compliquer la vie et non à l’aider. Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin racontent l’histoire dans une enquête fouillée.

Les perspectives de cette petite phrase sont minces. Elle n’a pas été prononcée en public. Elle ne vient pas d’un leader de premier plan. Elle ne peut pas offenser un groupe nombreux. De fait, ses reprises en ligne ne sont pas très fréquentes. Mais elle rappelle que les petites phrases sont dans l’oreille de l’auditeur et non dans la bouche de l’orateur. Les meilleures intentions du monde (« je traverse la rue, je vous trouve du travail »...) peuvent être prises en mauvaise part.

Y compris les simples questions, susceptibles de devenir petite phrase quand on les soupçonne d’être rhétoriques. De « Quousque tandem, Catilina… ? » à « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? » en passant par « le Pape, combien de divisions ? », on connaît quelques cas fameux. Brigitte Macron, ici, paraît insoupçonnable.

MLS

* PPDM : petite phrase du moment. En période pré-électorale, les petites phrases à espérance de vie limitée se multiplient. Cette rubrique leur est consacrée. Elle est destinée à des déclarations qualifiées de « petite phrase » par au moins un média important.

Illustration : Brigitte Macron le 11 novembre 2018 lors d’une visite de Vladimir Poutine, photo site web du Président de la Fédération de Russie (extrait), licence CC BY 4.0

08 novembre 2021

TF1 et les petites phrases, cheval de Troie des médias en politique

« Les politiques ne viennent pas chez nous pour la petite phrase », assurait Thierry Thuillier, directeur de l’information du groupe TF1, dans Le Figaro de vendredi dernier(1). Vilains petits canards de la communication politique, les petites phrases ont plutôt mauvaise réputation. La presse les prend souvent avec des pincettes. Pour beaucoup, la forme dominante du discours politique s’écarte des idéaux journalistiques d’objectivité, de pondération, de rationalisme.

« C'est triste, mais c'est ainsi », s’affligeait naguère Éric Le Boucher dans Les Échos en rappelant les formules qui ont agité les débuts du quinquennat d’Emmanuel Macron : « la petite phrase sur les "Gaulois" ou le dialogue avec un jeune chômeur occupent bien plus d'espace médiatique que des sujets majeurs sur la santé, la pauvreté ou l'école(2). » 

Cependant :

1) Ces petites phrases traitaient implicitement d’un « sujet majeur », à savoir Emmanuel Macron lui-même : à tort ou à raison, les Français y voyaient le portrait en pointillés d’un leader nouvellement élu et encore mal connu.

2) Quand la presse met en valeur les petites phrases au lieu de les occulter,  on ne peut exclure qu'elle se plie tout simplement aux préférences des citoyens-lecteurs. « Et puis, journalistes et rédacteurs en chef sont aussi humains, après tout, et obéissent aux mêmes tendances que leur public », ont aussi rappelé Soroka et McAdams(3).

3) Les petites phrases pourraient bien être une sorte de cheval de Troie au profit des journalistes : une fois entrée dans les esprits, elles ouvrent la voie à une foule de commentaires. Ce qui accroît le poids des médias dans le débat politique.

La qualification même de « petite phrase » pourrait constituer une forme d’éditorialisation. Elle est presque toujours décernée par les médias. (Jamais un homme politique ne dit expressément : « Ceci est une petite phrase » ‑ quoi qu’il puisse le suggérer par d’autres moyens.) Pour David McCallam, « l'homme politique ne fait que livrer de la matière brute aux médias, afin que ceux-ci en extraient et par la suite en façonnent la figure rhétorique qu'est le sound bite »(4).

Et le commentaire s’accroît quand le sound bite se recule

Cet enjeu est plus marqué encore pour la presse audiovisuelle, destinataire originelle des « sound bites ». Ces derniers n'ont cessé de raccourcir depuis un demi-siècle. Quant aux entretiens et débats télévisés, ils sont de plus en plus morcelés. Cette évolution vers des formats courts est constatée « généralement sur le mode de la déploration(5) » : elle empêche les politiques de justifier leurs positions. Mais, corrélativement, le temps d’antenne réservé aux commentaires s’accroît.

Ainsi, souligne le professeur Eike Mark Rinke, en raccourcissant les sound bites, les journalistes s’arrogent un rôle croissant dans l’évaluation des positions politiques(6). On l’a bien vu lors de la dernière campagne présidentielle américaine. Donald Trump a multiplié sur Twitter les déclarations brèves et tonitruantes. Même s’il en avait eu le désir, il n’aurait pu s’en expliquer hors du web, faute d’accès non filtré aux médias. Les journalistes, en revanche, en faisaient longuement l’exégèse.

« Pour échapper au format nécessairement réduit des journaux télévisés et à la dictature du "sound bite", de la "petite phrase", il y a les talk shows, qui combinent très intimement information et spectacle », observait Roger-Gérard Schwartzenberg(7). On peut douter que ce format réduise vraiment la place des petites phrases ; en revanche, il accroît le rôle des médias. Philippe Moreau-Chevrolet a ainsi évoqué « le "style Jean-Jacques Bourdin", où ce sont les questions de l'intervieweur ‑ et non les réponses du politique ‑ qui créent l'événement »(8)

En l’occurrence, le but du journaliste est d’amener son invité politique non à dérouler un programme préfix mais à « sortir ses tripes ». Ce qui dans bien des cas peut signifier : lâcher des petites phrases. Le journaliste, alors, ne se contente pas d’exploiter les petites phrases : il les suscite.

TF1 revalorise le vocabulaire

Les politiques s'attendraient donc à autre chose sur TF1 ? Mais Thierry Thuillier ajoute aussitôt : « Dans leur tête, passer au "20 Heures" renvoie en quelque sorte à la stature d’un chef d’État. » La petite phrase est ainsi sublimée plutôt que supprimée : pour faire acte de leadership, il n’est même pas nécessaire de répondre en quelques mots à Jean-Jacques Bourdin et ses collègues, il suffit de se montrer sur le média le plus puissant. Lequel, corrélativement, affirme ainsi son pouvoir sur le politique.

Dans ses journaux télévisés, insiste Thierry Thuillier, TF1 privilégie « un entretien court et percutant, des 5-6 minutes, centrés sur des annonces. Nous voulions éviter de faire des interviews vide-poches de vingt minutes, où toutes les questions sont posées mais dont on ne retient pas grand-chose(9). » Voir dans les petites phrases des annonces percutantes et dans les exposés programmatiques des vide-poches insipides est une réévaluation habile des éléments de langage, mais ce n'est pas renier la démarche du « sound bite journalism »

Quant au « temps long » auquel aspirent les philosophes, il est délégué, au nom de la « complémentarité », à LCI, chaîne d’information continue du groupe TF1. Qui ne sera pas totalement privée de petites phrases puisqu’il lui reviendra aussi d’organiser des débats entre politiques.

Michel Le Séac’h

Illustration : copie d’écran YouTube, chaîne TF1, « 2017, l’ultime face-à-face », https://www.youtube.com/watch?v=7lnvPnLO3Zk



(1) Caroline Sallé, « Thuillier : "Si les politiques veulent parler aux jeunes, qu’ils viennent aux JT de TF1" », Le Figaro, 5 novembre 2021, p. 26.
(2) Éric Le Boucher, « Juger Macron sur le fond, pas sur la forme », Les Échos, 21 septembre 2018, https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/juger-macron-sur-le-fond-pas-sur-la-forme-139617, consulté le 18 septembre 2021.
(3) Stuart Soroka et Stephen McAdams, « News, Politics and Negativity », Political Communication, vol. 32, n° 1, 2015, p. 1-22, https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10584609.2014.881942
(4) David McCallam, « Les "petites phrases" dans la politique anglo-saxonne », Communication & Langages, n°126, 4e trimestre 2000. pp. 52-59, http://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_2000_num_126_1_3040, consulté le 2 novembre 2021.
(5) Alice Krieg-Planque et Caroline Ollivier-Yaniv, « Poser les "petites phrases" comme objet d’étude », Communication & langages, n° 168, juin 2011, p. 18-23.
(6) Eike Mark Rinke, « The Impact of Sound-Bite Journalism on Public Argument », Journal of Communication, vol. 66, n° 4, août 2016, https://doi.org/10.1111/jcom.12246
(7) Roger-Gérard Schwartzenberg, La Politique mensonge, Paris, Odile Jacob, 1998, p. 409.
(8) Philippe Moreau-Chevrolet, « Comment Manuel Valls se transforme en... François Hollande », blog du Huffington Post, 8 décembre 2014, https://www.huffingtonpost.fr/philippe-moreau-chevrolet/interview-valls-france-2_b_6287324.html, consulté le 13 juillet 2019.
(9) Caroline Sallé, article cité.

03 novembre 2021

« Le meilleur moyen de soulager l’hôpital… » : une petite phrase à retardement pour Jean Castex

« Le meilleur moyen de soulager l’hôpital c’est de ne pas tomber malade » : cette formule de Jean Castex fait un tabac sur l'internet depuis quelques jours. 20 minutes vient au secours du chef du gouvernement : « À en croire les réseaux sociaux, le Premier ministre, Jean Castex, viendrait de lancer une déclaration totalement absurde »… mais c’est un « fake » !

Une désinformation ? Pas tant que ça. En réalité, Jean Castex a bien prononcé cette phrase, et même deux fois. Seulement, c’était en octobre 2020. Est-elle moins « totalement absurde » pour autant ? Sans doute, si l’on tient compte du contexte : à cette époque, il s’agissait de préconiser le respect des gestes barrières et du port du masque pour lutter contre l’épidémie de covid-19. Mais une petite phrase circule hors contexte. Plus exactement, son véritable contexte est le public qui l’entend.

Or le public en a déjà entendu d’autres de la part de Jean Castex. « Les soignants ne demandent pas d'augmenter le nombre de lits en réanimation... mais veulent surtout éviter que les malades arrivent à l'hôpital », a-t-il ainsi déclaré en novembre 2020. Cela lui avait valu une bronca parmi les agents hospitaliers. De même quand, en mars dernier, il a souligné que « il ne suffit pas d’acheter des lits chez Ikea pour ouvrir des places en réanimation ». « Le meilleur moyen de soulager l’hôpital c’est de ne pas tomber malade » se rattache clairement à la même famille. La phrase est donc crédible, sa cohérence cognitive est irréprochable.

L'heure n'est plus aux « raffarinades »

À tout personnage politique de premier plan, l’opinion publique cherche à accoler une ou plusieurs petites phrases résumant son personnage. S’il ne lui en fournit pas, elle fait avec ce qu’elle trouve. « Jean Castex n’a pas encore trouvé sa petite phrase », notait-on ici l’an dernier. Les Français en ont trouvé une pour lui dans son répertoire. La citation date peut-être d’octobre 2020, mais il y a des chances pour qu’il la traîne avec lui comme Jean-Pierre Raffarin a traîné « la route est droite mais la pente est forte » pendant tout son bail à l’hôtel Matignon.

Jean-Pierre Raffarin n’a pas forcément à s’en plaindre. Lui-même se dit satisfait de ses sorties(1). Il les compare même à la poésie classique chinoise(2) ! Témoignages de bonne volonté et d’ambition limitée, elles lui permettent de collaborer sans heurts pendant trois ans, de 2002 à 2005, avec le président Chirac : « le "mâle dominant" du troupeau n'est pas le Premier ministre », souligne Joseph Daniel(3). On les appelle « raffarinades », par allusion aux « tartarinades » de Tartarin de Tarascon. 

À défaut d’un nom qui rime, Jean Castex possède un accent de circonstance. Le problème, encore une fois, c’est le contexte : les petites phrases appréciées des Français en 2002 ne le sont peut-être plus en 2021.

Michel Le Séac’h

(1) Jean-Pierre Raffarin, Je marcherai toujours à l’affectif, Paris, Flammarion, 2012.
(2) Jean-Pierre Raffarin, Chine - Le grand paradoxe, Paris, Michel Lafon, 2019.
(3) Joseph Daniel, La Parole présidentielle. De la geste gaullienne à la frénésie médiatique, Paris, Le Seuil, 2014.

llustration : capture partielle d’écran, Déclaration du Premier ministre Jean Castex à l’issue du Conseil de défense Covid-19 du 29 janvier 2021, site de l’Élysée via YouTube.

22 octobre 2021

La petite phrase du point de vue sémio-linguistique

 Le concept de « petite phrase » est rétif à toute définition claire, consensuelle et définitive. Dans le domaine de la communication politique, on ne parle de « petite phrase » que depuis quelques décennies, mais pour désigner un phénomène très ancien. Et peut-être un processus plutôt qu’un phénomène discret. Les sciences du langage ont aussi quelque peine à le cerner. Sophie Jollin-Bertocchi, maître de conférence à l’Université Versailles Saint-Quentin, s’y est employée dans « Le phraséologisme ‘’petite phrase’’ », un article publié par Le français moderne – Revue de linguistique française[i] désormais disponible en ligne sur le site archives-ouvertes.fr[ii].

Une phrase, déjà est un « objet d’étude complexe », introduit dans la langue française seulement au 16ème siècle[iii] et dont le sens a évolué en plusieurs étapes pour désigner finalement une séquence autonome et complète. L’adjectif complique beaucoup les choses : « Le syntagme présente une réelle complexité sémantique qui tient à la superposition du sens propre et des sens figurés de l’adjectif qualificatif petite, provoquant un glissement sémantique du noyau ».

Une étude minutieuse de la littérature révèle que « les valeurs positives (phrase agréablement et efficacement tournée) de la petite phrase en décousent avec des valeurs négatives (gloire éphémère, intention agressive) ». Il y a « conflit sémantique » car la locution est employée dans un « contexte polémique ». Bien que la parole soit un objet oral et éphémère, la petite phrase médiatisée subit un processus d’« anthologisation », de « mise en patrimoine », voire de « sacralisation de la petite phrase, interprétable comme succédané laïc de la parole évangélique dans une société déchristianisée ».

De plus, la petite phrase est envahissante. On remplace souvent phrase par petite phrase pour « désigner des phrases à remarquer, susceptibles de devenir remarquables ». Pour Sophie Jollin-Bertocchi, « le phraséologisme petite phrase participe ainsi d’un phénomène de réification dans un contexte de fétichisme consumériste ». Il est représentatif de la manière « d’imposer le contenu de certaines formes d’expression choc qui tendent à devenir clichés et références culturelles ».

Cependant, si au lieu de considérer l'évolution du syntagme petite phrase des origines à nos jours, on s'interrogeait sur l'époque où l'on parlait de mots, de traits, de flèches, de piques, de pointes, ne verrait-on pas tout autant dans ces appellations des moyens de signaler des expressions chocs ? Pour en faire dans les meilleurs cas, des citations, des devises héraldiques et des paroles historiques -- une forme d’« anthologisation », sans aucun doute.

M.L.S.


[i] Sophie Jollin-Bertocchi. Le phraséologisme ”petite phrase”. Le Français Moderne - Revue de linguistique Française, CILF (conseil international de la langue française), 2019, 2019 (2). ffhal-03325557f

[ii] https://hal.uvsq.fr/hal-03325557/document

[iii] L’introduction du mot semble cependant antérieure à la date indiquée, 1546. On trouve aisément des occurrences antérieures. Par exemple, le titre complet de la première traduction française du Roland Furieux, imprimé en 1543 à Lyon chez Sulpice Sabon pour Jehan Thellusson, se présente ainsi : « Roland Furieux compose premierement en ryme Thuscaine par messire Loys Arioste, noble Ferraroys, & maintenant traduction en prose Francoyse: partie suyuant la phrase de l'Autheur, partie aussi le stile de ceste nostre langue ». Jehan des Gouttes, traducteur ou responsable de la traduction, insiste : « le lecteur Francoys pourra aussi enrichir (ou il est indigent) son parler de cette copieuse phrase Thuscane ».

Deux traductions publiées à Lyon en 1542 contiennent des avertissements de leur « translateur » commun, Estienne Dollet sur la « phrase » étrangère. Dans Les Epistres familaires de Marc Tulle Cicero, pere d'eloquence Latine : « En quoy il fault avoir raison de la phrase, & proprieté de chasque langue, pour se trouver excellent interpreteur, & parfait" » ; dans Du Mespris de la court : & de la louange de la vie Rusticque, d'Antonio de Guevara : « ie te prie entre aultres choses penser, que la phrase du Castillan est trop plus copieuse que la Francoyse, et la liayson bien fort differente. »

Dans le prologue du Livre de Amytie de M. T. Cicero, Pere d'eloquence Latine, publié à Paris chez Denys Janot en 1539, le traducteur Jehan Collin évoque « la phrase & doulceur du stille Ciceronian ». Dans Le Jugement poetic de l'honneur femenin et seiour des illustres claires et honnestes dames, publié à Poitiers en 1538, Jean Bouchet salue l’écriture d’Apulée « en stille dur & phrase recullee ».

11 octobre 2021

Les petites phrases de Bernard Tapie : une grande place à la première personne

Les petites phrases ont souvent mauvaise presse et l’on ne dit pas de mal des morts – c’est sans doute pourquoi les hommages funèbres rendus à Bernard Tapie depuis une semaine n’ont guère rappelé ses déclarations les plus mémorables.

Pour être juste, 20 minutes a quand même noté avec une touche d’humour noir qu’il avait « préparé le terrain » dès 2017 avec cette déclaration au Monde : « Mourir, ça ne me fait pas chier du tout. La mort, c’est la consécration de la vie. ». Le quotidien ajoute : « ‘’Nanard’’ […] savait que ces deux petites phrases seraient du meilleur effet dans les nécrologies. »

Pour sa part, Cnews a rappelé que « en 1992, c'est lors d'un meeting que Bernard Tapie, bien connu pour ses petites phrases assassines, s'en prendra cette fois aux électeurs du Front national », avec notamment cette formule : « si Le Pen est un salaud, ceux qui votent pour lui sont des salauds ».

On s’étonne quand même de voir si peu rappelées les petites phrases d’un homme qui en était si prodigue. Ouest-France en avait même fait le thème d’un « Quiz » dès 2015. Il y citait :

  • « J’ai menti, mais c’était de bonne foi »
  • « Pourquoi acheter un journal quand on peut acheter un journaliste ? »
  • « Quand vous êtes dans le sens contraire du courant et que vous nagez vite, vous reculez moins que les autres. »
  • « Si moi je veux parler sans grossièreté, je peux le faire, mais ça paraîtra aussi naturel que si Giscard disait : ‘’J’en ai plein les couilles’’ »
  • « Être un bon comptable, ce n’est pas savoir faire une bonne addition, mais trouver un résultat juste. »
  • « La seule chose que je ne referais pas, ce sont des affaires. »

Consécration suprême, l’Institut national de l’audiovisuel (INA) inclut Bernard Tapie dans sa galerie « Les petites phrases des politiques ». Il y voisine avec Jacques Chirac, Valéry Giscard d'Estaing, Jean-Marie Le Pen, Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy et une quarantaine d’autres responsables politiques de premier plan. Il y figure pour ces déclarations :

  • « Je suis rentré chez moi hier soir, ma femme m’a fait la fête, comme d’habitude »
  • « J’aurais dû être moins ambitieux »
  • « On peut pas faire les matchs que quand on est sûr de les gagner »
  • « C’est sérieux la politique »

Bernard Tapie a lui-même été un sujet de petite phrase, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Ministre d’un gouvernement socialiste, il en est exfiltré d’urgence à l’annonce de ses premiers démêlés judiciaires. « Tapie n’a jamais été ma tasse de thé », laisse tomber l’ancien Premier ministre Pierre Mauroy.

« J'étais riche; je ne le suis plus. J'étais à la mode; je ne le suis plus. Je ne maîtrise ni mon calendrier ni mon destin ! » déplore alors Bernard Tapie. Une épreuve qu’il assure prendre avec philosophie : « Les coups sur la nuque, je les reçois avec respect. Dieu me les envoie pour me fortifier. J’avais la grosse tête, il veut me rendre plus humble. Ma seule prière, c’est que Sa volonté soit faite. »

Mais l’épreuve ne dure pas, et l’humilité non plus. La vertu est en proportion inverse de la prospérité. Quand Bernard Tapie rachète La Provence en 2013, il assure : « Je ne vais pas augmenter les journalistes pour qu'ils aillent se payer des putes! ». Et c’est reparti pour un tour !

Les petites phrases de Bernard Tapie présentent une caractéristique intéressante : beaucoup d’entre elles sont à la première personne. C’est relativement rare. Certes, les petites phrases ont pour principal sujet les leaders politiques. Mais ces derniers se décrivent en général en parlant d’autre chose, et souvent sans le vouloir ; Emmanuel Macron a été jugé méprisant pour avoir parlé des Gaulois réfractaires et des gens qui ne sont rien. Normalement, le moi est haïssable. « L’État c’est moi » (Louis XIV) choque en tant qu’affirmation cynique de l’absolutisme royal. « La République c’est moi » (Mélenchon) choque en tant que prétention outrancière d’un simple élu. Mélangeant le sport, la politique et l’argent, Tapie aurait pu dire « Les affaires c’est moi » sans choquer vraiment. Cela suffit à en faire un personnage hors du commun.

Michel Le Séac’h

Illustration : Jeanne Menjoulet, Flickr, licence CC BY 2.0.

22 septembre 2021

Petites phrases vertes : les épines de la campagne

Pour un parti, désigner un candidat à la présidence de la République par un processus de primaires, c’est inévitablement ouvrir la voie à des petites phrases négatives. Les adhérents d’un parti sont plus ou moins d’accord sur les idées essentielles. Le débat porte sur les personnes, le leadership. Il ne suffit pas à un candidat de se montrer sous son meilleur jour, il doit montrer qu’il mènera les siens à la victoire. Ce qui suppose d’afficher sa force, au moins symboliquement.

La nature en donne partout des exemples. Or l’homme fait partie de la nature, les écologistes ne diront pas le contraire. Le premier tour de leurs primaires avait lieu dimanche dernier. À peine les deux finalistes désignés, les petites phrases commencent. « Il y a un clivage assez clair qui se dessine entre une écologie d’accompagnement et une écologie de transformation ; je porterai la seconde », déclare Sandrine Rousseau, qualifiée pour un second tour face à Yannick Jadot. Avec cette déclaration, elle « installe le match », commente Le Figaro (21 septembre).

Lundi, le ton monte. Alice Coffin, conseillère de Paris et soutien de Sandrine Rousseau, assure que « choisir Yannick Jadot, c’est refaire un Macron ». Circonstance aggravante, elle s’exprime dans Reporterre, le quotidien en ligne favori des écologistes.

 


Matthieu Orphelin, député non inscrit (ex EELV, ex LREM) proche de Yannick Jadot, proteste dans un tweet : « Le format duel du second tour est propice aux dérapages, petites phrases et attaques inutiles et dégradantes, à chacune et chacun de veiller à les limiter. » On note qu’il parle de les « limiter » pas de les éliminer. C’est l’expérience qui parle, sans doute. Protagoniste de la campagne présidentielle EELV de 2012 (2,31 % des voix), il en a décrit les manières dans ses Chroniques d’un élu écolo : ce n’est pas joly-joly…

Il serait vain de la part des écologistes d’attendre un débat « bienveillant et apaisé » où l’on s’échangerait, au pire, du Jadot à moitié plein et du Rousseau à moitié vide, ou inversement. Il est plus raisonnable de compter sur la sagesse des candidats : à eux d’éviter les petites phrases « assassines » qui pourraient vite devenir suicidaires. Et s’ils n’ont pas cette sagesse ? Eh bien, mieux vaut sans doute qu’ils ne soient pas président. Aux électeurs d’en juger. La sélection naturelle, c’est eux.

Michel Le Séac’h

12 septembre 2021

Michel Barnier : « Qui imagine la Cour de justice européenne mise en examen ? »

D’une seule phrase, Michel Barnier a soulevé jeudi dernier une énorme agitation dans les milieux politiques et médiatiques. Personne n’a parlé de « petite phrase », pourtant. Et pour cause. Cette phrase, prononcée lors d’une journée parlementaire des Républicains, la voici :

Nous ne pouvons pas faire tout cela sans avoir retrouvé notre souveraineté juridique, en étant menacés en permanence d'un arrêt ou d'une condamnation de la Cour de justice européenne ou de la Convention des droits de l'homme, ou d'une interprétation de notre propre institution judiciaire.

Une phrase de 45 mots peut pouvait difficilement être qualifiée de « petite ». Et celle-ci ne semble pas avoir ému le grand public. Mais que les commentaires des spécialistes se soient focalisés sur elle a de quoi surprendre. Le message important, a priori, était le « faire tout cela » : ce que le candidat à la présidence de la République s’engage à réaliser s’il est élu. En l’occurrence, un moratoire de l’immigration comprenant une quinzaine de mesures : durcir les conditions du regroupement familial, distribuer des cartes vitales biométriques, renforcer Frontex, etc.

Ces mesures avaient déjà été avancées par Michel Barnier dans une tribune du 28 juillet 2021. L’une d’elles était ainsi libellée : « Loi constitutionnelle pour garantir la primauté du droit français en la matière. » C’est-à-dire, en douze mots, exactement la même chose que le 9 septembre en quarante-cinq. La bouffée d’indignation de ces derniers jours pourrait donc bien être le fruit d’une réflexion plutôt qu’une réaction spontanée.

Les positions sont, dépêche AFP aidant, assez stéréotypées :

  • Stupéfaction à Paris et Bruxelles après les critiques de Barnier contre la justice européenne – Le Parisien
  • La classe politique divisée après les critiques de Michel Barnier contre la justice européenne – Le Figaro
  • Michel Barnier provoque la consternation en Europe – Les Échos
  • Les propos anti-européens de Michel Barnier consternent Bruxelles – Challenges
  • Les propos anti-européens de Michel Barnier sèment la consternation à Bruxelles – Le Monde
  • Les propos de Michel Barnier contre la justice européenne créent la stupéfaction – Ouest-France

On note que ces réactions sont « bruxelloises », alors que l’avertissement de Michel Barnier vise tout autant le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État français. Évidemment, si un ancien commissaire européen est capable de contester aussi ouvertement la suprématie du droit européen, les autres candidats à la présidence pourraient surenchérir. Le risque est clair pour des institutions européennes déjà fragilisées par le Brexit et les attitudes de certains pays d’Europe de l’Est.

Les partisans de la supranationalité, alertés par les propos du 28 juillet, auraient pu la jouer lénifiante : « les institutions européennes respectent la souveraineté juridique des États membres dans le cadre prévu par les Traités », etc. Au contraire, ils ont saisi la première occasion explicite pour déclencher un tir de barrage. Et non contents de contester la proposition, ils attaquent l’homme lui-même. « Cela le discrédite complètement », proclame par exemple Sylvie Guillaume, eurodéputée socialiste. De là à penser qu’ils tapent fort pour tenter de dissuader d'éventuels imitateurs…

 Se montrer ferme ou pas

L’épisode contient aussi une leçon pour Michel Barnier en tant que candidat à la présidence. Expert ès milieux européens, il ne pouvait ignorer ni le caractère scandaleux de l’expression « primauté du droit français » ni la virulence de ces milieux envers les contestataires. Dès la révélation de ses intentions, c’est-à-dire dès le 28 juillet, il aurait dû s’attacher à leur donner une forme plus visible afin d’imposer sa marque, d'afficher une autorité intellectuelle.

François Fillon, lui aussi, savait bien qu’il allait scandaliser une partie de son propre camp en lançant, fin août 2016, son fameux « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? ». Une question rhétorique, largement qualifiée de petite phrase, elle. Les critiques avaient été vives mais l’ancien Premier ministre, lui aussi réputé terne et pondéré, avait acquis une stature.

À retardement, Michel Barnier cherche à présenter sa position au grand public le 9 septembre avec ce tweet : « Il faut retrouver notre souveraineté juridique pour ne plus être soumis aux arrêts de la CJUE ou de la CEDH. » Même si les sigles sont ésotériques pour beaucoup, la position se veut claire et déterminée : Michel Barnier est à l’offensive.

Cependant, devant la vivacité des réactions, l’ancien commissaire européen retire son tweet ! Il lui substitue celui-ci : « Restons calmes ! Pour éviter toute polémique inutile et comme je l’ai toujours dit très précisément, ma proposition de ‘’bouclier constitutionnel’’ ne s’appliquera qu’à la politique migratoire. » Ses adversaires restent maîtres du terrain de la twittosphère. Son geste de soumission, ou au moins de conciliation, a sûrement ses raisons mais risque d’obérer la suite d'une campagne présidentielle.

Michel Le Séac’h

Illustration : Michel Barnier en 2017, photo The Jacques Delors Institute, licence CC B Y 2.0 via Wikimedia Commons