09 mars 2026
Qui fait l'opinion ? D'Antoine Bristielle : lecture au filtre des petites phrases
23 novembre 2025
« Accepter de perdre ses enfants », de l’esprit de défense au défaitisme médiatique
Le discours du général Fabien Mandon au 107e congrès de l’Association des maires de France (AMF), le 18 novembre 2025, a eu un vaste retentissement en raison d’une formule qualifiée de « petite phrase » par Le Parisien, Radio France, L’Union, France 24, RTL et quelques autres :
« Si notre pays flanche parce
qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, parce qu’il faut dire
les choses, de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la
production défense, alors on est en risque. »
C’est bien long pour une petite phrase ! En fait, la déclaration du chef d’état-major des armées a souvent été réduite à cinq mots, « accepter de perdre ses enfants ». Ils ont servi de titre à Libération, L’Humanité ou Franceinfo. La formulation originelle, à la fois conditionnelle et négative (« si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt ») était en effet peu propice à la mémorisation.
Mais qu’y avait-il à mémoriser ? « Accepter de
perdre ses enfants » est une autre manière de dire « esprit de
défense ». Tout pays qui se dote d’une défense nationale accepte
implicitement de sacrifier de jeunes vies. Au cours de sa demi-heure d’exposé,
le général Mandon, sur un ton tranquille, a proposé plusieurs phrases complètes
qui auraient pu être de meilleures candidates :
·
Ce qu’il nous manque (…), c’est la force
d’âme pour accepter de nous faire mal pour protéger ce que l’on est.
·
Les armées, c’est un extrait de la nation.
·
Les femmes et les hommes qui sont aujourd’hui
employés partout dans le monde (…) tiendront dans leur mission s’ils sentent
que le pays tient avec eux.
Le général s’est livré à un tour d’horizon de la situation
polémologique du monde : les États-Unis abandonnent l’Europe et se
préparent à une confrontation avec la Chine, qui elle-même se prépare à attaquer
Taiwan en 2027 et s’affirme comme une puissance mondiale, l’Afrique voit progresser
rapidement le nombre et la puissance des groupes terroristes, le Moyen-Orient
est déstabilisé… La petite phrase retenue, cependant, concerne plus directement
la Russie.
Le général Mandon a spécialement insisté sur celle-ci dans
un passage qui évoque fortement la célèbre formule de Julien Freund : « c’est
l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez
lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous
soyez l’ennemi, vous l’êtes. » Là aussi, certaines formules auraient pu avoir vocation à
devenir petites phrases :
·
La Russie aujourd’hui, je le sais par les
éléments auxquels j’ai accès, se prépare à une confrontation à l’horizon 2030
avec nos pays.
·
Aujourd’hui, la Russie produit plus
d’équipements de défense qu’elle n’en consomme sur le front. Elle est
clairement dans une phase de préparation de quelque chose d’autre.
·
Je sais qu’on sera au rendez-vous et je sais
que nos compétiteurs, ceux qui déposent des têtes de cochon coupées devant des
mosquées, ceux qui inventent des histoires de punaises de lit, nous écoutent et
le savent.
Plus fort que « nous sommes en guerre »
Pourquoi, alors, les médias se sont-ils focalisés sur « accepter
de perdre ses enfants » ? Emmanuel Macron, en voyage en Afrique, a émis
l’hypothèse classique de la « phrase sortie de son contexte » : « Je
vois assez bien de quoi il peut s’agir, sortir une phrase et la sortir de son
contexte pour faire peur ». Pourtant, c’est dans son contexte, au
contraire, qu’elle aurait de quoi faire peur, puisque le chef d’état-major
évoque des préparatifs militaires observables en Russie…
Il est clair cependant que l’avertissement n’était pas
destiné à épouvanter les Français. La langue vernaculaire des armées abonde en expressions
martiales : « sacrifice suprême », « mourir pour la patrie »,
« savoir vaincre ou savoir mourir », « l’étendard sanglant est
levé »… Avec la litote « perdre ses enfants », le chef des
armées a plutôt tenté d’édulcorer ses propos. Il a de plus veillé à souligner
que les Européens sont « fondamentalement plus forts que la Russie »,
même si celle-ci est convaincue du contraire. Le but était plutôt de mobiliser
les esprits.
Emmanuel Macron n’avait que modérément effrayé le pays avec
son « nous
sommes en guerre » de mars 2020, en temps de covid-19. Mais si « nous sommes en guerre »
est une métaphore presque inopérante, « perdre ses enfants », quelle
qu’en soit la cause, est une angoisse de tous les temps pour tous les parents. La
petite phrase rencontre aisément l’opinion.
Certains médias ont même titré « il faut accepter de
perdre nos enfants » (BFMTV,
Le
Midi libre, Le
JDD, Sud
Radio, L’Indépendant…).
L’usage de la première personne déplace la phrase sur le terrain de l’affectivité,
il en appelle directement au pathos des lecteurs ou des auditeurs. D’autant
plus que la perte des enfants apparaît comme une fatalité alors qu’être « prêt
à accepter », selon la formule d’origine, évoque une éventualité. Le logos
est aussi renforcé puisque la phrase, complétée par un verbe, se présente désormais
comme une injonction. Reste à savoir si cette aggravation du sens est délibérée
ou pas…
Michel Le Séac’h
Illustration : copie d'écran compte YouTube de l'Association des maires de France
11 octobre 2025
L’ethos d’Emmanuel Macron : un chapelet de petites phrases
Au cœur de la crise politique actuelle réside, pour beaucoup de commentateurs, la personnalité du président de la République. L’image qu’en ont les Français s’est formée en grande partie dans les premières années de son premier mandat, via des expressions malheureuses probablement pas calculées – mais difficilement rattrapables. Le texte ci-dessous est extrait de Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique.
« Je ne crois pas Macron
arrogant », assure Mona Ozouf en 2020. « Je crois qu'il est dans un
autre monde, mais pas qu'il est délibérément méprisant et arrogant. Mais que ce
soit interprété comme ça, je pense que c'est le malheur de son quinquennat, et
c'est quand même dommage[i]. »
Le mot « interprété » n’est pas neutre dans la bouche de Mona Ozouf,
bretonnante de naissance : Emmanuel Macron ne parle pas vraiment la même
langue que les Français, il est « dans un autre monde ». Le fond du
problème est personnel et culturel. Pour l’historienne, il vient de
« cette faculté que nous avons de tout ramener à des petites phrases »[ii]. Tout
ramener à des petites phrases… C’est dire en deux mots l’importance de
celles-ci.
Car dans ses
petites phrases, les Français voient un portrait d’Emmanuel Macron. Notre
cerveau suit aisément les pistes qu’on lui suggère. Daniel Kahneman illustre
ainsi le phénomène : « Quand on pose la question "Sam est-il
aimable ?", on évoque des idées sur le comportement de Sam qui ne
sont pas les mêmes que celles qu’éveillerait la question "Sam est-il
désagréable ?"[iii] »
Il est tentant de remplacer Sam par Emmanuel. Les phrases du président
acquièrent le sens que leur donne l’opinion. Celle-ci y cherche de quoi
confirmer l’image qu’elle s’est faite de lui.
« Je
traverse la rue, je vous trouve un emploi », réponse à un jeune chômeur qui
visitait l’Élysée à l’occasion des Journées du patrimoine, est une phrase
parfaitement anodine, en concurrence avec des centaines d’autres prononcées
publiquement ce jour-là par le président de la République. Elle n’est pas
vraiment « détachable », elle ne signifie pas grand chose hors de son
contexte. Pourtant, elle est brevetée « petite phrase » par de
nombreux médias (Le Midi libre, Paris Match, Gala, RTL,
Sud Radio, LCI…). Biais de confirmation : depuis
que les « illettrées de Gad » ont donné le ton, beaucoup
recherchent systématiquement des propos méprisants dans chacune de ses
interventions. Ils sont repris des milliers de fois sur les réseaux sociaux,
souvent sur un ton moqueur – témoin le hashtag #TraverseLaRueCommeManu lancé
sur Twitter, qui ne s’appelle pas encore X.
![]() |
| Emmanuel Macron en juin 2021, photo OTAN via Flickr, licence CC BY-NC-ND 2.0 |
Les optimistes pourraient y voir de la sollicitude. La plupart des Français y voient un manque d’empathie, si ce n’est du mépris. La presse s’aligne : Emmanuel Macron s’exprime par petites phrases. La formule « encore une petite phrase » se multiplie à son sujet (« encore une petite phrase qui risque de créer des remous », « encore une petite phrase qui agite les réseaux sociaux », etc.) : un effet boule de neige est à l’œuvre. Les remarques du genre « Emmanuel Macron remet une pièce dans la machine »[iv] ne sont pas rares non plus.
« J'ai
sans doute laissé paraître quelque chose que je ne suis pas et que les gens ont fini par
détester », s’inquiète le président de la République le 14 juillet 2020.
Ce « fini » est venu assez vite, en fait. « Emmanuel Macron
enfile les petites phrases polémiques comme des perles », remarque L’Express
dès le début de l’été 2015[v].
« Durant ses deux années à ce poste, il a multiplié les petites phrases et
provocations », commente La Croix quand il quitte le ministère de
l’Économie fin août 2016[vi].
Occasions manquées
Lui-même ne
peut ignorer l’effet de ses déclarations. Mais il le reproche d’abord à ceux
qui les entendent. Le 29 janvier 2016, il aborde explicitement le sujet lors de
ses vœux à la presse. « Les petites phrases, c’est parfois l’univers dans
lequel nous vivons les uns et les autres », dit-il[vii].
Surtout les autres : « Je crois que la seule façon d'en sortir, c'est
de remettre les choses dans leur contexte, dans leurs intentions, d'éviter
finalement qu'on ne préfère collectivement la comédie humaine à l'explication
du cours du monde. Pour ma part, j'ai choisi mon camp. »
Puisqu’il
montre des dispositions pour les petites phrases, Emmanuel Macron pourrait
tenter d’en faire un atout, une marque de fabrique. Jules César, Henri IV,
Gambetta, Clemenceau, Churchill, de Gaulle y ont excellé. Lui qui cite
volontiers Kennedy, il pourrait se souvenir du conseil donné au président
américain par sa secrétaire : « un grand homme est fait d’une seule
phrase »[viii].
Mais il ignore ce potentiel. Et la mécanique s’enclenche dans le mauvais
sens : ses petites phrases fonctionnent comme un « poison
lent », estime Frédéric Dabi, directeur de l’IFOP[ix]. « Emmanuel
Macron a aussi construit son image auprès des Français par son parler
vrai », relève Gabriel Attal, futur Premier ministre[x] :
ce n’est que trop « vrai » ! Son entourage ne l’aide pas. Sa
conseillère en communication, Sibeth Ndiaye, se dit exaspérée par ses petites
phrases[xi].
Pourtant, elle en rajoute : « On met un pognon de dingue dans les
minima sociaux », c’est d’elle.
L’origine du
problème semble évidente : ses proches et lui-même manquent de métier
politique. Il n’a pas fait ses classes électorales. Bernard Poignant analyse
ainsi le cas des « illettrées » de Gad à la lumière de ses quarante
ans d’expérience comme député du Finistère, maire de Quimper et proche de
François Hollande : « Erreur de jeunesse, si je puis dire. Un vieux
de la vieille en politique n’aurait pas parlé comme ça. Il aurait dit :
"dans cette entreprise que j’ai visitée, il y a des gens qui sont attachés
à leur travail, qui le font avec un grand professionnalisme, mais il y en a un
certain nombre pour qui il faudrait une formation complémentaire de
ceci-cela". Mais le mot illettré ça donnait l’impression qu’il traitait
une entreprise d’illettrée. Et… ah bien, ça lui revient dans la gueule, quoi[xii] ! »
De bric et de broc
Et le vieux notable socialiste d’enfoncer le clou, cette fois à propos de « Je traverse la rue » : « Emmanuel Macron, c’est quelqu’un qui n’a pas fait d’élection locale. On a tous connu ça quand on est élu local. Vous devez apprendre à leur parler, à ces personnes. Qu’est-ce qu’aurait fait un Mitterrand ? "Je vous comprends, jeune homme, je vous comprends" – et à un conseiller : "Prenez note" –, écrivez-moi, je vous aiderai. Voilà. Parce qu’il y a du travail". » À défaut de régler les problèmes, la langue de bois évite qu’ils ne se retournent contre vous ; la petite phrase, elle, les exacerbe.
« Il
lui manquait sans doute, au début de son mandat, cette connaissance des
Français et de ce territoire si complexe qu’est "l’archipel
français" », confirme le journaliste suisse Richard Werly[xiii].
Sa discipline de parole laisse aussi à désirer. « S’ils veulent un
responsable, il est devant vous », lance-t-il en 2018 devant les
parlementaires LREM. « Qu’ils viennent me chercher ! »[xiv].
Une formule « inutilement western », regrette François Bayrou.
Faute d’antériorité et de recul, l’image politique d’Emmanuel Macron se construit autour des éléments disponibles, des déclarations prononcées par lui et interprétées par d’autres, qui deviennent petites phrases. Elles font office de cours de rattrapage pour une opinion publique découvrant un nouveau leader. Et elles forment comme un test de Rorsach collectif. Au cours de son premier mandat, à de rares exceptions près (« Make our planet great again »…), ce qui est répété et donc retenu, ce ne sont pas des proclamations explicites et saillantes mais des formules décousues, disparates, puisées dirait-on au petit bonheur la chance dans des discours qui parlent d’autre chose. Un amas probablement indéchiffrable vu d’ailleurs mais d’où émerge, pour beaucoup de Français, le portrait d’un homme qui manque d’empathie.
[i] Voir Thomas Monnier, « Emmanuel Macron, un
président déconnecté ? », Gala, 7 février 2020.
https://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/video-emmanuel-macron-un-president-deconnecte-il-est-dans-un-autre-monde_442824.
[ii] Idem.
[iii] Daniel Kahneman, Système 1, Système 2, les deux
vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, 2012, p. 102.
[iv] Voir par exemple L’Opinion, 3 septembre 2017,
L’Express, 6 octobre 2017, Le JDD, 25 janvier 2019, Le Figaro,
19 mai 2020.
[v] Voir https://www.lexpress.fr/economie/emmanuel-macron-enfile-les-petites-phrases-polemiques-comme-des-perles_1697350.html.
[vi] « Emmanuel Macron,
l’art des déclarations polémiques », La Croix, 30 août 2016, https://www.la-croix.com/France/Politique/Emmanuel-Macron-lart-declarations-polemiques-2016-08-30-1200785502.
[vii] « Emmanuel Macron dit vouloir remplacer "les
petites phrases" par de "l’explication" », Franceinfo, 29
janvier 2016. Franceinfo.
[viii] Daniel Pink, Drive
‑ The Surprising Truth About What Motivates Us, Boston, Harvard University
Press, 2009. Édition française : La
Vérité sur ce qui nous motive, Paris, Leduc.s, 2011.
[ix] Frédéric Dabi, « Emmanuel
Macron peut-il perdre la prochaine élection présidentielle ? », Commentaire
n° 173, 2021/1, p. 51-56.
[x] Marie-Estelle Pech et Mathilde Siraud, entretien avec
Gabriel Attal, Le Figaro, 11 novembre 2018.
[xi] Saveria Rojek, Résurrection: Les coulisses d'une
reconquête, Stock, 2022.
[xii] Thomas Raguet, Petites phrases, grandes
conséquences ‑ La Gauche contre le peuple, documentaire diffusé par La
Chaîne parlementaire (LCP) le 15 février 2021,
https://www.youtube.com/watch?v=5Je384Nu55w
[xiii] Marie-Laetitia Bonavita, entretien avec Richard Werly,
Le Figaro, 4 septembre 2020.
[xiv] Voir par exemple « "Qu’ils viennent me
chercher" : la "provoc" de Macron », L’Express,
25 juillet 2018, https://www.lexpress.fr/actualite/politique/le-qu-ils-viennent-me-chercher-de-macron-moque_2027544.html.
30 juin 2025
Retour à la parole de Julien Barret : lecture au filtre des petites phrases
À l’heure ou certains s’inquiètent d’un déclin de la lecture, Julien Barret se félicite d’un sursaut de la parole. Elle est partout et, montre-t-il dans la première partie de son livre, elle l’est de manière consciente et organisée. Les concours d’éloquence sont redevenus à la mode, la Conférence du stage a fait école et l’épreuve reine du baccalauréat est depuis 2021 le « grand oral », qui n’a pas pour but de « répéter des choses apprises en cours » mais de « valider la faculté de parler en public ». L’enseignement supérieur fait place à la rhétorique depuis plusieurs décennies et de nombreuses formations pratiques sont aussi proposées, comme les ateliers théâtre des lycées ou le dispositif « slam a l’école ». Et bien entendu, les médias et les réseaux sociaux mettent en valeur l’usage de la parole.
Dans une seconde partie, Julien Barret s’attache à retracer l’histoire de l’art oratoire, depuis la naissance de la rhétorique dans la Sicile du Ve siècle av. J.-C. jusqu’à sa fin au XIXe siècle dans la plupart des pays d’Europe, en passant par la disputatio médiévale et les envolées révolutionnaires.Le livre s’achève sur un plaidoyer vigoureux et détaillé en
faveur de l’éloquence comme savoir pratique ; Julien Barret, qui est aussi
formateur, s’y montre convaincant ! Si elle sert à dire, soigner,
théâtraliser, etc., elle répond aussi à des enjeux majeurs à l’école et dans
l’entreprise ainsi que dans le monde social, aussi bien dans un but de pouvoir
que de compréhension.
Marquer les esprits
Les petites phrases ne font, sous cette appellation, qu’une seule apparition explicite, plutôt dépréciative : « Les moyens de
communication promeuvent des discours brefs et interrompus, des petites phrases
et des punchlines faites pour emporter l’adhésion en quelques minutes, sinon en
quelques secondes, loin des discours fleuves qui ont pu servir de modèle
délibératif à l’époque révolutionnaire. » C’est leur accorder une
puissance extraordinaire qui, en soi, justifierait qu’on s’y intéresse : à
quoi bon de grands discours si des petites phrases permettent d’emporter une
adhésion quasi immédiate ?
Ce petit livre, qui traite de l’éloquence en bloc et non
dans ses détails, fait néanmoins une place aux formes brèves. Le pitch
commercial, par exemple, « devrait être, comme le sont en général les
titres d’œuvres, à la fois synthétique et incitatif » (p. 55), et renvoie « aux
concepts scénaristiques de tagline (slogan intriguant) et logline
(histoire résumée en une phrase) qui complètent celui de punchline, cet énoncé
percutant destiné à marquer les esprits ». Rappelons que l’Académie
française définit la « petite phrase » comme une « formule
concise […] qui vise à marquer les esprits ».
Leçon essentielle en effet : « l’éloquence se définit par
rapport à un public : c’est un discours adressé à une assemblée » (p.
13). L’enjeu d’une culture commune entre l’orateur et l’auditeur transparaît à maintes
reprises, comme à propos du « mème », « détournement parodique
de séquences populaires », qui au fond « actualise le bon vieux
cliché, cette vérité partagée du lieu commun. Ainsi, la rhétorique classique et
celle des réseaux sociaux poursuivent les mêmes buts, en commençant par la captatio
benevolentiae et en terminant par un appel à l’action » (p. 62-63).
Un lieu est commun parce que la vérité est partagée. Mais si
elle ne l’est pas ? Prendre la parole, c’est courir le risque « que
la mémoire défaille, que la langue fourche, lâche un gros mot ou dise le
contraire de ce que l’on veut dire » (p. 152). Ce « contraire de ce
que l’on veut dire » dit bien ce qu’il veut dire : le risque essentiel
n’est pas ce qui est dit mais ce qui est entendu, c’est celui d’un logos qui
ne rencontre pas le pathos. « L’orateur prend conscience des mots
qu’il prononce au moment où il les articule » : c’est plus vrai
encore de l’auditeur !
Rhétorique de l’incompréhension
Julien Barret ne fait pourtant pas l’impasse sur ce dernier.
L’un des objectifs de la formation à l’éloquence, souligne-t-il, est d’« Éduquer
à la réception ». Là encore, il met en cause les petites phrases :
« À l’heure où la punchline et l’invective font loi dans une
société marquée par l’hyper-susceptibilité de ses membres, il devient utile de
former des citoyens capables d’écouter, de déjouer les manipulations, d’évaluer
chaque prise de parole en fonction du contexte d’énonciation. […] Ainsi des
polémistes s’imposent sur la scène publique à force de punchlines incendiaires,
de clashs et de buzz. Cette rhétorique de la manipulation œuvre à coups de
phrases péremptoires, accompagnées de chiffres anxiogènes et invérifiables, peu
contextualisés » (p. 143). La formation viserait à « résister à ces
discours par un processus de décryptage, voire d’autodéfense
intellectuelle ».
Mais à la « rhétorique de la manipulation », Julien
Barret ferait bien d'ajouter une rhétorique de l’incompréhension. Les brandons de la
discorde, souvent, n’ont pas de but belliqueux. Quand Emmanuel Macron, par
exemple, dit « je traverse la rue, je vous trouve du travail » ou
« on met un pognon dingue dans les minima sociaux », le pouvoir
incendiaire de ces petites phrases tient à « l’hyper-susceptibilité »
du corps social. Ces formules concises contiennent beaucoup de sens sous forme
d’allusions, de métaphores, de litotes, etc. Une formation à l’éloquence permet
d’en prendre conscience, pas de combler un fossé culturel.
Corrélativement, la conscience de ce fossé risque de paralyser la parole. Comme le dit l’auteur, « le surmoi social est si prégnant, la peur de déranger si communément partagée, la crainte de n’être pas légitime si répandue que le travail des coachs […] consiste le plus souvent à rassurer le client qui souhaite s’améliorer à l’oral » (p. 145). Au risque de déranger en effet ? L'éloquence ne peut ignorer que la diversité de la société rend la parole plus dangereuse que jamais.
Julien Barret
Retourà la parole – De la rhétorique antique aux concours d’éloquence
ACTES SUD, mai 2025
La Compagnie des langues
ISBN : 978-2-330-20693-2
176 pages10.00 x 19.00 cm, 19,00 €
Michel Le Séac’h
10 juin 2025
Emmanuel Macron brainwashe à contretemps
« On raconte une histoire abracadabrantesque », s’indignait Jacques Chirac, interrogé sur une affaire immobilière impliquant la mairie de Paris. Les commentaires s’étaient alors focalisés sur l’adjectif plutôt que sur l’affaire elle-même(1). Emmanuel Macron recourt-il au même subterfuge quand il déclare dans la presse quotidienne régionale, le 7 juin : « Certains préfèrent pendant ce temps-là brainwasher sur l'invasion du pays et les derniers faits divers » ?
C’est peu probable. De ses propos prononcés à l’occasion de
la troisième conférence de l’ONU sur les océans, les journalistes retiennent d’abord :
« Je ne suis pas content de ce que j’ai pu voir ces derniers jours »,
à propos de reculs gouvernementaux sur des sujets écologiques. Cependant,
Maurice Szafran note :
Dans ces confidences accordées
à nos confrères, une autre « petite phrase » est passée inaperçue, en
réalité stupéfiante. « Certains préfèrent « brainwasher »
(opérer un lavage de cerveau, ndlr) sur l’invasion du pays et les derniers
faits divers. »(2)
Peut-être en effet la phrase serait-elle passée vraiment
inaperçue sans l’étrange « brainwasher ». Mais ce verbe attire l’attention
sans la justifier à lui seul. Il ne présente pas l’intérêt littéraire d’un vocable
emprunté à Arthur Rimbaud. Il introduit plutôt qu’il n’occulte « l’invasion
du pays et les derniers faits divers ».
Et si le logos de la petite phrase tient pour
beaucoup à ce « brainwasher », son pathos réside plutôt dans
les deux derniers mots. Sarah Knafo le
relève aussitôt sur X : « Il y a des parents qui enterrent leur
fils de 17 ans. Et un Président qui appelle ça "brainwasher"sur un
fait divers. Qu’il ose leur dire en face. » Le tweet est vu 400 000
fois en deux jours. Le franglais de pacotille aggrave ce que la locution « fait
divers » a de minoratif alors qu’elle désigne une préoccupation majeure de
l’opinion à ce moment.
Cela ne le distingue pas des Français dans leur ensemble :
l’anglais tient une place croissante dans leur langage de tous les jours. La
publicité, qui parle comme « les gens », en témoigne amplement. « Il
n’y a plus de lieux "safe" », disait Gérald Darmanin, ministre
de la Justice, voici quelques jours. Mais le président de la République ne fait
pas partie des Français dans leur ensemble. Pour lui, il n’y a plus de mots
safe.
M.L.S.
(1) Voir Michel Le
Séac’h, La Petite phrase, Eyrolles, Paris 2015, p. 83.
(2) Maurice
Szafran, « Quand Macron cogne sur l’extrême-droite… Et surtout sur son
propre camp », Challenges, 8 juin 2025, https://www.challenges.fr/idees/quand-macron-cogne-sur-lextreme-droite-et-surtout-sur-son-propre-camp_605728
Illustration : pêle-mêle publié sur X par la députée au Parlement européen Sarah Knafo
18 janvier 2025
Emmanuel Macron : « Les urgences, c’est rempli de Mamadou »
Depuis près d’un mois, la citation tourne. À l’automne 2023, évoquant l’hôpital public et l’aide médicale d’Etat (AME) aux étrangers en situation irrégulière, Emmanuel Macron aurait déclaré à Aurélien Rousseau, alors ministre de la Santé : « le problème des urgences, c’est que c’est rempli de Mamadou ». Aujourd’hui député socialiste, Aurélien Rousseau a rapporté le propos à des journalistes du Monde qui ont publié sous le titre « Macron, le président et son double » une enquête en quatre volets de tonalité plutôt « people ». Dans le deuxième épisode, Raphaëlle Bacqué, Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach rappellent plusieurs des petites phrases mises au passif du président : « un pognon de dingue », « je traverse la rue », etc. Elles lui viennent disent-elles, d’un « copain de longue date », éleveur de brebis dans les Pyrénées.
Mais il y a pire quand le président « entretient le
flou sur ses convictions idéologiques ». Certains de ses propos ne
sont pas cohérents avec les convictions de gauche qu’il affichait en 2014, en
tant que jeune ministre de l’Économie de François Hollande. En particulier, le
thème de la « société ouverte » qu’il défendait naguère est
incompatible avec ses vues sur l’AME telles que les résumerait la formule
expéditive livrée à Aurélien Rousseau.
Une « révélation » faite par un tiers suscite toujours un peu de scepticisme. Ainsi, pour rester sur le thème de l’immigration, la formule du général de Gaulle sur « Colombey-les-deux-mosquées » rapportée en 1994 par Alain Peyrefitte, qui la date du 5 mars 1959, a été contestée à diverses reprises. L’AFP, qui évoque des « déclarations prêtées au général de Gaulle », convient néanmoins que « les historiens interrogés par l'AFP jugent leur véracité très plausible ». Alain Peyrefitte était un confident régulier du général de Gaulle, lequel n’a jamais eu l’occasion de commenter une opinion rendue publique bien après sa disparition. Aurélien Rousseau, lui, est un ex-allié d’Emmanuel Macron devenu opposant : il aurait entendu la phrase en tant qu’allié et l’aurait répétée en tant qu’opposant. Elle a été officiellement et « fermement » démentie par les services de l’Élysée.
Presque une banalité
Plus encore, le scepticisme envers cette formule pourrait venir de ce qu’elle ne cadre pas bien avec la personnalité perçue d’Emmanuel Macron, forgée à partir de déclarations comme celle-ci, rappelée par Le Monde, à Marseille en 2017 : « Les Arméniens, les Comoriens, les Italiens, les Algériens, les Marocains, les Tunisiens, les Maliens, les Sénégalais, les Ivoiriens, j’en vois des tas d’autres, que je n’ai pas cités, mais je vois quoi ? Des Marseillais, je vois des Français ! » À propos de « c’est rempli de Mamadou », certains parlent de petite phrase. Cependant, une petite phrase ne prospère que si son logos « matche » avec l’ethos du locuteur. En cas de discordance, elle est vite oubliée.
Le logos doit aussi être en résonance avec le pathos
des auditeurs. Ici, en quelque sorte, la messe est déjà dite : 57 %
des Français souhaitent la suppression de l’AME (alors que 56 %
étaient favorables à son maintien dix mois plus tôt) et environ 70 % désirent
que l’immigration soit réduite. L’avis du chef de l’État, si avis il y a, fait
presque figure de banalité. De plus, il n’est pas exprimé dans une situation de
débat qui le mettrait davantage en valeur.
En tout état de cause, que le propos soit véridique ou non, ou qu'il soit considéré
comme une « petite phrase » ou pas, il ne comporte guère de risque pour Emmanuel
Macron. Un relent de racisme dans le prénom « Mamadou » ?
Quand Marianne et l’Ifop sondent en 2019 le degré d’approbation des dix
petites phrases les plus connues de Jacques Chirac(1), « le bruit et l’odeur », cette
« sortie clairement xénophobe » qui lui a valu les plus vifs
reproches y compris dans son propre camp, arrive en quatrième position. Elle
reçoit 65 % d’approbations ! Il est peu probable que les Français soient
davantage favorables à l’immigration aujourd’hui.
Michel Le Séac’h
(1)
Hadrien
Mathoux, « "Notre maison brûle", refus de la guerre en Irak
et... "le bruit et l'odeur" appréciées : découvrez notre sondage
Ifop sur les phrases cultes de Chirac », Marianne, 1er octobre
2019,
https://www.marianne.net/politique/notre-maison-brule-refus-de-la-guerre-en-irak-et-le-bruit-et-l-odeur-appreciees-decouvrez
Illustration : Bing Image Creator
21 décembre 2024
Emmanuel Macron et les petites phrases : aux sources d’une idiosyncrasie
« "C’est désastreux" - Macron, le retour fracassant des petites phrases assassines », titre le site d’information blue News, du groupe Swisscom. Vingt fois depuis son élection en 2017, des proches, des observateurs, voire le président lui-même, ont cru pouvoir annoncer : « les petites phrases, c’est fini ». Fausse sortie à chaque fois, éternel retour fracassant.
Cette fois, c’est à Mayotte. Mayotte où Emmanuel Macron s’était déjà
illustré en 2017 avec « le kwassa-kwassa [bateau traditionnel] pêche peu,
il amène du Comorien ». Ce 19 décembre, en visite dans une île ravagée par
l’ouragan Chido, il déclare face à une foule protestataire : « Vous
êtes contents d'être en France. Parce que si c'était pas la France, vous seriez
dix mille fois plus dans la merde ! »
De ce dérapage, il donne une explication étrange : « J'avais
des gens du Rassemblement national qui étaient face à moi et qui insultaient la
France en même temps, qui disaient qu'on ne fait rien, etc. » Dans une île
où six électeurs sur dix ont voté Marine Le Pen à la présidentielle, il est
probable en effet que la foule contenait « des gens du Rassemblement
national ». Mais, sauf à considérer que, si Mayotte est en France, le
Rassemblement national n’y est pas, cette explication n’explique en rien le
comportement du président.
Vanity
Fair fait une observation intéressante.
Plusieurs des petites phrases les plus notoires du président ont été prononcées
alors qu’il avait tombé la veste : « C'est devenu un grand classique
de la présidence d'Emmanuel Macron : la déambulation en bras de chemise, les
manches retroussées puis la petite phrase polémique. »
Comme
je l’ai noté voici cinq ans déjà, les voyages hors de la métropole semblent
aussi ouvrir les vannes de la parole présidentielle. D’une manière générale, les
contextes internationaux semblent propices. Il est arrivé à Emmanuel Macron de
prononcer une petite phrase (ainsi qualifiée par au moins un grand média) en
recevant un journal étranger ou en s’exprimant
devant le parlement européen.
Mayotte conjuguait la chemise et le voyage. C’était aussi le
cas, tout juste un mois auparavant, du déplacement présidentiel à Rio de Janeiro
pour le G20. Emmanuel Macron avait déclaré en bras de chemise, à
propos des dirigeants haïtiens : « Ils sont complètement cons ».
À ces tentatives d’explications géo-vestimentaires, Philippe
Moreau-Chevrolet en ajoute une davantage politique. Cité par plusieurs médias à
la suite d’une dépêche AFP, il estime que le chef de l’État pratique un rapport
de force, utilisant « la petite phrase pour dominer l'échange quitte à
abîmer encore davantage son image déjà autoritaire ». Une petite phrase apparaît
ainsi comme un symbole de pouvoir, au même titre qu’un sceptre ou une couronne.
Des mots qui paraîtraient anodins dans une autre bouche acquièrent une valeur
particulière parce qu’ils sont ceux du leader. On note l’effet cerceau :
en dominant l’échange par la parole, le leader suscite et exploite tout à la
fois une image autoritaire.
Michel Le Séac’h
09 octobre 2024
Gérald Darmanin : un répertoire de petites phrases à reconstruire, si c’est possible
« Le budget tel qu’il est annoncé me paraît inacceptable », fulmine Gérald Darmanin sur FranceInfo le 3 octobre. La faute à 20 milliards d’euros d’impôts nouveaux. Au nom d’une somme qui représente 1,1 % de la dépense publique totale, il entre en rébellion contre un Premier ministre soutenu par son propre parti et nommé par un président qu’il a lui-même servi pendant sept ans.
« Je me suis engagé devant les
électeurs de Tourcoing et de ma circonscription : pas d’augmentation d’impôt
– je ne voterai aucune augmentation d’impôt », affirme l’ex-ministre
de l’Intérieur. Les promesses faites aux électeurs, divers commentateurs en ont
vu d’autres et soupçonnent plutôt Gérald Darmanin, redevenu simple député, de chercher
plutôt à faire encore les gros titres. Une sorte de déformation professionnelle,
peut-être. « Gérald Darmanin est un peu
le ministre des polémiques », assurait Renaud Dély sur Radio France (https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/l-edito-politique/edito-gerald-darmanin-s-est-il-rendu-indispensable-a-emmanuel-macron_5713427.html)
du temps du gouvernement précédent. « La fonction y est pour beaucoup.
Un locataire de la place Beauvau transparent, qui ne fait pas de vagues, passe
vite pour un faible aux yeux de l’opinion. Et puis Gérald Darmanin aime les petites
phrases choc, les formules provocatrices. »
Dès ses débuts au gouvernement comme ministre de l’Action et des comptes publics, en 2017, Gérard Darmanin apparaissait comme « le miracle macroniste », selon l'expression de Frédéric Says sur France Culture (https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-billet-politique/gerald-darmanin-le-miracle-macroniste-8769060). Ce qui lui valait cette appréciation flatteuse était « d’abord, un goût inaltéré pour la petite phrase bien placée (…) il n'hésite pas à monter au front, le doigt sur la gâchette, la répartie à la bouche. »
Sarkozy
et Darmanin
Devenu ministre de l’Intérieur, en 2020, Gérald
Darmanin apparaît comme « un ministre omniprésent qui joue la carte du terrain
et des petites phrases », selon Marie-Pierre Haddad sur RTL (https://www.rtl.fr/actu/politique/darmanin-un-ministre-omnipresent-qui-joue-la-carte-du-terrain-et-des-petites-phrases-7800742743).
« En plus de ses nombreux déplacements et de la publication régulière et à
un rythme soutenu de tweets, Gérald Darmanin a aussi eu recours à la stratégie
de la petite phrase. » Ce n’est pas un comportement original :
Gérald Darmanin s’inscrit « dans les pas de Nicolas Sarkozy qui a
occupé le même poste de 2005 à 2007 (…) pour couvrir un maximum de terrain
politique. »
Sarkozy et Darmanin : la comparaison
est inéluctable. « Quand je vois Gérald Darmanin, je vois la méthode
Sarkozy », s’étonne un syndicaliste policier cité par Antoine Albertini dans Le Monde (https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/07/06/gerald-darmanin-aux-petits-soins-avec-la-police_6180798_823448.html). « Un discours sécuritaire, la petite
phrase qui fait polémique mais aussi des moyens, du matériel, des hausses de
rémunération ». Mais si les méthodes se ressemblent, les objectifs sont-ils
les mêmes ?
Avec des formules comme « on va nettoyer au Kärcher la cité », en 2005, Sarkozy visait sans nul doute l’Élysée. Il était quinquagénaire. Gérald Darmanin n’a aujourd’hui que 41 ans. « Gérald Darmanin s’émancipe peu à peu d’Emmanuel Macron et vise de plus en plus clairement la présidentielle 2027 » assure néanmoins Florent Buisson dans Le Monde en 2023. « Un cas de figure qui rappelle à certains égards le Nicolas Sarkozy du début des années 2000 » (https://www.parismatch.com/actu/politique/ressemblances-et-differences-gerald-darmanin-et-nicolas-sarkozy-la-loupe-228595).
Le communicant Nicolas de Chalonge évoque lui aussi « l’héritage tactique sarkozyste que porte Gérald Darmanin, consistant précisément à faire siens des termes ou thématiques forgées à l’extrême droite pour créer des séquences médiatiques » (https://www.motscles.net/blog/novlangue/ensauvagement). Témoin « l’ensauvagement » : l’expression ne date pas d’hier mais « ce n’est que depuis cet été [2020] et son utilisation par Gérald Darmanin qu’elle acquiert le statut de formule ou de petite phrase politique. »
Au
service d’Emmanuel Macron, et après ?
Cependant, Philippe Moreau-Chevrolet, cité
par Marie-Pierre Haddad, voit plutôt derrière Darmanin ‑ derrière ce
Darmanin-là ‑ la main d’Emmanuel Macron. Ce dernier l’aurait transféré au ministère
de l’Intérieur en 2020 pour occuper le terrain dans la perspective d’une élection
présidentielle de 2022 qui se jouerait à droite : « En s'exposant
médiatiquement en première ligne, l'ancien membre des Républicains veut éviter
à Emmanuel Macron de devoir intervenir sur ces sujets. Faire monter les thèses
du Rassemblement national puis revenir rapidement sur des bases républicaines,
voilà la stratégie d’Emmanuel Macron ».
De fait, les formules choc de Gérald
Darmanin apparaissent plutôt comme des armes tactiques. Leur espérance de vie,
en général, est brève : une nouvelle phrase chasse la précédente. « Ensauvagement :
une phrase choc, à durée de vie limitée », écrit par exemple Nicolas
de Chalonge. Cette mission tactique au service d’un président peut-elle
coïncider avec une stratégie personnelle de conquête de l’Élysée ? Gérald
Darmanin est-il à la fois un bon petit soldat et un futur leader ? Grâce à
des déclarations comme « il faut stopper l'ensauvagement d'une
certaine partie de la société » ou « les trafiquants de drogue
vont arrêter de dormir », il se construit activement un ethos autoritaire
à partir de l’été 2020. Mais, sans doute pour ne pas se trouver enfermé sur un
terrain occupé par le RN, il tente aussi, dans un « en même temps » tout
macronien, de s’en distancier, en particulier sur les thèmes relatifs à l’immigration.
Une petite phrase est emblématique à cet égard.
Interrogé au Sénat sur l’identité des personnes interpellées lors des émeutes du
début de l’été 2023, il répond : « Oui il y a des gens qui,
apparemment, pourraient être issus de l’immigration. Mais il y a eu beaucoup de
Kevin et de Mathéo, si je peux me permettre ». L’année d’avant, contre
toute évidence, il avait incriminé les supporters anglais dans les troubles qui
avaient entouré la finale de la Ligue des Champions. Tout en portant la loi
Asile & immigration, il compte ouvertement qu’elle sera retoquée par le
Conseil constitutionnel.
Rebondir
à gauche
Et puis, chaque fois que l’occasion lui en est
donnée, il ne manque pas d’évoquer son grand-père tirailleur algérien et sa mère
prolétaire : « le petit-fils d'immigré, le fils de femme de ménage
que je suis serais indigne de ses responsabilités si (...) il oubliait la
chance qu'il a de servir son pays. » En quittant le gouvernement, en
septembre 2024, il gauchit son ton :
« Je m'appelle Gérald Moussa Jean Darmanin. (...) Il est assez évident, si nous sommes honnêtes, que si je m'étais appelé Moussa Darmanin, je n'aurais
pas été élu maire et député, et sans doute n'aurais-je pas été ministre de
l'Intérieur du premier coup ». Cette étrange déclaration paraît faire
écho aux accusations de « racisme systémique » adressées par l’extrême-gauche
à la société française.
Il est peu probable que de telles proclamations
suffisent à le rabibocher avec la gauche après tant de positions sécuritaires. « Gérard
Darmanin découvre le racisme le jour de son départ du ministère de l’Intérieur »,
titre Libération le 23 septembre. « Trop facile ! »
commente Rachid Laireche (https://www.liberation.fr/societe/immigration/gerald-darmanin-decouvre-le-racisme-le-jour-de-son-depart-du-ministere-de-linterieur-20240923_GV7VXLW5HVBNFLK33WZIEFQHYQ/).
Mais elles brouillent à coup sûr son image à droite et embarrassent son propre
camp. En tout état de cause, se costumer en immigré bien assimilé ne serait
probablement pas une voie royale vers l’Élysée aujourd’hui. À tenter de construire
deux ethos contradictoires, il est probable que Gérard Darmanin heurte dans
l’électorat deux pathos irréconciliables. Le « en même temps »
façon Emmanuel Macron paraît avoir fait son temps, s’il en a jamais eu un.
Plus qu’un soupçon de mysoginie
Par ailleurs, Gérald Darmanin pourrait
souffrir d’une autre faiblesse. Dans le débat politique, une bonne partie des petites
phrases servent à affirmer des relations de pouvoir – surtout quand elles sont prononcées
lors de débats entre personnalités. Or il paraît plus à l’aise dans le registre
du mépris que dans celui de l’autorité. Pire, cette attitude se manifeste particulièrement
à l’égard des femmes – quand il évoque Marine Le Pen, Raquel Garrido,
Christiane Taubira ou Giorgia Meloni. Voire quand il parle de son propre camp. Le
jour où on lui demande si « c’est sympa » de travailler avec Élisabeth
Borne, alors première ministre, il répond : « C’est professionnel ».
La plus toxique de ces petites phrases restera
sans doute sa sortie à l’égard d’Apolline de Malherbe, qui lui posait une
question délicate sur BFM TV : « Calmez vous madame, ça va bien se
passer… ça va bien se passer… ça va bien se passer ! » Le podcast Mansplaining (https://www.youtube.com/watch?v=38RqrvP3no0)
estime que « cette petite phrase (…) a fait polémique pour sa misogynie.
Mais le problème est en réalité plus profond. Non, Gérald Darmanin, ça ne va
pas "bien se passer" ». La vidéo est impitoyable : l’air
supérieur de Gérard Darmanin insupporte beaucoup de femmes. « Je pense
que Gérald Darmanin n’aurait probablement pas dit cela à un homme »,
commente la journaliste. Le ministre s’excusera plus tard mais il a commis « une
petite phrase qui pourrait le poursuivre longtemps », estime Décideurs
Magazine (https://www.decideurs-magazine.com/politique-societe/53709-politique-les-pires-petites-phrases-de-2022.html).
L’équivalent pour Darmanin de « la République c’est moi » pour
Mélenchon ? En tout cas un épisode toxique qui réapparaîtra le jour où
Gérald Darmanin aspirerait à de hautes fonctions.
Michel Le Séac'h
°°°
Florilège
Gérald Darmanin est prodigue en déclarations tonitruantes. Les déclarations ci-dessous ont été qualifiées de « petites phrases » par un ou plusieurs médias. Cependant, elles ne le sont que de façon minoritaire, ce qui pourrait dénoter que leur force est limitée :
· « La différence avec vous, madame Le Pen, c'est que Judas restera dans l'Histoire », octobre 2017
·
« Wauquiez a fait allemand première langue. Il est peut-être normalien mais il n’a rien de normal », février
2018
·
« Il n'y a pas deux catégories de Français, il n'y a pas deux catégories de territoires », mars
2018
·
« ce que c’est de vivre avec 950
euros par mois quand les additions dans les restaurants parisiens tournent
autour de 200 euros lorsque vous invitez quelqu’un et que vous ne prenez pas de
vin », novembre 2018
·
« Il manque sans doute autour [d’Emmanuel
Macron] des personnes qui parlent à la France populaire, des gens qui boivent
de la bière et mangent avec les doigts », décembre 2019
·
« Il faut stopper l'ensauvagement d'une
certaine partie de la société », juillet 2020
·
« Quand j’entends le mot "violences
policières", moi, personnellement, je m’étouffe », juillet 2020, six
mois après la mort de Cédric Chouviat, mort après avoir dit
« j’étouffe » lors d’un placage ventral (affaire pas encore jugée)
·
« Le brigadier Benmohamed a dénoncé -alors
pardonnez-moi de vous le dire, mais c’est exactement ce qu’il y a à ma
connaissance- avec retard -c’est d’ailleurs ce qui lui est un peu reproché, on
en reparlera plus tard si vous le souhaitez- a dénoncé ces camarades qui
auraient, je mets du conditionnel, mais les faits reprochés sont graves,
énoncer des insultes à caractère sexistes, homophobes et racistes »,
juillet 2020
·
« Les trafiquants de drogue vont arrêter de
dormir », août 2020
·
« Moi, ça m'a toujours choqué de rentrer
dans un supermarché et de voir en arrivant un rayon de telle cuisine
communautaire et de telle autre à côté. C'est mon opinion, c'est comme ça que
ça commence le communautarisme », octobre 2020
·
« C'est aux Marocains de s'occuper des
mineurs marocains, c'est une évidence, nous devons les ramener sur leur
territoire national », octobre 2020
·
« Nous
ne pouvons plus discuter avec des gens qui refusent d’écrire sur un papier que
la loi de la République est supérieure à la loi de Dieu », janvier 2021
·
« Il vous faut
prendre des vitamines, je ne vous trouve pas assez dure là », février 2021
·
« Calmez-vousMadame, ça va bien se passer » (à Apolline de Malherbe), février 2022
·
« C’est la faute des supporters
anglais », mai 2022
·
« Je n’ai pas à donner la nationalité des
personnes que nous interpellons », juin 2022
·
« Nous devons parler aux tripes des Français »»,
juillet 2022
·
« La Nupes ne cherche qu’à bordéliser le
pays », janvier 2023
·
« "Moi, j’espère avoir une sorte de
contrat moral avec le président de République. C’est comme cela que j’ai
compris ma mission qui est d’aller jusqu’aux jeux Olympiques », février
2023
·
« "Pardon de cette provocation, mais
je l'ai dit à la représentante du Front national (sic) : si je devais virer
tous les étrangers qui travaillent en France, il n'y aurait pas beaucoup ou en
tout cas moins de curés dans les paroisses en France », février 2023
·
« Je refuse de céder au terrorisme
intellectuel », avril 2023
·
« Je ne connais pas la subvention donnée
par l’État [à la LDH], mais ça mérite d’être regardé », avril 2023
·
« Mme Meloni, gouvernement d’extrême droite
choisi par les amis de Mme Le Pen, est incapable de régler les problèmes
migratoires sur lesquels elle a été élue », mai 2023
·
« Le petit-fils d'immigré, le fils de femme
de ménage que je suis serais indigne de ses responsabilités si (...) il
oubliait la chance qu'il a de servir son pays. Je ferai ce que le président me
dira de faire » mai 2023
·
« Oui il y a des gens qui, apparemment,
pourraient être issus de l’immigration. Mais il y a eu beaucoup de Kevin et de
Mathéo, si je peux me permettre », juillet 2023
·
« Ce qui m’intéresse, ce n’est plus de
regarder ce qu’il s’est passé en 2017 et 2022. Ce qui m’inquiète
maintenant, c’est ce qui se passera en 2027 », août 2023
·
« Je n’ai hérité d’aucune ville, d’aucune
circonscription, je ne suis pas élu sur une liste à la proportionnelle. Je
suis, c’est vrai, différent : d’origine modeste et issu de l’immigration, cela
gêne peut-être », août 2023
·
« C’est professionnel » (en réponse à
la question : « est-ce sympa de travailler avec Élisabeth Borne),
octobre 2023
·
« La sécurité fait peu de bruit, l’insécurité en
fait un peu plus », octobre 2023
·
« [Karim] Benzema est en lien, on le sait
tous, notoire avec les Frères musulmans...Nous nous attaquons à une hydre, qui
sont les Frères musulmans, parce qu'ils donnent un djihadisme d'atmosphère »,
octobre 2023
·
« il m'est actuellement impossible d'expulser ou
d'éloigner énormément de personnes sous OQTF, surtout lorsqu'elles ont commis
des crimes et des délits, en raison des réserves d'ordre public inventées par
le législateur », novembre 2023
·
« la majorité des députés ne représente pas
la majorité des Français », décembre 2023
·
« Je suis très heureux que les joueurs de
football ou de rugby viennent sur notre territoire et paient justement beaucoup
d’impôts et font payer beaucoup d’impôts de recettes. Si Neymar n’était pas
venu, aucun impôt n’aurait été payé, aucun maillot de foot n’aurait été vendu
en son nom et aucune cotisation sociale ne serait rentrée », janvier 2024
·
« Après les Jeux olympiques, un cycle au
ministère de l'Intérieur sera atteint », janvier 2024
·
« On ne répond pas à la souffrance en
envoyant des CRS », janvier 2024
·
« Elle a de grands discours Mme Garrido,
mais elle ne parle pas à ma maman qui est obligée de travailler jusqu'à plus de
67 ans pour avoir une retraite à peu près convenable, parce qu'elle n'est pas
propriétaire de son patrimoine », février 2024
· « [Jordan Bardella] c’est la politique du tango : un pas en avant, deux pas en arrière », juin 2024
· « Je m'appelle Gérald Moussa Jean Darmanin. (...) Il est assez évident si nous sommes honnêtes, que si je m'étais appelé Moussa Darmanin, je n'aurais pas été élu maire et député, et sans doute n'aurais-je pas été ministre de l'Intérieur du premier coup », septembre 2024.
Photo Suella Braverman, UK Home Office, via Wikimedia,
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