28 janvier 2022

Petites phrases en Russie...

Intervention (en "distanciel", hélas) sur le thème des petites phrases dans un séminaire en français de l'école des traducteurs de l'Université d'Etat de Saint-Pétersbourg. L'occasion d'entendre des exposés passionnants des professeurs Ekaterina Kondratyeva et Peter Schulman sur la traduction poétique.

25 janvier 2022

« Stupid son of a bitch » : Joe Biden se lâche… une fois de plus

On vantait la pondération de Joe Biden face à Donald Trump. Ce lundi, hélas, le président américain a publiquement insulté un journaliste de Fox News, Peter Doocy, qui lui posait une question dérangeante. Il l’a traité de « stupid son of a bitch », soit à peu près « stupide fils de pute ». Et face caméra, en plus, ce qui a permis à la vidéo de faire le tour du monde !

Joe Biden croyait son micro coupé, suggère la presse bienveillante, y compris en France. De toute évidence, il n’en était rien puisqu’il venait de répondre à la question posée ; il a ajouté l’injure comme une réflexion entre ses dents, mais audible ! Libération rapproche l’incident du « les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » d’Emmanuel Macron et plaisante sur le syndrome Gilles de La Tourette.

La pondération de Joe Biden tranche avec le caractère émulsif de son prédécesseur. Mais ce pondéré est depuis longtemps qualifié, y compris par lui-même[i], de « machine à gaffes » (blunder machine). « Deux cents millions d'Américains sont morts du covid-19 », lâchait-il par exemple en septembre 2020, pendant sa campagne présidentielle. Avant d’affirmer, le mois suivant : « Nous avons mis en place, l’organisation de fraude électorale la plus grande et la plus complète dans l’histoire de la politique américaine. » (Comment s’étonner que tant d’Américains croient l’élection truquée, si même le président le dit ?)

Il avait fait encore mieux lors des primaires démocrates pour l’élection présidentielle de 2008. À propos de son adversaire Barack Obama, encore peu connu à l’époque, il avait déclaré : « Voilà le premier Afro-Américain ordinaire qui soit éloquent, brillant, propre et sympathique » (« you got the first mainstream African-American who is articulate and bright and clean and a nice-looking guy »)[ii]. Obama, magnanime, avait accepté ses excuses : entre eux, le match était plié avant d’avoir commencé. Et Biden était finalement devenu le vice-président d’Obama.

Bidenisms

Il n’avait pas molli quand leur ticket avait été candidat à sa réélection en 2012. Dans un discours de campagne, il s’était référé à une petite phrase célèbre du président Theodore Roosevelt : « Parle doucement et munis-toi d’un gros bâton » (« speak softly and carry a big stick »). Et il avait ajouté, parlant d’Obama : « Je vous promets que le président a un gros bâton » (« I promise you the President has a big stick »). La connotation sexuelle de la promesse avait provoqué l’hilarité des spectateurs[iii]. Et Obama avait été réélu.

Parmi les nombreux livres consacrés au 46ème président des États-Unis, une dizaine portent expressément sur ses bévues, les bidenisms. Ils en répertorient jusqu’à quatre cents.

Bref, business as usual ? L’incident est clos, dit Peter Doocy, qui a reçu un coup de fil du président un peu plus tard : « J’apprécie que le président ait pris deux ou trois minutes ce soir pour m’appeler et régler le problème. »

Enseignements induits

L’incident a toutefois illustré le rôle militant que la presse peut jouer dans la gestion de l’après-petite phrase. Le New York Times a brièvement rendu compte de l’incident et a aussitôt rebondi sur une liste de « méfaits » du camp républicain. Dont un commentaire négatif de George Bush à propos d’un journaliste de son époque, devant un micro resté ouvert, en 2020. Et bien entendu quelques épithètes de Donald Trump (« disgrace », « loser »…), pas trop difficiles à dénicher.

Peut-être aussi constatera-t-on avec le recul du temps qu’une petite phrase peut en cacher une autre. Voici l’échange exact entre Peter Doocy et Joe Biden :

‑ Do you think inflation is a political liability going into the midterms ? (« Considérez-vous l’inflation comme un handicap politique à l’approche des élections de mi-mandat ? »)
‑ No, it's a great asset. More inflation. You stupid son of a bitch. (« Non, c’est un gros atout. Davantage d’inflation. Stupide fils de pute. »)

L’insulte a détourné l’attention de l’inflation. Joe Biden venait de subir sans broncher les questions d’autres journalistes sur la situation en Ukraine. Mais ce qui l’a fait sortir de ses gonds est une question sur l’économie.

Michel Le Séac’h

Illustration : extrait d’une vidéo Fox News, https://www.youtube.com/watch?v=4fiQhGjC0cs


[i] Aahmer Madhani et Stephen Gruber-Miller, « Joe Biden is a self-described 'gaffe machine.' So far, Democratic voters don't seem to mind », USA Today, 6 septembre 2019, https://eu.usatoday.com/story/news/politics/elections/2019/09/06/2020-democrats-joe-biden-prone-gaffes-but-doesnt-seem-voters-care/2225251001/, consulté le 23 juillet 2021.

[ii] Xuan Thai et Ted Barrett, « Biden's description of Obama draws scrutiny », CNN, 9 février 2007, consulté le 23 juillet 2021.

[iii] « Biden assures voters Obama "has a big stick" », CBS, 27 avril 2012. Voir https://www.youtube.com/watch?v=rrmbsKW0d7c, consulté le 23 juillet 2021.

19 janvier 2022

À la recherche des petites phrases perdues d’Emmanuel Macron

Pour les commentateurs politiques, l’annonce prochaine d’une candidature d’Emmanuel Macron à la présidentielle ne fait semble-t-il aucun doute. Certains commencent à dresser des bilans. François-Xavier Bourmaud a tenté dans Le Figaro, ce 19 janvier, de faire le point sur « Cinq ans de discours, à la recherche du mot juste et de la phrase percutante ». Des formules qu’on pourrait comparer à « Le nationalisme c’est la guerre » de François Mitterrand ou à « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » de Jacques Chirac.

Sa récolte n'est pas très fournie. Pour François-Xavier Bourmaud, le président a surtout été marqué par ses discours d’hommage. Il cite ceux prononcés après l’assassinat de Samuel Paty ou lors des obsèques de Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, tués au cours d’une opération militaire en Afrique. Pourtant, le chef de l’État  n’a pas pour les héros d'aujourd'hui les mêmes accents lyriques que pour ceux d’hier. 

« En ce jour, le silence millénaire de l’esprit de résistance et de l’acharnement français vous accompagne », déclamait-il ainsi en octobre dernier devant le cercueil d’Hubert Germain, dernier survivant du commando Kieffer. « C’est cette cohorte chevaleresque qui vient du fond des âges, de Reims, d’Arcole et du Chemin des Dames, de la Garde impériale à Koufra, d’Orléans à Bir-Hakeim, qui se tient à vos côtés et nous rappelle cette irrésistible résolution de la France. » Jamais il n’a invoqué la même « cohorte chevaleresque » pour les militaires français tués dans les opérations décidées par lui. En comparaison, une formule à la troisième personne comme « Celui qui meurt au combat, dans l’accomplissement de son devoir, n’a pas seulement accompli son devoir, il a rempli sa destinée » a des airs de minimum syndical.

Le plus souvent, d’ailleurs, l’Élysée se borne à un communiqué plutôt standardisé. Ainsi, après la mort du brigadier Ronan Pointeau, tué au Sahel, à l’automne 2019, par un engin explosif, le chef de l’État « adresse ses condoléances attristées à sa famille et à ses proches, et les assure de la pleine solidarité de la Nation en ces douloureuses circonstances. Ses pensées vont également vers ses camarades engagés dans les opérations au Sahel. » Il y a de la tristesse, de la compassion, mais rien pour mobiliser les Français. Lesquels étaient désormais 51 % à s’opposer à ces opérations en janvier 2021, alors que 63 % y étaient favorables en 2013.

Un seul discours fait exception, celui 28 mars 2018 en l’honneur du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, assassiné par un islamiste après avoir pris la place d’une otage. Emmanuel Macron fait alors écho à une intense émotion populaire : « Soudain se levèrent obscurément dans l’esprit de tous les Français, les ombres chevaleresques des cavaliers de Reims et de Patay, des héros anonymes de Verdun et des Justes, des compagnons de Jeanne et de ceux de Kieffer »

Une guerre qui marque peu

Quant aux « discours de guerre » prononcés dans les premiers temps de la pandémie de covid-19, il est peu probable qu’ils laissent des traces impérissables. Le discours du 16 mars 2016 détient pourtant le record historique du discours présidentiel écouté par le plus grand nombre de Français. C’est celui du « nous sommes en guerre ». Il doit être « immédiatement performatif », assure l’entourage du chef de l’État à songeant notamment au fameux « quoi qu’il en coûte ». Mais ce « quoi qu’il en coûte » remonte en réalité à l’adresse présidentielle du 12 mars, qui avait cherché au contraire à rassurer les Français.

« Autant de mots qui ont marqué sur le moment mais pas forcément imprimé aussi profondément que ses lointains prédécesseurs », conclut François-Xavier Bourmaud. Pas autant, sans doute, que des formules moins maîtrisées (quoique…) comme « Je traverse la rue, je vous trouve du travail » ou «Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » !

Michel Le Séac’h

17 janvier 2022

Jean-Luc Mélenchon n'a pas inventé les petites phrases olfactives

Jeudi, Jean-Luc Mélenchon s’abaisse à traiter le ministre de l’Éducation de « crétin utile » et néanmoins « bon à rien » ‑ une « petite phrase qui fait mal », note RTL. Dimanche, il s’élève à des hauteurs insurpassables avec un meeting-spectacle « immersif et olfactif » articulé autour de l’espace, l’électronique et la mer. Avant l’élection présidentielle de 2017, il avait déjà joué de la technologie en se multipliant grâce à des hologrammes.

Pour le meeting de Nantes, la nouveauté n’était pas vraiment dans les 200 mètres d’écrans et les seize vidéoprojecteurs installés pour entourer la salle de visuels à 360 degrés – les salles de cinéma organisés sur ce principe ne manquent pas. Plus original était l’aspect « olfactif » : la diffusion de parfums d’ambiance correspondant aux différents passages du discours. Hélas, raconte Ouest-France, les effets olfactifs sont « totalement imperceptibles à cause du masque FFP2 distribué à l’entrée ». Avec ou sans le virus, l’anosmie restera caractéristique de la pandémie.

Dommage : si les odeurs de l’électronique et de la mer sont assez familières, on était curieux de connaître celle de l’espace. Le vide sidéral a-t-il donc une odeur ? Oui, à en croire l’astronaute Tim Peake[1], qui affirme l’avoir senti plusieurs fois à l’occasion de sorties spatiales. Entre collègues, « on parle de steak trop cuit, de métal chaud, de fumées de soudure et de barbecue », raconte-t-il.

Neuwagengeruch, l’anti-nauséabond

Il y a une parenté entre les odeurs et les petites phrases : les unes et les autres mettent en jeu des mécanismes cognitifs étrangers au raisonnement logique. Les senteurs ont une place depuis des décennies dans la panoplie du marketing. Justement, un mois avant la visite de Jean-Luc Mélenchon, l’office de tourisme de Nantes a lancé son propre parfum, à l’imitation d’un grand nombre de villes. Et le plus vieux métier du monde sait depuis des millénaires que quelques gouttes de sent-bon aident à attirer le client.

Mais les odeurs en politique ? Les métaphores olfactives et gustatives abondent dans le vocabulaire politique. « Nauséabond » désigne classiquement des partis ou des hommes infréquentables. « Les larmes de nos souverains ont le goût salé de la mer qu’ils ont ignorée », disait Richelieu, cité par Jean-Luc Mélenchon. Lequel dénonçait naguère « l’odeur du micmac politicien ». Jacques Chirac a beaucoup ramé pour faire oublier « le bruit et l’odeur ». Il semble en revanche qu’Emmanuel Macron ignore l'olfactif.

Le marketing politique pourrait-il aller jusqu’à proposer des « slogans olfactifs » ou des « petites phrases odorantes » ? Il le fait déjà. Un parfumeur italien, La Via del profumo, propose ses services aux candidats. En 2018, le parti libéral allemand FDP a fait campagne en Bavière avec pour slogan « Frisches Bayern » (« une Bavière fraîche ») et pour parfum d’ambiance une odeur de voiture neuve (« Neuwagengeruch »), parce que ce qui sent bon est forcément bon ! Cette senteur artificielle est couramment utilisée par les vendeurs de voitures d’occasion. En 2010, Carl Paladino, candidat républicain au poste de gouverneur de l’État de New York, proclamait : « Something STINKS in Albany » (« Quelque chose PUE à Albany »). Ses tracts étaient imprégnés d’une odeur de poubelle. Il avait été largement battu.

M.L.S

Illustration : copie partielle d'une page Facebook du FDP/Frisches Bayern

[1] Tim Peake, Y a-t-il du wi-fi dans l’espace ? et autres questions auxquelles seul un astronaute peut répondre, Paris, Alisio, 2019.

11 janvier 2022

Ouest-France veut ignorer les petites phrases qui choquent, mais…

François-Xavier Lefranc a adressé hier une lettre aux lecteurs de Ouest-France. Le rédacteur en chef du  premier quotidien francophone du monde ‑ plus de 600 000 exemplaires quotidiens ‑ y explique comment le journal couvrira la campagne présidentielle de 2022 « Nous sommes bien décidés à ne pas nous disperser et à rester concentrés sur l’essentiel », assure-t-il : « ce que les citoyennes et les citoyens ont à dire. L’essentiel, ce sont aussi des principes sur lequel nous ne transigerons pas. »

Quels principes ? Le premier est « l’indépendance », le deuxième « l’attention permanente à toutes et tous ». Et François-Xavier Lefranc explique : « Nous ne nous laisserons pas détourner par les polémiques faciles et savamment organisées, les petites phrases qui choquent parce que tout cela nous détourne des vrais sujets et des problèmes réels ».

Pour les divertir, Ouest-France propose néanmoins à ses lecteurs un quiz sur les « petites phrases de présidents qui ont pimenté la vie politique française ». On y trouve, par exemple, « les Français sont des veaux », du général de Gaulle, ou « vous n’êtes pas l’homme du passé mais l’homme du passif », pique de Mitterrand à Giscard. Les deux formules figurent en même temps dans la liste de « belles phrases profondes » également présente sur le site web du quotidien.

Quant à « j’ai très envie d’emmerder les non-vaccinés », cette petite phrase patentée a évidemment tenu une bonne place dans les colonnes du journal ces derniers jours.

Ouest-France n’est pas une exception. Les « petites phrases qui choquent » et qui détournent des vrais sujets, mais qui sont quand même là, constituent un grand classique. « C'est triste, mais c'est ainsi », s’affligeait ainsi Éric Le Boucher dans Les Échos à propos d’Emmanuel Macron : « la petite phrase sur les "Gaulois" ou le dialogue avec un jeune chômeur occupent bien plus d'espace médiatique que des sujets majeurs sur la santé, la pauvreté ou l'école[i]»

Les attentes des citoyens-lecteurs

Personne ne songerait à ne pas le déplorer. Pourtant, on ne peut écarter d’emblée une hypothèse élémentaire : en mettant en valeur les petites phrases, la presse se plie tout simplement aux préférences des citoyens-lecteurs. Peut-être ceux-ci désirent-ils élire des personnes plutôt que des programmes, dans le fond. Avec les petites phrases, la presse campe en quelques mots le caractère des candidats. À propos, Ouest-France ne propose pas de quiz sur le contenu des programmes électoraux.

Les petites phrases sont souvent négatives, c’est vrai. Se pourrait-il que les citoyens comptent sur la baston entre candidats qui sollicitent leurs suffrages ? Et que le caractère même de ces candidats les y porte ? « On doit s’attendre à ce que les médias insistent sur les informations négatives en partie parce que c’est leur métier », constatent Soroka et McAdams[ii]. « Et puis, journalistes et rédacteurs en chef sont aussi humains, après tout, et obéissent aux mêmes tendances que leur public. »

Bien entendu, la presse écrite n’est pas seule sujette à ce paradoxe. On l’a vu à propos de TF1, les médias audiovisuels et électroniques sont très capables d’expulser les petites phrases par la porte tout en les laissant rentrer par la fenêtre. On verra bien si Ouest-France parvient à tenir en 2022 ses résolutions de début d’année. Les petites phrases sont des faits de communication, et les faits sont têtus.

Michel Le Séac’h


[i] Éric Le Boucher, « Juger Macron sur le fond, pas sur la forme », Les Échos, 21 septembre 2018, https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/juger-macron-sur-le-fond-pas-sur-la-forme-139617, consulté le 18 septembre 2021.
[ii] Stuart Soroka et Stephen McAdams, « News, Politics and Negativity », Political Communication, vol. 32, n° 1, 2015, p. 1-22, https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10584609.2014.881942

07 janvier 2022

Valérie Pécresse : « il faut ressortir le Kärcher »

« Je vais ressortir le Kärcher de la cave », assure Valérie Pécresse dans un entretien à La Provence. Puis, dans un tweet : « Il faut ressortir le Kärcher qui a été remisé à la cave par Hollande et Macron depuis plus de dix ans ». Et encore, dans la soirée du 6 janvier, sur son compte Twitter de campagne : « "Je veux que la peur change de camp. Les voyous, les dealers, les mafieux, les prêcheurs de haine, c’est eux qu’il faut harceler, traquer et priver de leurs droits civiques. Je passerai le kärcher. »

« Il faut ressortir le Kärcher » est aussitôt qualifié de « petite phrase » par de nombreux médias comme Télé 7 jours (« Petites phrases : Valérie Pécresse fait plus fort qu'Emmanuel Macron et propose de "ressortir le Kärcher" ! ») ou Gala.

Bien entendu, ce « Kärcher » est l’écho d’une déclaration de Nicolas Sarkozy en 2005. Alors ministre de l’Intérieur, il promettait de « nettoyer la racaille au Kärcher ». Plus de quinze ans après, la formule reste fameuse et clivante.

Valérie Pécresse aurait pu tenter une petite phrase originale, qui lui aurait été propre, pour afficher une intention sécuritaire. Mais elle aurait eu du mal à imprimer, la candidate en est sûrement consciente, faute d’une cohérence cognitive avec son image personnelle assez lisse. 

 « Une expression qu’on attendrait plus dans la bouche d’un jeune du 9.3 que dans celle d’une élue biberonnée entre Neuilly et Versailles »remarque Benoït Gaudibert dans L’Est républicain. Mais justement, l'un des buts de la manœuvre est probablement de corriger son image ! Réutiliser une petite phrase célèbre, c’est récupérer aussi son message, ses sous-entendus. L’industriel Kärcher n’en est peut-être pas ravi, mais ce n’est pas sa réputation d’efficacité que Valérie Pécresse entend exploiter. C’est la réputation d’énergie de Nicolas Sarkozy. Récupération qui n’est pas sans risque : tous ses concurrents de droite s’empressent de rappeler que l’ancien président, finalement, n’a guère utilisé son Kärcher.

Petites phrases recyclées

Le recyclage de petite phrase n’est pas propre à Valérie Pécresse. La méthode a déjà fait la preuve de son efficacité. Par exemple quand Emmanuel Macron recycle une phrase de Donald Trump, « Make our planet great again ». Ou, bien auparavant quand, lors de la campagne présidentielle de 1988, François Mitterrand glisse ironiquement à Jacques Chirac : « Vous n’avez pas le monopole du cœur pour les chiens et les chats », reprenant la petite phrase de Valéry Giscard d’Estaing qui, selon certains, avait tranché le sort de l’élection de 1981 (« Vous n’avez pas le monopole du cœur »).

Ce genre d’exercice a ses limites. Un leader ne peut se contenter de reprendre les paroles des autres. On ne connaît pas de petite phrase recyclée qui soit devenue un mot historique.

Mais Valérie Pécresse n’a pas renoncé à imposer ses propres petites phrases. Au contraire : quand elle accuse Emmanuel Macron d’avoir « cramé la caisse », elle impose sa marque. Et peut-être Emmanuel Macron est-il inspiré par ce parler relâché quand il dit vouloir « emmerder les non-vaccinés » !

Ce qui pourrait signifier que les candidats à la présidentielle de 2022 ont fini par redécouvrir cette face méconnue de la communication politique que sont les petites phrases. Comme avant eux Manuel Valls, marchant explicitement sur les traces de Clemenceau (ce qui prouve au passage que les petites phrases ne peuvent pas tout…).

Michel Le Séac’h

05 janvier 2022

« Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » : Emmanuel Macron perd-il ses nerfs ?

 Le consensus médiatique est clair : « les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » est une petite phrase. La locution est employée entre autres par France Culture, Francetvinfo, le Huffington Post, Le Midi libre, France Inter, BFM TV, La Dépêche, Sud Radio, Le Point et jusqu’au Parisien lui-même, celui par qui le scandale est venu.

Cet « emmerder » n’est pas une simple provocation, c’est une politique délibérée, souligne Emmanuel Macron lui-même, répondant aux questions des lecteurs du Parisien : « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie. » Et il énumère les emmerdements : « Vous n’aurez plus le droit d’aller au restau, vous n’aurez plus le droit de prendre un canon, etc. »

Bien entendu, ces propos déclenchent un tollé dans les médias, les réseaux sociaux et les milieux politiques. Et aussi beaucoup de perplexité. Trois semaines plus tôt, dans son entretien avec TF1 et LCI, le chef de l’État avait assuré regretter ses petites phrases. « Les petites phrases ont disparu de ses interventions depuis de nombreux mois », notait d’ailleurs Grégoire Poussielgue dans Les Échos le 16 décembre 2021. 

Les commentateurs se perdent en conjectures. Les partisans du président de la République cherchent à les orienter vers le mot « emmerder ». Ils tentent un rapprochement avec « Arrêtez d’emmerder les Français », qui est probablement la petite phrase la plus connue du président Pompidou. Les emmerdements prendraient fin si tout le monde était vacciné, donc les non-vaccinés sont des emmerdeurs…

Le glissement sémantique est trop visible pour être efficace. Emmanuel Macron n’appelle pas à cesser d’emmerder les Français, au contraire : il est déterminé à emmerder certains d’entre eux. Ou même à leur dénier la qualité de Français puisqu’il ajoute : « Un irresponsable n’est plus un citoyen » -- déclaration qui n’est pas sans problème dans la bouche du gardien de la Constitution.

Les non-vaccinés ne sont que 10 % de la population. Cherche-t-on à en faire des boucs émissaires ? À attaquer une minorité pour se concilier la majorité, grand classique de la propagande politique ? On a peine à croire qu’Emmanuel Macron pourrait suivre une stratégie d’une faiblesse aussi évidente. Tous les vaccinés sont d’anciens non-vaccinés (voire de futurs non-vaccinés s'ils tardent à se faire injecter la Nième dose obligatoire). Une partie d’entre eux n’ont sauté le pas, justement, que dans l’espoir, en partie déçu, d’éviter les emmerdements. Ils peuvent conserver un certain degré de sympathie pour les non-vaccinés. Dans un pays occupé, si 90 % de la population se tient tranquille, cela ne signifie pas qu’elle est hostile aux 10 % qui résistent. D’ailleurs, le constat est clair : toutes les composantes de l’opposition s’indignent bruyamment. Elles savent bien que les propos du président heurtent la majorité des Français et pas seulement les 10 % de non-vaccinés.

Emmanuel Macron coutumier du fait ?

Faut-il vraiment chercher des hypothèses compliquées ? L’explication pourrait résider en Emmanuel Macron lui-même. Ce ne serait pas la première fois que, sous la pression, il perd ses nerfs. Et il ne serait pas le seul : on a noté la fureur du Premier ministre Jean Castex face à une Assemblée nationale qui retardait le débat sur le passe vaccinal.

On se souvient par exemple de sa sortie du 6 juillet 2015. Il était reçu non par Le Parisien mais par La Provence. Répondant à l’appel du parti Syriza, les électeurs grecs venaient de rejeter par référendum le projet d’accord sur leur dette nationale proposé par l’Union européenne, la BCE et FMI. Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, s’était beaucoup investi dans le projet (il voulait éviter de faire « le traité de Versailles de la zone euro »). Ulcéré par le Non grec, il avait lancé : « Le Front national est une forme de Syriza à la française ». C’était apparemment la pire insulte qui lui était venue à l’esprit. La gauche française, pas moins ulcérée, était monté au créneau : qui oserait comparer Syriza (l'acronyme signifie « Coalition de la gauche radicale-Alliance progressiste ») à l’extrême-droite ? Emmanuel Macron, fait rare, avait aussitôt battu en retraite avec un tweet apaisant : « Aucune confusion possible entre le FN et Syriza, issu de la gauche grecque ».

Quand il intervient à brûle-pourpoint et que l’ambiance est un peu chaude, Emmanuel Macron ne maîtrise pas toujours ses paroles. Ainsi lui doit-on :

  • « Le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler » (2016)
  • « Il y a des gens qui râlent pour tout, donc râlez » (2017)
  • « Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes » (2017)
  • « S’ils veulent un responsable, qu’ils viennent me chercher » (2018)
  • « Jojo avec un gilet jaune a le même statut qu’un ministre ou un député » (2019)
  • « Vous avez fait le Kamasutra de l'ensauvagement, depuis quinze jours, tous ensemble. Donc je vous laisse à votre Kamasutra » (2020)

« Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » pourrait bien appartenir à la même veine. Aux psychologues d’expliquer ce qu’il faut bien considérer comme un travers (serait-ce une manifestation de frustration infantile ?). Mais le constat immédiat pourrait être : Emmanuel Macron reste tel qu’en lui-même.

Michel Le Séac’h

P.S. Sur ce sujet, on peut consulter l'entretien de Guillaume Echelard avec Damien Deias paru dans Challenges.

01 janvier 2022

Emmanuel Macron a-t-il annoncé qu’il ne serait pas candidat à sa réélection en 2022 ?

Des vœux du président de la République pour 2022, les médias retiennent surtout un message positif : « Je suis résolument optimiste »… Mais certains notent une tonalité en demi-teinte, un manque général de dynamisme : le président ne semble pas à l’offensive.

Ils remarquent aussi une déclaration un peu étrange. Après avoir rappelé que 2022 serait une année électorale, Emmanuel Macron ajoute : « Pour ma part, quelles que soient ma place et les circonstances, je continuerai à vous servir. Et de la France, notre patrie, nul ne saura déraciner mon cœur. »

La Montagne qualifie ce passage de « petite phrase-clé », et la plupart des médias s’interrogent sur sa signification. Sans guère s’y attarder en général. Pourtant, il y aurait beaucoup à en dire.

Tout au long de son allocution, Emmanuel Macron distingue nettement ce qui est collectif et ce qui est personnel. Il entretient un dialogue entre la première personne du singulier :

J’ai avant tout une pensée pour nos 123 000 compatriotes à qui le virus a enlevé la vie... Je n’oublie pas non plus ceux d’entre vous qui sont touchés par le COVID long… Je veux ce soir, une fois encore, en votre nom à tous, témoigner notre reconnaissance pour nos personnels soignants…

et la première personne du pluriel :

Nous aurons à prendre de nouvelles décisions pour lutter contre l’islamisme radical… Nous aurons à prendre de nouveaux choix industriels… Nous aurons à élire au printemps prochain le Président de la République…

Quand il dit « je continuerai à vous servir », il s’exprime à titre personnel, non en tant que président de la République. Et « quelle que soit ma place » ne peut guère signifier autre chose que : si je ne suis plus président. La presse y voit une clause purement rhétorique, certainement pas la marque d’une hésitation. « Son intention de briguer un nouveau mandat ne fait guère de doute », écrit par exemple Alexandre Lemarié dans Le Monde.

On imagine que les vœux du président ont été lus et relus par ses communicants. Or, c’est un principe de base, un candidat ou un presque-candidat à une élection n’évoque jamais la possibilité d’être battu. Il évoque à la rigueur la catastrophe que serait l’élection d’un autre – mais il en parle au conditionnel. Il y a quelque chose d’étrange dans la formule d’Emmanuel Macron.

Et l’étrangeté de ce « quelle que soit ma place » est encore accrue par la phrase qui le suit : « Et de la France, notre patrie, nul ne saura déraciner mon cœur. » Déjà bizarre en soi, elle devient plus troublante encore si l’on considère son origine. Comme le notent Charlotte Chaffanjon et Lilian Alemagna dans Libération, elle est empruntée à L’Étrange défaite de Marc Bloch ! Ce livre écrit en 1940 n’est pas exactement la référence qu’on attendrait d’un candidat qui se prépare à gagner une élection.

Qui plus est, la citation n’est pas reproduite exactement. Voici le passage en question :

la France, enfin, dont certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et peut-être (qui sait ?) y réussiront, demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux.

Dans ces lignes aux accents zemmouriens, on lit bien : « je ne saurais déraciner mon cœur » et pas « nul ne saura déraciner mon cœur ». Emmanuel Macron déforme donc le propos de Marc Bloch. Une simple étourderie ? C’est très peu probable. Il a lui-même cité la phrase de l’historien dans sa forme exacte. C’était il n’y a pas si longtemps, le 4 septembre 2020, au Panthéon, lors du 150e anniversaire de la proclamation de la République. Là encore, si la mémoire lui avait manqué, ses communicants auraient rectifié le tir.

Assurément, cette partie des  vœux présidentiels contient un message subliminal. Lequel ? Sans s’égarer en conjectures, il faut rappeler qu’Emmanuel Macron a déjà évoqué l’hypothèse de sa non-candidature en 2022. Et même deux fois plutôt qu’une.

  • Le 4 décembre 2020, dans un entretien avec Brut, interrogé sur l’élection de 2022, il répond : « Parce que les circonstances l'exigeront, peut-être que je devrai faire des choses dures dans la dernière année […], qui rendront impossible le fait que je sois candidat. »
  • Le 15 décembre 2021, reçu par TF1 et LCI, il refuse de dire s’il sera candidat à un second mandat en 2022. « Au moment où nous nous parlons je dois encore prendre des décisions difficiles », explique-t-il. Et il ajoute : « Je ne suis pas là pour conserver le pouvoir […], il y a une vie avant et une vie après. »

À quelles « choses dures », à quelles « décisions difficiles » Emmanuel Macron pouvait-il penser ? En comparaison de la réforme des retraites, du rétablissement des comptes publics ravagés par le « quoi qu’il en coûte », des mesures à prendre face au réchauffement climatique, des perspectives migratoires, de la lutte contre le séparatisme islamique, etc., la crise sanitaire apparaîtra demain comme un parcours de santé… Nul n’est mieux placé que lui pour s’en apercevoir. Il n’est probablement pas du genre à fuir ses responsabilités. Mais il n’a qu’une vie, et il n’en a peut-être pas assez épuisé les plaisirs pour, à 44 ans, faire don de sa personne à la France.

Michel Le Séac’h

Illustration : copie partielle d'écran, site elysee.fr, https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2021/12/31/voeux-2022-aux-francais