« Napoléon
était incapable de se taire. En réalité, il détestait le silence
et cherchait à toute force à remplir le vide », assure
Charles-Éloi Vial. Nombre de ses interlocuteurs ont veillé à
noter ses propos. Cependant, leurs abondants récits ne peuvent être
toujours pris pour argent comptant : la mémoire est parfois
défaillante, et certains témoins ont cherché à se donner le beau
rôle – voire à prendre leurs distances après Waterloo !
Pour dresser le portrait de l’empereur à travers ses propos,
Charles-Éloi Vial a donc effectué un impressionnant travail
d’enquête afin de vérifier la réalité des conversations, la
vraisemblance de leur contenu, le délai écoulé avant leur mise par
écrit, etc. Ses investigations sont aussi passionnantes que la
parole impériale elle-même.
Dans la masse énorme
des textes, publiés ou non, l’historien a finalement retenu
cinquante-trois « conversations » contextualisées avec
soin et présentées par ordre chronologique, depuis le « jeune
officier pâle et maigre » de 1795 jusqu’au proscrit en fin
de vie de 1821. Elles ont été rapportées par des proches et des
témoins de premier plan – ministres, généraux, ambassadeurs... –
tous à l’aise avec l’écriture mais pas tous en bons termes avec
l’empereur.

Elles brossent le
portrait d’un homme hors du commun, évidemment, mais aussi bien
peu sympathique, égocentrique et très convaincu d’être un
orateur hors pair. « Sa parole a toujours exercé une influence
magique », assure le baron Fain, son secrétaire de 1806
jusqu’à Waterloo, cité dès la première ligne de l’ouvrage. Sa
manière de parler évolue cependant. Charles-Éloi Vial situe le
premier tournant au traité de Leoben par lequel la France et
l’Autriche se partagent la Vénétie en 1797 : « Dès
lors, Bonaparte cesse d’appartenir au commun des mortels. Il a
atteint le point de bascule de son existence, commençant désormais
à ne plus seulement parler pour le présent mais aussi pour la
postérité, frappant tous ceux qui l’approchent par des phrases
qui n’appellent aucune contestation. » (p. 89). Avec quand
même une exception notable qui aurait pu lui coûter cher : au
19 Brumaire, « lorsqu’il tenta de haranguer le Conseil des
Cinq-Cents, il se mit à bredouiller et perdit tous ses moyens, avant
que Murat ne sauve la journée en faisant marcher ses grenadiers, qui
dispersèrent les députés. Il ne s’aventura plus jamais sur un
tel terrain. » (p. 148).
Napoléon
privilégiera désormais les conversations en tête-à-tête ou en
petit comité. Il y déploie une grande force de conviction et une
large culture, n’hésitant pas non plus à jouer aussi de
l’intimidation, de la menace ou même des insultes les plus
humiliantes. À partir de 1805-1807, « pour résumer en une
phrase : il se montrait toujours parfaitement odieux »,
écrit même Charles-Éloi Vial (p. 237). Incontestablement, la
parole est pour l’empereur un instrument majeur du pouvoir.
« "C’est
étonnant, le pouvoir des mots sur les hommes",
aurait-il déclaré un jour à Sainte-Hélène en faisant mine de
s’en étonner, alors qu’il avait construit une bonne partie de sa
carrière sur ses talents oratoires » (p. 30). Il affiche sans
vergogne son orgueil et ses ambitions, et ne supporte pas la
contradiction quand il expose ses projets grandioses... comme la
conquête rapide de l’empire russe en 1812. Ses interlocuteurs en
sont toujours impressionnés et parfois épouvantés. Même vaincu,
il ne cesse de parler : à Sainte-Hélène, inlassablement, il
ressasse l’histoire de sa vie et refait celle de l’Europe.
Des
petites phrases pas si rares en réalité
À
première vue, dans ces textes écrits relatant de longues
conversations en petit comité, les formules qu’on appellerait
aujourd’hui des petites phrases
ne sont pas fréquentes. L’auteur souligne pourtant
« l’enchaînement des sous-entendus subtils, des remarques
assassines ou clairvoyantes » (p. 14). Il note, comme le prince
de Ligne, que Napoléon parle volontiers par apophtegmes. Et il ne
peut passer à côté du fameux « Vous êtes de la merde dans
un bas de soie » adressé à Talleyrand le 29 janvier 1809.
« Aucun
témoin fiable ne mentionne pourtant cette insulte »,
prévient-il, l’intéressé ne l’ayant décrite qu’allusivement
(p. 331).
Une
pure invention, donc ? Mieux que ça ! Charles-Éloi Vial
retrace la « généalogie compliquée » de cette phrase.
« Un bon mot ne
fait pas une conversation, mais il la résume et la condense pour la
postérité », écrit-il. Car celui-ci ne sort pas de nulle
part : Napoléon détestait Talleyrand. « En somme, et
pour cette fois seulement, la
rumeur publique a mieux exprimé la pensée de Napoléon que ce
dernier ne l’avait fait lui-même
[c’est moi qui souligne] en ponctuant d’une phrase d’une
vulgarité inoubliable une scène de disgrâce qui autrement aurait
manqué de caractère et ne serait peut-être pas passée à la
postérité » (p. 333). On ne saurait mieux souligner sa nature
de petite phrase :
un logos musclé par
une vulgarité, exprimant l’ethos de
son auteur supposé et sublimé par le pathos d’un
public sévère. L’historien ne peut non plus s’empêcher de
rappeler la petite phrase presque aussi fameuse avec laquelle
Talleyrand « aura en tout cas eu le dernier mot par-delà la
mort et l’oubli : "Quel dommage qu’un aussi
grand homme soit si mal élevé". » (p. 334).
Car,
la légende napoléonienne en est témoin, les humains sont avides de
petites phrases. Comme l’écrit Charles-Éloi Vial, « vraies
ou fausses – et plutôt fausses que vraies –, les paroles de
Napoléon passionnent depuis longtemps le grand public, même si ce
dernier a toujours préféré les perles de sagesse et les citations
percutantes aux longs monologues ou aux analyses interminables »
(p. 10). À l’instar du Mémorial de Sainte-Hélène,
dont les deux tiers seraient sortis de l’imagination de Las Cases
(comme le fameux « Quel roman que ma vie ! »), les
innombrables recueils de maximes, pensées et opinions de Napoléon
répondent à la demande des lecteurs.
L’historien
s’arrête un instant sur les
Maximes et pensées de Napoléon de
Jean-Louis Gaudy, pseudonyme derrière lequel se cache... Honoré de
Balzac. « Presque toutes ses 525 citations sonores, "cri
du Prométhée moderne",
laissant entendre qu’il ne s’était guère écoulé de journée
sans que l’Aigle prononce d’apophtegme digne de passer à la
postérité, sont pourtant complètement inventées » (p. 11).
Or « beaucoup de ces citations ont été prises pour argent
comptant avant de passer dans l’inconscient collectif. […] On ne
connaît plus guère aujourd’hui les conversations de Napoléon que
par de tels aphorismes. Si certaines formules particulièrement
heureuses gagnent en force en étant ainsi isolées, il ne s’agit
pourtant que de phrases tronquées, souvent sorties de leur
contexte... et pour la plupart fausses » (p. 12).
Napoléon en
quête de petites phrases
Sont-elles
pour autant mensongères ? « Ces sentences brèves
semblent en outre parfaitement adaptées au mode de fonctionnement du
grand homme, constamment pressé, impatient et nerveux, ne parlant
que par phrases saccadées et cherchant à expédier son
interlocuteur en quelques mots », reconnaît Charles-Éloi
Vial (p. 12). Entre
autres exemples, il relate l’effet obtenu par l’empereur « en
lâchant une unique phrase en présence du tsar de Russie :
"Quand
j’étais simple lieutenant d’artillerie..." ».
La déclaration n’est rapportée qu’en 1827 « par un témoin
connu pour ses exagérations ». Mais « ces quelques mots,
à la fiabilité douteuse, suffisent pourtant à illustrer la
trajectoire extraordinaire du "petit
caporal"
devenu maître de l’Europe » (p. 318). Autrement dit, les
petites phrases de Napoléon, même inventées, peuvent être « plus
vraies que vraies ». Des auteurs aussi respectés que Thiers (
p. 278) ou Taine (p. 440) ont pu apporter leur pierre à l’édifice.
Les
harangues militaires du jeune général Bonaparte montrent bien qu’il
était conscient de cette appétence des foules pour des formes
brèves. « Il
n’était peut-être pas toujours parfaitement compris du gros de la
troupe mais tous ses discours étaient ponctués de formules chocs
faciles à mémoriser et forgées pour la postérité. Il s’agissait
déjà d’une de ses marques de fabrique, une forme d’oralité qui
en réalité passait aussi bien à voix haute qu’à l’écrit. »
En témoigne par exemple sa célèbre proclamation du 20 mars
1796, où « il félicita ses troupes pour leur courage, tout en
les appelant à poursuivre le combat jusqu’à la victoire finale et
la libération de la péninsule italienne : "Vous
rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous
montrant : Il était de l’armée d’Italie" »
(p. 84).
Ce
souci l’accompagne quand il passe du militaire au politique. « Nous
avons fini le roman de la Révolution, il faut en commencer
l’histoire », proclame-t-il après le 18 Brumaire, marquant
ainsi « sa volonté d’entrer dans l’histoire » (p.
262) – et de fait les historiens citent souvent cette phrase pour
illustrer les premiers temps du Consulat. Les sujets de conversation sont
désormais tout autres, mais les auditeurs de Bonaparte « mentionnent
aussi sa tendance à aplanir les problèmes les plus complexes et à
les résumer , parfois dans des synthèses brillantes, mais tout
aussi souvent sous forme de mots-valises ou de phrases tranchantes »
(p. 150).

Très
capable de tenir des discours différents à des auditeurs différents
(peut-être parlerait-on aujourd’hui de « vérités
alternatives »), il sait que les phrases les plus remarquables
sont souvent chargées de sous-entendus. L’analyse qu’il fait du
dénouement de Cinna est
révélatrice. Il en avait d’abord été dépité, car « la
clémence proprement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle
n’est point appuyée sur la politique, que celle d’Auguste,
devenu tout à coup un prince débonnaire, ne me paraissait pas digne
de terminer cette belle tragédie ». Mais, raconte-t-il, « une
fois, Monvel, en jouant devant moi, m’a dévoilé le mystère de
cette grande conception. Il prononça le "Soyons
amis, Cinna",
d’un ton si habile et si rusé, que je compris que cette action
n’était que la feinte d’un tyran, et j’ai approuvé comme
calcul ce qui me semblait puéril comme sentiment » (p. 215). Cette
analyse d’une réplique culte pourrait révéler beaucoup de son
sens des petites phrases.
Révélateur
aussi est son goût des courtes citations antiques, quand il
paraphrase César : « Cette fois on pourra dire avec
raison : venu, vu, vaincu, je serai modéré parce que je le
voudrai bien, car je veux avoir le dernier morceau de cette armée
prussienne. » (p. 278). Ou quand, au début de la campagne de
Russie, lors d’un bivouac avec ses généraux, « il parla
d’abord d’Alexandre, d’Hannibal et de César, discutant tout à
tour le mérite de ces grands capitaines, et caractérisant chacun
d’eux par quelques paroles remarquables » (p. 384).
Quand
les mots s’émoussent
Napoléon
considère la parole comme une arme, un moyen d’action. La vérité
est secondaire. « Il faut les échauffer, les irriter par
toutes sortes d’imputations aux adversaires qu’ils ont à
combattre, en un mot mettre en jeu leurs passions », dit-il des
Français (p. 197). Il n’en démord pas sur la fin de son règne :
« Il en sera toujours de même dans les grandes assemblées ;
quelques phrases sonores et passionnées font plus d’effet que le
bon sens et la raison ; c’est pour cela que j’ai toujours
détesté les péroreurs de tribune ; [...] avec une assemblée
délibérant à ciel ouvert comme sous le Directoire, nous n’aurions
jamais eu ni Marengo, ni Austerlitz, ni Friedland. » (p. 459)
Hélas,
la puissance des mots a ses limites. Dans les derniers mois du règne
« ses propos étaient si violents qu’il aurait mieux valu
qu’ils ne soient pas prononcés en public : "On
peut me tuer, mais on ne me déshonorera point. Je ne suis point né
parmi les rois, je ne tiens pas au trône. Qu’est-ce qu’un
trône ? Quatre morceaux de bois doré couverts de velours. […]
Qui êtes-vous pour réformer l’ État ? Vous n’êtes point
les représentants de la nation, vous êtes les députés des
départements. Moi seul, je suis le représentant du peuple […]. Si
j’éprouve encore des revers, j’attendrai les ennemis dans les
plaines de Champagne. Dans trois mois nous aurons la paix ou je serai
mort." »
Ces phrases font vite le tour de Paris, « inquiétant encore
davantage l’opinion » (p. 454).
Trois
mois plus tard, l’inspiration n’a fait que s’aggraver en même
temps que la situation militaire. « L’empereur n’avait pas
besoin d’un long discours pour glacer son interlocuteur »
constate Charles-Éloi Vial, qui cite, au 14 mars 1814 : « Quand
un paysan est ruiné et que sa maison est brûlée, il n’a rien de
mieux à faire que de prendre un fusil et de venir combattre »
ou « Le boulet qui me tuera n’est pas encore fondu. »
(p. 462). Au matin de Waterloo une « repartie fameuse qu’il
aurait assénée au maréchal Soult » (« Parce que vous
avez été battu par Wellington, vous le regardez comme un grand
général. Et moi je vous dis que Wellington est un mauvais général,
que les Anglais sont de mauvaises troupes, et que ce sera l’affaire
d’un déjeuner. ») sera souvent invoquée par les historiens
pour « montrer l’aveuglement du conquérant sur le déclin
[…] : Napoléon n’était plus l’homme qu’il avait été »
(p. 506).
La
vox populi supérieure
à celle de l’empereur ?
Scrupuleusement
attaché à distinguer le vrai du faux, Charles-Éloi Vial
avertit :« Beaucoup d’historiens et d’écrivains ont
voulu rendre compte du caractère de Napoléon en livrant à leurs
lecteurs des citations et des réflexions aussi brèves que
percutantes, mais ce n’est que par l’examen de ses dialogues que
l’on peut retrouver la véritable voix du vainqueur d’Austerlitz » (p. 580). Mais, convient-il, « il n’est pas inintéressant
d’évoquer en conclusion les forgeries », car « certains
auteurs ont pourtant su faire parler Napoléon mieux que lui-même,
que ce soit pour lui faire tenir des propos prophétiques ou pour lui
soutirer d’imaginaires aveux sur ses projets politiques et ses
ambitions secrètes ».
Il
cite ainsi en exemple l’« évocation de la rencontre entre
Napoléon et Pie VII à Fontainebleau, imaginée par Alfred de Vigny
dans Servitude et grandeur militaire ».
L’empereur tente de séduire l’homme d’église. « Et
le pape de lui répondre simplement par deux mots célèbres mais
qu’il n’a jamais prononcés – "Commediante
! Tragediante !"
– résumant la duplicité du personnage. (…) Vigny, qui n’avait
pourtant jamais rencontré l’empereur et ne le connaissait qu’au
prisme du Memorial,
a réussi à tout dire de l’homme et de sa faconde, de sa capacité
à faire alterner le grandiose et le trivial, en le présentant comme
un artiste de sa destinée, un créateur à l’intelligence
scientifique mais à l’imagination littéraire » (p. 587). À
titre posthume, bien des mots de Napoléon sont finalement ceux du
peuple français : n’est-ce pas ce qu’il aurait lui-même
voulu ?
Michel
Le Séac’h
L'Empire des
mots – Conversations avec Napoléon
par Charles-Éloi Vial
Perrin
ISBN : 2262105014. 636 pages, 32 €.
Illustration
créée par Dall-E