PHRASITUDE
L'Observatoire des petites phrases
L'Observatoire des petites phrases
09 mars 2026
Qui fait l'opinion ? D'Antoine Bristielle : lecture au filtre des petites phrases
28 février 2026
« (Le) travail, (la) famille, (la) patrie » : Martine Vassal flirte avec le point Godwin
« Mes valeurs, elles n’ont jamais changé : c’est le mérite, le travail, la famille, la patrie », déclare Martine Vassal (divers droite) lors d’un débat entre candidats à la mairie de Marseille organisé par BFMTV, le 19 février (à 1:19:45). « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? », s’étonne aussitôt Benoît Payan, candidat de la gauche. France Bleu et 20 Minutes évoquent une « petite phrase ». Dans le logos de Mme Vassal, les commentateurs reconnaissent la devise de l’État français, autrement dit le régime de Vichy. (Elle avait été auparavant celle de l’Association des combattants de l'avant et des blessés de guerre cités pour action d'éclat, alias les Croix-de-feu.)
La plupart des petites phrases ne disent pas grand-chose d’explicite
(« Je reste droit dans mes bottes », « Casse-toi pauv’ con »,
« Les non-vaccinés j’ai très envie de les emmerder »…) et il arrive
que ceux qui les relèvent les simplifient encore pour leur donner plus de
force. Cette simplification est souvent malveillante. « Si on commence à
jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui
dégringole », déclare Emmanuel Macron en 2017. Qui se souvient aujourd’hui
de cette phrase ? Les mots « les premiers de cordée » ont été isolés
et ce qui était à l’origine souci d’efficacité est demeuré comme signe de mépris
envers les suivants de cordée. Pour voir la devise de Vichy dans la déclaration
de Mme Vassal, il faut l’amputer du mérite et des articles.

Capture d'écran BFMTV sur YouTube
En réalité, ces mots ne paraissent même pas entendus
(n’hésitez pas à relire la phrase citée plus haut pour vous assurer de leur
présence) : c’est comme si la candidate avait dit directement : « Travail,
famille, patrie ». Comme en témoigne d’ailleurs la réaction de M.
Payan : « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? ».
Il pense manifestement à ce qu’il vient d’entendre sans se rendre compte
que ce n’est pas tout à fait ce qui a été dit (il est aussi difficile d’entendre
ce qu’on entend que de « voir ce que l’on voit », aurait pu dire
Péguy).
Pétain, vous connaissez ?
Le moteur de l’éventuelle petite phrase ici n’est donc pas
tant le logos que le pathos des commentateurs, les sentiments qu’elle
leur inspire. Il est probable qu’ils n’ont rien contre le travail, ni
contre la famille, ni contre la patrie pris séparément : ce qui les heurte
est l’addition des trois, placés dans cet ordre précis, qui signifierait
implicitement « Vichy ». La vie politique française reste régie par les
catégories d’il y a 80 ans. La reductio ad Hitlerum est si redoutée que les
élus et leur entourage semblent en permanence à l’affût des expressions qui la
favoriseraient – pour les éviter ou pour les condamner. Malheur à ceux dont la
vigilance faiblit ou dont la langue fourche. « Hormis le macronisme
et la devise pétainiste que vous venez d’employer, je pense que ce qui nous
rassemble au second tour est plus important que ce qui nous sépare », répond
Franck Allisio, candidat RN, à Mme Vassal.
Mais ce pathos corseté réclame déjà un minimum
de culture historique. Quelle proportion des téléspectateurs auraient compris
de quoi il retournait sans l’allusion « devise pétainiste » de Franck
Allisio ? Et combien même ont compris cette allusion ? Sébastien Delogu,
qui participe aussi au débat en tant que candidat LFI, ne relève pas la sortie
de la candidate de droite. Lui-même, en septembre 2024, déclarait : « Je
ne sais pas qui est Pétain. J'ai entendu parler de lui mais... Je sais
qu'apparemment, c'est un raciste, quoi. » Il est bien possible que les
auditeurs capables d’effectuer au vol un rapprochement entre « le mérite,
le travail, la famille, la patrie » et Vichy (apparemment, un régime
raciste, quoi) soient aujourd’hui une minorité. L’éventuel sous-entendu des
propos de Martine Vassal n’est audible que pour une partie des citoyens.
Cicatrice horrible
L’effet paraît non moins hypothétique sur le plan de l’ethos.
L’orateur qui reprend une phrase célèbre cherche classiquement à rapprocher son
image de celle d’un prédécesseur fameux : Comme disait Napoléon… Comme
disait de Gaulle. Dans le discours politique contemporain, cependant, on
constate souvent l’inverse : frotter deux ethos sert surtout à
contaminer l’un par l’autre, comme lorsque Sophia Chikirou déclare : « Il
y a du Doriot dans Roussel ». Mais peut-on accrocher n’importe quel ethos
à n’importe quel autre ? La comparaison entre Doriot et Roussel porte
parce que le second est député communiste et que le premier l’a été. Mais
comparer une personne à un régime politique comporte des limites évidentes. « Bien
évidemment Martine Vassal est aux antipodes des valeurs pétainistes », s’empresse
de déclarer Romain Simmarano, numéro 2 de sa liste. « Le pétainisme, c’est
la cicatrice absolument horrible sur le visage de la France pour l’éternité. »
Martine Vassal adopte sans tarder cette métaphore. « Le
mérite, la famille, le travail, l’humanité et la solidarité sont mes valeurs,
écrit-elle sur X. « Les détourner pour me comparer à Pétain est une
attaque aussi violente qu’injuste. C’est une balafre pour la France. » Autrement
dit, on compare des pommes et des oranges. La piste est brouillée. Une partie
des réactions sur les réseaux sociaux sont du genre ironique : « Elle
non plus ne savait pas qui était Pétain ! » Martine Vassal est de plus
protégée par sa faible notoriété hors de Marseille et de sa région. Une petite
phrase porte dans la mesure où son auteur est connu ; elle s’alimente de
son ethos et contribue à le façonner. Mais sans un ethos déjà consistant,
sa portée est limitée.
« Un patron qui assistait au débat avec nombre de ses
collègues de la chambre de commerce constatait amèrement : "Elle a
perdu l’élection" », relate Le Canard enchaîné (25 février
2026). Cela souligne une fois de plus l’extrême importance attachée aux petites
phrases, censées capables de déterminer une élection à elles seule. Mais il n’est
pas du tout certain que la locution soit vraiment applicable aux propos de Mme
Vassal.
M.L.S.
18 février 2026
À propos de petites phrases : une interview de Damien Deias
À lire sur le site Les nouveaux experts de la ComPol, un entretien entre Damien Arnaud et Damien Deias, maître de conférences en sciences du langage à Aix-Marseille Université et auteur de Les petites phrases politiques (Presses universitaires de Dijon). La différence entre deux conceptions des petites phrases y est abordée d’emblée. Damien Deias les définit comme « des phrases que les journalistes détachent des discours d’acteurs politiques, et qu’ils nomment "petites phrases" ». Cette définition propre aux linguistes rejoint notamment celle d’Alice Krieg-Planque.
Les petites phrases telles que le présent blog les étudie sont des « formules concises attribuées à un auteur connu qui marquent un public ». Elles réunissent un logos (une formule concise), un ethos (un auteur connu) et un pathos (un public marqué). Cette définition, qui relève davantage de la science politique, s’appuie sur celle forgée par l’Académie française (« formule concise qui, sous des dehors anodins, vise à marquer les esprits ») mais y ajoute l’auteur.
En pratique, bien entendu, les deux définitions s’appliquent
souvent aux mêmes déclarations. Mais si l’une privilégie ce que la petite
phrase est, l’autre s’intéresse plutôt à ce qu’elle fait.
Interrogé sur l’éventuel appauvrissement de la communication politique par les petites phrases, Damien Deias refuse de prescrire une position esthétique ou morale. Il rappelle que le phénomène de « surassertion », qui consiste à mettre en valeur certaines phrases d’un discours, est ancien ; il cite à cet égard la Révolution française et même Le Cid de Corneille. Ce qui nuit au débat politique, en définitive, n’est pas son taux de petites phrases mais le fait de ne pas écouter ce que disent les citoyens.
M.L.S.
Le Mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli : (re)lecture au filtre des petites phrases
La sortie remarquée du film Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas, incite à relire le livre de 2022 dont il est tiré. Le Mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli, est un roman, c’est précisé sur la couverture. Or il a souvent été pris pour un essai, dans la foulée des Ingénieurs du chaos du même auteur. Cela lui a valu des critiques d’universitaires spécialistes de la Russie comme Anna Colin Lebedev. Pour celle-ci le livre est « une fable qui se nourrit des clichés sur "l’âme russe" ». Elle note en particulier que, d’un bout à l’autre, du roman Vladimir Poutine est surnommé « le Tsar », alors que cette expression n’est jamais utilisée en Russie.
Quel que soit son degré d’authenticité, ce récit bien mené
est un éclairage saisissant sur un certain type de pouvoir politique et sur le
rôle qu’y joue la communication. Giuliano da Empoli n’est pas un romancier
ordinaire : intellectuel italo-suisse né à Neuilly-sur-Seine, il a étudié
le droit à Rome et la science politique à Paris avant de devenir conseiller de
Matteo Renzi, président du conseil italien. Il enseigne la science politique à
Sciences Po Paris. La vie politique lui est donc familière.
Le personnage principal du roman, Vadim Baranov, alias le Mage du Kremlin, est censément inspiré de Vladislav Sourkov, le plus proche conseiller de Vladimir Poutine. Mais il n’est pas son portrait fidèle. C’est d’ailleurs l’un des rares protagonistes du livre à ne pas porter le nom d’un personnage réel. Homme de théâtre et de télévision, ce Baranov est un maître de la communication en sous-main : « Il ne signait jamais [ses] textes de son nom, mais il les parsemait d’allusions qui étaient autant de clés pour interpréter le monde nouveau issu des insomnies du Kremlin. En tout cas, c’est ce que croyaient les courtisans moscovites et les chancelleries étrangères » (p. 15) On voit là un usage particulier des petites phrases. Baranov s’adresse à un public ciblé, capable de reconnaître un homme de pouvoir derrière son anonymat et de déchiffrer ses sous-entendus ; autrement dit, l’ethos et le pathos se rejoignent autour d’un logos. Mais l’important n’est pas que Baranov use de cette méthode, c’est qu’il la maîtrise et puisse la mettre au service de Vladimir Poutine.
Le verbe se fait leader
Il est introduit auprès de ce dernier, alors directeur du
FSB, par Boris Berezovski, authentique oligarque proche d’Eltsine. D’emblée,
Baranov prescrit au futur maître du Kremlin une parole rare, car « les
Russes sont fatigués des bonimenteurs. Ils veulent être guidés d’une main ferme
qui ramène l’ordre dans les rues et restaure l’autorité morale de l’État (p.
93). La force de Poutine est alors d’être un inconnu presque dépourvu
d’expérience politique : le peuple russe ne l’associe pas aux erreurs et
aux scandales de l’époque Eltsine.
Reste à en faire quelqu’un. Conformément à la stratégie
esquissée, le premier grand morceau de bravoure du roman est le moment où, en 1999, Poutine prononce la phrase qui jusqu’à ce jour a forgé son image : « Nous
frapperons les terroristes où qu’ils se cachent. S’ils sont dans un aéroport,
nous frapperons l’aéroport, et s’ils sont aux chiottes, excusez mon langage,
nous irons les tuer jusque dans les cabinets. » Malgré sa vulgarité,
ou en partie de son fait, la phrase produit un énorme effet sur le public
russe. « C’était la voix du commandement et du contrôle », commente
da Empoli. Depuis longtemps, les Russes ne l’entendaient plus, mais ils l’ont
tout de suite reconnue, parce que c’était celle à laquelle étaient habitués
leurs pères et leurs grands-pères […] Au sommet, il y avait à nouveau quelqu’un
capable de garantir l’ordre. Ce jour-là, Poutine est devenu Tsar à part
entière. » (p. 111).
Cette affirmation d’un ethos de leader brutal n’est pas
purement verbale. À l’instant de parler, assure le romancier, Poutine semble
avoir changé de nature : « À ce point, il s’est produit un phénomène
qu’aujourd’hui encore je ne saurais tout à fait expliquer. Poutine est resté
silencieux pendant un moment. Et quand il a repris la parole, il n’avait pas
changé d’expression, mais sa présence avait assumé une consistance différente,
comme si son corps avait été immergé dans une cuve d’azote liquide. Le
fonctionnaire ascétique s’était soudainement transformé en archange de la mort.
C’était la première fois que j’assistais à un phénomène de ce genre. Jamais,
même sur les scènes des meilleurs théâtres, je n’avais été témoin d’une
transfiguration de ce genre » (p. 110).
Petites phrases et répliques cultes
Cette notation littéraire est intéressante : le
phénomène est analogue à celui que les dramaturges cherchent à décrire en faisant
prononcer par leur personnage ce qu’on appelle souvent une « réplique
culte ». « Que dirais-tu de cesser des créer des fictions pour
commencer à créer la réalité ? » (p. 85) propose justement Berezovski
à Baranov. Corrélativement, Poutine est décrit comme un grand acteur « parce
qu’il est à tel point pénétré par le rôle que l’intrigue de la pièce est
devenue son histoire, elle coule dans ses veines » (p. 119).
Ainsi Giuliano da Empoli voit-il la communication politique.
Il cite à l’occasion des phrases cultes par la voix de Poutine (« Le
problème n’est pas que l’homme soit mortel, mais qu’il soit mortel à l’improviste »
‑ Boulgakov, p. 229) et parsème le roman de formules littéraires qui, dans la
bouche de personnages réels, pourraient devenir autant de petites phrases
(« si les gens ne s’intéressent plus à la politique, nous leur offrirons
une mythologie ! », p. 87). Même les personnages secondaires ont
droit à leurs petites phrases, d’aspect anodin mais comprises des protagonistes
et qui peuvent peser lourd :« "D’où sors-tu cette horrible
cravate ?" lui a-t-elle ensuite demandé, à brûle-pourpoint. J’aurais
dû comprendre alors, dès ce premier échange, que mon destin était scellé »
(p. 65). Expert en sous-entendus, Giuliano da Empoli ne renie pas ses origines
florentines.
Michel Le Séac’h
Giuliano da Empoli,
Le Mage du Kremlin
Paris, Gallimard, 2022
ISBN 978-2-07-295816-8, 144 p., 20 €
29 décembre 2025
« Tu les trouves jolies, mes fesses ? » : la réplique culte de Brigitte Bardot
![]() |
Parmi elles, une se détache nettement : « Tu les trouves
jolies, mes fesses ? » Elle est citée depuis hier par Ouest-France,
Nice
Matin, Télérama,
Sud-Ouest,
Les
Échos, TF1
Info, La
Charente libre, Nice-Matin,
Le
Républicain Lorrain, 20
Minutes, Le
Monde, Le
Figaro, etc.
Elle provient d’un film de Jean-Luc Godard, Le Mépris (1963).
Or le dialogue entre Brigitte Bardot et Michel Piccoli s’y déroule ainsi :
– Tu vois mes pieds dans la
glace ?
– Oui
– Tu les trouves jolis ?
– Oui, très.
– Et mes chevilles, tu les aimes ?
– Oui.
– Tu les aimes mes genoux aussi ?
– Oui, j'aime beaucoup tes genoux.
– Et mes cuisses ?
– Aussi.
– Tu vois mon derrière dans la glace ?
– Oui.
– Tu les trouves jolies, mes fesses ?
– Oui, très.
– Je me mets sur mes genoux ?
– Non, pas besoin.
– Et mes seins, tu les aimes ?
– Oui, énormément. […]
– Et mes épaules, tu les aimes ?
– Oui.
Etc. La phrase est également citée dans plus d’une
vingtaine de livres consacrés à Brigitte Bardot, à Jean-Luc Godard, au cinéma
français, à l’amour, au désir… Pourquoi les médias, quand ils résument cette séquence célèbre, ont-ils tendance à s’intéresser aux fesses plutôt qu’aux
genoux ou aux seins ? Probablement parce que c’est la partie du corps
féminin qui fascine le plus la gent masculine, comme l’ont montré plusieurs études.
À l’instar des petites phrases politiques, les répliques
cultes du cinéma sont des « microrhétoriques » : leur force
vient de l’alignement entre un logos, un ethos et un pathos.
Dévoiler des fesses admirables et en parler correspond bien à l’ethos à
la fois de la personnalité publique de Brigitte Bardot et de son personnage dans
le film, Camille. Mais ce qui rend la phrase immortelle est sans doute qu’elle mobilise aussi le pathos du public – du public masculin en tout cas. Et le pathos a
dicté sa loi en choisissant les fesses de préférence aux épaules ou aux pieds.
M.L.S.
Illustration créée par DALL-E
12 décembre 2025
Le journal d’un prisonnier : les titres de livres comme petites phrases
Les files d’acheteurs s’allongent devant les librairies où Nicolas Sarkozy signe Le Journal d’un prisonnier, son livre tout juste sorti des presses. Sur le plan financier du moins, ses vingt et un jours de prison s’annoncent fructueux. En ira-t-il de même sur le plan politique ?
L’étude des
livres politiques forme une branche des sciences politiques bien particulière
et un peu méconnue, a noté ironiquement le professeur Christian Le Bart, qui en est le spécialiste
incontesté[1] :
Du point de vue littéraire, il est acquis que
la prose des politiques est médiocre […]. Ainsi les critiques littéraires
n’accordent-ils aucune attention aux livres politiques, ces derniers étant commentés
par les journalistes politiques. Est- ce à dire que ces livres sont mieux
accueillis dans le champ politique ? Rien n’est moins sûr. Les journalistes
politiques tirent aujourd’hui leur légitimité de leur capacité à nourrir un
regard distancié, critique, sur l’activité des professionnels de la politique.
Il n’est pas question pour eux de se laisser enfermer dans le rôle du lecteur
docile […]. Doublement déconsidérés, les livres politiques retiennent également
peu l’attention des chercheurs en sciences sociales et en science politique.
Pourtant, la
production de livres politiques demeure abondante depuis les années 1980. « Face à un électorat que
l'on dit pressé, peu politisé, obsédé par les petites phrases et l'art de bien
passer à la télévision, éditeurs et politiques jouent tout au contraire la
carte (désuète ?) de l'écriture », note le professeur Le Bart[2].
Le livre, antagoniste des petites phrases ? Ce n’est pas sûr du tout.
Bien entendu, 200 pages d'exposé politique n’ont rien à voir avec une petite phrase. Mais quel que soit son succès de librairie, un livre politique ne touche qu’une partie minuscule de l’électorat. À supposer que tous ses acheteurs le lisent, un bestseller vendu à 100 000 exemplaires, score exceptionnel, n’est lu que par 0,2 % du corps électoral. Son titre, en revanche, est connu beaucoup plus largement. Il est destiné non aux seuls lecteurs mais à l’ensemble du public.
En
tant qu’outil de communication politique, le livre joue ainsi sur deux
registres fort différents (voire davantage : on pourrait distinguer aussi
la quatrième de couverture, les communiqués de l’éditeur, les apparitions de l’auteur
à la radio ou à la télévision…). À l’instar d’une petite phrase, le titre est
une « microrhétorique » :
sa partie visible, son logos, doit s’accorder avec l’ethos de l’auteur
et avec le pathos d’une partie au moins de l’électorat.
L’ethos
est dans le titre
D’une
manière générale, quel que soit le contenu du livre politique (souvenirs, propositions,
plaidoyer, critique, voire étude historique, économique, sociale, culturelle,
etc.) sa première mission est certainement de construire l’ethos de son auteur.
« Le livre occupe une place stratégique dans les carrières politiques »
et « il se joue dans ce type de document des enjeux de construction d’un
certain ethos », confirme Alice Krieg-Planque[3].
Or, de ce point de vue, la simple existence du livre est déjà capitale : « publier
est à la fois l'indice et la condition d'acquisition d'un statut de
présidentiable », souligne le professeur Le Bart. L’existence d’un titre,
déjà, atteste la publication – et elle raconte le début d’une histoire.
Certains titres portent plus que d’autres. Emmanuel Faux, Thomas Legrand
et Gilles Perez ont décrit en détail le cas du petit ouvrage rédigé par
François Mitterrand avant l’élection présidentielle de 1988 : « lorsque
paraît la Lettre à tous les Français, le Président-candidat n’accouche
pas d’un texte, il installe une image […] celle d’un Mitterrand-écrivain de
toujours qui […] s’est changé, selon le titre d’un article de presse, en Balzac
élyséen pour les besoins de la compétition électorale du moment »[4].
Son principal adversaire, Jacques Chirac, serait bien en peine de répliquer sur
ce terrain qualitatif. Lequel n’est pas synonyme de distanciation puisque le
concept de « lettre » évoque la proximité avec les électeurs et non un
exposé programmatique. Un commentaire de Libération cité par les trois
auteurs souligne la parfaite association du logos, de l’ethos et
du pathos : « cette
Lettre fera date dans l’histoire de la communication », non pour des
raisons de fond, mais parce qu’elle constitue « un rendez vous personnel quasi contractuel entre le
candidat et 38 millions d’électeurs ».
À
l’inverse, également selon Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, Valéry
Giscard d’Estaing a commis une erreur en publiant en 1981 un livre-bilan de son
septennat censé préparer sa réélection : « Le titre de l’ouvrage fut
une véritable catastrophe en termes de communication. L’État de la France.
Ce titre, tourné vers le passé est un choix fâcheux pour un candidat à l’élection
qui fixera le sort de la France pour les sept prochaines années. Titre qui
faisait plus penser à "dans quel état je vous laisse la France" qu’il
n’évoquait un espoir ou un quelconque bilan positif ».
Il
n’y a pas que l’Élysée
Le
travail sur l’ethos est manifeste dans beaucoup de titres d’ouvrages
politiques français. Quelques exemples entre cent : Le Nœud gordien
(Georges Pompidou), La paille et le grain (François Mitterrand), Les blessures de la vérité (Laurent
Fabius, 1995), Promis, j’arrête la langue de bois (Jean-François Copé,
2006), Un ouvrier, c’est là pour fermer sa gueule ! (Philippe Poutou), Pas une goutte de sang français (Manuel Valls), Le moment est venu de dire ce que j’ai vu (Philippe de Villiers),
Mais qui va garder les
enfants ? (Ségolène Royal), Le
prix de nos mensonges (Édouard Philippe), Aurons-nous encore de la
lumière en hiver ?: Pour une écologie du réel (Bruno Retailleau).
La
place du livre politique n’est pas propre à la France. Aux États-Unis, écrit la
journaliste Karen Heller, « les livres sont devenus le signe témoignant qu’une
personne occupant une responsabilité compte sérieusement être candidate à une
autre »[5].
Barack Obama s’est signalé comme un candidat à statut d’intellectuel avec Les
Rêves de mon père (1995) et L’Audace d’espérer (2006). L’Art du
deal est souvent cité comme le titre de gloire « littéraire » de
Donald Trump. Il est vrai que ce livre de 1987 est resté pendant quarante-huit
mois sur la liste des bestsellers du New York Times, dont treize comme
numéro un. Mais, le président américain a publié quatorze autres
livres, dont trois à vocation directement politique : The America We Deserve, Time To Get Tough:
Making America #1 Again, Crippled America: How to make America Great Again. Le message de ces titres est clair.
Le
titre Le Journal d’un prisonnier invite-t-il aux conjectures quant aux intentions de Nicolas Sarkozy ? On note l’article indéfini qui fait de lui
un prisonnier parmi d’autres, tandis que le mot « journal » évoque sans
doute une relation objective des faits. Ce n’est pas Le Comte de Monte-Cristo.
Mais comme on sait, une modestie peut être vraie ou fausse. Et puis, il n’y a
pas que la présidence de la République dans la vie. Le titre de livre peut-être un
instrument à des niveaux plus modestes. À Nantes, par exemple, le candidat d’opposition pour l’élection
municipale de mars 2026 a lancé sa campagne avec la parution d’un Abécédaire
amoureux de Nantes[6],
dont la vocation est à l’évidence de définir un ethos d’homme de culture
bienveillant.
M.L.S.
[1] Christian Le Bart, « L’analyse
des livres politiques – Les présidentiables de 2007 face à l’exigence de
proximité », Questions de communication, n° 15, 2009.
[2] Christian Le Bart, «Les livres (des) politiques : Hypothèses
sur l'individualisation du champ politique», Cahiers de Science politique [En ligne], Cahier n°25, URL :
https://popups.uliege.be/1784-6390/index.php?id=668.
[3] Alice Krieg-Planque, « Le genre «
livre politique » comme espace d’expression d’un discours transgressif : ethos
de rupture et réflexivité langagière », SHS Web Conf., 78 (2020) 01002, 4
septembre 2020, https://doi.org/10.1051/shsconf/20207801002
05 décembre 2025
« Vous n’avez pas le monopole du cœur » : non, Giscard d’Estaing n’a pas été inspiré par Maupassant
« Vous n’avez pas le monopole du cœur » serait une citation empruntée à Guy de Maupassant. C’est du moins ce qu’affirme maître Gilbert Collard sur CNews ce 5 décembre, en rappelant le goût affirmé de Valéry Giscard d’Estaing pour l’écrivain normand. Cette révélation déclenche aussitôt une pluie de consultations sur deux billets du présent blog :
- « Vous n’avez pas le monopole du cœur » : cinquante ans après, que nous dit la petite phrase du débat VGE-Mitterrand ? (2 mai 2024)
- « Vous n’avez pas le monopole du cœur » : quand VGE touche » (3 décembre 2020)
Le nom de Maupassant n’y figure pas, et pour cause. À l’examen, la phrase semble introuvable dans son œuvre. Cependant, il lui est arrivé d’utiliser le mot « monopole » dans un sens ironique, et il est bien possible que la confusion de maître Collard vienne de là. « Les démocrates à longue barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont celui de la religion », écrivait-il en 1880 dans Boule de suif.
Il a récidivé dans une nouvelle publiée en 1885, « Mes vingt-cinq jours » : « On vous croit d’abord notaire ou magistrat, ces deux professions ayant le monopole des épouses grotesques et bien dotées. »
Mais peut-être
l’inspiration de Maupassant lui-même venait-elle d’un autre écrivain. En 1880,
il était poursuivi pour outrage aux bonnes mœurs à cause de « Au bord de l’eau »,
un poème paru dans La Revue moderne et naturaliste. Gustave Flaubert,
qui en était passé par là avec Madame Bovary, lui avait écrit le 19 février
1880 une lettre de soutien où il ricanait : « Les gouvernements ont
beau changer, monarchie, empire, république, peu importe ! L’esthétique
officielle ne change pas ! De par la vertu de leur place, les administrateurs
et les magistrats ont le monopole du goût (exemple : les considérants de
mon acquittement). Ils savent comment on doit écrire ». La lettre
de Flaubert a été publiée le 21 février 1880 à la Une du Gaulois.
Quelques jours plus tôt, le 26
janvier 1880, le baron de Lareinty, sénateur de Loire-Atlantique, avait ainsi fustigé
l’un de ses adversaires depuis la tribune du Sénat : « Vous
n'avez pas le monopole de
respecter ce qui est respectable ». Mais rien ne permet de penser
que Flaubert avait eu connaissance de cette formule quand il a rédigé sa lettre
à Maupassant.
« Vous n’avez pas le monopole de… » n’est
pas resté l’apanage du baron de Lareinty. « Vous n’avez pas le monopole de
parler au nom du peuple », s’exclamait le député Jules Delafosse en 1883. « Vous
n’avez pas le monopole du patriotisme », protestait son collègue Gaston
Galpin en 1889. Curieusement, tous deux étaient normands comme Flaubert et
Maupassant.
M.L.S.
23 novembre 2025
« Accepter de perdre ses enfants », de l’esprit de défense au défaitisme médiatique
Le discours du général Fabien Mandon au 107e congrès de l’Association des maires de France (AMF), le 18 novembre 2025, a eu un vaste retentissement en raison d’une formule qualifiée de « petite phrase » par Le Parisien, Radio France, L’Union, France 24, RTL et quelques autres :
« Si notre pays flanche parce
qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, parce qu’il faut dire
les choses, de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la
production défense, alors on est en risque. »
C’est bien long pour une petite phrase ! En fait, la déclaration du chef d’état-major des armées a souvent été réduite à cinq mots, « accepter de perdre ses enfants ». Ils ont servi de titre à Libération, L’Humanité ou Franceinfo. La formulation originelle, à la fois conditionnelle et négative (« si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt ») était en effet peu propice à la mémorisation.
Mais qu’y avait-il à mémoriser ? « Accepter de
perdre ses enfants » est une autre manière de dire « esprit de
défense ». Tout pays qui se dote d’une défense nationale accepte
implicitement de sacrifier de jeunes vies. Au cours de sa demi-heure d’exposé,
le général Mandon, sur un ton tranquille, a proposé plusieurs phrases complètes
qui auraient pu être de meilleures candidates :
·
Ce qu’il nous manque (…), c’est la force
d’âme pour accepter de nous faire mal pour protéger ce que l’on est.
·
Les armées, c’est un extrait de la nation.
·
Les femmes et les hommes qui sont aujourd’hui
employés partout dans le monde (…) tiendront dans leur mission s’ils sentent
que le pays tient avec eux.
Le général s’est livré à un tour d’horizon de la situation
polémologique du monde : les États-Unis abandonnent l’Europe et se
préparent à une confrontation avec la Chine, qui elle-même se prépare à attaquer
Taiwan en 2027 et s’affirme comme une puissance mondiale, l’Afrique voit progresser
rapidement le nombre et la puissance des groupes terroristes, le Moyen-Orient
est déstabilisé… La petite phrase retenue, cependant, concerne plus directement
la Russie.
Le général Mandon a spécialement insisté sur celle-ci dans
un passage qui évoque fortement la célèbre formule de Julien Freund : « c’est
l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez
lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous
soyez l’ennemi, vous l’êtes. » Là aussi, certaines formules auraient pu avoir vocation à
devenir petites phrases :
·
La Russie aujourd’hui, je le sais par les
éléments auxquels j’ai accès, se prépare à une confrontation à l’horizon 2030
avec nos pays.
·
Aujourd’hui, la Russie produit plus
d’équipements de défense qu’elle n’en consomme sur le front. Elle est
clairement dans une phase de préparation de quelque chose d’autre.
·
Je sais qu’on sera au rendez-vous et je sais
que nos compétiteurs, ceux qui déposent des têtes de cochon coupées devant des
mosquées, ceux qui inventent des histoires de punaises de lit, nous écoutent et
le savent.
Plus fort que « nous sommes en guerre »
Pourquoi, alors, les médias se sont-ils focalisés sur « accepter
de perdre ses enfants » ? Emmanuel Macron, en voyage en Afrique, a émis
l’hypothèse classique de la « phrase sortie de son contexte » : « Je
vois assez bien de quoi il peut s’agir, sortir une phrase et la sortir de son
contexte pour faire peur ». Pourtant, c’est dans son contexte, au
contraire, qu’elle aurait de quoi faire peur, puisque le chef d’état-major
évoque des préparatifs militaires observables en Russie…
Il est clair cependant que l’avertissement n’était pas
destiné à épouvanter les Français. La langue vernaculaire des armées abonde en expressions
martiales : « sacrifice suprême », « mourir pour la patrie »,
« savoir vaincre ou savoir mourir », « l’étendard sanglant est
levé »… Avec la litote « perdre ses enfants », le chef des
armées a plutôt tenté d’édulcorer ses propos. Il a de plus veillé à souligner
que les Européens sont « fondamentalement plus forts que la Russie »,
même si celle-ci est convaincue du contraire. Le but était plutôt de mobiliser
les esprits.
Emmanuel Macron n’avait que modérément effrayé le pays avec
son « nous
sommes en guerre » de mars 2020, en temps de covid-19. Mais si « nous sommes en guerre »
est une métaphore presque inopérante, « perdre ses enfants », quelle
qu’en soit la cause, est une angoisse de tous les temps pour tous les parents. La
petite phrase rencontre aisément l’opinion.
Certains médias ont même titré « il faut accepter de
perdre nos enfants » (BFMTV,
Le
Midi libre, Le
JDD, Sud
Radio, L’Indépendant…).
L’usage de la première personne déplace la phrase sur le terrain de l’affectivité,
il en appelle directement au pathos des lecteurs ou des auditeurs. D’autant
plus que la perte des enfants apparaît comme une fatalité alors qu’être « prêt
à accepter », selon la formule d’origine, évoque une éventualité. Le logos
est aussi renforcé puisque la phrase, complétée par un verbe, se présente désormais
comme une injonction. Reste à savoir si cette aggravation du sens est délibérée
ou pas…
Michel Le Séac’h
Illustration : copie d'écran compte YouTube de l'Association des maires de France
04 novembre 2025
« Tuer le père » : la petite phrase, arme du crime
Dans le domaine politique, l’adjectif le plus souvent accolé à la locution « petite phrase » est « assassine ». « Des petites phrases assassines ! Le mot est fort : un assassinat est un « meurtre commis avec préméditation » (article 221-3 du code pénal), un crime particulièrement grave. L’expression "petite phrase assassine" est révélatrice : c’est bien la petite phrase qu’on incrimine avant même son auteur ! Une métaphore n’est jamais innocente[i]. »
La « petite phrase assassine » va parfois de pair
avec une autre expression devenue courante : « tuer le père ».
On l'a beaucoup lue ou entendue ces derniers temps. En particulier à
propos d’Édouard Philippe et de Gabriel Attal. Les deux anciens Premiers
ministres doivent beaucoup au président de la République et lui gardent
apparemment quelque rancune. Mais leur style diffère.
![]() |
| L'assassinat de Jules César, par Vincenzo Camuccini |
Entretemps, Gabriel Attal s’exprime aussi : « Comme beaucoup de Français, je ne comprends
plus les décisions du Président », assure-t-il au 20 heures de TF1 avec plus de concision
mais pas moins d’écho.
Tuer le père est presque la norme
Ainsi que le dit Lucas
Jakubowicz, dans
Décideurs Magazine[ii],
ces attaques « s’inscrivent dans la tradition de la Ve
République où les dauphins ont pour habitude de "tuer le père" ».
En effet, l’exemple vient de loin et de haut. Le 17 janvier
1969, lors d’un voyage à Rome, Georges Pompidou déclare : « Je serai candidat à une
élection à la présidence de la République quand il y en aura une, mais je ne
suis pas pressé ». L’échéance normale de la présidentielle se situe en
1972, mais le général de Gaulle vient de décider un référendum dont l’échec entraînera
sa démission. « Les
dés étaient jetés ! » s’indigne dans Le Monde un
gaulliste de gauche[iii].
« À qui fera-t-on
croire que le " discours de Rome " servait à annoncer une candidature
" Objectif 72 " ? Un référendum étant prévu dans les six mois, la
petite phrase prenait un autre poids. » Pour beaucoup d’observateurs,
en effet, la déclaration pompidolienne, apparemment anodine, invitait les
électeurs à pousser
le général hors de l’Élysée à l’occasion du référendum. « La petite phrase
crée des remous considérables », constate Raymond Tournoux[iv].
Plusieurs
autres cas illustrent aussi l’usage des petites phrases en vue de « tuer
le père », par exemple :
- À l’approche de la
présidentielle de 1995, Lionel Jospin, qui espère succéder à François
Mitterrand, revendique un « droit d’inventaire ». Il n’hésite
pas à frapper fort[v] :
« Il est rude de découvrir [que François Mitterrand] fut dans sa
jeunesse non pas seulement barrésien en littérature, comme je le croyais,
mais aussi Croix-de-Feu en politique ; qu'il appartenait à la droite
catholique et nationaliste hostile au Front populaire ; qu'il est
resté pétainiste jusqu'en 1943, avant d'être pleinement résistant.
[…] Ce que je ne peux comprendre, c'est le maintien, jusque dans les
années 80, de liens avec des personnages comme Bousquet, l'organisateur
des grandes rafles des juifs. »
- En 2016, Benoît Hamon et Emmanuel
Macron, anciens ministres de François Hollande tous deux candidats à sa succession,
s’en prennent à lui. Le premier expressément : « François Hollande […] n'est pas le bon candidat car
dans beaucoup de domaines, l'économie, le social, il n'a même pas essayé
une politique de gauche »[vi]
Le second implicitement : « Je ne crois pas au "président normal",
les Français n’attendent pas ça »[vii].
- En 2016, lors de la « primaire
de la droite », François Fillon demande : « Qui imagine un
seul instant le général de Gaulle mis en examen ? Sans prononcer son
nom, il vise clairement Nicolas Sarkozy, dont il a été le Premier ministre
et qui vient effectivement d’être mis en examen.
Querelles de famille
« Tuer le père, oui, mais avec des gants blancs »,
estime
Patrick Cohen sur France Inter[viii].
« Ça n'avait jamais existé, vous pouvez faire défiler tous les autres
Brutus de notre histoire politique, Sarkozy contre Chirac, Chirac contre
Giscard, Pompidou contre de Gaulle et même Macron contre Hollande, vous n'en
trouverez aucun qui ait dit publiquement et en substance "ôte-toi de là
que je m'y mette". » Célestine
Gentilhomme, dans Le Figaro, y voit pareillement « un immense
tabou »[ix]. Ce n’est
pas tout à fait vrai, mais ce qui est vrai en revanche, c’est qu’une petite
phrase n’a pas à être explicite : son logos concis contient un
message implicite déchiffrable par l’auditeur – et en l’occurrence par l’électeur.
Cette connivence entre émetteur et récepteur ne le rend que plus puissant.
Car ces petites phrases-là ne s’adressent pas tant à l’adversaire
qu’aux gens de son propre camp. Elles visent à s’imposer comme successeur légitime d’un
leader finissant. Comme le nouveau mâle dominant de son propre camp, en quelque
sorte. (Les exemples féminins manquent à ce jour dans la politique française au
niveau présidentiel, mais on se souvient que lors de la primaire écologiste de
2021, Sandrine
Rousseau a efficacement attaqué son chef de file Yannick Jadot.)
Ingratitude de la jeunesse ? Une tentative de parricide
peut aussi apparaître, parfois, comme une réponse à des petites phrases humiliantes
(le « Je décide et il exécute » de Jacques Chirac à l’égard de
Nicolas Sarkozy, ou le « collaborateur » appliqué par Nicolas Sarkozy
à François Fillon). Le « Tu quoque mi fili ! » de Jules César
contenait peut-être une nuance de regret rétrospectif.
Michel Le Séac’h
Photo Paille, CC BY-SA 2.0, https://www.flickr.com/photos/paille-fr/8557300803
[i] Michel Le Séac’h, Petites phrases, des microrhétoriques dans la communication politique, BoD, 2025, p. 88.
[ii] Lucas Jakubowicz, « "Tuer le père", le grand classique de la vie politique », Décideurs Magazine, 21 octobre 2025, https://www.decideurs-magazine.com/politique-societe/62617-tuer-le-pere-le-grand-classique-de-la-vie-politique.html
[iii] Nicolas Martin, « Le roi
est mort. Vive le roi ? », Le Monde, 16 mai 1969. On note le
titre de l’article, qui n’évoque pas une simple péripétie électorale mais,
implicitement, un régicide commis par le moyen d’une petite phrase « assassine »,
et l’expression « les dés étaient jetés » qui rappellent l’« Alea
jacta est » de Jules César.
[iv] Raymond Tournoux, Le Tourment
et la fatalité, Plon, 1974.16 mai 1969
[v] Le
Point, 10 septembre 1994, reproduit par Vie publique, https://www.vie-publique.fr/discours/217197-lionel-jospin-10091994-francois-mitterrand-presidentielle-1995?utm_source=chatgpt.com
[vi] L’Indépendant, 19 août
2016.
[vii] Challenges, 16 octobre
2016.
[viii]
Patrick Cohen, « Le mirage d’une présidentielle anticipée », France Inter,
8 octobre 2025, https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-politique/l-edito-politique-du-mercredi-08-octobre-2025-8380920
[ix]
Célestine Gentilhomme, « Tuer le père, ce pari risqué qui hante encore les
politiques », Le Figaro, 3 novembre 2025, https://www.lefigaro.fr/politique/emmanuel-macron-lache-par-les-siens-tuer-le-pere-ce-pari-risque-qui-hante-encore-les-politiques-20251102







