23 mai 2026

La théorie du signal applicable aux petites phrases ?

On oppose couramment « petites phrases » et programmes politiques, en général pour condamner les premières. Médias, penseurs et politiciens leur reprochent systématiquement d’ignorer les programmes et de polluer le débat politique. Malgré ces condamnations consensuelles, elles restent abondantes ; c’est donc qu’elles doivent avoir leur utilité. Voici une hypothèse : ce sont des signaux émis par des leaders potentiels qui révèlent de manière crédible des qualités de leadership non observables.

Un signal est un élément d’information verbal ou non verbal, observable, qui peut – ou pas – faire connaître correctement une qualité sous-jacente de l’émetteur, qualité qui serait inconnaissable sans lui. Ce signal est crédible dans le sens où il fait connaître correctement la qualité sous-jacente. Les signaux sont des actes de communication intentionnels, contrairement aux indices, que l’émetteur ne maîtrise pas (par exemple son sexe ou son origine). La théorie du signal, issue des sciences économiques et des sciences de gestion, a été développée en 1973 par le professeur Michael Spence, prix Nobel d’économie 2001 aux côtés de Joseph Stiglitz et de George Akerlof. Les sciences politiques ne l’ignorent pas totalement mais la font intervenir principalement dans l’analyse des macrodécisions, en particulier dans le cadre des relations internationales. Elles n’en font pas un domaine d’étude en soi.


Robin Schimmelpfennig (Max Planck Institute), Charles Efferson (faculté de gestion et d’économie, Université de Lausanne) et Nicolas Bastardoz (faculté d’économie et de gestion, KU Leuven) ont récemment fait le point sur l’application de la théorie du signal dans la littérature scientifique en anglais sur le leadership entre 2004 et 2024
(1). Ils n’ont finalement trouvé que 82 articles pertinents, relevant de plusieurs disciplines – gestion, économie, psychologie appliquée, recherche opérationnelle, administration publique, sociologie, religion, biologie – mais pas des sciences politiques. Une recherche sur « théorie du signal » dans la base de données du site theses.fr retourne 222 réponses relevant de l’informatique, des sciences de l’ingénieur, des sciences de gestion et de la science économique ; là encore, pas une seule ne vient des sciences politiques. Intitulé « Credible leadership signals », l’article de Schimmelpfennig, Efferson et Bastardoz devrait inciter les spécialistes de la communication politique à s’intéresser davantage au sujet.

Les trois conditions du signal

Suivre un leader est avantageux quand il possède des qualités utiles à la réalisation d’un projet de groupe (développer une entreprise, surmonter une crise sociale, etc.). Mais souvent, constatent les auteurs, ces qualités ne sont pas directement observables. Les leaders peuvent alors présenter des signaux de leadership crédibles, ou « éléments d’information observables provenant d’un leader potentiel qui font connaître de manière crédible l’état d’une qualité de leadership non observable à des suiveurs potentiels », et acquérir ainsi une influence sociale. Les observateurs, quant à eux, peuvent en fonction de ces signaux choisir qui ils suivront. Les signaux joueraient donc un rôle capital dans le processus d’influence en facilitant la coordination et en comblant les asymétries d’information entre leaders et suiveurs potentiels.

On a parfois tendance à considérer comme « signal » toute forme de communication. Mais, soulignent Schimmelpfennig, Efferson et Bastardoz, les signaux de leadership crédibles doivent obéir à trois conditions théoriques posées par Spence :

  1. Les suiveurs ne peuvent observer directement la qualité de leadership qu’ils désirent. Il y a asymétrie d’information : les leaders savent de quoi ils disposent (compétences, relations, etc.), les suiveurs ne le savent pas, ils ont besoin d’indicateurs observables.

  2. Le signal censé représenter la qualité désirable doit être clairement observable. Les suiveurs doivent le voir, le remarquer et en tirer des conclusions relatives à l’émetteur. Le signal doit donc être suffisamment clair et intense, et se distinguer du « bruit » ambiant. Corrélativement, cette condition suppose l’existence de suiveurs – lesquels sont susceptibles de percevoir le signal à travers des biais ou préjugés.

  3. Le signal doit avoir un coût inversement corrélé à la qualité intrinsèque du leader (il est plus élevé pour le mauvais leader que pour le bon). Le « coût » peut être de l’argent, du temps, un effort physique ou psychologique. Une grosse dépense n’est pas forcément un « coût » si le leader est riche, mais une présence sur le terrain en est un(2).

À un certain niveau, le signal devient plus coûteux pour le leader de bonne qualité que pour le leader de bonne qualité. Ce niveau est appelé « équilibre séparateur ». Du signal, le suiveur infère la qualité des leaders et choisit rationnellement de choisir dont le signal dénote la qualité la plus élevée. Si cet équilibre n’apparaît pas, les suiveurs ne disposent pas d’un signal crédible. Une fois l’équilibre atteint, le coût marginal du signal augmente plus vite pour les leaders de moins bonne qualité.

Même quand elle se réfère à la théorie du signal, la littérature se penche rarement sur le critère du coût du signal de leadership. Il arrive que le signal soit aisément mesurable. « On peut mesurer la queue d’un paon ou le saut d’une antilope, vérifier le niveau d’un diplôme universitaire », notent les auteurs. En revanche, des signaux tels que les émojis, vêtements, remerciements ou comportements éthiques peuvent être pratiqués par tous les leaders potentiels sans différence de coût. Par « coût », on entend souvent la nécessité pour les leaders de se comporter conformément aux valeurs qu’ils défendent, sous peine de perdre leur crédibilité. À défaut de pouvoir mesurer les perceptions du public, les auteurs suggèrent de mesurer des actes ou comportements spécifiques et observables de l’émetteur du signal, en particulier des « tactiques de leadership charismatiques » comme l’utilisation de métaphores, de questions rhétoriques et de tonalités vocales.

Les coûts des petites phrases

Pourrait-on considérer les petites phrases comme des signaux de leadership au sens de la théorie du signal ? On voit aisément en quoi elles peuvent souvent connoter une qualité non observable. « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? » signalerait, par exemple, une exigence morale et une capacité à affronter des leaders installés. Mais ont-elle un coût inversement corrélé à la qualité des leaders ? Le coût le plus radical est l’incapacité de produire un signal. De fait, certains politiciens n’émettent jamais de petites phrases, non parce qu’ils sont incapables d’utiliser des métaphores ou des questions rhétoriques mais parce qu’ils n’ont pas assez d’influence pour qu’elles soient érigées en petites phrases par les médias et les réseaux sociaux.

Le coût le plus intéressant pour l’observateur, cependant, est le risque qu’une petite phrase, née ou devenue « sauvage », n’ait pour son émetteur un effet négatif – que le signal tel qu’observé par les suiveurs potentiels ne soit pas conforme au désir de l’émetteur. « Je traverse la rue, je vous trouve du travail », que l’émetteur aurait probablement voulu signal d’empathie, est ainsi devenu un signal de mépris social – soit un « coût » énorme pour un leader. L’équilibre séparateur est alors visible dans toute sa dureté : là où le coût est faible pour un leader fort, il est fort pour un leader faible. Le coût de « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? » a instantanément transformé un leader fort en leader faible quand il est apparu que son émetteur trichait sur le signal. De manière plus complexe, les petites phrases d’une Sandrine Rousseau, comme récemment « les menus des restaurants auraient beaucoup plus d’allure s’il y avait "cadavre de vache" plutôt qu’entrecôte », pourraient dénoter l’acceptation d’un certain coût auprès de certains suiveurs dans l’espoir d’un signal encore plus puissant auprès d’autres suiveurs.

Vues sous l’angle du signal, les petites phrases pourraient ainsi avoir pour le débat politique une valeur bien supérieure à celle que la morale programmatique leur assigne.

Michel Le Séac’h

  1. Robin Schimmelpfennig, Charles Efferson, Nicolas Bastardoz, « Credible leadership signals », The Leadership Quarterly, volume 37, n°2, 2026, article 101941, https://doi.org/10.1016/j.leaqua.2025.101941

  2. Vita Akstinaite, Ulrich Thy Jensen, Michalis Vlachos, Alexis Erne, John Antonakis, « Charisma is a costly signal », The Leadership Quarterly,, volume 35, n°6, 2024, article 101810, https://doi.org/10.1016/j.leaqua.2024.101810

Illustration : ChatGPT

09 mai 2026

L’Empire des mots – Conversations avec Napoléon, de Charles-Eloi Vial : lecture au filtre des petites phrases

 « Napoléon était incapable de se taire. En réalité, il détestait le silence et cherchait à toute force à remplir le vide », assure Charles-Éloi Vial. Nombre de ses interlocuteurs ont veillé à noter ses propos. Cependant, leurs abondants récits ne peuvent être toujours pris pour argent comptant : la mémoire est parfois défaillante, et certains témoins ont cherché à se donner le beau rôle – voire à prendre leurs distances après Waterloo ! Pour dresser le portrait de l’empereur à travers ses propos, Charles-Éloi Vial a donc effectué un impressionnant travail d’enquête afin de vérifier la réalité des conversations, la vraisemblance de leur contenu, le délai écoulé avant leur mise par écrit, etc. Ses investigations sont aussi passionnantes que la parole impériale elle-même.

Dans la masse énorme des textes, publiés ou non, l’historien a finalement retenu cinquante-trois « conversations » contextualisées avec soin et présentées par ordre chronologique, depuis le « jeune officier pâle et maigre » de 1795 jusqu’au proscrit en fin de vie de 1821. Elles ont été rapportées par des proches et des témoins de premier plan – ministres, généraux, ambassadeurs... – tous à l’aise avec l’écriture mais pas tous en bons termes avec l’empereur.


Elles brossent le portrait d’un homme hors du commun, évidemment, mais aussi bien peu sympathique, égocentrique et très convaincu d’être un orateur hors pair. « Sa parole a toujours exercé une influence magique », assure le baron Fain, son secrétaire de 1806 jusqu’à Waterloo, cité dès la première ligne de l’ouvrage. Sa manière de parler évolue cependant. Charles-Éloi Vial situe le premier tournant au traité de Leoben par lequel la France et l’Autriche se partagent la Vénétie en 1797 : « Dès lors, Bonaparte cesse d’appartenir au commun des mortels. Il a atteint le point de bascule de son existence, commençant désormais à ne plus seulement parler pour le présent mais aussi pour la postérité, frappant tous ceux qui l’approchent par des phrases qui n’appellent aucune contestation. » (p. 89). Avec quand même une exception notable qui aurait pu lui coûter cher : au 19 Brumaire, « lorsqu’il tenta de haranguer le Conseil des Cinq-Cents, il se mit à bredouiller et perdit tous ses moyens, avant que Murat ne sauve la journée en faisant marcher ses grenadiers, qui dispersèrent les députés. Il ne s’aventura plus jamais sur un tel terrain. » (p. 148).

Napoléon privilégiera désormais les conversations en tête-à-tête ou en petit comité. Il y déploie une grande force de conviction et une large culture, n’hésitant pas non plus à jouer aussi de l’intimidation, de la menace ou même des insultes les plus humiliantes. À partir de 1805-1807, « pour résumer en une phrase : il se montrait toujours parfaitement odieux », écrit même Charles-Éloi Vial (p. 237). Incontestablement, la parole est pour l’empereur un instrument majeur du pouvoir. « "C’est étonnant, le pouvoir des mots sur les hommes", aurait-il déclaré un jour à Sainte-Hélène en faisant mine de s’en étonner, alors qu’il avait construit une bonne partie de sa carrière sur ses talents oratoires » (p. 30). Il affiche sans vergogne son orgueil et ses ambitions, et ne supporte pas la contradiction quand il expose ses projets grandioses... comme la conquête rapide de l’empire russe en 1812. Ses interlocuteurs en sont toujours impressionnés et parfois épouvantés. Même vaincu, il ne cesse de parler : à Sainte-Hélène, inlassablement, il ressasse l’histoire de sa vie et refait celle de l’Europe.

Des petites phrases pas si rares en réalité

À première vue, dans ces textes écrits relatant de longues conversations en petit comité, les formules qu’on appellerait aujourd’hui des petites phrases ne sont pas fréquentes. L’auteur souligne pourtant « l’enchaînement des sous-entendus subtils, des remarques assassines ou clairvoyantes » (p. 14). Il note, comme le prince de Ligne, que Napoléon parle volontiers par apophtegmes. Et il ne peut passer à côté du fameux « Vous êtes de la merde dans un bas de soie » adressé à Talleyrand le 29 janvier 1809. « Aucun témoin fiable ne mentionne pourtant cette insulte », prévient-il, l’intéressé ne l’ayant décrite qu’allusivement (p. 331).

Une pure invention, donc ? Mieux que ça ! Charles-Éloi Vial retrace la « généalogie compliquée » de cette phrase. « Un bon mot ne fait pas une conversation, mais il la résume et la condense pour la postérité », écrit-il. Car celui-ci ne sort pas de nulle part : Napoléon détestait Talleyrand. « En somme, et pour cette fois seulement, la rumeur publique a mieux exprimé la pensée de Napoléon que ce dernier ne l’avait fait lui-même [c’est moi qui souligne] en ponctuant d’une phrase d’une vulgarité inoubliable une scène de disgrâce qui autrement aurait manqué de caractère et ne serait peut-être pas passée à la postérité » (p. 333). On ne saurait mieux souligner sa nature de petite phrase : un logos musclé par une vulgarité, exprimant l’ethos de son auteur supposé et sublimé par le pathos d’un public sévère. L’historien ne peut non plus s’empêcher de rappeler la petite phrase presque aussi fameuse avec laquelle Talleyrand « aura en tout cas eu le dernier mot par-delà la mort et l’oubli : « "Quel dommage qu’un aussi grand homme soit si mal élevé". » (p. 334).

Car, la légende napoléonienne en est témoin, les humains sont avides de petites phrases. Comme l’écrit Charles-Éloi Vial, « vraies ou fausses – et plutôt fausses que vraies –, les paroles de Napoléon passionnent depuis longtemps le grand public, même si ce dernier a toujours préféré les perles de sagesse et les citations percutantes aux longs monologues ou aux analyses interminables » (p. 10). À l’instar du Mémorial de Sainte-Hélène, dont les deux tiers seraient sortis de l’imagination de Las Cases (comme le fameux « Quel roman que ma vie ! »), les innombrables recueils de maximes, pensées et opinions de Napoléon répondent à la demande des lecteurs.

L’historien s’arrête un instant sur les Maximes et pensées de Napoléon de Jean-Louis Gaudy, pseudonyme derrière lequel se cache... Honoré de Balzac. « Presque toutes ses 525 citations sonores, "cri du Prométhée moderne", laissant entendre qu’il ne s’était guère écoulé de journée sans que l’Aigle prononce d’apophtegme digne de passer à la postérité, sont pourtant complètement inventées » (p. 11). Or « beaucoup de ces citations ont été prises pour argent comptant avant de passer dans l’inconscient collectif. […] On ne connaît plus guère aujourd’hui les conversations de Napoléon que par de tels aphorismes. Si certaines formules particulièrement heureuses gagnent en force en étant ainsi isolées, il ne s’agit pourtant que de phrases tronquées, souvent sorties de leur contexte... et pour la plupart fausses » (p. 12).

Napoléon en quête de petites phrases

Sont-elles pour autant mensongères ? « Ces sentences brèves semblent en outre parfaitement adaptées au mode de fonctionnement du grand homme, constamment pressé, impatient et nerveux, ne parlant que par phrases saccadées et cherchant à expédier son interlocuteur en quelques mots », reconnaît Charles-Éloi Vial (p. 12). Entre autres exemples, il relate l’effet obtenu par l’empereur « en lâchant une unique phrase en présence du tsar de Russie : "Quand j’étais simple lieutenant d’artillerie..." ». La déclaration n’est rapportée qu’en 1827 « par un témoin connu pour ses exagérations ». Mais « ces quelques mots, à la fiabilité douteuse, suffisent pourtant à illustrer la trajectoire extraordinaire du "petit caporal" devenu maître de l’Europe » (p. 318). Autrement dit, les petites phrases de Napoléon, même inventées, peuvent être « plus vraies que vraies ». Des auteurs aussi respectés que Thiers ( p. 278) ou Taine (p. 440) ont pu apporter leur pierre à l’édifice.

Les harangues militaires du jeune général Bonaparte montrent bien qu’il était conscient de cette appétence des foules pour des formes brèves. « Il n’était peut-être pas toujours parfaitement compris du gros de la troupe mais tous ses discours étaient ponctués de formules chocs faciles à mémoriser et forgées pour la postérité. Il s’agissait déjà d’une de ses marques de fabrique, une forme d’oralité qui en réalité passait aussi bien à voix haute qu’à l’écrit. » En témoigne par exemple sa célèbre proclamation du 20 mars 1796, où « il félicita ses troupes pour leur courage, tout en les appelant à poursuivre le combat jusqu’à la victoire finale et la libération de la péninsule italienne : "Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant : Il était de l’armée d’Italie" » (p. 84).

Ce souci l’accompagne quand il passe du militaire au politique. « Nous avons fini le roman de la Révolution, il faut en commencer l’histoire », proclame-t-il après le 18 Brumaire, marquant ainsi « sa volonté d’entrer dans l’histoire » (p. 262) – et de fait les historiens citent souvent cette phrase pour illustrer les premiers temps du Consulat. Les sujets de sont désormais tout autres, mais les auditeurs de Bonaparte « mentionnent aussi sa tendance à aplanir les problèmes les plus complexes et à les résumer , parfois dans des synthèses brillantes, mais tout aussi souvent sous forme de mots-valises ou de phrases tranchantes » (p. 150).


Très capable de tenir des discours différents à des auditeurs différents (peut-être parlerait-on aujourd’hui de « vérités alternatives »), il sait que les phrases les plus remarquables sont souvent chargées de sous-entendus. L’analyse qu’il fait du dénouement de Cinna est révélatrice. Il en avait d’abord été dépité, car « la clémence proprement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle n’est point appuyée sur la politique, que celle d’Auguste, devenu tout à coup un prince débonnaire, ne me paraissait pas digne de terminer cette belle tragédie ». Mais, raconte-t-il, « une fois, Monvel, en jouant devant moi, m’a dévoilé le mystère de cette grande conception. Il prononça le "Soyons amis, Cinna", d’un ton si habile et si rusé, que je compris que cette action n’était que la feinte d’un tyran, et j’ai approuvé comme calcul ce qui me semblait puéril comme sentiment » (p. 215). Cette analyse d’une réplique culte pourrait révéler beaucoup de son sens des petites phrases.

Révélateur aussi est son goût des courtes citations antiques, quand il paraphrase César : « Cette fois on pourra dire avec raison : venu, vu, vaincu, je serai modéré parce que je le voudrai bien, car je veux avoir le dernier morceau de cette armée prussienne. » (p. 278). Ou quand, au début de la campagne de Russie, lors d’un bivouac avec ses généraux, « il parla d’abord d’Alexandre, d’Hannibal et de César, discutant tout à tour le mérite de ces grands capitaines, et caractérisant chacun d’eux par quelques paroles remarquables » (p. 384).

Quand les mots s’émoussent

Napoléon considère la parole comme une arme, un moyen d’action. La vérité est secondaire. « Il faut les échauffer, les irriter par toutes sortes d’imputations aux adversaires qu’ils ont à combattre, en un mot mettre en jeu leurs passions », dit-il des Français (p. 197). Il n’en démord pas sur la fin de son règne : « Il en sera toujours de même dans les grandes assemblées ; quelques phrases sonores et passionnées font plus d’effet que le bon sens et la raison ; c’est pour cela que j’ai toujours détesté les péroreurs de tribune ; [...] avec une assemblée délibérant à ciel ouvert comme sous le Directoire, nous n’aurions jamais eu ni Marengo, ni Austerlitz, ni Friedland. » (p. 459)

Hélas, la puissance des mots a ses limites. Dans les derniers mois du règne « ses propos étaient si violents qu’il aurait mieux valu qu’ils ne soient pas prononcés en public : "On peut me tuer, mais on ne me déshonorera point. Je ne suis point né parmi les rois, je ne tiens pas au trône. Qu’est-ce qu’un trône ? Quatre morceaux de bois doré couverts de velours. […] Qui êtes-vous pour réformer l’ État ? Vous n’êtes point les représentants de la nation, vous êtes les députés des départements. Moi seul, je suis le représentant du peuple […]. Si j’éprouve encore des revers, j’attendrai les ennemis dans les plaines de Champagne. Dans trois mois nous aurons la paix ou je serai mort." » Ces phrases font vite le tour de Paris, « inquiétant encore davantage l’opinion » (p. 454).

Trois mois plus tard, l’inspiration n’a fait que s’aggraver en même temps que la situation militaire. « L’empereur n’avait pas besoin d’un long discours pour glacer son interlocuteur » constate Charles-Éloi Vial, qui cite, au 14 mars 1814 : « Quand un paysan est ruiné et que sa maison est brûlée, il n’a rien de mieux à faire que de prendre un fusil et de venir combattre » ou « Le boulet qui me tuera n’est pas encore fondu. » (p. 462). Au matin de Waterloo une « repartie fameuse qu’il aurait assénée au maréchal Soult » (« Parce que vous avez été battu par Wellington, vous le regardez comme un grand général. Et moi je vous dis que Wellington est un mauvais général, que les Anglais sont de mauvaises troupes, et que ce sera l’affaire d’un déjeuner. ») sera souvent invoquée par les historiens pour « montrer l’aveuglement du conquérant sur le déclin […] : Napoléon n’était plus l’homme qu’il avait été » (p. 506).

La vox populi supérieure à celle de l’empereur ?

Scrupuleusement attaché à distinguer le vrai du faux, Charles-Éloi Vial avertit :« Beaucoup d’historiens et d’écrivains ont voulu rendre compte du caractère de Napoléon en livrant à leurs lecteurs des citations et des réflexions aussi brèves que percutantes, mais ce n’est que par l’examen de ses dialogues que l’on peut retrouver la véritable voix du vainqueur d’Austerlitz » (p. 580). Mais, convient-il, « il n’est pas inintéressant d’évoquer en conclusion les forgeries », car « certains auteurs ont pourtant su faire parler Napoléon mieux que lui-même, que ce soit pour lui faire tenir des propos prophétiques ou pour lui soutirer d’imaginaires aveux sur ses projets politiques et ses ambitions secrètes ».

Il cite ainsi en exemple l’« évocation de la rencontre entre Napoléon et Pie VII à Fontainebleau, imaginée par Alfred de Vigny dans Servitude et grandeur militaire ». L’empereur tente de séduire l’homme d’église. « Et le pape de lui répondre simplement par deux mots célèbres mais qu’il n’a jamais prononcés – "Commediante ! Tragediante !" – résumant la duplicité du personnage. (…) Vigny, qui n’avait pourtant jamais rencontré l’empereur et ne le connaissait qu’au prisme du Memorial, a réussi à tout dire de l’homme et de sa faconde, de sa capacité à faire alterner le grandiose et le trivial, en le présentant comme un artiste de sa destinée, un créateur à l’intelligence scientifique mais à l’imagination littéraire » (p. 587). À titre posthume, bien des mots de Napoléon sont finalement ceux du peuple français : n’est-ce pas ce qu’il aurait lui-même voulu ?

Michel Le Séac’h

L'Empire des mots – Conversations avec Napoléon
par Charles-Éloi Vial
Perrin
ISBN : 2262105014. 636 pages, 32 €.

Illustration créée par Dall-E

29 avril 2026

Les "mabouls" annoncent-ils douze mois de petites phrases pour Emmanuel Macron ?

« Emmanuel Macron renoue avec ses "petites phrases" », conjecture Sonia Ghobri sur RMC en commentant l’emportement du président de la République, lundi dernier, envers « tous les mabouls qui nous expliquent qu’il faut se fâcher avec l’Algérie ». Le Figaro, Europe1 ou TF1 évoquent eux aussi une petite phrase. Était-elle délibérée ? Un détail permet d’en douter : elle a été prononcée hors caméra, au cours d’un échange à bâtons rompus. Elle pourrait donc être une petite phrase sauvage, reprise sans que telle ait été l’intention de l’orateur. Interrogé sur son intention, Emmanuel Macron a assuré qu’il ne visait personne !

Les médias y ont néanmoins vu « une attaque à peine voilée contre l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau ». Celui-ci a d’ailleurs relevé le gant aussitôt en déclarant : « Avec le régime d'Alger, la politique des bons sentiments est condamnée à l'échec. » Petite phrase pour petite phrase : destinée évidemment au grand public, la réplique positionne l’ancien ministre au niveau présidentiel, ce qui ne peut pas lui nuire en période pré-électorale.

Capture d’écran RTL sur YouTube

Cette petite phrase présente des parentés avec de précédentes sorties d’Emmanuel Macron. Le mot « maboul », d’abord, que 20 Minutes rapproche de plusieurs expressions désuètes utilisées par lui précédemment : « poudre de perlimpinpin », « galimatias », « c’est de la pipe », etc. Mais le mot n’est pas seulement désuet, il est à la limite de la grossièreté, comme « si c'était pas la France, vous seriez dix mille fois plus dans la merde » ou « ça m’en touche une sans bouger l’autre », voire de la provocation comme « la meilleure façon de se payer un costard c’est de travailler » ou « les non-vaccinés j’ai très envie de les emmerder ».

Le second mandat présidentiel d’Emmanuel Macron est jusqu’à ce jour moins fourni en petites phrases que le premier. Compte-t-il « renouer » avec elles dans ses douze derniers mois, comme le suppose Sonia Ghobri ? « C’est la rechute, les petites phrases », plaisante Étienne Gernelle sur RTL. « Tous les mabouls » n’est pas venu seul. « On va appliquer la méthode Notre-Dame », le 22 avril, et « J’ai pas fait de politique avant et j’en ferai pas après », le 23 avril, paraissent de la même eau. La seconde a expressément été qualifiée de petite phrase dans un article de l’AFP repris par plusieurs médias, y compris à l’étranger comme dans Le Soir. Quitter Paris a toujours semblé favoriser les petites phrases chez Emmanuel Macron. Les trois susvisées ont été prononcées respectivement dans un hôpital de l’Ariège, dans une mine de lithium de l’Allier et dans une école de Nicosie à Chypre.

Les débuts du mandat d’Emmanuel Macron avaient été marqués par plusieurs petites phrases retentissantes comme « on met un pognon dingue dans les minima sociaux » ou « le Gaulois réfractaire au changement ». Sauvages ou délibérées, elles avaient été désastreuses pour l’ethos présidentiel. Inspiré peut-être par l’immense succès de son « For sure » de Davos sur les réseaux sociaux en janvier, amorcerait-il un retour aux sources pour rester dans l’histoire, au moins, comme le président le plus prodigue en petites phrases ?

Michel Le Séac’h

Retour sur quelques petites phrases d’Emmanuel Macron :

28 avril 2026

«Le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière» : la résilience d’une petite phrase sauvage

 « Quarante ans après la catastrophe, certains médias et internautes se font encore l’écho de cette petite phrase que, pourtant, aucun représentant de l’État n’a jamais prononcée », s’étonnait voici quelques jours le site de lutte contre la désinformation Les Surligneurs. Nième retour sur le récit des événements :

Après l’explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire Lénine de Tchernobyl, le 26 avril 1986, un énorme nuage chargé de particules radioactives s’élève, poussé par les vents vers le nord de l’Europe. C’est même lui qui, détecté en Suède le 28 avril, révèle au monde la catastrophe tue par le gouvernement soviétique. Le 29, le professeur Pellerin, directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI), relaie l’information tout en indiquant qu’aucune augmentation de la radioactivité n’a été relevée en France. Le 30, le SCPRI conjecture cependant que des particules seront détectées dans les prochains jours. Puis il signale « une légère hausse de la radioactivité atmosphérique sur certaines stations du Sud-Est, non significative pour la santé publique ». Le 1er mai, il annonce que cette hausse va s’étendre à tout le territoire national, avant d’en tenir la chronique au jour-le-jour. Le 10 mai, le professeur Pellerin décrit au journal du soir de TF1 la pollution radioactive causée par le passage du « nuage » de Tchernobyl, jusqu’à 400 fois supérieure à la normale en certains points mais sans danger pour la santé publique, dit-il.

Deux erreurs de communication sont quand même à noter :

  • Le 30 avril, le bulletin météo d’Antenne 2 annonce que l’anticyclone présent sur la France empêchera le nuage de se diriger vers l’Ouest. À l’appui, une carte de l’Europe montre un panneau « STOP » au niveau du Rhin. « Mais attention, ces prévisions sont établies pour trois jours », précise la journaliste Brigitte Simonetta. Or le temps change brusquement ; Antenne 2 corrige sa prévision le lendemain.

  • Le 6 mai, le ministère de l’Agriculture publie un communiqué réclamant le rétablissement de la libre circulation des produits français dans la CEE. Il commence ainsi : « Le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l’accident de la centrale de Tchernobyl. À aucun moment les hausses observées de radioactivité n’ont posé le moindre problème d’hygiène publique. » La première phrase est fausse ; la seconde la dément de facto.

Capture d'écran du journal météo d'Antenne 2 le 30 avril 1986 

Quoi qu’on pense du traitement de l’information par le SCPRI, le gouvernement et/ou les médias, personne n’a déclaré : « le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière ». Pourtant, la petite phrase « sauvage », incontrôlée, probablement née d’une plaisanterie d’un journaliste, se répand comme une traînée de poudre, suscitant maints commentaires critiques ou ironiques. Des médias dénoncent un « mensonge d’État » proféré par le professeur Pellerin. Le journaliste le plus offensif est probablement Noël Mamère, futur député écologiste. En 1999 encore, sur France 2, il assure que le professeur Pellerin, « n’arrêtait pas de nous raconter que la France était tellement forte – complexe d’Astérix – que le nuage de Tchernobyl n’avait pas franchi nos frontières ». Cette accusation lui vaut d’être condamné pour diffamation.

Elle réapparaît pourtant de temps à autre. Journaliste prestigieux, Jean-Pierre Pernaut affirme en 2019 avoir, en 1990, « démonté le mensonge d'Etat qui avait été organisé autour de Tchernobyl ». La même année, après l’incendie de l’usine Lubrizol, Lutte Ouvrière écrit : « Cet épisode rappelle comment le nuage de Tchernobyl, suite à l’accident de la centrale nucléaire, s’était, selon le gouvernement de l’époque, miraculeusement arrêté devant les frontières françaises ! ». La phrase resurgit rituellement lors du dixième, du vingtième, du trentième anniversaire de l’accident nucléaire de 1986, et à présent du quarantième. Certains grands médias tiennent à la réfuter une fois de plus. « Tchernobyl, 40 ans après : la fable du nuage radioactif qui se serait arrêté à la frontière française » écrit La Croix le 25 avril 2026.« "Le nuage radioactif s’est arrêté à la frontière" : une phrase célèbre qui n’a jamais été prononcée », titre Le Figaro le 25 avril.

D’autres sont plus ambigus. « Le nuage radioactif ne s’est pas arrêté à la frontière : 40 ans après, les conséquences toujours visibles de Tchernobyl », titre La Nouvelle République le 26 avril. « On a vite compris qu’on nous mentait : en Corse, le souvenir de la catastrophe de Tchernobyl 40 ans après » titre Corse Matin. Certains flirtent avec la fausse nouvelle originelle : « Comment le nuage radioactif s’est arrêté à la frontière française », relate le site web du Canard enchaîné, qui poursuit : « Retour sur la fabrique d'un mensonge d'Etat, démonté depuis » (on note : « démonté » et non « démontée »). Il en est même qui la reprennent carrément : « Tchernobyl : aux origines d’un mensonge radioactif », assure Radio France, avant de glisser : « en France, un discours s’impose : le nuage radioactif n’aurait pas franchi les frontières. Une version officielle devenue symbole d’un mensonge d’État ».

Une petite phrase dominée par le pathos

Comment cette petite phrase a-t-elle pu acquérir une telle extension, et surtout une longévité d’autant plus paradoxale que les études épidémiologiques ultérieures ont conclu à l’absence de conséquences médicales détectables en France ? L’ethos de son auteur supposé, le professeur Pellerin, ne l’explique pas. Scientifique jusque-là inconnu du grand public, il acquiert soudain une vraie notoriété, mais il n’est pas un homme de pouvoir. À 62 ans, il n’a pas vocation à le devenir.

Le logos, « le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière », n’est pas en soi bien remarquable. Une petite phrase est, selon l’Académie française, une « formule concise qui sous des dehors anodins vise à marquer les esprits », c’est-à-dire qu’elle contient implicitement un « dedans » plus puissant. Ici, ce non-dit ne s’impose pas évidemment. On peut envisager :

  • « en réalité, le nuage ne s’est pas arrêté à la frontière »,

  • « la pollution nucléaire s’est étendue sur la France, donc j’ai pu être contaminé »,

  • « le nuage ne s’est pas arrêté à la frontière, donc on nous a aussi menti sur ses conséquences ».

La simple ironie envers la météo du premier sous-entendu serait sans doute insuffisante pour marquer durablement les esprits. En revanche, le deuxième « dedans pas anodin » paraît davantage conforme au pathos des citoyens de l’époque, effrayés par un rayonnement atomique sans conséquences visibles – et donc, paradoxalement, d’autant plus inquiétant. Cependant, un public politisé (écologiste et/ou complotiste) est resté plus durablement marqué par la troisième interprétation ; refusant d’admettre que les retombées nucléaires aient eu peu de conséquences sanitaires en France, il voit dans la petite phrase mensongère la première « preuve » d’un complot gouvernemental ourdi dès l’accident du 26 avril 1986. Le professeur Pellerin sera d’ailleurs poursuivi pour « blessures involontaires et atteintes involontaires à l'intégrité de la personne » mais bénéficiera de non-lieu en 2011 et 2012.

Les nucléotides ont une durée de vie longue ; les petites phrases aussi, quelquefois.

Michel Le Séac’h


18 avril 2026

Les panthéonisations contemporaines peu propices aux petites phrases

L’Élysée s’est victorieusement opposé cette semaine à une tentative de perquisition. D’après Le Canard enchaîné, le parquet national financier enquête sur l’attribution de nombreux marchés publics à une société de communication événementielle, Shortcut Events, chargée d’organiser plusieurs « panthéonisations » depuis plus de vingt ans.

D’un bâtiment construit pour être l’église Sainte-Geneviève, la Révolution fait un temple, le Panthéon, destiné à honorer ses personnages les plus éminents sous la devise : « Aux grands Hommes, la Patrie reconnaissante ». L’entrée d’un défunt dans sa crypte est une solennité républicaine majeure. Rédigé avec soin par des speechwriters, soupesé mot par mot, le discours solennel prononcé au cours de la cérémonie par le président de la République frottera l’ethos de ce dernier à celui du personnage célébré. Son texte sera diffusé par les services de la présidence et décortiqué par les médias. C’est donc un écrin naturel pour un morceau de bravoure détachable, « surasserté » et « panaphorisé » – autrement dit une petite phrase.


Or les résultats ne semblent pas à la hauteur. Qui est capable de citer un extrait d’un discours d’entrée au Panthéon autre que
« Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège... » ? Une objurgation hallucinée qui n’a même pas été prononcée par le général de Gaulle, président de la République à l’époque (1964), mais par son ministre de la Culture, André Malraux.

De Gaulle avait voulu honorer l’ensemble de la Résistance à travers Jean Moulin. François Hollande a visé la Résistance de gauche en faisant entrer ensemble au Panthéon deux résistants héroïques, Pierre Brossolette et Jean Zay, et deux déportées, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion. Son discours, annoncé comme « l’un des plus importants du quinquennat », tombe à plat. Avant lui, François Mitterrand avait honoré des politiques et des savants, Jacques Chirac deux écrivains. Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing et Nicolas Sarkozy s’étaient abstenus.

Emmanuel Macron aura été le chef d’État le plus « panthéonisateur » depuis Napoléon Ier avec bientôt six cérémonies en dix ans. Ont-elles donné lieu à des petites phrases marquantes ?

En 2018, il honore d’abord Simone Veil, décédée quelques semaines après son accession à l’Élysée. L’ancienne Garde des Sceaux est entourée d’une ferveur extraordinaire. Depuis des décennies, la presse l’a placée sur un piédestal. On ne parle d’elle qu’en termes superlatifs. Le discours présidentiel appartient au même registre(1). Pour cette raison même, il se fond dans la masse des apologies. On n’en retient aucune formule mémorable.

Maurice Genevoix

Quand Maurice Genevoix entre au Panthéon, le 11 novembre 2020, le site présidentiel elysee.fr utilise pour la première fois le terme familier « panthéonisation ». On se demande s’il ne s’agit pas d’honorer le monument davantage que l’écrivain. Emmanuel Macron y a célébré le 150e anniversaire de la Troisième République deux mois plus tôt. Il évoque expressément une « recréation » du Panthéon. Il vient de commander au plasticien Anselm Kiefer et au compositeur Pascal Dusapin « des œuvres permanentes au Panthéon en hommage aux morts connus et inconnus, aux hommes et aux femmes de la Grande Guerre ». La cérémonie du 11 novembre est intitulée « Entrée au Panthéon de Maurice Genevoix et de "Ceux de 14" »(2): pour la première fois, une œuvre littéraire est expressément reçue au Panthéon en même temps que son auteur. Maurice Genevoix a signé cinquante-six livres. En choisissant Ceux de 14, on répartit implicitement l’hommage entre l’écrivain et les Poilus de la Première Guerre mondiale.

Le discours présidentiel lui-même parle peu de Maurice Genevoix. Après deux ou trois phrases sur son enfance et sa jeunesse, il n’est question que de l’écrivain dans la guerre, puis de la guerre elle-même et des conscrits de 14-18, qu’ils aient ou non un lien avec lui. Bien qu’elles ne soient pas encore disponibles à cette date, les œuvres de Kiefer et de Dusapin sont saluées avec enthousiasme. Dans ce discours manifestement élaboré avec soin, la formule a priori la plus remarquable ne concerne pas Maurice Genevoix mais toujours le Panthéon, « palimpseste de notre Nation ».

L’image paraît risquée : un palimpseste est un parchemin dont on a effacé les écrits passés afin d’y inscrire un texte nouveau. La cancel culture avant l’heure, en somme ! Dans le 1984 de George Orwell, « l'Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c'était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification. » Heureusement, le rapprochement n’est pas effectué. Les autres morceaux de bravoure du discours (« Le carnet de vie et de mort de l’indicible », « Voilà que se lèvent les camarades de Genevoix : Porchon, Butrel, Sicot, Pannechon et tant d'autres »…) demeurent tout aussi ignorés. Les Français ont l’esprit ailleurs : la deuxième vague de l’épidémie de covid-19 bat son plein, un record absolu de nouveaux cas a été enregistré quatre jours plus tôt.

Josephine Baker

« Il a fait entrer une part d’Amérique dans notre panthéon national », avait déclaré Emmanuel Macron fin 2017 lors du décès de Johnny Hallyday(3). C’est pourtant une autre part d’Amérique qu’il choisit finalement de faire entrer au Panthéon avec Josephine Baker.

Comme Simone Veil, Josephine Baker est un personnage si remarquable et si célèbre qu’elle tend à occulter le président de la République. Les anecdotes qui courent à son sujet sont innombrables. Et d’excellentes plumes les narrent à l’envi dans la presse avant la cérémonie. Les louanges chantournées du discours présidentiel(4) impriment peu. Et puis, cette célébration de la diversité à moins de six mois de l’élection présidentielle est trop évidemment motivée par des raisons politiques pour favoriser une émotion sincère.

Missak Manouchian

« C’est la seconde fois, après Joséphine Baker en 2021, qu’entre au Panthéon une figure qui n’est pas née française et qui pourtant a fait le choix de la France », souligne le site elysee.fr lors de la « cérémonie d’entrée au Panthéon de Missak Manouchian et de ses camarades de résistance », le 21 février 2024(5). Dans le discours très travaillé du président de la République, une phrase est manifestement surassertée, car répétée six fois : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? ». S’y ajoute, par deux fois, « Est-ce ainsi que les hommes meurent ? »

Les questions rhétoriques peuvent très bien devenir des petites phrases (« Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? »), mais celle-ci ne cache aucune assertion évidente. Elle figure dans un poème de Louis Aragon dont Léo Ferré a fait une chanson. Intitulé « Bierstube, magie allemande », il n’a aucun rapport avec le résistant ni avec le texte que le poète communiste lui a consacré à la Une de L’Humanité. De plus, il s’agit du troisième discours commémoratif prononcé par Emmanuel Macron en quinze jours (les précédents ont été consacrés aux victimes du 7 octobre 2023 en Israël et à Robert Badinter). Un effet de saturation peut se faire sentir : ce que dit le président n’imprime plus.

Robert Badinter

Le discours prononcé par Emmanuel Macron lors de l’entrée de Robert Badinter au Panthéon le 9 octobre 2025 est en partie redondant avec l’hommage qu’il lui a rendu lors de son décès en février 2024(6). Là aussi, une phrase est clairement surassertée : « Les morts nous écoutent ». Elle forme son incipit et figure dans sa péroraison. Entre les deux, un portrait biographique de l’homme et un rappel de ses combats. S’il y a une candidate à former une petite phrase, c’est elle, bien qu’elle soit de l’ancien Garde des Sceaux et non du président. Il s’agit plutôt d’un adage un peu ésotérique, qui ne semble pas marquer profondément.

Ces panthéonisations qui n’ont pas laissé de traces dans les mémoires ont apparemment souffert d’un même handicap : elles n’ont pas rencontré le pathos du public, les passions des Français. Simone Veil, sans doute, éveillait des sentiments chez une partie des citoyens – au minimum un effet de notoriété. Pour les autres, c’est plus douteux. Les combats des personnages honorés sont d’un autre temps, ils relèvent des connaissances et non du vécu. Et puis, si le président de la République s’y montre dans un rôle institutionnel, jamais il n’y assume un rôle de leader. Ses discours ne répondent pas aux inquiétudes des Français, ils ne désignent pas d’ennemi, ils n’éclairent pas l’avenir. Emmanuel Macron n’y peut rien : quelles que soient les surassertions, cette liturgie républicaine n’est pas propice aux petites phrases. Il est probable que la panthéonisation de l’historien Marc Bloch, le 23 juin, n’imprimera pas davantage.

M.L.S.

1. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/07/01/hommage-solennel-de-la-nation-simone-veil-panthe

2. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/11/11/entree-au-pantheon-de-maurice-genevoix-et-de-ceux-de-14

3. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2017/12/06/communique-deces-de-johnny-hallyday. Le communiqué présidentiel commence par : « On a tous en nous quelque chose de Johnny Hallyday », référence transparente à « On a tous en nous quelque chose de Tennessee ». Une petite phrase dans la lignée de « Madame se meurt, Madame est morte » : elle parle de Johnny Hallyday tout en servant habilement Emmanuel Macron.

4. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2021/11/30/josephine-baker-entre-au-pantheon

5. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/02/21/missak-manouchian-et-ses-camarades-de-la-resistance-entrent-au-pantheon. Le communiqué insiste : « Entre au Panthéon la résistance communiste et étrangère dont était issu le groupe Manouchian » (c’est elysee.fr qui souligne).

6. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2025/10/05/robert-badinter-au-pantheon

Photo : Moonik, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia

04 avril 2026

L’Âge de pierre promis par Donald Trump à l’Iran : «un crime de guerre déguisé en petite phrase»

Quand Donald Trump apparaît à la télévision dans la soirée du 1er avril, tous les spectateurs attendent une annonce importante. En effet, c’est sa première adresse solennelle à la nation américaine depuis le déclenchement de l’opération Epic Fury contre l’Iran. Les conjectures vont bon train. Va-t-il annoncer une opération terrestre ? Un traité de paix conclu en secret ? Un succès militaire extraordinaire ? Un retrait anticipé ?

En fait, il annonce que les États-Unis sont « en bonne voie pour atteindre bientôt, très bientôt, tous leurs objectifs militaires ». Ce n’est pas exactement une annonce fracassante. Il en va autrement du sort qu’il promet à l’Iran : « We're going to hit them extremely hard over the next two to three weeks — we're going to bring them back to the Stone Age, where they belong » (« Nous allons les frapper très fort au cours des deux ou trois prochaines semaines — nous allons les ramener à l’Âge de pierre, là où est leur place »).

La stupeur n’est pas tant due au contenu de l’annonce qu’à sa formulation. Le « retour à l’Âge de pierre », au sens de destructions catastrophiques, est un cliché qui a déjà servi aux États-Unis. Il est surtout attaché au nom du général Curtis LeMay. Dans son autobiographie parue en 1965, celui-ci disait qu’il aurait fallu enjoindre au Nord-Vietnam de stopper son agression sous peine d’être « ramené à l’Âge de pierre à coups de bombes ». Organisateur des bombardements contre le Japon en 1945, Curtis Le May savait de quoi il parlait. L’expression est restée. L’ancien président pakistanais Pervez Musharraf a dit avoir été lui aussi menacé d’un retour à l’Âge de pierre s’il ne coopérait pas avec les États-Unis dans leur chasse aux terroristes après le 11 septembre.

Capture d'écran

Si les buts de guerre de Donald Trump n’ont jamais été parfaitement clairs, les Américains avaient pu croire à ses débuts, fin février 2026, qu’Epic Fury ne visait pas un pays mais un régime, celui des mollahs et des Gardiens de la Révolution. La guerre était même censée aider le peuple iranien à satisfaire son désir de liberté. Or l’Âge de pierre est désormais promis au pays tout entier. La destruction d’équipements routiers et de centrales électriques frappera civils et militaires, partisans et adversaires du régime. Qui plus est, le « where they belong » qui clôt la phrase de Donald Trump est extrêmement blessant. Les Iraniens n’ont rien d’une population préhistorique, ils sont fiers de leur civilisation millénaire, bien antérieure à la fondation des États-Unis.

Les propos de Donald Trump ne sont pas un dérapage malencontreux. Ils sont repris officiellement par le ministère de la Guerre et par le ministre Pete Hegseth. Et ils soulèvent immédiatement un tollé, aux États-Unis comme en Iran. Une formule s’impose tout de suite : « It's a war crime dressed up as a punchline. » (« c’est un crime de guerre déguisé en petite phrase »). Elle est reprise à des milliers d’exemplaires sur les réseaux sociaux. On ne sait d’où elle vient, l’IA s’avoue incapable d'en trouver la source. « l’Âge de pierre  implique de viser des civils […], ce serait un crime de guerre », a déclaré Jim McGovern, élu du Massachusetts à la Chambre des Représentants, mais l’expression courait déjà avant qu’il ne publie ce message sur Facebook.

C’est la presse, en général, qui désigne une déclaration comme une « petite phrase ». Pour les spécialistes de l’analyse du discours, c’est même cette désignation qui fait la petite phrase. Mais voici un rare cas où elle est largement le fait du public. Certes, « petite phrase » n’est que l’une des traductions possibles de « punchline ». Reste que la formule de Donald Trump met bien en jeu un logos fort comportant un sous-entendu métaphorique, l’ethos d’un président qui ne craint pas de durcir sa réputation et le pathos de citoyens peu désireux de valider un massacre.

M.L.S.