Ton faussement naïf, vocabulaire précieux, brièveté du récit, illustrations de l’auteure... La Plume et le Prince fait inévitablement penser au Petit Prince, sans avoir pourtant la portée générale du conte philosophique de Saint-Exupéry. Ce livre joliment édité, œuvre d’une jeune normalienne – « la Plume » – embauchée comme « conseillère discours » par la présidence de la République, décrit à la manière d’une fable l’archipel organisationnel au service du « Prince » qui règne sur « l’île Zée ».
Astrid Roucher n’a séjourné sur cette île qu’un peu plus de deux ans, du 3 septembre 2023 au 24 janvier 2026. Elle y a beaucoup appris. Sans révéler de secret d’État, ni même citer le vrai nom des protagonistes de la sphère élyséenne (pas même celui du Prince!), elle brosse de celle-ci un tableau étonnant de vie. « Tout y est authentique, et métaphorisé », prévient-elle d’emblée. Sa prose riche et subtile dit bien pourquoi elle a été embauchée : ah ! si tous les conseillers de la présidence pouvaient aussi bien s’identifier au « peuple vibrionnant, méticuleux, discret, mû par l’honneur de la perfection du geste » (p. 29) de l’île Zée !
Le Prince qui y règne est bon. « J’ambitionne de dépasser les chapelles et les conflits, de prendre le meilleur de tout ce qu’il y a sur nos îles. En même temps », assure-t-il à la Plume (p. 14). Celle-ci décrit cependant une réalité moins euphorique : « les îles de l’Archipel étaient profondément insatisfaites, et unanimement opposées » (p. 37). Elle ne cache pas sa surprise en découvrant les EDL, les « éléments de langage » qui « apparaissaient sur son bureau pour être transformés en discours, jaillis des profondeurs des ministères à la demande des conseillers princiers » (p. 49). Elle dresse même un « précis de jargon technocratique » à la limite de l’impertinence que n’auraient pas renié une Rachel Khan ou un Samuel Fitoussi : floutez, pirouettez, allongez, égotisez, déstructurez, décontextualisez, néologisez/anglicisez, polarisez, pathétisez, hypnotisez... Ailleurs, elle piétine aussi le verbe « assumer » – qui figure pourtant dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis sa 6e édition (1835).
Le style est léger, primesautier, mais derrière les litotes transparaissent des dénonciations parfois féroces et des déconvenues amères. Déterminée à enfreindre les principes de la « technovlangue », la Plume découvre vite qu’elle n’est pas de taille à lutter contre les « enflures langagières » exigées par différentes îles de l’archipel... Sauf peut-être quand elle est amenée à rédiger les « grands discours » destinés à un vaste auditoire, « ceux qu’elle écrivait sur une page blanche, la plume libre » (p. 68).
Cette liberté ne rime pourtant pas avec facilité car « c’est un jeu bien compliqué que d’écrire pour un prince. Les règles en sont multiples, et on ne les trouve énoncées nulle part » (p.71). Il faut satisfaire des contraintes opposées : « être sérieux sans que l’auditoire somnole », etc. Pire, il faut éviter de piétiner les convictions antagonistes des chapeaux à plumes. « En somme pour vous, l’égalité consiste à nuire également à tous le monde » (p. 74), ose-t-elle suggérer à l’un d’eux.
Sans quitter le ton de la fabuliste, Astrid Roucher livre bon nombre de réflexions sur la composition des discours présidentiels. Satisfaire le Prince n’est pas aisé, en particulier quand il réclame un style « plus minéral » – « une gageure, puisqu’il fallait aussi être émouvant, intime, ardent, sonore, ce qui ne compte pas parmi les qualités premières des cailloux » (p. 106). Et puis, « un discours princier n’est pas le lieu du microdosé. Pour porter plus fort que le vent qui bat inlassablement les côtes insulaires, il faut du grand, du tragique, du sublime et de l’infini. Tout prince mesure ses phrases à l’étalon des siècles, il verse le sang et les larmes avec le débit d’un fleuve, à grand renfort d’anaphores et d’hyperboles » (p. 109).
Les petites phrases, menaces et outils
La Plume se laisse ici emporter par son enthousiasme. Le sang et les larmes (et la sueur?) n’ont pas leur place dans tous les discours princiers et les phrases ne sont pas toutes grandes. Sans être nommées, les petites phrases sont l’une des menaces qui attendent la rédactrice de discours. Du moins les petites phrases sauvages, arrachées aux textes contre la volonté de leur auteur. La Plume apprend ainsi à se méfier de « l’auditeur retors, habile à tronquer des morceaux de discours pour leur faire signifier l’inverse de leur intention, les tailler en pointe et les retourner en armes » (p. 84). L’ennemi, alors, est souvent le « gazetier » : Astrid Roucher semble partager la culture de défiance envers la presse entrée à l’Élysée avec Emmanuel Macron et Sibeth Ndiaye. Elle montre encore un peu de naïveté. « Ce n’est pas ce que j’ai dit ! » s’insurge-t-elle quand elle estime qu’un gazetier déforme ses propos.
Cette menace ruine le métier : « Et l’art de la nuance, l’éloge de l’ombre et la demi-teinte, si chère à la Plume, tombent au champ d’honneur, victimes de la menace des ciseaux à tronquer de l’auditoire hostile (p. 110). Mais la troncature n’est pas toujours négative, et le métier de la conseillère discours consiste aussi à forger des petites phrases intentionnelles : « la Plume préparait ses textes de manière à ce qu’ils rendissent possible le prélèvement, un peu à la façon de ces petites annonces punaisées sur un mur où un prédécoupage permet d’emporter facilement un morceau » (p. 84).
Le Prince était sensible à cette démarche de panaphorisation, car il aimait « être quelqu’un qu’on cite, plus que quelqu’un qui cite ». La Plume plussoie : « s’adosser à une citation est toujours l’aveu que quelqu’un d’autre a formulé notre idée avant nous, et mieux que nous ». Ici, elle commet probablement une erreur, car une citation, bien souvent, n’a pas pour but de formuler une idée mais de cultiver un ethos : citer, c’est alors revendiquer une parenté avec le modèle auquel on se frotte.
Reste un défaut commun qui nuit à la bonne insertion des petites phrases. « Le discours politique penche toujours dangereusement du côté du trop : tout prince tend à rajouter de multiple mots de sécurité, des mots rustine, pour être assez explicite, pour être assez émouvant, pour être assez sonore » (p. 111). Le mieux est alors l’ennemi du bien : à vouloir insister sur tout, on ne souligne rien. Il est paradoxal que les princes de l’île Zée ne s’en rendent pas compte, puisqu’ils connaissent tous par cœur un exemple remarquable : « Le prince Charles le Grand, celui qui avait sauvé l’Archipel de l’invasion, parlait finalement assez peu. Ses discours étaient ramassés, ciselés, solennels. « île outragée, île brisée, île martyrisée, mais île délivrée ! »
M.L.S.
Astrid Roucher, La Plume et le Prince, Albin Michel, Paris 2026, ISBN 9782226513892, 224 p., 16,90 €







