29 juin 2026

Marc Bloch : l'étrange panthéonisation

« L'étrange panthéonisation de Marc Bloch par Emmanuel Macron » titre L’Opinion. Certes, tout prend un aspect un peu étrange en période de canicule, mais en effet, la cérémonie du 23 juin dernier a de quoi surprendre à divers égards.

Étrange est par exemple le fait que l’Élysée n’ait pas mis les points sur les i quand une descendante de Marc Bloch a réclamé qu’un parti politique – en l’occurrence le RN – soit exclu de la cérémonie du Panthéon. Les familles ne sont ni ordonnatrices ni récipiendaires de l’hommage rendu à l’un des leurs dans le temple de toute la Nation. Quoique née bien des années après leur mort, cette personne exprimerait-elle les volontés de ses grands-parents ? « Elle ne sait rien d’eux, sinon ce qu’en disent les livres scolaires », révèle Le Parisien. Marc Bloch a laissé des consignes écrites pour ses obsèques. Il n’y manifeste aucun désir d’exclusion.

Étrange est surtout le discours prononcé par Emmanuel Macron le 23 juin. Un tel exercice, solennel, met en scène le chef de l’État dans une position régalienne, sans contradicteur, sans réfutation. Personne sans doute n’espère égaler le « Entre ici Jean Moulin, avec ton terrible cortège... » d’André Malraux en 1964. Mais tous ceux qui ont présidé une panthéonisation ont au moins tenté de marquer les esprits par une petite phrase rémanente.

Tel a été le cas de François Hollande en 2015 lors de la quadruple panthéonisation de  Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay. Annoncé comme l’un des plus importants du quinquennat, son discours contenait plusieurs nobles formules susceptibles de passer à la postérité. Peut-être aurait-il fallu un un président plus crédible sur le registre de la solennité pour qu’elles s’inscrivent dans les mémoires.

Déraciner mon cœur...

Le discours d’Emmanuel Macron, le 23 juin, a clairement été préparé avec soin – comme ceux de ses cinq panthéonisations précédentes. Son texte est disponible sur le site elysee.fr. Il surprend, comme les précédents, par son manque de relief. Le rédacteur a veillé à animer le discours par l’usage du présent narratif (« Ce 16 juin 1944, au crépuscule, dans un champ de la région lyonnaise, les nazis exécutent leurs prisonniers », etc.). En revanche, on ne trouve guère dans le discours de phases destinées à être remarquées, détachées, panaphorisées, à marquer le public et à nourrir l’ethos du président.

On imagine qu’Emmanuel Macron a pu préférer laisser la vedette à Marc Bloch. Le discours s’achève sur cette citation de l’historien :

« La France demeurera, quoi qu'il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J'y suis né, j'ai bu aux sources de sa culture, j'ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. »

Ces lignes poétiques sont empruntées aux premières pages de L’Étrange défaite, où Marc Bloch dresse son autoportrait avant d’analyser les causes de la défaite de 1940. On savait déjà qu’Emmanuel Macron y était sensible. Il les avait citées le 4 septembre 2020, déjà au Panthéon, lors du 150e anniversaire de la proclamation de la République. Surtout, il les avait étrangement pastichées, sans citer de source, dans son discours de vœux 2022 aux Français – en période de covid-19 donc –, déclarant : « Et de la France, notre patrie, nul ne saura déraciner mon cœur. » 

Étrange est d’ailleurs la place prépondérante consacrée à L’Étrange défaite dans le discours présidentiel du 23 juin. Celui-ci rappelle à peine que Marc Bloch a été « fondateur avec Lucien Febvre de l'École des Annales ». C’était pourtant, en principe, la première raison de son entrée au Panthéon. Le site elysee.fr est plus explicite que le président : « Marc Bloch a pensé l'histoire comme un éclairage indispensable au temps présent et a incarné l'héritage universaliste des Lumières. C'est cet héritage intellectuel et républicain, qu'il porte au Panthéon. » La première panthéonisation honorant la science historique aurait pu être davantage soulignée.

L’étrange discrétion

Plus étrange encore est la présentation de L’Étrange défaite par le chef de l’État. En voici le passage principal :

Bloch prodigue des enseignements qui nous obligent encore et pointe les raisons qui ont mené la France heureuse du Front populaire de l'été 36 au désastre du printemps 40. La perte de toute force morale de la Nation. A commencer par ses élites qui cédèrent à l'esprit de défaite par détestation des élans du peuple français.

Ni le mot « élites » ni le syntagme « esprit de défaite » (qu’Emmanuel Macron répète pourtant trois fois) ne figurent dans le texte de Marc Bloch. « Quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe […] fut l’incapacité du commandement », écrit en revanche l’historien, qui s’étend très longuement sur l’incompétence des états-majors, le mésemploi du matériel, le désordre de la mobilisation et même la tiédeur des Anglais. Le Chef des Armées a peut-être préféré en gommer le souvenir.

Marc Bloch, homme de gauche modérée, n’évoque nullement une « détestation des élans du peuple français » de la part de quiconque. S’il est féroce pour la bourgeoisie, il ne l’est pas tellement moins pour d’autres catégories (« Ce que j’ai aperçu durant la guerre, ce que j’aperçois, pendant l’après-guerre, des postiers et, plus encore, des cheminots ne m’a guère édifié »...). Il affirme que « les défaillances du syndicalisme ouvrier n’ont pas été, dans cette guerre-ci, plus niables que celles des états-majors » et dénonce l’attitude de « la plupart des grands syndicats, de ceux des fonctionnaires, notamment ». Quant au Front populaire de la « France heureuse » il le méprise :

je n’ai nulle envie d’entreprendre ici l’apologie des gouvernements de Front populaire. Une pelletée de terre, pieusement jetée sur leurs tombes : de la part de ceux qui, un moment, purent mettre en eux leur foi ; ces morts ne méritent rien de plus.

Enfin, le président de la République oublie de citer deux autres catégories de responsables expressément visées par Marc Bloch : les enseignants (« À un universitaire, on pardonnera d’attribuer une assez large part de responsabilité à l’enseignement ») et les journalistes (« Le plus grave était que la presse dite de pure information, que beaucoup de feuilles même, parmi celles qui affectaient d’obéir uniquement à des consignes d’ordre politique, servaient, en fait, des intérêts cachés, souvent sordides, et parfois, dans leur source, étrangers à notre pays »).


Étrange, vraiment étrange, est la présence de ces lacunes, auxquelles s’ajoutent de petites inexactitudes historiques, dans l’éloge d’un homme qui a choisi pour épitaphe : « Dilexit veritatem » (Il chérissait la vérité) !

Étrange enfin, par-dessus tout, est l’aspect globalement terne de cette cérémonie qui normalement avait tout pour elle. Emmanuel Macron a plusieurs fois souligné l’intérêt qu’il porte au Panthéon et le respect qu’il voue à Marc Bloch. Pourtant, là où un speechwriter de président américain s’en serait donné à cœur joie, ses collaborateurs ont sans doute été priés de faire profil bas. Ce président si souvent victimes de petites phrases qu’il n’avait pas vraiment voulues a peut-être préféré ne pas prendre le risque d’en tenter une mieux née. Ce qui ne serait pas très fidèle aux enseignements de Marc Bloch.

M.L.S.

Illustration : capture d’image YouTube/Elysée


21 juin 2026

L'art de perdre en politique, d’Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin : lecture au filtre des petites phrases

« L’échec est un tabou français », affirment d’emblée les journalistes Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin dans L'art de perdre en politique – De Giscard à Macron, les politiques face à l’échec. Elles ont donc décidé de s’intéresser aux « perdants souvent magnifiques », ou du moins à dix-sept d’entre eux, sur une période de plus de quarante ans (1981-2024). Tous sauf un, Valéry Giscard d’Estaing, étaient encore en vie à la parution de leur livre (Lionel Jospin est décédé depuis lors).

Quatre de ces perdants sont aussi des gagnants : Valéry Giscard d’Estaing, Nicolas Sarkozy et François Hollande ont été élus président de la République avant d’être battus ou évincés à l’élection suivante, et Emmanuel Macron ne figure dans la liste que parce que ses victoires de 2017 et 2022 seraient par certains aspects... des échecs : « Emmanuel Macron ne lâchera pas la politique. Mais la politique peut le lâcher » (p. 281).


Les treize autres ont été perdants à des niveaux variables : Ségolène Royal et Marine Le Pen ont atteint le second tour de l’élection présidentielle, Lionel Jospin, François Bayrou, Anne Hidalgo, Valérie Pécresse et Jean-Luc Mélenchon ont été évincés au premier tour (et même trois fois pour le dernier) tandis que Bruno Le Maire, Jean-François Copé, Laurence Rossignol, Xavier Bertrand et Manuel Valls n’ont pu aller jusqu’à la candidature. Reste le cas « singulier » de Jean-Pierre Raffarin, dont les défaites sont en réalité celles de son père, secrétaire d’État à l’Agriculture sous la IVe République mais retoqué à une élection sénatoriale !

Cet échantillon de dix-sept perdants est très restreint puisque les onze élections présidentielles au suffrage universel de la Ve République ont vu s’affronter au total 81 candidats, dont certains l’ont été plusieurs fois. Et bien entendu, ceux qui auraient voulu être candidats mais n’ont pu l’être se comptent en centaines, si ce n’est en milliers. Or, si 100 % des gagnants ont tenté leur chance, 100 % des perdants aussi. Les critères de sélection n’apparaissent pas clairement. On comprend mal l’absence de François Fillon, par exemple. Ou celle de la trotskiste Arlette Laguiller, recordwoman des candidatures devant Jean-Marie Le Pen, qui sur six participations a obtenu cinq fois des pourcentages de voix supérieurs à celui de la socialiste Anne Hidalgo en 2022.

Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin présentent ces échecs avec vivacité, si ce n’est avec gourmandise ; elles font de ce sujet funeste une lecture plaisante, riche en portraits cursifs et en anecdotes révélatrices. Bien que leurs dix-sept perdants soient autant de cas particuliers, elles ont cherché à établir une typologie : « Le malheur de perdre », « Les mauvais perdants », « Le bonheur de perdre », « La grande illusion », « Les perdants victorieux ». Ont droit à leur chapitre personnel François Hollande (« Renoncer n’est pas jouer »), Manuel Valls (« Le serial perdant ») et Emmanuel Macron (« Malheur au vainqueur »). Le seul chapitre transversal, « Les beaux discours », clôt le livre en comparant différentes manières de quitter la scène.

Des petites phrases en aval des échecs

Les échecs ne sont pas propices aux petites phrases. Celles-ci, apanage des leaders, servent à conquérir le pouvoir ou à l’exercer. Quelques-unes se glissent cependant sous la plume d’Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin. Elles mentionnent ainsi le discours d’adieu de VGE (p. 55), qui se résume à : « Au revoir ! » La phrase a été très scénarisée par le président sortant, physiquement sortant par la porte de derrière. L’image télévisée frappe peut-être plus que les paroles ; on parlera néanmoins d’une « petite phrase » qui met en jeu l’ethos du président déchu, le pathos des citoyens – les uns consternés, les autres ravis – et un logos bourré de sous-entendus.

La sortie de Lionel Jospin se distingue elle aussi par sa sobriété (p. 74). « À le réentendre aujourd’hui, on est surpris par la brièveté de ce discours resté dans l’histoire : quatre minutes à peine », notent les journalistes. Mais ce qui est « resté dans l’histoire » se résume à un aveu d’échec : « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique ». La phrase est performative, si l’on veut, mais elle ne l’est que pour le candidat, dont elle achève de ruiner l’ethos ; le citoyen, lui, n’est que spectateur.

Les récits d’Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin montrent aussi que des petites phrases intervenues en aval peuvent avoir joué un rôle dans les échecs. Notamment celles des débats entre candidats au second tour des présidentielles, comme « Vous n’avez pas le monopole du cœur » de Giscard, ou « Vous êtes l’homme du passif » de Mitterrand, « morceaux de bravoure qui témoignent de la tension dramatique et de l’enjeu : une phrase peut achever une ambition légitime » (p. 206). Mais c’est un jeu délicat, comme l’ont montré les débats entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Après des attaques contre-productives en 2017, elle « laisse le pied sur le frein » en 2022, et Emmanuel Macron prend l’ascendant (p. 215).

Le désastre peut intervenir avant le stade de l’élection elle-même. Ainsi quand, lors d’un débat télévisé avant la « primaire de la droite », déjà poignardé par Nathalie Kosciusko-Morizet (« Bruno, ce n’est pas vrai que tu aurais poussé tes enfants à l’âge de onze ans s’ils avaient eu envie d’être mécanicien ou pâtissier. C’est faux, simplement faux ! »), Bruno Le Maire reçoit le coup de grâce sous forme d’une question rhétorique de Jean-Pierre Elkabbach : « Mais pourquoi ça ne fonctionne pas avec vous ? » L’intérêt de la chose est que Bruno Le Maire, six ans plus tard, déclare aux journalistes (p. 23)  : « Intérieurement, je savais que j’avais perdu. Je le savais au plus profond de moi-même ». Deux petites phrases pourraient ainsi ruiner une candidature préparée depuis des années ? Oui, insiste-t-il, « Le moment où vous dévissez est irrattrapable. »

Balles dans le pied et tirs amis

Et une tentative de rattrapage peut sans doute aggraver un dévissage. Au cours d’un voyage en avion, Lionel Jospin se lâche à propos de Chirac : « Il manque d’énergie. Il a vieilli. L’exercice du pouvoir l’a usé. Il est d’une grande passivité. » Les reproches pleuvent. « Taxer de « vieux » son adversaire et président de soixante-dix ans est perçu comme un crise de lèse-majesté et inélégant », commentent les autrices (p. 71). À moins que ça ne soit une fissure dans son ethos : « L’homme lisse sort les griffes mais tape à côté ». Lionel Jospin essaie alors « d’amortir le crash » : il allègue une conversation informelle, un off non respecté par les journalistes. On ne peut exclure que ce mea culpa ait aggravé la situation d’un candidat dont les Français attendent de l’autorité et de la détermination.

Lionel Jospin s’est tiré une balle dans le pied, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon s’écriant « la République, c’est moi » (p. 195). Pour Valérie Pécresse, en 2022, la balle vient de son propre camp (p. 149). « Valérie part dans tous les sens », déclare Nicolas Sarkozy dans Le Figaro . « [...] En 2007, on parlait de Sarko matin, midi et soir. Mais là, qui parle de Valérie Pécresse ? Elle est inexistante. » Au lieu de répliquer énergiquement, elle tente une visite de courtoisie à l’ancien président dans l’espoir de recoller les morceaux. « Ça a été la fin de tout », estime son chargé de communication. « Elle est sortie comme une enfant qui s’est pris une baffe et qui en redemandait presque. » Pour un candidat, prendre des coups verbaux est normal, tendre la joue gauche est fatal.

Ségolène Royal, elle aussi, a dû affronter des petites phrases venues de ses « amis », notamment le célèbre « Qui va garder les enfants ? » d’un Laurent Fabius « candidat comme elle à la primaire, sûr de son bon droit en animal dominant du PS ». Et Manuel Valls doit faire bonne figure le jour où le président Hollande sape sa future candidature en déclarant : « On peut réussir son existence sans être président de la République » (p. 253). Des petites phrases rôdent derrière bien des échecs.

Michel Le Séac’h

Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin
L'art de perdre en politique – De Giscard à Macron, les politiques face à l’échec
Stock, Paris 2024, ISBN 9782234093959
299 pages, 20,90 €

01 juin 2026

André Santini, roi des petites phrases – ou des bons mots ?

Décédé ce 1er juin, André Santini n’était pas seulement un homme politique de premier plan, maire d’Issy-les-Moulineaux depuis quarante-six ans, longtemps député, plusieurs fois membre du gouvernement. C’était aussi un humoriste de talent. En annonçant sa mort, certains médias accolent volontiers son nom à la locution « petites phrases » :

  • « Quelle est la différence entre un cocu et un député ? » : florilège des petites phrases d'André Santini, à l'humour décomplexé. – Le Parisien

  • Figure de la politique française et connu pour ses petites phrases parfois assassines, André Santini est mort – Nice-Matin

  • Sens de la formule – « Alain Juppé voulait un gouvernement ramassé, il n’est pas loin de l’avoir » : 12 « petites phrases » d’André SantiniLibération

D’autres qualifient différemment son genre oratoire. « D’André Santini, il serait tentant de ne garder que les bons mots, sa grande spécialité », écrit ainsi Le Monde. Il est question aussi de vacheries, de piques, de blagues, etc.


La locution « petite phrase » a de nombreuses définitions. Une plaisanterie d’André Santini s’accorde avec certaines d’entre elles. Par exemple, elle est sans doute « un énoncé que certains acteurs sociaux rendent remarquable et qui est présenté comme destiné à la reprise et à la circulation », selon la définition d’Annie Krieg-Planque(1). En revanche, il est plus difficile d’y voir « une formule concise attribuée à un personnage connu et qui marque les esprits », selon la définition du présent blog : en particulier, la personne de son auteur, son ethos, ne contribue guère à déterminer sa signification. Bien sûr, les blagues d'un joke writer professionnel peuvent être « plus drôles » du fait qu’elles sont prononcées par un président américain comme George Bush, mais celles d’André Santini auraient probablement fait rire même si elles n’avaient pas été de lui.

Comme on l’a dit ici à propos de Jean-Louis Debré, lui aussi homme politique très capé et spécialiste de l’humour politique, il faut probablement distinguer la petite phrase du trait d’esprit, même s’ils présentent des ressemblances. Le rire, souligne Henri Bergson(2), obéit à trois conditions :

  • « Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. »

  • « Le comique exige […], pour produire tout son effet, quelque chose comme une anesthésie momentanée du cœur. Il s’adresse à l’intelligence pure. »

  • « On ne goûterait pas le comique si l’on se sentait isolé. […] Notre rire est toujours le rire d’un groupe. »

Une petite phrase est humaine et s’adresse à un groupe. En revanche, elle ne s’adresse guère à l’intelligence. Elle fonctionne au niveau du pathos, de l’émotion, or « le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion », écrit Bergson.

Certaines sorties d’André Santini étaient qualifiées d’« assassines ». Il avait « fait sienne la technique de la pique à la limite de la méchanceté », relève Floriane Zagar dans La Revue politique et parlementaire (3). « C’est ainsi qu’à la mort de François Mitterrand, il s’est faussement interrogé : "Je me demande si l’on n’en a pas trop fait pour ses obsèques. Je ne me souviens pas qu’on en ait fait autant pour Giscard". C’était en 1996. Giscard était vivant. ». Il est à peine moins féroce quand il déclare : « À force de descendre dans les sondages, Édith Cresson va finir par trouver du pétrole », « Tapie est trois quart socialiste et incarcéré », ou « Balladur veut un gouvernement ramassé, ça ne va pas tarder! »

Avec de telles sorties, André Santini cherchait (et réussissait) à faire rire – aux dépens d’autrui, certes, mais pas en vue de l’« assassiner » symboliquement, ni de lui disputer une place ou une préséance, ni de soulever l’indignation du public. Il ne cherchait pas non plus à projeter son propre ethos, ou alors rien d’autre que celui d’un joyeux compère. Ses bons mots n’étaient pas des signaux de leadership, ou seulement à un degré modeste. Ils avaient vocation à faire passer un bon moment, pas à devenir un jour des mots historiques.

M.L.S.

    (1) Annie Krieg-Planque, « Les "petites phrases" : Un objet pour l’analyse des discours politiques et médiatiques ». Communication & langages, N° 168, 2011.

    (2) Henri Bergson, Le Rire, Paris, Quadrige/PUF, 5e éd. 1989.

    (3) « Petites phrases et politique, quand l’humour rejoint la tradition républicaine », Floriane Zagar 11 décembre 2023

Illustration : André Santini en 2007, photo Guillaume Paumier, CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons