09 mars 2026
Qui fait l'opinion ? D'Antoine Bristielle : lecture au filtre des petites phrases
28 février 2026
« (Le) travail, (la) famille, (la) patrie » : Martine Vassal flirte avec le point Godwin
« Mes valeurs, elles n’ont jamais changé : c’est le mérite, le travail, la famille, la patrie », déclare Martine Vassal (divers droite) lors d’un débat entre candidats à la mairie de Marseille organisé par BFMTV, le 19 février (à 1:19:45). « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? », s’étonne aussitôt Benoît Payan, candidat de la gauche. France Bleu et 20 Minutes évoquent une « petite phrase ». Dans le logos de Mme Vassal, les commentateurs reconnaissent la devise de l’État français, autrement dit le régime de Vichy. (Elle avait été auparavant celle de l’Association des combattants de l'avant et des blessés de guerre cités pour action d'éclat, alias les Croix-de-feu.)
La plupart des petites phrases ne disent pas grand-chose d’explicite
(« Je reste droit dans mes bottes », « Casse-toi pauv’ con »,
« Les non-vaccinés j’ai très envie de les emmerder »…) et il arrive
que ceux qui les relèvent les simplifient encore pour leur donner plus de
force. Cette simplification est souvent malveillante. « Si on commence à
jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui
dégringole », déclare Emmanuel Macron en 2017. Qui se souvient aujourd’hui
de cette phrase ? Les mots « les premiers de cordée » ont été isolés
et ce qui était à l’origine souci d’efficacité est demeuré comme signe de mépris
envers les suivants de cordée. Pour voir la devise de Vichy dans la déclaration
de Mme Vassal, il faut l’amputer du mérite et des articles.

Capture d'écran BFMTV sur YouTube
En réalité, ces mots ne paraissent même pas entendus
(n’hésitez pas à relire la phrase citée plus haut pour vous assurer de leur
présence) : c’est comme si la candidate avait dit directement : « Travail,
famille, patrie ». Comme en témoigne d’ailleurs la réaction de M.
Payan : « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? ».
Il pense manifestement à ce qu’il vient d’entendre sans se rendre compte
que ce n’est pas tout à fait ce qui a été dit (il est aussi difficile d’entendre
ce qu’on entend que de « voir ce que l’on voit », aurait pu dire
Péguy).
Pétain, vous connaissez ?
Le moteur de l’éventuelle petite phrase ici n’est donc pas
tant le logos que le pathos des commentateurs, les sentiments qu’elle
leur inspire. Il est probable qu’ils n’ont rien contre le travail, ni
contre la famille, ni contre la patrie pris séparément : ce qui les heurte
est l’addition des trois, placés dans cet ordre précis, qui signifierait
implicitement « Vichy ». La vie politique française reste régie par les
catégories d’il y a 80 ans. La reductio ad Hitlerum est si redoutée que les
élus et leur entourage semblent en permanence à l’affût des expressions qui la
favoriseraient – pour les éviter ou pour les condamner. Malheur à ceux dont la
vigilance faiblit ou dont la langue fourche. « Hormis le macronisme
et la devise pétainiste que vous venez d’employer, je pense que ce qui nous
rassemble au second tour est plus important que ce qui nous sépare », répond
Franck Allisio, candidat RN, à Mme Vassal.
Mais ce pathos corseté réclame déjà un minimum
de culture historique. Quelle proportion des téléspectateurs auraient compris
de quoi il retournait sans l’allusion « devise pétainiste » de Franck
Allisio ? Et combien même ont compris cette allusion ? Sébastien Delogu,
qui participe aussi au débat en tant que candidat LFI, ne relève pas la sortie
de la candidate de droite. Lui-même, en septembre 2024, déclarait : « Je
ne sais pas qui est Pétain. J'ai entendu parler de lui mais... Je sais
qu'apparemment, c'est un raciste, quoi. » Il est bien possible que les
auditeurs capables d’effectuer au vol un rapprochement entre « le mérite,
le travail, la famille, la patrie » et Vichy (apparemment, un régime
raciste, quoi) soient aujourd’hui une minorité. L’éventuel sous-entendu des
propos de Martine Vassal n’est audible que pour une partie des citoyens.
Cicatrice horrible
L’effet paraît non moins hypothétique sur le plan de l’ethos.
L’orateur qui reprend une phrase célèbre cherche classiquement à rapprocher son
image de celle d’un prédécesseur fameux : Comme disait Napoléon… Comme
disait de Gaulle. Dans le discours politique contemporain, cependant, on
constate souvent l’inverse : frotter deux ethos sert surtout à
contaminer l’un par l’autre, comme lorsque Sophia Chikirou déclare : « Il
y a du Doriot dans Roussel ». Mais peut-on accrocher n’importe quel ethos
à n’importe quel autre ? La comparaison entre Doriot et Roussel porte
parce que le second est député communiste et que le premier l’a été. Mais
comparer une personne à un régime politique comporte des limites évidentes. « Bien
évidemment Martine Vassal est aux antipodes des valeurs pétainistes », s’empresse
de déclarer Romain Simmarano, numéro 2 de sa liste. « Le pétainisme, c’est
la cicatrice absolument horrible sur le visage de la France pour l’éternité. »
Martine Vassal adopte sans tarder cette métaphore. « Le
mérite, la famille, le travail, l’humanité et la solidarité sont mes valeurs,
écrit-elle sur X. « Les détourner pour me comparer à Pétain est une
attaque aussi violente qu’injuste. C’est une balafre pour la France. » Autrement
dit, on compare des pommes et des oranges. La piste est brouillée. Une partie
des réactions sur les réseaux sociaux sont du genre ironique : « Elle
non plus ne savait pas qui était Pétain ! » Martine Vassal est de plus
protégée par sa faible notoriété hors de Marseille et de sa région. Une petite
phrase porte dans la mesure où son auteur est connu ; elle s’alimente de
son ethos et contribue à le façonner. Mais sans un ethos déjà consistant,
sa portée est limitée.
« Un patron qui assistait au débat avec nombre de ses
collègues de la chambre de commerce constatait amèrement : "Elle a
perdu l’élection" », relate Le Canard enchaîné (25 février
2026). Cela souligne une fois de plus l’extrême importance attachée aux petites
phrases, censées capables de déterminer une élection à elles seule. Mais il n’est
pas du tout certain que la locution soit vraiment applicable aux propos de Mme
Vassal.
M.L.S.
29 décembre 2025
« Tu les trouves jolies, mes fesses ? » : la réplique culte de Brigitte Bardot
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Parmi elles, une se détache nettement : « Tu les trouves
jolies, mes fesses ? » Elle est citée depuis hier par Ouest-France,
Nice
Matin, Télérama,
Sud-Ouest,
Les
Échos, TF1
Info, La
Charente libre, Nice-Matin,
Le
Républicain Lorrain, 20
Minutes, Le
Monde, Le
Figaro, etc.
Elle provient d’un film de Jean-Luc Godard, Le Mépris (1963).
Or le dialogue entre Brigitte Bardot et Michel Piccoli s’y déroule ainsi :
– Tu vois mes pieds dans la
glace ?
– Oui
– Tu les trouves jolis ?
– Oui, très.
– Et mes chevilles, tu les aimes ?
– Oui.
– Tu les aimes mes genoux aussi ?
– Oui, j'aime beaucoup tes genoux.
– Et mes cuisses ?
– Aussi.
– Tu vois mon derrière dans la glace ?
– Oui.
– Tu les trouves jolies, mes fesses ?
– Oui, très.
– Je me mets sur mes genoux ?
– Non, pas besoin.
– Et mes seins, tu les aimes ?
– Oui, énormément. […]
– Et mes épaules, tu les aimes ?
– Oui.
Etc. La phrase est également citée dans plus d’une
vingtaine de livres consacrés à Brigitte Bardot, à Jean-Luc Godard, au cinéma
français, à l’amour, au désir… Pourquoi les médias, quand ils résument cette séquence célèbre, ont-ils tendance à s’intéresser aux fesses plutôt qu’aux
genoux ou aux seins ? Probablement parce que c’est la partie du corps
féminin qui fascine le plus la gent masculine, comme l’ont montré plusieurs études.
À l’instar des petites phrases politiques, les répliques
cultes du cinéma sont des « microrhétoriques » : leur force
vient de l’alignement entre un logos, un ethos et un pathos.
Dévoiler des fesses admirables et en parler correspond bien à l’ethos à
la fois de la personnalité publique de Brigitte Bardot et de son personnage dans
le film, Camille. Mais ce qui rend la phrase immortelle est sans doute qu’elle mobilise aussi le pathos du public – du public masculin en tout cas. Et le pathos a
dicté sa loi en choisissant les fesses de préférence aux épaules ou aux pieds.
M.L.S.
Illustration créée par DALL-E
23 novembre 2025
« Accepter de perdre ses enfants », de l’esprit de défense au défaitisme médiatique
Le discours du général Fabien Mandon au 107e congrès de l’Association des maires de France (AMF), le 18 novembre 2025, a eu un vaste retentissement en raison d’une formule qualifiée de « petite phrase » par Le Parisien, Radio France, L’Union, France 24, RTL et quelques autres :
« Si notre pays flanche parce
qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, parce qu’il faut dire
les choses, de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la
production défense, alors on est en risque. »
C’est bien long pour une petite phrase ! En fait, la déclaration du chef d’état-major des armées a souvent été réduite à cinq mots, « accepter de perdre ses enfants ». Ils ont servi de titre à Libération, L’Humanité ou Franceinfo. La formulation originelle, à la fois conditionnelle et négative (« si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt ») était en effet peu propice à la mémorisation.
Mais qu’y avait-il à mémoriser ? « Accepter de
perdre ses enfants » est une autre manière de dire « esprit de
défense ». Tout pays qui se dote d’une défense nationale accepte
implicitement de sacrifier de jeunes vies. Au cours de sa demi-heure d’exposé,
le général Mandon, sur un ton tranquille, a proposé plusieurs phrases complètes
qui auraient pu être de meilleures candidates :
·
Ce qu’il nous manque (…), c’est la force
d’âme pour accepter de nous faire mal pour protéger ce que l’on est.
·
Les armées, c’est un extrait de la nation.
·
Les femmes et les hommes qui sont aujourd’hui
employés partout dans le monde (…) tiendront dans leur mission s’ils sentent
que le pays tient avec eux.
Le général s’est livré à un tour d’horizon de la situation
polémologique du monde : les États-Unis abandonnent l’Europe et se
préparent à une confrontation avec la Chine, qui elle-même se prépare à attaquer
Taiwan en 2027 et s’affirme comme une puissance mondiale, l’Afrique voit progresser
rapidement le nombre et la puissance des groupes terroristes, le Moyen-Orient
est déstabilisé… La petite phrase retenue, cependant, concerne plus directement
la Russie.
Le général Mandon a spécialement insisté sur celle-ci dans
un passage qui évoque fortement la célèbre formule de Julien Freund : « c’est
l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez
lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous
soyez l’ennemi, vous l’êtes. » Là aussi, certaines formules auraient pu avoir vocation à
devenir petites phrases :
·
La Russie aujourd’hui, je le sais par les
éléments auxquels j’ai accès, se prépare à une confrontation à l’horizon 2030
avec nos pays.
·
Aujourd’hui, la Russie produit plus
d’équipements de défense qu’elle n’en consomme sur le front. Elle est
clairement dans une phase de préparation de quelque chose d’autre.
·
Je sais qu’on sera au rendez-vous et je sais
que nos compétiteurs, ceux qui déposent des têtes de cochon coupées devant des
mosquées, ceux qui inventent des histoires de punaises de lit, nous écoutent et
le savent.
Plus fort que « nous sommes en guerre »
Pourquoi, alors, les médias se sont-ils focalisés sur « accepter
de perdre ses enfants » ? Emmanuel Macron, en voyage en Afrique, a émis
l’hypothèse classique de la « phrase sortie de son contexte » : « Je
vois assez bien de quoi il peut s’agir, sortir une phrase et la sortir de son
contexte pour faire peur ». Pourtant, c’est dans son contexte, au
contraire, qu’elle aurait de quoi faire peur, puisque le chef d’état-major
évoque des préparatifs militaires observables en Russie…
Il est clair cependant que l’avertissement n’était pas
destiné à épouvanter les Français. La langue vernaculaire des armées abonde en expressions
martiales : « sacrifice suprême », « mourir pour la patrie »,
« savoir vaincre ou savoir mourir », « l’étendard sanglant est
levé »… Avec la litote « perdre ses enfants », le chef des
armées a plutôt tenté d’édulcorer ses propos. Il a de plus veillé à souligner
que les Européens sont « fondamentalement plus forts que la Russie »,
même si celle-ci est convaincue du contraire. Le but était plutôt de mobiliser
les esprits.
Emmanuel Macron n’avait que modérément effrayé le pays avec
son « nous
sommes en guerre » de mars 2020, en temps de covid-19. Mais si « nous sommes en guerre »
est une métaphore presque inopérante, « perdre ses enfants », quelle
qu’en soit la cause, est une angoisse de tous les temps pour tous les parents. La
petite phrase rencontre aisément l’opinion.
Certains médias ont même titré « il faut accepter de
perdre nos enfants » (BFMTV,
Le
Midi libre, Le
JDD, Sud
Radio, L’Indépendant…).
L’usage de la première personne déplace la phrase sur le terrain de l’affectivité,
il en appelle directement au pathos des lecteurs ou des auditeurs. D’autant
plus que la perte des enfants apparaît comme une fatalité alors qu’être « prêt
à accepter », selon la formule d’origine, évoque une éventualité. Le logos
est aussi renforcé puisque la phrase, complétée par un verbe, se présente désormais
comme une injonction. Reste à savoir si cette aggravation du sens est délibérée
ou pas…
Michel Le Séac’h
Illustration : copie d'écran compte YouTube de l'Association des maires de France
10 mars 2025
Un ouvrage « définitif » sur le fonctionnement et les effets des petites phrases
Diverses définitions des petites phrases ont été proposées. Le présent blog a opté pour celle-ci : une formule concise, attribuée à un auteur connu, qui marque un public. Elle repose non seulement sur les mots prononcés mais aussi sur la réputation de l’orateur et la sensibilité des auditeurs.
Ces trois éléments évoquent bien sûr, de manière condensée, les trois piliers de la rhétorique selon Aristote : logos, ethos et pathos. Les petites phrases (des déclarations qualifiées de « petite phrase » par un ou plusieurs médias) sont analysées ici comme des capsules rhétoriques ou, par métonymie, des microrhétoriques.
Deux déclarations identiques prononcées par des personnages différents ne produisent évidemment pas le même effet auprès des auditeurs. Une même déclaration prononcée par un même personnage auprès de deux publics différents n’en obtient pas la même réaction. Logos, ethos et pathos sont indissociables. Ce n’est pas enfoncer une porte ouverte que de le dire, car si cette porte a été entrouverte par certains travaux en analyse du discours, le fait est que le fonctionnement des petites phrases n’a jamais été décrit de manière aussi claire.
Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique, aujourd’hui disponible chez BoD et en librairie, présente de manière détaillée ce paradigme des petites phrases et esquisse une réflexion sur ce qu’il implique pour notre compréhension du pouvoir politique.
Michel Le Séac'h
Petites phrases : des microrhétoriques
dans la communication politique
Un volume 14,8 x 21, 364
pages, 35 €
ISBN : 978-2-3225-7319-6
Éditeur : BoD - Books on Demand
Date de parution : 03.03.2025
Commandes : https://librairie.bod.fr/petites-phrases-des-microrhetoriques-dans-la-communication-politique-michel-le-seach-9782322573196
Table des matières
Avant-propos
1. Vous n’avez pas le monopole de la petite phrase
Quand les petites phrases font vraiment l’histoire
Avec ou sans guillemets
La petite phrase comme microrhétorique
Préhistoire des petites phrases
Géographie des petites phrases .
Une affaire de culture et de pouvoir
2. Les vilains petits canards de la communication politique
Un cheval de Troie pour la presse
Chercheurs et intellectuels : un regard en surplomb
L’attitude ambiguë des politiques
Hors programme et hors contexte
3. Le pouvoir, avant, pendant et après
Qui est le chef ?
Interpréter la situation
Paroles de circonstances
Le devenir des petites phrases
Immortalité, citations et petites phrases
4. Petites phrases de culture et petites phrases sauvages
La chevauchée des petites phrases
Il est difficile d’entendre ce que l’on entend
Ambivalence des petites phrases
Que faire contre une petite phrase ?
5. Le tango du cerveau et des petites phrases
Stéréotypes et biais cognitifs
Contexte et désir de cohérence
Inépuisables métaphores
Le storytelling, berger des mémoires
6. Logos : ce qu’on dit – qu’on le dise ou pas
Petite, raccourcie, simplifiée
Négation et interrogation
Le verbe : impératif oui, conditionnel non, futur peut-être
Petites phrases et petites blagues
Quand la forme prime le fond
7. Ethos : la petite phrase est le propre de l’homme politique
Réputations recyclées
Collisions d’ethos au sommet
La petite phrase n’attend pas le nombre des années
L’ethos sur le fil du rasoir
8. Pathos : la main invisible de l’opinion publique
La porte de la petite phrase s’ouvre de l’intérieur
Les habits neufs de la sagesse des foules
Biologie de la viralité
L’univers des sous-entendus
Épilogue : la griffe des chefs et la stèle des grands
Annexe : Brève histoire de la locution « petite phrase »
Index
Notes et références
17 février 2025
« Périssent les colonies plutôt qu’un principe » : Robespierre de retour via Mayotte ?
La question du droit du sol à Mayotte agite l’Assemblée Nationale. « Encore une petite phrase », s’exclame Catherine Piettre dans Les Dernières nouvelles d’Alsace quand François Bayrou, après avoir constaté un « sentiment de submersion » fin janvier, propose d’élargir le débat. Les partis de gauche s’enflamment. Des petites phrases, il y en aura d’autres. Et il y en a déjà eu, y compris pour une pure question de vocabulaire.
Le 13 mai 1791, l’Assemblée nationale débat des colonies. La
principale pierre d’achoppement est l’esclavage. Les colonies veulent le
préserver. Une partie de l’Assemblée voudrait l’interdire depuis Paris. L’Assemblée
s’apprête finalement à décréter qu’« aucune
loi sur l'état des personnes non libres ne pourra être faite par le corps
législatif pour les colonies que sur la demande formelle et spontanée des
assemblées coloniales ». Autrement dit, ces dernières pourront
maintenir l’esclavage.
Médéric Moreau de Saint-Méry, colon martiniquais,
révolutionnaire actif et propriétaire d’esclaves, propose de modifier la
rédaction du texte : « il est indispensable de s'expliquer
clairement, d'une manière qui ne permette plus de doutes. Il ne faut donc plus
parler de personnes non libres ; que l'on dise tout simplement des
esclaves : c'est le mot technique. »
Mais la Révolution se paie volontiers de mots. Maximilien de Robespierre intervient pour contester l’emploi de ce « mot technique » : « J'ai une simple observation à faire sur l'amendement. Le plus grand intérêt, Messieurs, dans cette discussion, est de rendre un décret qui n'attaque pas d'une manière trop révoltante et les principes et l'honneur de l'Assemblée. Dès le moment où, dans un de vos décrets, vous aurez prononcé le mot esclaves, vous aurez prononcé votre propre déshonneur… et le renversement de votre Constitution. » Puis, comme la discussion persiste, il proclame, selon la Gazette universelle : « Périssent les colonies, si elles nous forcent à renoncer à nos principes ! ».
Moreau de Saint-Méry retire son
amendement. Il renonce au « mot technique », la périphrase politiquement
correcte est conservée et le décret est adopté. Une tempête dans un verre d’eau,
à première vue. Comment a-t-elle pu accéder à une telle notoriété ?
Du vocabulaire au sanguinaire
Le mot de Robespierre semble
avoir produit un grand effet sur ses contemporains. Dès le mois de juillet
1791, le Journal de physique, de chimie, d'histoire naturelle et des arts
cite « périssent les Colonies plutôt que de violer un principe » comme
une sorte de dicton. Surtout, la formule prend une tout autre signification fin
août 1791 quand débute l’insurrection de Saint-Domingue. L’ampleur des
destructions et des meurtres alarme la nation. Un commissaire de Saint-Domingue
dénonce devant l’Assemblée nationale « le mot qui a servi depuis de ralliement
à tous les révoltés : Périssent les Colonies »(1).
Un témoin des événements s’indigne :
« La superbe colonie de Saint-Domingue n'est plus qu'un monceau de ruines
et de cendres. Périssent les colonies, disaient-ils, plutôt que de perdre un
principe ! Eh ! bien ! qu'ils viennent ces prétendus patriotes, contempler
celles de Saint Domingue ; leurs cœurs altérés de sang y trouveront de nouvelles
jouissances(2). »
Les esprits se divisent. Un
député malouin fait état de la situation haïtienne à l’Assemblée nationale le 1er décembre 1791 et, « ayant traité de blasphématoire le mot de M. Robespierre,
périssent les colonies plutôt que, etc., il a été rappelé à l’ordre par
un décret »(3) ! Ce « blasphématoire » est davantage qu’une
métaphore : le mot de Robespierre est sanctuarisé. Une adresse au roi y voit
un « vœu prophétique »(4). Les « Amis de la vérité »
confirment : « "Périssent les colonies, a dit un orateur, plutôt qu'un
seul principe!" Cette maxime est sacrée »(5).
Une puissante microrhétorique
Depuis lors, elle a fait l’objet
de citations innombrables, y compris sous la plume d’auteurs comme Guizot,
Schoelcher, Burette, Larousse, Chateaubriand…, jusqu’à la décolonisation. Plusieurs
auteurs, tels les Amis de Robespierre
ont tenté de corriger la citation : l’Incorruptible n’aurait pas vraiment
dit ça, ou même la formule serait de quelqu’un d’autre. Si cette hypothèse
était exacte, le mystère n’en serait que plus épais : comment une petite
phrase portant a priori sur une simple question de vocabulaire, l’adoption d’un
mot plutôt que d’un autre, a-t-elle pu susciter tant de vifs débats ?
La réponse est sans doute dans son
caractère microrhétorique :
- Logos : la formule commence par un verbe fort, à l’impératif, d’une sonorité remarquable. Le contraste entre la sentence de mort et le « principe » intrigue, mais souvent le message se concentre dans les trois premiers mots d'une phrase dont la suite n'est pas très certaine.
- Ethos : une solide réputation de coupeur de tête entoure l’auteur de la phrase. « Périssent les colonies » a pu y contribuer en un effet cerceau : la phrase est sanguinaire parce qu'elle vient de Robespierre, Robespierre est sanguinaire parce qu'il a prononcé la phrase, dès avant le Comité de salut public.
- Pathos : l’insurrection de Saint-Domingue, décrite en métropole par de nombreux témoins avec force détails, produit une énorme impression sur l’opinion publique de 1791. La Terreur et les « colonnes infernales » en Vendée ne tarderont pas. L'injonction « périssent » se multiplie : « Périssent les tyrans » (Bitaubé), « Périssent les arts s'il faut les acheter au prix de la liberté » (Prudhomme), « Périssent les talents qui n'ont pas la vertu pour appui » (Sérieys), etc.
Entre ces trois éléments, la
convergence est parfaite. Ils se renforcent mutuellement, acquérant proprio
motu une puissance qui ne résidait pas dans le débat parlementaire lui-même.
Michel Le Séac’h
(2) Extrait d'une lettre sur les malheurs de Saint-Domingue en général, et principalement sur l'incendie de la ville du Cap Français, Au jardin égalité pavillon no. 1, 2 et 3, 1794, p. 3.
(3) Louis-Marie Prudhomme dans son hebdomadaire Révolutions de Paris, 1791, p. 416.
(4) Cité dans Pièces Trouvées, 5ème recueil, Imprimerie nationale, 1792, p. 7.
(5) Bulletin des Amis de la vérité, n°75, 17 mars 1793, p. 3.
Illustration : buste de
Robespierre en 1791 par Claude-André Deseine, photo Rama, via Wikimedia
Commons, licence
Cecill, CC BY-SA 2.0
FR
18 janvier 2025
Emmanuel Macron : « Les urgences, c’est rempli de Mamadou »
Depuis près d’un mois, la citation tourne. À l’automne 2023, évoquant l’hôpital public et l’aide médicale d’Etat (AME) aux étrangers en situation irrégulière, Emmanuel Macron aurait déclaré à Aurélien Rousseau, alors ministre de la Santé : « le problème des urgences, c’est que c’est rempli de Mamadou ». Aujourd’hui député socialiste, Aurélien Rousseau a rapporté le propos à des journalistes du Monde qui ont publié sous le titre « Macron, le président et son double » une enquête en quatre volets de tonalité plutôt « people ». Dans le deuxième épisode, Raphaëlle Bacqué, Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach rappellent plusieurs des petites phrases mises au passif du président : « un pognon de dingue », « je traverse la rue », etc. Elles lui viennent disent-elles, d’un « copain de longue date », éleveur de brebis dans les Pyrénées.
Mais il y a pire quand le président « entretient le
flou sur ses convictions idéologiques ». Certains de ses propos ne
sont pas cohérents avec les convictions de gauche qu’il affichait en 2014, en
tant que jeune ministre de l’Économie de François Hollande. En particulier, le
thème de la « société ouverte » qu’il défendait naguère est
incompatible avec ses vues sur l’AME telles que les résumerait la formule
expéditive livrée à Aurélien Rousseau.
Une « révélation » faite par un tiers suscite toujours un peu de scepticisme. Ainsi, pour rester sur le thème de l’immigration, la formule du général de Gaulle sur « Colombey-les-deux-mosquées » rapportée en 1994 par Alain Peyrefitte, qui la date du 5 mars 1959, a été contestée à diverses reprises. L’AFP, qui évoque des « déclarations prêtées au général de Gaulle », convient néanmoins que « les historiens interrogés par l'AFP jugent leur véracité très plausible ». Alain Peyrefitte était un confident régulier du général de Gaulle, lequel n’a jamais eu l’occasion de commenter une opinion rendue publique bien après sa disparition. Aurélien Rousseau, lui, est un ex-allié d’Emmanuel Macron devenu opposant : il aurait entendu la phrase en tant qu’allié et l’aurait répétée en tant qu’opposant. Elle a été officiellement et « fermement » démentie par les services de l’Élysée.
Presque une banalité
Plus encore, le scepticisme envers cette formule pourrait venir de ce qu’elle ne cadre pas bien avec la personnalité perçue d’Emmanuel Macron, forgée à partir de déclarations comme celle-ci, rappelée par Le Monde, à Marseille en 2017 : « Les Arméniens, les Comoriens, les Italiens, les Algériens, les Marocains, les Tunisiens, les Maliens, les Sénégalais, les Ivoiriens, j’en vois des tas d’autres, que je n’ai pas cités, mais je vois quoi ? Des Marseillais, je vois des Français ! » À propos de « c’est rempli de Mamadou », certains parlent de petite phrase. Cependant, une petite phrase ne prospère que si son logos « matche » avec l’ethos du locuteur. En cas de discordance, elle est vite oubliée.
Le logos doit aussi être en résonance avec le pathos
des auditeurs. Ici, en quelque sorte, la messe est déjà dite : 57 %
des Français souhaitent la suppression de l’AME (alors que 56 %
étaient favorables à son maintien dix mois plus tôt) et environ 70 % désirent
que l’immigration soit réduite. L’avis du chef de l’État, si avis il y a, fait
presque figure de banalité. De plus, il n’est pas exprimé dans une situation de
débat qui le mettrait davantage en valeur.
En tout état de cause, que le propos soit véridique ou non, ou qu'il soit considéré
comme une « petite phrase » ou pas, il ne comporte guère de risque pour Emmanuel
Macron. Un relent de racisme dans le prénom « Mamadou » ?
Quand Marianne et l’Ifop sondent en 2019 le degré d’approbation des dix
petites phrases les plus connues de Jacques Chirac(1), « le bruit et l’odeur », cette
« sortie clairement xénophobe » qui lui a valu les plus vifs
reproches y compris dans son propre camp, arrive en quatrième position. Elle
reçoit 65 % d’approbations ! Il est peu probable que les Français soient
davantage favorables à l’immigration aujourd’hui.
Michel Le Séac’h
(1)
Hadrien
Mathoux, « "Notre maison brûle", refus de la guerre en Irak
et... "le bruit et l'odeur" appréciées : découvrez notre sondage
Ifop sur les phrases cultes de Chirac », Marianne, 1er octobre
2019,
https://www.marianne.net/politique/notre-maison-brule-refus-de-la-guerre-en-irak-et-le-bruit-et-l-odeur-appreciees-decouvrez
Illustration : Bing Image Creator
11 décembre 2024
Nouveau gouvernement : les hommes avant les programmes
Ces jours-ci, les débats sur la nomination d’un nouveau gouvernement tournent
presque exclusivement autour des personnes, des papabile, et non autour
des programmes. Ils illustrent une fois de plus le déclin relatif des idées politiques
par rapport au facteur humain. Les premières s’articulent autour de programmes,
le second s’exprime souvent à travers des petites phrases. Beaucoup les considèrent comme antagonistes. « À quoi sert une campagne électorale sinon à
débattre du fond ? Et pas simplement des petites phrases et des
injures », demandait le socialiste Jacques Delors, ancien président de la
Commission européenne[1].
Programmes politiques et petites phrases ne jouent pas dans
la même catégorie. Ils ne mettent pas en jeu les mêmes mécanismes cognitifs. La
petite phrase, le plus souvent orale, obéit à des processus immémoriaux. Le
programme politique est destiné à être lu et assimilé par un cerveau humain qui,
biologiquement, n’est fait ni pour l’écriture ni pour la lecture. Pour beaucoup,
les doctrines relèvent de l’abstrait et les programmes de l’avenir : y
adhérer suppose un acte de foi, on n’est pas prêt à les étudier en détail. Ce
n’est pas la petite phrase qui est réductrice : c’est le programme qui noie
le poisson.
Les programmes électoraux esquissent un état futur des
choses espéré alors que les petites phrases évoquent un état actuel le plus
souvent rejeté ou déploré, or l’esprit humain est plus sensible au négatif
qu’aux considérations positives[2].
Et les programmes se veulent explicites quand les petites phrases cultivent
l’implicite : les premiers invitent à réfléchir aux intentions de leurs
auteurs, les secondes activent des sentiments déjà présents chez l’auditeur (le
pathos). Par ailleurs, plus une société est administrée, plus il y a
matière à programme : la tendance à l’obésité du Code des impôts va de
pair avec celle des programmes politiques. Les politiques sont amenés à en
faire trop. Ils inondent leur public de messages dont il ne retiendra qu’une
mince partie.
Faveur et déclin des programmes politiques
La mode des programmes politiques est à son zénith dans les années 1960 et 1970. En 1963, une expérience grandeur nature est entreprise pour faire élire des idées plutôt qu’un individu. L’Express lance un candidat idéal, « Monsieur X », destiné à affronter le général de Gaulle à la présidentielle de 1965. L’hebdomadaire lui accole un programme électoral destiné à séduire la majorité. Bien entendu, la campagne de ce candidat virtuel est vertueuse, exempte de petites phrases. Elle paraît bien engagée. Jean Garrigues décrit ainsi la stratégie suivie[3] : « Les Français auront alors à choisir entre, d’une part, cette politique et l’homme qui se sera engagé à l’appliquer et, d’autre part, le personnage historique, séduisant mais mystérieux, et qui considère qu’il n’a pas à exposer une politique, ni à rendre des comptes ». Au dépôt des candidatures, L’Express révèle le visage de Monsieur X : il s’agit de Gaston Defferre, depuis vingt ans notable socialiste. Le reflux est immédiat. Face au « personnage historique », la défaite de la « politique » est sans appel, l'ethos l'emporte sur les idées.
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| Gaston Defferre en 1964 |
Aujourd’hui, construire une campagne présidentielle autour
d’un programme évoquerait Gamelin préparant en 1939 la guerre de 1914. L’électeur
moyen pense à la politique quatre minutes par semaine, assure le spin doctor
américain Jim Messina. Appelé à la rescousse du Parti conservateur britannique
en 2015, il préconise de marteler une seule idée : « Cameron redresse
le pays et crée des emplois »[7].
Autrement dit, l’électeur est invité à choisir un leader et le programme
suivra, plutôt que l’inverse[8].
Et Cameron est élu. Aujourd’hui, quand on dit « Retailleau », on
comprend lutte contre l’insécurité et l’immigration illégale.
La leçon ne vaut pas seulement pour les démocraties.
« Les dictateurs classiques, ceux de la peur, imposaient des idéologies
élaborées et des rites de loyauté », remarquent Guriev et Treisman.
« Les spin dictators emploient des méthodes plus subtiles qui relèvent
moins de l’agitprop de style maoïste et s’inspirent davantage de Madison Avenue[9]. »
S’il y a démagogie, du moins le démagogue a-t-il appris à connaître son public.
Michel Le Séac’h
[1]
« Interviews de M. Jacques Delors, membre du bureau national du PS et
ancien président de la Commission européenne, à France 2 le 2 mai 1997 et
France-Inter le 22 », Vie Publique,
https://www.vie-publique.fr/discours/229388-jacques-delors-02051997-les-conditions-de-l-elargissement-de-l-ue,
consulté le 27 décembre 2023.
[2] Stuart
Soroka et Stephen McAdams, « News, Politics, and Negativity », Political
Communication, vol. 32, 2015, n° 1, p. 1-22,
https://doi.org/10.1080/10584609.2014.881942
[3]
Jean Garrigues, La Tentation du sauveur : histoire d'une passion française,
Paris, Payot, collection Histoire, 2023.
[4]
Jean-Jacques Courtine, « Les glissements du spectacle politique », Esprit,
n° 164 (9), septembre 1990, p. 152-164.
[5]
Jacques Attali, « Un débat, pour un mandat », 16 mars 2022,
https://www.attali.com/societe/debat/
[6] Theodore Levitt, « Marketing
Myopia », Harvard Business Review, vol. 38, juillet-août 1960.
[7]
Voir Florentin Collomp et Laure Mandeville, « Les "spin doctors" d’Obama s’exportent en
Grande-Bretagne », Le Figaro, 4-5 avril 2015.
[8]
Christ'l De Landtsheer, Philippe De Vries et Dieter Vertessen, « Political
Impression Management: How Metaphors, Sound Bites, Appearance Effectiveness,
and Personality Traits Can Win Elections », Journal of Political
Marketing, vol. 7, n° 3-4, 2008.
https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/15377850802005083, consulté le 18
novembre 2023.
[9]
Sergei Guriev et Daniel Treisman, Spin Dictators – le nouveau visage de la
tyrannie au XXIe siècle, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2023, p. 40.
______________
01 juin 2023
Qu'est-ce qu'une petite phrase ? Essai de définition, avec diagramme de Venn : un concentré de rhétorique
Définir la locution « petite phrase » n’est pas une nécessité vitale. Dépourvue d’enjeux sécuritaires, juridiques ou médicaux, elle laisse plus de latitude que « champ de mines » ou « champignon vénéneux ». Mais on aimerait mieux appréhender cet objet élusif. Ce blog se range souvent à des avis d’experts : est petite phrase une déclaration qu’au moins deux ou trois médias d’une certaine importance ont appelée petite phrase. Ce postulat performatif est commode mais pas suffisant : il ne dit pas pourquoi ces médias ont considéré que la locution était applicable en l’espèce.
Diverses définitions de la petite phrase ont été proposées. Celles des savants obéissent aux préoccupations de leur discipline. Du côté des sciences du langage, Alice Krieg-Planque y voit un « syntagme dénominatif métalinguistique non-savant (et plus précisément : relevant du discours autre approprié), qui désigne un énoncé que certains acteurs sociaux rendent remarquable et qui est présenté comme destiné à la reprise et à la circulation »[i]. Au terme d’une analyse rigoureuse, dans sa thèse sur les petites phrases, Damien Deias en établit une « définition linguistique » en huit points[ii]. L’adjectif dit assez que le regard d’autres disciplines, la communication politique par exemple, peut être différent.
Une définition en trois éléments
Les définitions des dictionnaires sont hétérogènes mais tournent en général autour de quelques éléments : le texte et sa genèse, l’auteur, le public et les médias.
Le texte est un « propos bref d’un homme politique » (Trésor de la langue française, CNRTL) ou un « propos d’une personnalité, gén. politique » (Maxidico), une « formule concise » (Dictionnaire de l’Académie française), une « expression ou phrase faisant formule » (Le Robert), un « élément d’un discours » (Le Grand Larousse illustré), une « courte phrase détachée des propos tenus en public par une personnalité » (Larousse), un « court extrait de discours » ou une « brève citation publique » (Wikipedia), une « petite phrase extraite des propos d’un homme public » (Petit Robert). On retiendra le mot « formule », soit, selon l’Académie française, des « paroles auxquelles on attribue une efficacité spécifique » ou encore une « expression symbolique d'une règle opératoire, d'une loi de la nature, d'une relation, de la composition d'un corps, de sa structure, etc. ». En effet, sous une forme concise (et même « anodine », écrit l’Académie française), la petite phrase renferme un contenu riche, voire puissant, chargé de sous-entendus.
Dans les définitions ci-dessus figure plusieurs fois l’idée que la petite phrase est extraite d’un discours. Pour les sciences du langage, le fait générateur de la petite phrase est son « détachement », concept dégagé par Dominique Maingueneau[iii]. Elle est, écrit Damien Deias, « un fragment de discours […] ayant subi un détachement fort pour être cité dans un texte ». Cependant, sont aussi désignés comme des petites phrases des exclamations isolées (« casse-toi pauv’ con »…), des passages de conversation (« je traverse la rue »…), des répliques lors de débats (« je vis avec un homme déconstruit et je suis très heureuse »…), etc. L'origine d’une petite phrase est vite oubliée et ne fait pas partie de son contenu implicite, sauf circonstances exceptionnelles (« vous n’avez pas le monopole du cœur », par exemple, est issu du premier débat télévisé français entre candidats à la présidence de la République et le « vous » suppose un interlocuteur).
Un contenu indissociable du locuteur et de l’auditeur
Le détachement n’est donc pas un aspect essentiel de la petite phrase. Il en va autrement de son attachement -- ou son rattachement -- à un auteur. Comme un apophtegme, une petite phrase, à de rares exceptions près peut-être, provient toujours d’un locuteur, réel ou supposé. Son sens implicite n’est compréhensible qu’en relation avec cet auteur (« un détail de la Seconde guerre mondiale », « on met un pognon de dingue dans les minima sociaux »…). Brève et simple, la petite phrase ne contient généralement pas d’autre argument qu’un argument d’autorité. Il est donc surprenant que l’auteur soit ignoré par certaines définitions de la petite phrase, en particulier celle de l’Académie française. Naturellement, l’auteur doit être « quelqu’un », un personnage bénéficiant déjà d’une image, d’une notoriété extensible à sa petite phrase. Celle-ci peut faire évoluer l’image de son auteur mais non, a priori, la créer de toutes pièces. Autrement dit, la petite phrase vient du personnage et non le personnage de la petite phrase.
Troisièmement, la petite phrase a un auditoire, ou plus généralement un public. Elle a, pour une personne ou un groupe de personnes, un sens particulier, qui perdure au-delà de la mémoire immédiate. Autrement dit, elle laisse une marque, une empreinte cognitive, d'intensité et de durée variables en fonction des sentiments ou des passions du public. Lequel n’est pas toujours celui auquel le locuteur pensait s’adresser (« des Gaulois réfractaires au changement » est issu d’un discours adressé à la reine du Danemark). Et le sens qu’il donne à la petite phrase n’est pas toujours conforme aux intentions de son auteur (« la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde », petite phrase d’un Premier ministre de gauche, est resté une référence pour un électorat de droite). Le public est donc co-créateur de la petite phrase au même titre que le locuteur et doit faire partie de sa définition.
En revanche, les médias, cités par plusieurs dictionnaires, ne paraissent pas indispensables à celle-ci. Ils sont certes les agents principaux du détachement distingué par les linguistes, lequel est, écrit Damien Deias, « opéré par des acteurs médiatiques qui sélectionnent des énoncés dans les discours des acteurs politiques ». Mais, d’une part, il arrive que les petites phrases soient « élues » au suffrage direct par leur public (« je traverse la rue »…), via les réseaux sociaux. D’autre part, les médias sont au fond un public parmi d’autres. Ils interviennent dans la sélection des petites phrases en tant qu’agents de leur lectorat.
D’où cette proposition de définition tripartite en douze mots : la petite phrase est
une formule concise, attribuée à un auteur connu, qui marque un public.
Elle n’existe que par réunion de ces trois conditions. Ce qu’il est possible de représenter commodément par un diagramme de Venn :
Ce graphique ne nécessite aucune explication supplémentaire. Mais il suggère de pousser plus loin l'analyse :
[i] Alice Krieg-Planque, « Les « petites phrases » : un objet pour l’analyse des discours politiques et médiatiques », Communication & langages, 2011/2 (N° 168), p. 23-41. DOI : 10.4074/S0336150011012038. URL : https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2011-2-page-23.htm
[ii] Damien Deias, Les petites phrases en politique : analyse d’un phénomène médiatique. Linguistique. Université de Lorraine, 2022. Français. NNT : 2022LORR0181. tel-03933020. Voir notamment p. 18-24 et p. 170-171.
[iii] Dominique Maingueneau, Les Phrases sans texte, Paris, Armand Colin, 2012. Voir chapitre 1.








