16 août 2022

Une partie de campagne de Rachel Khan et Xavier Gorce : petites phrases au troisième degré

Une partie de campagne décrit « la présidentielle à laquelle vous avez échappé ». Le narrateur, Guy Marchant, chômeur célibataire de 45 ans, décide un matin en se rasant de se présenter à l’élection présidentielle. Il organise sa campagne avec ses copains de Grandville-sur-Loire, en suivant méthodiquement les préceptes de La Campagne électorale pour les nuls.

Rachel Khan, la pamphlétaire de Racée qui brandit son origine métisse comme un étendard, secondée par l’illustrateur Xavier Gorce, poussé hors du Monde pour cause de dessins pas politiquement corrects, s’en donne à cœur joie dans cet ouvrage satirique. Elle cultive un faux premier degré naïf et factuel qui n’est pas sans rappeler le ton pince-sans-rire de Sempé et Goscinny dans Le Petit Nicolas (« mon papa, qui est très modeste, est devenu tout rouge »…), avec une foule de sorties burlesques et pourtant « tellement vraies ». Derrière la façade des candidats et de leur entourage, il y a autant de cœurs que de cerveaux...

La campagne de Guy Marchant est on ne peut plus basique : elle rappellera quelque chose à tout le monde sans rien apprendre à personne. Le livre vise à distraire ! Cependant, dans un troisième degré a priori involontaire, il illustre le rôle majeur des petites phrases dans la vie politique. Il s’ouvre d’ailleurs sur l’une d’elles : « Win the "yes" needs the "no" to win against the "no" ». Cette petite phrase de Jean-Pierre Raffarin est intéressante à plus d’un titre. D’abord parce qu’elle est en anglais, bien sûr. Ensuite parce qu’elle signale un leader qui ne cherche pas le pouvoir. Dans l’utilisation qu’en fait Rachel Kahn, elle montre aussi qu’une formule d’apparence absurde peut être prise comme typique de la vie politique !

Petites phrases partout

Le livre multiplie les références à des petites phrases célèbres. L’un de ses chapitres est intitulé « En vous rasant ? », un autre « Le meilleur d’entre nous ». Est-il question pour Guy Marchant de participer à un débat télévisé (p. 153) ? L’un des membres de son équipe de campagne proclame aussitôt « Vous n’avez pas le monopole du cœur ». Et les autres d’embrayer : « Travailleurs, travailleuses », « Rassurez-vous, un jour je ne manquerai pas de mourir », etc. Jusqu’au moment où la directrice de campagne sonne la fin de la récré avec : « Je vous demande de vous arrêter ! »

De nombreuses autres citations ou allusions émaillent le livre : « La Corrèze plutôt que le Zambèze » (p. 54), « Mangez des tomes » chez le fromager pendant la visite du marché (p. 121), « Je crois encore aux forces de l’esprit » (p. 132), « J’aurais bien aimé vous donner raison, mais nous serions deux à avoir tort » (p. 159)… Il y a aussi des formules bien frappées qui n'attendent qu'un homme politique à leur mesure : « La vie ce sont les 3 t : Talent, Ténacité, Tarifs », « Je veux recoudre la France », « Le grand remplacement est la marche de l’histoire et si l’homme blanc n’est pas encore rentré dans cette marche de l’histoire, le reste de l’humanité ne va pas l’attendre », « Un engagement déconstruit pour un féminisme engagé », « Derrière les grands hommes, il y a toujours de grandes femmes », ou encore, en réplique à Arlette Chabot à la télévision : « Ce n’est peut-être pas votre question, mais c’est ma réponse » (p. 158).

La démonstration implicite et involontaire est claire : les petites phrases sont consubstantielles aux campagnes présidentielles.

Phrases-choc, punchlines et buzz

La première étape de la campagne est d’installer un QG, la seconde de choisir un slogan. La directrice de campagne improvisée définit celui-ci comme « une phrase-choc qui symbolise ou résume l’ensemble d’un programme ». Un peu plus tard, la même assure que le slogan, « c’est de la pub pour Guy Marchant ! » (On écarte d’ailleurs le slogan « Agir nos rêves » car « ça fait trop Martin Luther King ».) Peut-on à la fois, en une seule phrase, résumer tout un programme et peindre tout un personnage ? Rachel Khan ne va pas au bout de ce ressort satirique. Néanmoins, l’équipe de campagne tombe d’accord sur un slogan simple : « Votez pour moi », un message clair, « sans langue de bois », mais qu’on ne dépose pas à l’INPI parce que « ça a un coût ».

La question du programme ne vient que bien après celle du slogan censé le résumer ! Malgré les nobles déclarations, il est davantage au service du candidat que l’inverse. Mais à ce stade, la campagne est lancée, il faut assumer. On crée alors une « cellule riposte » chargée de répliquer aux sorties des autres candidats. Sa patronne se dit « forte en « punchlines ». « Je gère déjà tous les comptes sur les réseaux (…), je peux aussi tacler les autres, c’est plutôt amusant », assure-t-elle.

On observe la concurrence du coin de l’œil : « Il faut garder une dynamique et une sorte d’addiction des gens à cette course, comme le font très bien Attila Mour ou Voltaire [deux autres candidats] avec leurs petites phrases qui font le buzz » (p. 141).

 Cellule de crise

Le buzz ! C’est l’objectif capital. Guy Marchant s’inquiète de l’absence de retombées sur le net. « Je sais bien que la plus mauvaise presse pour un candidat c’est lorsqu’on ne dit rien sur lui », concède Valérie, sa directrice de campagne. « Ne t’inquiète pas, tu existes à nos yeux, ne t’inquiète pas, on va inventer un buzz ». Comment ? « On n’est pas assez sulfureux […]. Il faut provoquer de l’indignation, de la contestation, il y en a qui font un buzz par jour, par exemple, il faut buzzer » (p. 189). On crée alors une cellule de crise chargée de « réfléchir au sujet qui pourrait être intéressant pour un bon buzz ».

Et si la communication ordinaire ne suffit pas, vers la fin de la campagne, on cherchera à provoquer « un buzz qu’il faudrait savoir maîtriser, par exemple une phrase bien sentie ou une photo compromettante » (p. 181). Petite phrase toujours !

À la fin, malgré tous ces efforts, Guy Marchant n’est pas élu. Mais il obtient quand même 5,5 % des suffrages, et le président l’appelle pour négocier le second tour. Pas si mal, pour un chômeur célibataire de Grandville-sur-Loire.

Rachel Khan & Xavier Gorce
Une partie de campagne
Éditions de l’Observatoire, Paris, 2022
208 pages, 15 €, ISBN 979-10-329-2420-4

Michel Le Séac’h

09 août 2022

On a les Politiques qu’on mérite, par Chloé Morin (autrement dit : « Vous l’avez bien cherché » ?)

Il y a pas mal d’amertume chez Chloé Morin. Elle est entrée en politique à 24 ans comme chargée de mission au cabinet du Premier ministre. De quoi voir la vie en rose, pour une jeune socialiste. Hélas, il s’agissait de Jean-Marc Ayrault. Comme d’autres, elle en a retiré une vision plutôt pessimiste de la politique, détaillée surtout dans son précédent essai, Les Inamovibles de la République(1).

Dans son nouveau livre, On a les Politiques qu’on mérite, elle veille néanmoins à évoquer ses fonctions aux marches du pouvoir. « J’ai pourtant passé plus de quatre ans en politique, comme conseillère à Matignon » écrit-elle. Des deux premières années, son principal souvenir semble être d’avoir été reléguée dans un placard à balais lors de travaux de décoration. Renvoyée en 2014 « aussi brutalement que Jean-Marc Ayrault »(1), elle a été repêchée par une collaboratrice de son successeur, Manuel Valls. De ce dernier, elle tire davantage d’enseignements. Ils n’ont apparemment pas suffi à la réconcilier avec la vie politique. Elle y a renoncé, assure-t-elle dans ses dernières lignes (p. 318) : « Je sais désormais pourquoi j’ai fait – indirectement il est vrai – de la politique. Et également pourquoi je n’en fais plus. »

Le livre n’éclaire pas totalement son titre énigmatique. Ces Politiques, magnifié(e)s par une capitale, ne sont pas les orientations d’un gouvernement mais les personnages qui prétendent au pouvoir. On, c’est nous : le peuple, les citoyens, les électeurs. Mais qu’est-ce que le mérite ? Chloé Morin ne veut pas dire que les Politiques ne sont pas à la hauteur des Français mais l’inverse : « Si l’air politique devient irrespirable pour l’immense majorité de ces élus juste « normaux », c’est parce que nous [les citoyens] attendons d’eux des choses proprement surhumaines, ce qui en décourage plus d’un. » (p. 315)

Éloge du clientélisme

Sans doute a-t-elle dû se retenir pour ne pas écrire plutôt : « Les Politiques n’ont pas le peuple qu’ils méritent ». Ou encore : « Vous l’avez bien cherché ! » Car, selon elle, à force de rendre la vie impossible aux gens dévoués, le peuple les fait fuir. Il ne reste que les « monstres » qui, eux, ne renoncent pas : Trump, Bolsonaro, Orban, Salvini, Le Pen, Zemmour, Mélenchon.

Mais à quoi reconnaître alors un Politique « juste normal » ? Chloé Morin livre un plaidoyer inattendu en faveur du clientélisme : « Le "clientélisme", ou l’argument ultime que l’on brandit pour nier la réalité de la popularité d’un élu, sans même voir que cette accusation salit autant l’électeur – traité comme un vulgaire animal qui suivrait aveuglément celui qui lui donne à manger – que le politique qu’elle vise. » (p. 307).

Elle a été à bonne école : Isabelle Balkany est probablement le témoin qu’elle cite le plus largement dans son livre. Du moins nominativement, car si ses entretiens sont datés, ses interlocuteurs sont souvent anonymes : on croise par exemple « un ex-collaborateur de cabinet », « l’épouse d’un très haut responsable politique écologiste » ou, à quatre reprises, « une vieille routière de la politique ». Ils suivent souvent un même fil conducteur : la politique, c’est très dur, et le dégagisme, ça n’est pas juste. D’une lecture rapide on pourrait retirer l’impression que les Politiques qu’on mérite sont du genre geignard.

« Je traverse la rue » entendu d’en face

Ce serait pourtant injuste. Ce livre s’intéresse aussi à la politique vue d’en haut. Et c’est là qu’interviennent les petites phrases – qui selon Chloé Morin la tirent vers le bas. L’un de ses premiers chapitres est en grande partie consacré au fameux « Je traverse la rue… » d’Emmanuel Macron(2). « C’est l’une de ces "petites phrases" qui font le sel de la politique et les choux gras des médias, de celles que le public retient et ressasse encore des années plus tard, parce qu’elles auront soudainement semblé donner un sens à ce que l’on pressentait confusément. » C’est parfaitement dit : l’important, dans la petite phrase, n’est pas tant son auteur que son public – qui y voit le portrait de son auteur. Un alignement idéal du logos, de l’ethos et du pathos.

« Le verdict est clair », estime Chloé Morin : « Macron méprisant, Macron déconnecté. Cette petite phrase tronquée et relayée à l’infini a donc achevé de brosser ce portrait en creux d’un président découplé du réel, laissant le citoyen ébahi, comme à chaque fois – et les épisodes sont légion –, devant une telle déconnexion de ses élites. » C’est l’interprétation bruyante qu’en ont donné les Gilets jaunes. Mais l’analyse n’est pas poussée assez loin : qu’ont pensé en silence ceux qui n’ont pas besoin de traverser la rue ? N'était-il pas tentant, pour les retraités et les fonctionnaires entre autres, de se donner bonne conscience en se disant que, après tout, quand on veut, on peut ? La question n’a jamais été posée à ces publics qui pèsent lourd dans l’électorat du président. Si la réponse était « oui », l’alignement du logos, de l’ethos et du pathos ne serait pas moins idéal, quoique diamétralement opposé !

Chloé Morin a interrogé Emmanuel Macron alors qu’elle préparait son livre, « Emmanuel Macron, qui à de nombreuses reprises a vu ses "petites phrases" être retournées contre lui » (p 193). Il est dommage qu’elle ne lui ait pas demandé si ces petites phrases n’ont pu aussi tourner en sa faveur auprès d’électeurs finalement plus nombreux.

La vertu à 4,5 %

Yannick Jadot peut apparaître comme l’exemple inverse, le type même de « celui ou celle qui choisit de ne pas jouer de la petite phrase » (p. 276). Chloé Morin s’étend longuement sur son cas. « Au fond, Yannick Jadot estime que même les citoyens en colère attendent avant tout des politiques des réponses, et non qu’ils "gueulent plus fort qu’eux", comme un simple miroir de leur détresse et de leurs aspirations. » Il veille à la tenue de ses interventions publiques : « Ce n’est pas parce que les gens regardent des débats hystérisés en masse […] que c’est ce qu’ils attendent de la politique. […] Il faut garder en tête le fait que les gens ne croient pas au Grand Soir, ne veulent pas la révolution, ils veulent simplement de vraies réponses. Donc, dans cette campagne présidentielle, nous devons être aussi sur des choses très concrètes, sur des choses comme le pouvoir d’achat, le prix de l’énergie, expliquer comment concrètement nous allons aider les gens pour que demain doit un peu meilleur qu’aujourd’hui ».

Cependant, une petite phrase ne consiste pas nécessairement à « gueuler » ‑ témoin « Je traverse la rue ». Et « hystérisés » ou pas, les citoyens regardent quand même les débats : quand on choisit un chef, on s’assure qu’il a un tempérament de leader. Surtout, Chloé Morin a rencontré Yannick Jadot bien avant l’élection présidentielle. Sans quoi elle n’aurait pu éviter de l’interroger sur le rapport éventuel entre sa campagne vertueuse et son score de 4,5 % des voix.

Questions remises à plus tard

Ce ne sont pas les seules occasions manquée. Parmi les cas étudiés par Chloé Morin figure celui de Myriam El Khomry, ancienne ministre socialiste du Travail, victime d’un « procès en incompétence » pour n’avoir pas su dire à Jean-Jacques Bourdin combien on pouvait signer de CDD successifs. Battue aux élections législatives de 2017 bien que soutenue à la fois par le PS et par LREM, elle a quitté une vie politique trop dure pour elle. « Ma façon de faire de la politique s’accommode assez mal de la petite phrase qu’il faut commenter où lâcher dans les médias », assure-t-elle. À défaut de savoir sa leçon, une bonne repartie opposée au journaliste aurait-elle pu retourner la situation ?

En sens inverse quand Chloe Morin revient sur le cas de François Fillon « auteur le 28 août 2016, dans son fief de Sablé-sur-Sarthe, de la tirade assassine "Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ?", missile alors lancé en direction de Nicolas Sarkozy », elle devrait se demander si ce missile a contribué à sa victoire contre Alain Juppé dans la primaire de la droite.

Ces questions non posées pourraient n’être qu’un contre-temps. Ce sera pour une autre fois. À 34 ans, Chloé Morin a peut-être quitté la vie politique mais, essayiste prolifique, elle n’est certainement pas perdue pour la science politique.

Chloé Morin
On a les Politiques qu'on mérite
Paris, Fayard, 2022. 320 p., 19 €.

Michel Le Séac'h

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(1) Chloé Morin, Les Inamovibles de la République, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2020.
(2) Voir Michel Le Séac’h, Les Petites phrases d’Emmanuel Macron, Paris, Librinova, 2022, p. 2.