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29 avril 2026

Les "mabouls" annoncent-ils douze mois de petites phrases pour Emmanuel Macron ?

« Emmanuel Macron renoue avec ses "petites phrases" », conjecture Sonia Ghobri sur RMC en commentant l’emportement du président de la République, lundi dernier, envers « tous les mabouls qui nous expliquent qu’il faut se fâcher avec l’Algérie ». Le Figaro, Europe1 ou TF1 évoquent eux aussi une petite phrase. Était-elle délibérée ? Un détail permet d’en douter : elle a été prononcée hors caméra, au cours d’un échange à bâtons rompus. Elle pourrait donc être une petite phrase sauvage, reprise sans que telle ait été l’intention de l’orateur. Interrogé sur son intention, Emmanuel Macron a assuré qu’il ne visait personne !

Les médias y ont néanmoins vu « une attaque à peine voilée contre l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau ». Celui-ci a d’ailleurs relevé le gant aussitôt en déclarant : « Avec le régime d'Alger, la politique des bons sentiments est condamnée à l'échec. » Petite phrase pour petite phrase : destinée évidemment au grand public, la réplique positionne l’ancien ministre au niveau présidentiel, ce qui ne peut pas lui nuire en période pré-électorale.

Capture d’écran RTL sur YouTube

Cette petite phrase présente des parentés avec de précédentes sorties d’Emmanuel Macron. Le mot « maboul », d’abord, que 20 Minutes rapproche de plusieurs expressions désuètes utilisées par lui précédemment : « poudre de perlimpinpin », « galimatias », « c’est de la pipe », etc. Mais le mot n’est pas seulement désuet, il est à la limite de la grossièreté, comme « si c'était pas la France, vous seriez dix mille fois plus dans la merde » ou « ça m’en touche une sans bouger l’autre », voire de la provocation comme « la meilleure façon de se payer un costard c’est de travailler » ou « les non-vaccinés j’ai très envie de les emmerder ».

Le second mandat présidentiel d’Emmanuel Macron est jusqu’à ce jour moins fourni en petites phrases que le premier. Compte-t-il « renouer » avec elles dans ses douze derniers mois, comme le suppose Sonia Ghobri ? « C’est la rechute, les petites phrases », plaisante Étienne Gernelle sur RTL. « Tous les mabouls » n’est pas venu seul. « On va appliquer la méthode Notre-Dame », le 22 avril, et « J’ai pas fait de politique avant et j’en ferai pas après », le 23 avril, paraissent de la même eau. La seconde a expressément été qualifiée de petite phrase dans un article de l’AFP repris par plusieurs médias, y compris à l’étranger comme dans Le Soir. Quitter Paris a toujours semblé favoriser les petites phrases chez Emmanuel Macron. Les trois susvisées ont été prononcées respectivement dans un hôpital de l’Ariège, dans une mine de lithium de l’Allier et dans une école de Nicosie à Chypre.

Les débuts du mandat d’Emmanuel Macron avaient été marqués par plusieurs petites phrases retentissantes comme « on met un pognon dingue dans les minima sociaux » ou « le Gaulois réfractaire au changement ». Sauvages ou délibérées, elles avaient été désastreuses pour l’ethos présidentiel. Inspiré peut-être par l’immense succès de son « For sure » de Davos sur les réseaux sociaux en janvier, amorcerait-il un retour aux sources pour rester dans l’histoire, au moins, comme le président le plus prodigue en petites phrases ?

Michel Le Séac’h

Retour sur quelques petites phrases d’Emmanuel Macron :

« Je traverse la rue » : la flèche de l’image d’Emmanuel Macron s’égare

28 avril 2026

«Le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière» : la résilience d’une petite phrase sauvage

 « Quarante ans après la catastrophe, certains médias et internautes se font encore l’écho de cette petite phrase que, pourtant, aucun représentant de l’État n’a jamais prononcée », s’étonnait voici quelques jours le site de lutte contre la désinformation Les Surligneurs. Nième retour sur le récit des événements :

Après l’explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire Lénine de Tchernobyl, le 26 avril 1986, un énorme nuage chargé de particules radioactives s’élève, poussé par les vents vers le nord de l’Europe. C’est même lui qui, détecté en Suède le 28 avril, révèle au monde la catastrophe tue par le gouvernement soviétique. Le 29, le professeur Pellerin, directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI), relaie l’information tout en indiquant qu’aucune augmentation de la radioactivité n’a été relevée en France. Le 30, le SCPRI conjecture cependant que des particules seront détectées dans les prochains jours. Puis il signale « une légère hausse de la radioactivité atmosphérique sur certaines stations du Sud-Est, non significative pour la santé publique ». Le 1er mai, il annonce que cette hausse va s’étendre à tout le territoire national, avant d’en tenir la chronique au jour-le-jour. Le 10 mai, le professeur Pellerin décrit au journal du soir de TF1 la pollution radioactive causée par le passage du « nuage » de Tchernobyl, jusqu’à 400 fois supérieure à la normale en certains points mais sans danger pour la santé publique, dit-il.

Deux erreurs de communication sont quand même à noter :

  • Le 30 avril, le bulletin météo d’Antenne 2 annonce que l’anticyclone présent sur la France empêchera le nuage de se diriger vers l’Ouest. À l’appui, une carte de l’Europe montre un panneau « STOP » au niveau du Rhin. « Mais attention, ces prévisions sont établies pour trois jours », précise la journaliste Brigitte Simonetta. Or le temps change brusquement ; Antenne 2 corrige sa prévision le lendemain.

  • Le 6 mai, le ministère de l’Agriculture publie un communiqué réclamant le rétablissement de la libre circulation des produits français dans la CEE. Il commence ainsi : « Le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l’accident de la centrale de Tchernobyl. À aucun moment les hausses observées de radioactivité n’ont posé le moindre problème d’hygiène publique. » La première phrase est fausse ; la seconde la dément de facto.

Capture d'écran du journal météo d'Antenne 2 le 30 avril 1986 

Quoi qu’on pense du traitement de l’information par le SCPRI, le gouvernement et/ou les médias, personne n’a déclaré : « le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière ». Pourtant, la petite phrase « sauvage », incontrôlée, probablement née d’une plaisanterie d’un journaliste, se répand comme une traînée de poudre, suscitant maints commentaires critiques ou ironiques. Des médias dénoncent un « mensonge d’État » proféré par le professeur Pellerin. Le journaliste le plus offensif est probablement Noël Mamère, futur député écologiste. En 1999 encore, sur France 2, il assure que le professeur Pellerin, « n’arrêtait pas de nous raconter que la France était tellement forte – complexe d’Astérix – que le nuage de Tchernobyl n’avait pas franchi nos frontières ». Cette accusation lui vaut d’être condamné pour diffamation.

Elle réapparaît pourtant de temps à autre. Journaliste prestigieux, Jean-Pierre Pernaut affirme en 2019 avoir, en 1990, « démonté le mensonge d'Etat qui avait été organisé autour de Tchernobyl ». La même année, après l’incendie de l’usine Lubrizol, Lutte Ouvrière écrit : « Cet épisode rappelle comment le nuage de Tchernobyl, suite à l’accident de la centrale nucléaire, s’était, selon le gouvernement de l’époque, miraculeusement arrêté devant les frontières françaises ! ». La phrase resurgit rituellement lors du dixième, du vingtième, du trentième anniversaire de l’accident nucléaire de 1986, et à présent du quarantième. Certains grands médias tiennent à la réfuter une fois de plus. « Tchernobyl, 40 ans après : la fable du nuage radioactif qui se serait arrêté à la frontière française » écrit La Croix le 25 avril 2026.« "Le nuage radioactif s’est arrêté à la frontière" : une phrase célèbre qui n’a jamais été prononcée », titre Le Figaro le 25 avril.

D’autres sont plus ambigus. « Le nuage radioactif ne s’est pas arrêté à la frontière : 40 ans après, les conséquences toujours visibles de Tchernobyl », titre La Nouvelle République le 26 avril. « On a vite compris qu’on nous mentait : en Corse, le souvenir de la catastrophe de Tchernobyl 40 ans après » titre Corse Matin. Certains flirtent avec la fausse nouvelle originelle : « Comment le nuage radioactif s’est arrêté à la frontière française », relate le site web du Canard enchaîné, qui poursuit : « Retour sur la fabrique d'un mensonge d'Etat, démonté depuis » (on note : « démonté » et non « démontée »). Il en est même qui la reprennent carrément : « Tchernobyl : aux origines d’un mensonge radioactif », assure Radio France, avant de glisser : « en France, un discours s’impose : le nuage radioactif n’aurait pas franchi les frontières. Une version officielle devenue symbole d’un mensonge d’État ».

Une petite phrase dominée par le pathos

Comment cette petite phrase a-t-elle pu acquérir une telle extension, et surtout une longévité d’autant plus paradoxale que les études épidémiologiques ultérieures ont conclu à l’absence de conséquences médicales détectables en France ? L’ethos de son auteur supposé, le professeur Pellerin, ne l’explique pas. Scientifique jusque-là inconnu du grand public, il acquiert soudain une vraie notoriété, mais il n’est pas un homme de pouvoir. À 62 ans, il n’a pas vocation à le devenir.

Le logos, « le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière », n’est pas en soi bien remarquable. Une petite phrase est, selon l’Académie française, une « formule concise qui sous des dehors anodins vise à marquer les esprits », c’est-à-dire qu’elle contient implicitement un « dedans » plus puissant. Ici, ce non-dit ne s’impose pas évidemment. On peut envisager :

  • « en réalité, le nuage ne s’est pas arrêté à la frontière »,

  • « la pollution nucléaire s’est étendue sur la France, donc j’ai pu être contaminé »,

  • « le nuage ne s’est pas arrêté à la frontière, donc on nous a aussi menti sur ses conséquences ».

La simple ironie envers la météo du premier sous-entendu serait sans doute insuffisante pour marquer durablement les esprits. En revanche, le deuxième « dedans pas anodin » paraît davantage conforme au pathos des citoyens de l’époque, effrayés par un rayonnement atomique sans conséquences visibles – et donc, paradoxalement, d’autant plus inquiétant. Cependant, un public politisé (écologiste et/ou complotiste) est resté plus durablement marqué par la troisième interprétation ; refusant d’admettre que les retombées nucléaires aient eu peu de conséquences sanitaires en France, il voit dans la petite phrase mensongère la première « preuve » d’un complot gouvernemental ourdi dès l’accident du 26 avril 1986. Le professeur Pellerin sera d’ailleurs poursuivi pour « blessures involontaires et atteintes involontaires à l'intégrité de la personne » mais bénéficiera de non-lieu en 2011 et 2012.

Les nucléotides ont une durée de vie longue ; les petites phrases aussi, quelquefois.

Michel Le Séac’h


18 avril 2026

Les panthéonisations contemporaines peu propices aux petites phrases

L’Élysée s’est victorieusement opposé cette semaine à une tentative de perquisition. D’après Le Canard enchaîné, le parquet national financier enquête sur l’attribution de nombreux marchés publics à une société de communication événementielle, Shortcut Events, chargée d’organiser plusieurs « panthéonisations » depuis plus de vingt ans.

D’un bâtiment construit pour être l’église Sainte-Geneviève, la Révolution fait un temple, le Panthéon, destiné à honorer ses personnages les plus éminents sous la devise : « Aux grands Hommes, la Patrie reconnaissante ». L’entrée d’un défunt dans sa crypte est une solennité républicaine majeure. Rédigé avec soin par des speechwriters, soupesé mot par mot, le discours solennel prononcé au cours de la cérémonie par le président de la République frottera l’ethos de ce dernier à celui du personnage célébré. Son texte sera diffusé par les services de la présidence et décortiqué par les médias. C’est donc un écrin naturel pour un morceau de bravoure détachable, « surasserté » et « panaphorisé » – autrement dit une petite phrase.


Or les résultats ne semblent pas à la hauteur. Qui est capable de citer un extrait d’un discours d’entrée au Panthéon autre que
« Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège... » ? Une objurgation hallucinée qui n’a même pas été prononcée par le général de Gaulle, président de la République à l’époque (1964), mais par son ministre de la Culture, André Malraux.

De Gaulle avait voulu honorer l’ensemble de la Résistance à travers Jean Moulin. François Hollande a visé la Résistance de gauche en faisant entrer ensemble au Panthéon deux résistants héroïques, Pierre Brossolette et Jean Zay, et deux déportées, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion. Son discours, annoncé comme « l’un des plus importants du quinquennat », tombe à plat. Avant lui, François Mitterrand avait honoré des politiques et des savants, Jacques Chirac deux écrivains. Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing et Nicolas Sarkozy s’étaient abstenus.

Emmanuel Macron aura été le chef d’État le plus « panthéonisateur » depuis Napoléon Ier avec bientôt six cérémonies en dix ans. Ont-elles donné lieu à des petites phrases marquantes ?

En 2018, il honore d’abord Simone Veil, décédée quelques semaines après son accession à l’Élysée. L’ancienne Garde des Sceaux est entourée d’une ferveur extraordinaire. Depuis des décennies, la presse l’a placée sur un piédestal. On ne parle d’elle qu’en termes superlatifs. Le discours présidentiel appartient au même registre(1). Pour cette raison même, il se fond dans la masse des apologies. On n’en retient aucune formule mémorable.

Maurice Genevoix

Quand Maurice Genevoix entre au Panthéon, le 11 novembre 2020, le site présidentiel elysee.fr utilise pour la première fois le terme familier « panthéonisation ». On se demande s’il ne s’agit pas d’honorer le monument davantage que l’écrivain. Emmanuel Macron y a célébré le 150e anniversaire de la Troisième République deux mois plus tôt. Il évoque expressément une « recréation » du Panthéon. Il vient de commander au plasticien Anselm Kiefer et au compositeur Pascal Dusapin « des œuvres permanentes au Panthéon en hommage aux morts connus et inconnus, aux hommes et aux femmes de la Grande Guerre ». La cérémonie du 11 novembre est intitulée « Entrée au Panthéon de Maurice Genevoix et de "Ceux de 14" »(2): pour la première fois, une œuvre littéraire est expressément reçue au Panthéon en même temps que son auteur. Maurice Genevoix a signé cinquante-six livres. En choisissant Ceux de 14, on répartit implicitement l’hommage entre l’écrivain et les Poilus de la Première Guerre mondiale.

Le discours présidentiel lui-même parle peu de Maurice Genevoix. Après deux ou trois phrases sur son enfance et sa jeunesse, il n’est question que de l’écrivain dans la guerre, puis de la guerre elle-même et des conscrits de 14-18, qu’ils aient ou non un lien avec lui. Bien qu’elles ne soient pas encore disponibles à cette date, les œuvres de Kiefer et de Dusapin sont saluées avec enthousiasme. Dans ce discours manifestement élaboré avec soin, la formule a priori la plus remarquable ne concerne pas Maurice Genevoix mais toujours le Panthéon, « palimpseste de notre Nation ».

L’image paraît risquée : un palimpseste est un parchemin dont on a effacé les écrits passés afin d’y inscrire un texte nouveau. La cancel culture avant l’heure, en somme ! Dans le 1984 de George Orwell, « l'Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c'était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification. » Heureusement, le rapprochement n’est pas effectué. Les autres morceaux de bravoure du discours (« Le carnet de vie et de mort de l’indicible », « Voilà que se lèvent les camarades de Genevoix : Porchon, Butrel, Sicot, Pannechon et tant d'autres »…) demeurent tout aussi ignorés. Les Français ont l’esprit ailleurs : la deuxième vague de l’épidémie de covid-19 bat son plein, un record absolu de nouveaux cas a été enregistré quatre jours plus tôt.

Josephine Baker

« Il a fait entrer une part d’Amérique dans notre panthéon national », avait déclaré Emmanuel Macron fin 2017 lors du décès de Johnny Hallyday(3). C’est pourtant une autre part d’Amérique qu’il choisit finalement de faire entrer au Panthéon avec Josephine Baker.

Comme Simone Veil, Josephine Baker est un personnage si remarquable et si célèbre qu’elle tend à occulter le président de la République. Les anecdotes qui courent à son sujet sont innombrables. Et d’excellentes plumes les narrent à l’envi dans la presse avant la cérémonie. Les louanges chantournées du discours présidentiel(4) impriment peu. Et puis, cette célébration de la diversité à moins de six mois de l’élection présidentielle est trop évidemment motivée par des raisons politiques pour favoriser une émotion sincère.

Missak Manouchian

« C’est la seconde fois, après Joséphine Baker en 2021, qu’entre au Panthéon une figure qui n’est pas née française et qui pourtant a fait le choix de la France », souligne le site elysee.fr lors de la « cérémonie d’entrée au Panthéon de Missak Manouchian et de ses camarades de résistance », le 21 février 2024(5). Dans le discours très travaillé du président de la République, une phrase est manifestement surassertée, car répétée six fois : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? ». S’y ajoute, par deux fois, « Est-ce ainsi que les hommes meurent ? »

Les questions rhétoriques peuvent très bien devenir des petites phrases (« Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? »), mais celle-ci ne cache aucune assertion évidente. Elle figure dans un poème de Louis Aragon dont Léo Ferré a fait une chanson. Intitulé « Bierstube, magie allemande », il n’a aucun rapport avec le résistant ni avec le texte que le poète communiste lui a consacré à la Une de L’Humanité. De plus, il s’agit du troisième discours commémoratif prononcé par Emmanuel Macron en quinze jours (les précédents ont été consacrés aux victimes du 7 octobre 2023 en Israël et à Robert Badinter). Un effet de saturation peut se faire sentir : ce que dit le président n’imprime plus.

Robert Badinter

Le discours prononcé par Emmanuel Macron lors de l’entrée de Robert Badinter au Panthéon le 9 octobre 2025 est en partie redondant avec l’hommage qu’il lui a rendu lors de son décès en février 2024(6). Là aussi, une phrase est clairement surassertée : « Les morts nous écoutent ». Elle forme son incipit et figure dans sa péroraison. Entre les deux, un portrait biographique de l’homme et un rappel de ses combats. S’il y a une candidate à former une petite phrase, c’est elle, bien qu’elle soit de l’ancien Garde des Sceaux et non du président. Il s’agit plutôt d’un adage un peu ésotérique, qui ne semble pas marquer profondément.

Ces panthéonisations qui n’ont pas laissé de traces dans les mémoires ont apparemment souffert d’un même handicap : elles n’ont pas rencontré le pathos du public, les passions des Français. Simone Veil, sans doute, éveillait des sentiments chez une partie des citoyens – au minimum un effet de notoriété. Pour les autres, c’est plus douteux. Les combats des personnages honorés sont d’un autre temps, ils relèvent des connaissances et non du vécu. Et puis, si le président de la République s’y montre dans un rôle institutionnel, jamais il n’y assume un rôle de leader. Ses discours ne répondent pas aux inquiétudes des Français, ils ne désignent pas d’ennemi, ils n’éclairent pas l’avenir. Emmanuel Macron n’y peut rien : quelles que soient les surassertions, cette liturgie républicaine n’est pas propice aux petites phrases. Il est probable que la panthéonisation de l’historien Marc Bloch, le 23 juin, n’imprimera pas davantage.

M.L.S.

1. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/07/01/hommage-solennel-de-la-nation-simone-veil-panthe

2. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/11/11/entree-au-pantheon-de-maurice-genevoix-et-de-ceux-de-14

3. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2017/12/06/communique-deces-de-johnny-hallyday. Le communiqué présidentiel commence par : « On a tous en nous quelque chose de Johnny Hallyday », référence transparente à « On a tous en nous quelque chose de Tennessee ». Une petite phrase dans la lignée de « Madame se meurt, Madame est morte » : elle parle de Johnny Hallyday tout en servant habilement Emmanuel Macron.

4. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2021/11/30/josephine-baker-entre-au-pantheon

5. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/02/21/missak-manouchian-et-ses-camarades-de-la-resistance-entrent-au-pantheon. Le communiqué insiste : « Entre au Panthéon la résistance communiste et étrangère dont était issu le groupe Manouchian » (c’est elysee.fr qui souligne).

6. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2025/10/05/robert-badinter-au-pantheon

Photo : Moonik, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia

04 avril 2026

L’Âge de pierre promis par Donald Trump à l’Iran : «un crime de guerre déguisé en petite phrase»

Quand Donald Trump apparaît à la télévision dans la soirée du 1er avril, tous les spectateurs attendent une annonce importante. En effet, c’est sa première adresse solennelle à la nation américaine depuis le déclenchement de l’opération Epic Fury contre l’Iran. Les conjectures vont bon train. Va-t-il annoncer une opération terrestre ? Un traité de paix conclu en secret ? Un succès militaire extraordinaire ? Un retrait anticipé ?

En fait, il annonce que les États-Unis sont « en bonne voie pour atteindre bientôt, très bientôt, tous leurs objectifs militaires ». Ce n’est pas exactement une annonce fracassante. Il en va autrement du sort qu’il promet à l’Iran : « We're going to hit them extremely hard over the next two to three weeks — we're going to bring them back to the Stone Age, where they belong » (« Nous allons les frapper très fort au cours des deux ou trois prochaines semaines — nous allons les ramener à l’Âge de pierre, là où est leur place »).

La stupeur n’est pas tant due au contenu de l’annonce qu’à sa formulation. Le « retour à l’Âge de pierre », au sens de destructions catastrophiques, est un cliché qui a déjà servi aux États-Unis. Il est surtout attaché au nom du général Curtis LeMay. Dans son autobiographie parue en 1965, celui-ci disait qu’il aurait fallu enjoindre au Nord-Vietnam de stopper son agression sous peine d’être « ramené à l’Âge de pierre à coups de bombes ». Organisateur des bombardements contre le Japon en 1945, Curtis Le May savait de quoi il parlait. L’expression est restée. L’ancien président pakistanais Pervez Musharraf a dit avoir été lui aussi menacé d’un retour à l’Âge de pierre s’il ne coopérait pas avec les États-Unis dans leur chasse aux terroristes après le 11 septembre.

Capture d'écran

Si les buts de guerre de Donald Trump n’ont jamais été parfaitement clairs, les Américains avaient pu croire à ses débuts, fin février 2026, qu’Epic Fury ne visait pas un pays mais un régime, celui des mollahs et des Gardiens de la Révolution. La guerre était même censée aider le peuple iranien à satisfaire son désir de liberté. Or l’Âge de pierre est désormais promis au pays tout entier. La destruction d’équipements routiers et de centrales électriques frappera civils et militaires, partisans et adversaires du régime. Qui plus est, le « where they belong » qui clôt la phrase de Donald Trump est extrêmement blessant. Les Iraniens n’ont rien d’une population préhistorique, ils sont fiers de leur civilisation millénaire, bien antérieure à la fondation des États-Unis.

Les propos de Donald Trump ne sont pas un dérapage malencontreux. Ils sont repris officiellement par le ministère de la Guerre et par le ministre Pete Hegseth. Et ils soulèvent immédiatement un tollé, aux États-Unis comme en Iran. Une formule s’impose tout de suite : « It's a war crime dressed up as a punchline. » (« c’est un crime de guerre déguisé en petite phrase »). Elle est reprise à des milliers d’exemplaires sur les réseaux sociaux. On ne sait d’où elle vient, l’IA s’avoue incapable d'en trouver la source. « l’Âge de pierre  implique de viser des civils […], ce serait un crime de guerre », a déclaré Jim McGovern, élu du Massachusetts à la Chambre des Représentants, mais l’expression courait déjà avant qu’il ne publie ce message sur Facebook.

C’est la presse, en général, qui désigne une déclaration comme une « petite phrase ». Pour les spécialistes de l’analyse du discours, c’est même cette désignation qui fait la petite phrase. Mais voici un rare cas où elle est largement le fait du public. Certes, « petite phrase » n’est que l’une des traductions possibles de « punchline ». Reste que la formule de Donald Trump met bien en jeu un logos fort comportant un sous-entendu métaphorique, l’ethos d’un président qui ne craint pas de durcir sa réputation et le pathos de citoyens peu désireux de valider un massacre.

M.L.S.

28 mars 2026

La Communication politique a besoin d'un traitement de cheval, par Damien Arnaud : lecture au filtre des petites phrases

La communication politique est pour Damien Arnaud à la fois un champ d’étude et une profession. Après quinze ans de pratique de la communication publique et syndicale, il dirige Les Nouveaux experts de la compol, à la fois think tank et agence de communication politique, ainsi que le Cercle des communicants et des journalistes francophones, un espace d’échanges pour professionnels. Tous deux sont des mines de réflexion et de documentation. Damien Arnaud y a largement puisé pour établir dans La Communication politique a besoin d’un traitement de cheval un tableau du secteur dense, argumenté et critique.

L’ouvrage est organisé en trois parties. Dans la première, l’auteur dresse un tableau relativement pessimiste de la communication politique, affectée par dix « plaies » :

  • l’abus de petites phrases,
  • le triomphe de la langue de bois,
  • l’usage de mots creux et polysémiques,
  • la multiplication des mensonges,
  • des discours politiques simplistes et mal habités,
  • des éléments de langage répétés en boucle dans les médias,
  • des dirigeants métamorphosés en commentateurs permanents,
  • un storytelling politique effréné,
  • une « peopolisation » politique outrancière,
  • une communication négative menant au dégoût de la politique.

Ces « plaies » sont pour la plupart bien repérées et largement critiquées. Damien Arnaud appuie sa démonstration sur de nombreux avis de journalistes, de philosophes ou de politiques. On pourrait noter que ces « plaies » sont pour la plupart très anciennes. Les promesses ont toujours flirté avec le mensonge. Le discours révolutionnaire était truffé de mots creux et d’éléments de langage. Et Ronsard ou Voltaire eux-mêmes se sont livrés au storytelling avec La Henriade et La Franciade ! Mais ce livre n’est pas celui d’un historien : sa perspective est celle d’un professionnel de la communication d’aujourd’hui. Il concentre son analyse sur les pratiques contemporaines. Or celles-ci s’écartent réellement de celles du passé. La communication politique s’est largement transformée sous l’effet de nouvelles technologies.

C’est pourquoi, dans une deuxième partie, Damien Arnaud invite les professionnels à « s’adapter aux nouveaux paradigmes de la communication politique ». Celle-ci est d’abord soumise à une « dictature de la transparence », qui va jusqu’à empiéter sur la vie privée des dirigeants. Par ailleurs, la multiplication des chaînes d’information en continu comme BFMTV et CNews impose une communication « de réaction » : sans cesse, il faut « nourrir l’hydre de l’appareil d’information », et vite. Corrélativement, la communication politique devient prisonnière de la dimension visuelle, dans laquelle photographes et vidéastes jouent désormais un rôle sans précédent. Elle a aussi, avec les podcasts, une dimension sonore. Et les plateformes numériques sont multiples : si Twitter, devenu X, est « l’outil de communication politique par excellence pour informer les journalistes politiques », il ne dispense pas, par exemple, de cultiver Facebook, « outil de communication politique privilégié pour s’adresser à sa base électorale et aux citoyens », ou TikTok, qui « fait fureur auprès des adolescents et des jeunes ».

Quant au contenu, « les personnalités politiques sont-elles condamnées à dire ce que les citoyens veulent entendre ? » Le problème pourrait bien être plutôt d’entendre ce que les citoyens ont à dire ! Et sans discontinuer, car l’époque est à la « campagne permanente », dont le RN donne à voir un exemple. Plus anecdotiquement peut-être, la communication politique fait un usage croissant des animaux – chiens surtout, chats et chevaux plus occasionnellement – qui sont un gage d’authenticité : eux ne mentent pas. Contrairement peut-être aux livres publiés par les dirigeants politiques, qui se multiplient avec des succès divergents (si les livres de Philippe de Villiers ou de Jordan Bardella sont des best-sellers, ceux d’Anne Hidalgo ou de Marlène Schiappa restent confidentiels).

Une maîtrise de la communication, pour le pire ou pour le mieux ?

Dans ce nouveau contexte, le rôle du journaliste est fragilisé. La communication politique cherche à réduire sa liberté, y compris, paradoxalement, en lui facilitant la vie : en contrepartie d’une prise en charge confortable (logement, transports...), le journaliste embedded endosse implicitement une certaine obligation morale. Damien Arnaud aurait pu y ajouter les effets de la communication publique : le dircom’ d’une grande ville dispose souvent de moyens et d’effectifs supérieurs à ceux du quotidien local, invité à puiser dans les informations fournies, sous peine de voir ce flux indispensable se tarir en cas de dissidence.

Les crises sont consubstantielles à la politique, mais la communication de crise est pour l’essentiel une technique contemporaine. Abondamment théorisée et inspirée par le monde de l’entreprise, elle reste loin d’être infaillible. Encore plus nouvelles sont l’utilisation des données et celle de l’intelligence artificielle. Déjà bien repérées dans la communication politique contemporaine, elles n’en sont pourtant qu’à leurs débuts.

Le tableau brossé par Damien Arnaud est donc riche, multiforme... et en grande partie négatif. Comment faire mieux ? C’est le propos de la troisième partie du livre, « Réinventer ou révolutionner la communication politique ». L’auteur y développe plusieurs idées fortes :

  • Avoir comme principal objectif la consolidation du vivre-ensemble,
  • Passer de l’information politique à la communication politique,
  • Remettre l’humain et la créativité au cœur de la communication politique,
  • Mener la bataille des idées avant celle de l’image,
  • S’exprimer sur un sujet uniquement lorsqu’on dispose de tous les éléments d’appréciation,
  • Prononcer des discours compréhensibles, persuasifs et habités, mettant moins l’accent sur l’émotionnel,
  • Revenir à une parole politique plus rare,
  • Clarifier le rôle et les missions des communicants politiques,
  • Trouver l’outil de communication et le format éditorial adaptés à la personnalité politique,
  • Reconstruire une image claire de chaque parti politique et refaire des militants des acteurs majeurs de la communication politique.

Ces préconisations forment le « traitement de cheval » que l’auteur réserve à la communication politique. Sa voix n’est pas solitaire : il s’appuie largement sur les avis et opinions de personnalités majeures de la communication ou de la politique. Si certaines propositions restent à un niveau quasi philosophique, d’autres ont des déclinaisons pratiques. Éventuellement un peu surprenantes, comme l’idée d’« investir à nouveau dans la production de goodies politiques », à l’image des tee-shirts « Giscard à la barre » de la campagne présidentielle de 1974.

Les petites phrases : abusives et/ou indispensables ?

L’abus des petites phrases, on l’a noté, est la première des « plaies » recensées dans la première partie du livre. La description de leur usage reprend largement un entretien que j’ai donné en octobre 2025 au site Les Nouveaux experts de la compol. Leur importance n’est donc pas ignorée. Pourquoi sont-elles des « plaies » ? Parce leur abus « nuit gravement au débat d’idées » (ce qui est, pourrait-on dire, leur objet même puisqu’elles servent plutôt le débat de personnes).

L’auteur cite le professeur Christian Le Bart, affirmant que « pour être percutant à la télévision, il faut savoir construire des petites phrases, brèves, simples, distinctives et surtout savoir faire court ». Ces petites phrases ainsi que les « formules », au sens défini par Alice Krieg-Planque, s’avèrent « de plus en plus fréquentes » dans les discours politiques. Ne faudrait-il pas y voir l’effet d’une sorte de sélection naturelle ?

M.L.S.

Damien Arnaud, La Communication politique a besoin d'un traitement de cheval, 120 p., autoédition 2025, ISBN 979-10-979800-0-9, 21 euros. Achat en ligne : La Triple communication.


24 mars 2026

Lionel Jospin, homme de petites phrases malgré lui

« Lionel Jospin fait partie des grands dirigeants à qui on peut reconnaître à la fois l’expérience et la hauteur de vue [...] il est dans le registre de l’analyse politique, pas dans la petite phrase », assurait en 2020 Hervé Gattegno, alors directeur des rédactions de Paris-Match.

Cet avis sur l’ancien Premier ministre a souvent été partagé depuis plus de vingt ans. Témoin l’hommage que vient de lui rendre Loïc Chesnais-Girard, président de la région Bretagne :« Le courage, la droiture, c’est quelque chose d’important en politique, davantage que les petites phrases et les mauvaises combines. Il faut de la cohérence et il faut assumer. Lionel Jospin l’a montré jusqu’au bout. » Ou encore cette biographie du magazine Rolling Stone : « Dans un paysage politique dominé par la communication permanente et le storytelling, Jospin a incarné une autre manière de faire de la politique. Pas de petites phrases assassines, pas de reconversion lucrative dans le privé, pas de mémoires vengeresses. »

Le paradoxe est que peu d’hommes politiques ont vu leur carrière déterminée à un degré aussi important par des déclarations qualifiées de petites phrases !

« Il ne faut pas attendre tout de l’État »

De fait, le premier document proposé par l’Institut national de l’audiovisuel (INA) au sujet de l’ancien Premier ministre est intitulé : « "Il ne faut pas attendre tout de l’État"» : retour sur la petite phrase de Lionel Jospin ». Cette phrase date de 1999. C’était une réponse aux syndicats et aux partis qui réclamaient au gouvernement d’interdire un licenciement collectif annoncé par Michelin. Elle lui sera amèrement reprochée jusqu’à sa mort. Alors membre du Parti socialiste, Jean-Luc Mélenchon déclarait : « Une phrase comme celle-là me consterne. La séparation du politique et de l'économique ne correspond pas à la pensée socialiste. ».

Cette petite phrase est intéressante à plus d’un titre. Sa forme est négative. Une négation inverse la valeur de vérité exprimée par une phrase. De nombreuses études de neurosciences ont montré que les phrases négatives sont comprises moins vite que les phrases positives, et plus souvent de manière erronée. De toute évidence, « il ne faut pas attendre tout de l’État » a été souvent compris comme « il ne faut rien attendre de l’État ».


Une petite phrase est une formule
concise (elle « fait entendre beaucoup de choses en peu de mots », selon la définition de l’Académie française). Elle contient un sous-entendu, un message subliminal normalement compréhensible du locuteur et de l’auditeur, pour autant qu’ils soient « sur la même longueur d’onde ». La phrase de Lionel Jospin avait sans doute le tort d’être un simple constat juridique et institutionnel : l’État n’est pas tout-puissant. Elle ne contenait qu’elle-même, sans second degré. Le public lui en a inventé un : au mieux « l’État est impuissant », au pire « le gouvernement ne veut rien faire ».

Michel Rocard avait connu une mésaventure analogue en 1988 avec une autre phrase négative : « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». À cette déclaration a été attaché un sous-entendu du genre « zéro immigration ». L’ancien Premier ministre n’a pas eu assez de tout le restant de sa carrière pour imposer l’idée que son sous-entendu était en fait : « mais elle doit en prendre fidèlement sa part ». Les Français ont entendu ce qu’ils avaient envie d’entendre.

Il arrive souvent que le public renforce une petite phrase en la simplifiant. Lionel Jospin avait déclaré : « il ne faut pas attendre tout de l’État et du gouvernement ». Le gouvernement, qui tend à compliquer le message sans lui ajouter d’information, est le plus souvent omis. Mieux, la phrase est fréquemment transformée en : « l’État ne peut pas tout », formule assurément plus dynamique. À ce jour, l’article « Lionel Jospin » de Wikipedia indique : « En 2000, il s'avoue impuissant à empêcher des licenciements dans l'usine Michelin, déclarant "l'État ne peut pas tout ". » La citation erronée est empruntée à un article de L’Express.

Jacques Chirac « fatigué, vieilli, usé »

Les affrontements entre candidats aux élections présidentielles sont un lieu idéal pour les petites phrases. Lionel Jospin a pu le vérifier. Psychologies vient de titrer : « 10 mars 2002 : le jour où Lionel Jospin a lâché cette petite phrase qui donnera à Jacques Chirac les armes nécessaires pour le déstabiliser ». On comprend d’emblée que la question n’est pas si simple : une petite phrase peut se retourner contre son auteur. Le 10 mars 2022, donc, dans l’avion qui le ramène d’un déplacement officiel, le Premier ministre de cohabitation évoque devant les journalistes qui l’accompagnent l’élection présidentielle qui aura lieu le 21 avril. Il est candidat face à Jacques Chirac, président sortant, qui va sur ses 70 ans. Il le trouve « fatigué, vieilli, gagné par l’usure du pouvoir ».

Aussitôt, Jacques Chirac s’indigne : « J’ai fait des propositions que je croyais utiles […] Et qu’est-ce que j’entends ? Des propos sur le physique, le mental, la santé ». Il dénonce « presque un délit de sale gueule ». L’offense au président de la République choque un électorat légitimiste. Lionel Jospin comprend qu’il a compromis son ethos.« Je suis désolé, cela ne me ressemble pas », s’excuse-t-il. Mais c’est se placer en situation d’infériorité ! Les ventes du livre qu’il vient de publier s’effondrent, préludant un score électoral médiocre. Au premier tour de la présidentielle, Lionel Jospin est devancé par Jacques Chirac mais aussi par Jean-Marie Le Pen. Il annonce aussitôt qu’il se retire de la vie politique.

Ont aussi été qualifiées de petites phrases quelques autres déclarations de Lionel Jospin comme « pourquoi n’aurais-je pas le droit d’inventaire ? », « qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse que la France s'islamise ? », « le projet que je propose au pays n’est pas un projet socialiste » ou le burlesque « je suis un austère qui se marre », Sans avoir des conséquences aussi désastreuses pour sa carrière, elles n’ont pas contribué à fortifier son ethos. Pas plus que cet hommage alambiqué à une petite phrase d’AlainJuppé : « Il y a celui qui dit je suis droit dans mes bottes et il y a celui qui préfère ajuster, reprendre et dire je suis souple dans mes baskets, »

Michel Le Séac’h

Photo : Lionel Jospin en 2007 par jyc1 sur Flickr,licence CC BY 2.0 via Wikipedia Commons

09 mars 2026

Qui fait l'opinion ?, d'Antoine Bristielle : lecture au filtre des petites phrases

Dans Qui fait l'opinion ? Crises démocratiques et nouveaux médias, Antoine Bristielle s’attache à expliquer une « crise de la représentation politique », qu’il définit comme une « remise en cause de la légitimité des représentants politiques élus à s’exprimer et à décider au nom de l’ensemble de la population ».

Après avoir exposé comment, selon lui, les médias déterminent la communication politique, il analyse les effets des nouveaux médias sur la participation électorale, le populisme, le complotisme et la polarisation de la société. Ces éclairages ponctuels ne répondent évidemment qu’en partie à la question qui sert de titre à ce petit livre. Proche du Parti socialiste, la Fondation Jean-Jaurès, dont l’auteur dirige l’Observatoire, ne tient pas forcément à révéler tous les secrets de la fabrique de l’opinion ! Plus sérieusement, ce livre apparaît avant tout comme une collection de travaux distincts appuyés sur un appareil de notes abondant.

« Les pratiques de communication se sont profondément diversifiées depuis le milieu des années 1990 », constate d’emblée Antoine Bristielle, qui distingue désormais « trois grands types de médias dans lesquels les représentants politiques sont amenés à s’exprimer : les émissions classiques, les programmes d’infotainment et les réseaux sociaux » (p. 108).

Notons que cette distinction pourrait être éclairante pour l’étude des petites phrases – à laquelle Antoine Bristielle ne se livre pas. Elles ont surtout été analysées dans le cadre des médias classiques. Pour les linguistes, comme l'écrit Damien Deias, ce sont des « phrases que les journalistes détachent des discours d’acteurs politiques et qu’ils nomment "petites phrases" ».

Avec les émissions de divertissement, le journaliste demeure, quoique muté en animateur. Rappelant que « la petite phrase s’est historiquement définie dans le cadre des rapports noués entre le personnel politique et l’univers journalistique », Pierre Leroux et Philippe Riutort ont cependant montré voici une quinzaine d’années que les programmes d’infotainment pouvaient être « un lieu de production idéal des petites phrases »(1).

Toujours plus d’individualisation

En revanche, les réseaux sociaux se passent de la médiation du journaliste. Sont-ils pour autant exempts de petites phrases ? Cela pourrait expliquer qu’Antoine Bristielle ne leur transpose pas la réflexion de Leroux et Riutort. Mais bien évidemment la réponse est non. On se rappelle par exemple que bon nombre d’hommes politiques, d’essayistes, de sociologues et de politologues ont attribué la crise des « Gilets jaunes » à des déclarations du président Macron (en particulier « Je traverse la rue, je vous trouve du travail », « des Gaulois réfractaires au changement », « on met un pognon de dingue dans les minima sociaux » et « des gens qui ne sont rien ») expressément qualifiées de « petites phrases », qui n’étaient pas issues de la plume d’un journaliste mais « sélectionnées » par les réseaux sociaux(2).

« Il semblerait que chaque nouveau format médiatique entraîne une individualisation plus importante du contenu », relève Antoine Bristielle (p. 57). Les émissions d'infotainment, bien mieux que les émissions politiques classiques, « contribuent largement à la mise en scène d'un registre plus individuel » et les réseaux sociaux privilégient les émotions, ce qui « peut être un bon moyen de fendre l'armure et de montrer une facette plus humaine qui plaira potentiellement à l'électorat. » (p. 66). Ce double constat pourrait inciter à reconsidérer le rôle des « petites phrases ». Si les médias classiques s’interrogeaient naguère sur leur signification politique – celle que leur auteur avait voulu y mettre, celle que les journalistes y déchiffraient – il apparaît aujourd’hui que leur importance tient davantage à ce qu’elles disent de leur auteur et à ce que le public y perçoit.

Ethos et pathos

C’est pourquoi le présent blog définit la petite phrase comme une « formule concise, attribuée à un personnage connu, qui marque un public » – un accord parfait entre un logos, un ethos (ce qu’elle dit du personnage) et un pathos (les émotions qu’elle éveille chez le public). Cette redéfinition est un recadrage plus qu’un bouleversement. Si l’on considère les mots historiques comme des petites phrases pérennisées, on constate que leur force ne tient pas tant à leur contenu littéral qu’au personnage qu’ils décrivent et à l’émotion qu’ils soulèvent. « Souviens-toi du vase de Soissons » parle d’un roi brutal plus que d’une céramique brisée. L’ethos ne se confond pas pour autant avec un sentiment monarchique, et l’on note avec intérêt ce constat d’Antoine Bristielle : « une forte personnalisation de la communication politique serait plus à même de retenir l'attention des citoyens et d'augmenter la participation électorale. "L'effet du leader" serait ainsi le vrai élément déterminant le choix de se déplacer ou non le jour du scrutin et se renforcerait par ailleurs au cours du temps » (p. 108).

Et il se pourrait que cet « effet » ne s’analyse pas comme une distinction mais au contraire comme une assimilation du leader au peuple. À propos du vote pour les partis populistes, Antoine Bristielle note : « Il nous semble que le populisme est intrinsèquement lié à un style de communication particulier, dans lequel les leaders politiques cherchent à se distinguer des élites et à montrer au contraire une proximité avec le "peuple", voire une appartenance à ce dernier. » (p. 128). Il est tentant d’y voir un objectif idéal des petites phrases : illustrer une parfaite coïncidence de l’ethos avec le pathos.

M.L.S.

(1) Pierre Leroux et Philippe Riutort, « Les émissions de divertissement : de nouveaux lieux de valorisation des petites phrases ? »,  Communication & langages 2011/2 N° 168 https://shs.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2011-2-page-69?lang=fr

(2) Voir Michel Le Séac’h, Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique, BoD, 2015, p. 16-17. Voir aussi Arnaud Mercier, « Gilets jaunes contre Macron : aux racines de l’incommunication », The Conversation, 3 décembre 2018, qui évoquait même des petites phrases « assassines ».

Antoine Bristielle  Qui fait l’opinion ? Crises démocratiques et nouveaux médias Paris, Fayard, 2024 ISBN 978-2-213-72578-9, 248 p., 21,90 €