L’Élysée
s’est victorieusement opposé cette semaine à une tentative de
perquisition. D’après Le Canard enchaîné,
le parquet national financier enquête sur l’attribution de
nombreux marchés publics à une société de communication
événementielle, Shortcut Events, chargée d’organiser plusieurs
« panthéonisations » depuis plus de vingt ans.
D’un
bâtiment construit pour être l’église Sainte-Geneviève, la
Révolution fait un temple, le Panthéon, destiné à honorer ses
personnages les plus éminents sous
la devise : « Aux grands Hommes, la Patrie
reconnaissante ». L’entrée d’un défunt dans sa crypte est
une solennité républicaine majeure. Rédigé avec soin par
des speechwriters, soupesé
mot par mot, le discours solennel prononcé au cours de la cérémonie
par le président de la République frottera l’ethos
de ce dernier à celui du personnage célébré. Son texte sera
diffusé par les services de la présidence et décortiqué par les
médias. C’est donc un écrin naturel pour un morceau de bravoure
détachable, « surasserté » et « panaphorisé »
– autrement dit une petite phrase.

Or
les résultats ne semblent pas à la hauteur. Qui est capable de
citer un extrait d’un discours d’entrée au Panthéon autre que
« Entre
ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège... » ?
Une objurgation hallucinée qui n’a même pas été prononcée par
le général de Gaulle, président de la République à l’époque
(1964), mais par son ministre de la Culture, André Malraux.De
Gaulle avait voulu honorer l’ensemble de la Résistance à travers
Jean Moulin. François Hollande a visé la Résistance de gauche en
faisant entrer ensemble au Panthéon deux résistants héroïques,
Pierre Brossolette et Jean Zay, et deux déportées, Geneviève de
Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion. Son
discours, annoncé comme « l’un des plus importants du
quinquennat », tombe à plat.
Avant
lui, François Mitterrand avait honoré des politiques et des
savants, Jacques Chirac deux écrivains. Georges Pompidou, Valéry
Giscard d’Estaing et Nicolas Sarkozy s’étaient abstenus.
Emmanuel
Macron aura été le chef d’État le
plus « panthéonisateur » depuis Napoléon Ier
avec
bientôt six cérémonies en dix ans. Ont-elles donné lieu à des
petites phrases marquantes ?
En
2018, il honore d’abord Simone Veil, décédée quelques semaines
après son accession à l’Élysée. L’ancienne Garde des Sceaux
est entourée d’une ferveur extraordinaire. Depuis des décennies,
la presse l’a placée sur un piédestal. On ne parle d’elle qu’en
termes superlatifs. Le discours présidentiel appartient au même
registre(1).
Pour cette raison même, il se fond dans la masse des apologies. On
n’en retient aucune formule mémorable.
Maurice
Genevoix
Quand
Maurice Genevoix entre au Panthéon,
le 11 novembre 2020, le site présidentiel elysee.fr utilise pour la
première fois le terme familier « panthéonisation ». On
se demande s’il ne s’agit pas d’honorer le monument davantage
que l’écrivain. Emmanuel Macron y a célébré le 150e
anniversaire de la Troisième République deux mois plus tôt. Il
évoque expressément une « recréation » du Panthéon.
Il vient de commander au plasticien Anselm Kiefer et au compositeur
Pascal Dusapin « des
œuvres permanentes au Panthéon en hommage aux morts connus et
inconnus, aux hommes et aux femmes de la Grande Guerre ». La
cérémonie du 11 novembre est intitulée « Entrée
au Panthéon de Maurice Genevoix et de "Ceux
de 14" »(2):
pour la première fois, une œuvre littéraire est expressément
reçue au Panthéon en même temps que son auteur. Maurice Genevoix a
signé cinquante-six livres. En choisissant Ceux
de 14, on répartit
implicitement l’hommage entre l’écrivain et les Poilus de la
Première Guerre mondiale.
Le
discours présidentiel lui-même parle peu de Maurice Genevoix. Après
deux ou trois phrases sur son enfance et sa jeunesse, il n’est
question que de l’écrivain dans la guerre, puis de la guerre
elle-même et des conscrits de 14-18, qu’ils aient ou non un lien
avec lui. Bien qu’elles ne soient pas encore disponibles à cette
date, les œuvres de Kiefer et de Dusapin sont saluées avec
enthousiasme. Dans
ce discours manifestement élaboré avec soin, la formule a priori la
plus remarquable ne concerne pas Maurice Genevoix mais toujours le
Panthéon, « palimpseste de notre Nation ».
L’image
paraît risquée : un palimpseste est un parchemin dont on a
effacé les écrits passés afin d’y inscrire un texte nouveau. La
cancel culture
avant l’heure, en somme ! Dans le 1984
de
George Orwell,
« l'Histoire
tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi
souvent que c'était nécessaire. Le changement effectué, il
n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu
falsification. » Heureusement, le rapprochement n’est pas
effectué. Les autres morceaux de bravoure du discours (« Le
carnet de vie et de mort de l’indicible », « Voilà que
se lèvent les camarades de Genevoix : Porchon, Butrel, Sicot,
Pannechon et tant d'autres »…) demeurent tout aussi ignorés.
Les Français ont l’esprit ailleurs : la deuxième vague de
l’épidémie de covid-19 bat son plein, un record absolu de
nouveaux cas a été enregistré quatre jours plus tôt.
Josephine
Baker
« Il
a fait entrer une part d’Amérique dans notre panthéon national »,
avait déclaré Emmanuel Macron fin 2017 lors du décès de Johnny
Hallyday(3).
C’est pourtant une autre part d’Amérique qu’il choisit
finalement de faire entrer au Panthéon avec Josephine Baker.
Comme
Simone Veil, Josephine Baker est un personnage si remarquable et si
célèbre qu’elle tend à occulter le président de la République.
Les anecdotes qui courent à son sujet sont innombrables. Et
d’excellentes plumes les narrent à l’envi dans la presse avant
la cérémonie. Les louanges chantournées du discours
présidentiel(4)
impriment peu. Et puis, cette célébration de la diversité à moins
de six mois de l’élection présidentielle est trop évidemment
motivée par des raisons politiques pour favoriser
une émotion sincère.
Missak
Manouchian
« C’est
la seconde fois, après Joséphine Baker en 2021, qu’entre au
Panthéon une
figure qui n’est pas née française et qui pourtant a fait le
choix de la France », souligne le site elysee.fr lors de la
« cérémonie d’entrée au Panthéon de Missak Manouchian et
de ses camarades de résistance », le 21 février 2024(5).
Dans le discours très travaillé du président de la République,
une phrase est manifestement surassertée, car répétée six fois :
« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? ». S’y
ajoute, par deux fois, « Est-ce ainsi que les hommes
meurent ? »
Les
questions rhétoriques peuvent très bien devenir des petites
phrases (« Qui imagine le général de Gaulle mis en
examen ? »), mais celle-ci ne cache
aucune assertion évidente. Elle figure dans un poème de Louis
Aragon dont Léo Ferré a fait une chanson. Intitulé « Bierstube,
magie allemande », il n’a aucun rapport avec le résistant ni
avec le texte que le poète communiste lui a consacré à la Une de
L’Humanité. De plus, il s’agit du troisième discours
commémoratif prononcé par Emmanuel
Macron en quinze jours (les précédents ont été
consacrés aux victimes du 7 octobre 2023 en Israël et à Robert
Badinter). Un effet de saturation peut se faire sentir : ce que
dit le président n’imprime plus.
Robert
Badinter
Le
discours prononcé par Emmanuel
Macron lors de l’entrée de Robert Badinter au Panthéon le 9
octobre 2025 est en partie redondant avec l’hommage qu’il lui a
rendu lors de son décès en février 2024(6).
Là aussi, une phrase est clairement surassertée : « Les
morts nous écoutent ». Elle forme son incipit et figure dans
sa péroraison. Entre les deux, un portrait biographique de l’homme
et un rappel de ses combats. S’il y a une candidate à former une
petite phrase, c’est elle, bien qu’elle soit de l’ancien Garde
des Sceaux et non du président. Il s’agit plutôt d’un adage un
peu ésotérique, qui ne semble pas marquer profondément.
Ces
panthéonisations qui n’ont pas laissé de traces dans les mémoires
ont apparemment souffert d’un même handicap : elles n’ont
pas rencontré le pathos
du public, les passions des Français. Simone Veil, sans doute,
éveillait des sentiments chez une partie des citoyens – au minimum
un effet de notoriété. Pour les autres, c’est plus douteux. Les
combats des personnages honorés sont d’un autre temps, ils
relèvent des
connaissances et non du vécu. Et puis, si le président de la
République s’y montre dans un rôle institutionnel, jamais il n’y
assume un rôle de leader. Ses discours ne répondent pas aux
inquiétudes des Français, ils ne désignent pas d’ennemi, ils
n’éclairent pas l’avenir. Emmanuel Macron n’y peut rien : quelles que soient les surassertions, cette
liturgie républicaine n’est pas propice aux petites phrases. Il
est probable que la
panthéonisation de l’historien Marc Bloch, le 23 juin, n’imprimera
pas davantage.