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29 décembre 2025

« Tu les trouves jolies, mes fesses ? » : la réplique culte de Brigitte Bardot


Ce blog est consacré à la communication politique, mais Brigitte Bardot mérite bien une exception. Elle a été vedette de cinéma pendant vingt ans et icône de la cause animale pendant cinquante. Les répertoires de citations comme Evene ou Dicocitations conservent d’elle plusieurs déclarations remarquables, du genre « un chien, un chat, c’est un cœur avec du poil autour ». Mais à l’heure de sa mort, ce sont plutôt les répliques mises dans sa bouche par le cinéma qu’on trouve partout.

Parmi elles, une se détache nettement : « Tu les trouves jolies, mes fesses ? » Elle est citée depuis hier par Ouest-France, Nice Matin, Télérama, Sud-Ouest, Les Échos, TF1 Info, La Charente libre, Nice-Matin, Le Républicain Lorrain, 20 Minutes, Le Monde, Le Figaro, etc.

Elle provient d’un film de Jean-Luc Godard, Le Mépris (1963). Or le dialogue entre Brigitte Bardot et Michel Piccoli s’y déroule ainsi :

– Tu vois mes pieds dans la glace ?
 – Oui
– Tu les trouves jolis ?
 – Oui, très.
 – Et mes chevilles, tu les aimes ?
 – Oui.
 – Tu les aimes mes genoux aussi ?
– Oui, j'aime beaucoup tes genoux.
– Et mes cuisses ?
– 
Aussi.
 – Tu vois mon derrière dans la glace ?
 – Oui.
 – Tu les trouves jolies, mes fesses ?
 – Oui, très.
 – Je me mets sur mes genoux ?
– Non, pas besoin.
– Et mes seins, tu les aimes ?
– Oui, énormément. […]
– Et mes épaules, tu les aimes ?
– Oui.

Etc. La phrase est également citée dans plus d’une vingtaine de livres consacrés à Brigitte Bardot, à Jean-Luc Godard, au cinéma français, à l’amour, au désir… Pourquoi les médias, quand ils résument cette séquence célèbre, ont-ils tendance à s’intéresser aux fesses plutôt qu’aux genoux ou aux seins ? Probablement parce que c’est la partie du corps féminin qui fascine le plus la gent masculine, comme l’ont montré plusieurs études.

À l’instar des petites phrases politiques, les répliques cultes du cinéma sont des « microrhétoriques » : leur force vient de l’alignement entre un logos, un ethos et un pathos. Dévoiler des fesses admirables et en parler correspond bien à l’ethos à la fois de la personnalité publique de Brigitte Bardot et de son personnage dans le film, Camille. Mais ce qui rend la phrase immortelle est sans doute qu’elle mobilise aussi le pathos du public – du public masculin en tout cas. Et le pathos a dicté sa loi en choisissant les fesses de préférence aux épaules ou aux pieds.

M.L.S.

Illustration créée par DALL-E

12 décembre 2025

Le journal d’un prisonnier : les titres de livres comme petites phrases

 Les files d’acheteurs s’allongent devant les librairies où Nicolas Sarkozy signe Le Journal d’un prisonnier, son livre tout juste sorti des presses. Sur le plan financier du moins, ses vingt et un jours de prison s’annoncent fructueux. En ira-t-il de même sur le plan politique ?

L’étude des livres politiques forme une branche des sciences politiques bien particulière et un peu méconnue, a noté ironiquement le professeur Christian Le Bart, qui en est le spécialiste incontesté[1] :

Du point de vue littéraire, il est acquis que la prose des politiques est médiocre […]. Ainsi les critiques littéraires n’accordent-ils aucune attention aux livres politiques, ces derniers étant commentés par les journalistes politiques. Est- ce à dire que ces livres sont mieux accueillis dans le champ politique ? Rien n’est moins sûr. Les journalistes politiques tirent aujourd’hui leur légitimité de leur capacité à nourrir un regard distancié, critique, sur l’activité des professionnels de la politique. Il n’est pas question pour eux de se laisser enfermer dans le rôle du lecteur docile […]. Doublement déconsidérés, les livres politiques retiennent également peu l’attention des chercheurs en sciences sociales et en science politique.

Pourtant, la production de livres politiques demeure abondante depuis les années 1980. « Face à un électorat que l'on dit pressé, peu politisé, obsédé par les petites phrases et l'art de bien passer à la télévision, éditeurs et politiques jouent tout au contraire la carte (désuète ?) de l'écriture », note le professeur Le Bart[2]. Le livre, antagoniste des petites phrases ? Ce n’est pas sûr du tout.


Bien entendu, 200 pages d'exposé politique n’ont rien à voir avec une petite phrase. Mais quel que soit son succès de librairie, un livre politique ne touche qu’une partie minuscule de l’électorat. À supposer que tous ses acheteurs le lisent, un bestseller vendu à 100 000 exemplaires, score exceptionnel, n’est lu que par 0,2 % du corps électoral. Son titre, en revanche, est connu beaucoup plus largement. Il est destiné non aux seuls lecteurs mais à l’ensemble du public.

En tant qu’outil de communication politique, le livre joue ainsi sur deux registres fort différents (voire davantage : on pourrait distinguer aussi la quatrième de couverture, les communiqués de l’éditeur, les apparitions de l’auteur à la radio ou à la télévision…). À l’instar d’une petite phrase, le titre est une « microrhétorique » : sa partie visible, son logos, doit s’accorder avec l’ethos de l’auteur et avec le pathos d’une partie au moins de l’électorat.

L’ethos est dans le titre

D’une manière générale, quel que soit le contenu du livre politique (souvenirs, propositions, plaidoyer, critique, voire étude historique, économique, sociale, culturelle, etc.) sa première mission est certainement de construire l’ethos de son auteur. « Le livre occupe une place stratégique dans les carrières politiques » et « il se joue dans ce type de document des enjeux de construction d’un certain ethos », confirme Alice Krieg-Planque[3]. Or, de ce point de vue, la simple existence du livre est déjà capitale : « publier est à la fois l'indice et la condition d'acquisition d'un statut de présidentiable », souligne le professeur Le Bart. L’existence d’un titre, déjà, atteste la publication – et elle raconte le début d’une histoire.

Certains titres portent plus que d’autres. Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez ont décrit en détail le cas du petit ouvrage rédigé par François Mitterrand avant l’élection présidentielle de 1988 : « lorsque paraît la Lettre à tous les Français, le Président-candidat n’accouche pas d’un texte, il installe une image […] celle d’un Mitterrand-écrivain de toujours qui […] s’est changé, selon le titre d’un article de presse, en Balzac élyséen pour les besoins de la compétition électorale du moment »[4]. Son principal adversaire, Jacques Chirac, serait bien en peine de répliquer sur ce terrain qualitatif. Lequel n’est pas synonyme de distanciation puisque le concept de « lettre » évoque la proximité avec les électeurs et non un exposé programmatique. Un commentaire de Libération cité par les trois auteurs souligne la parfaite association du logos, de l’ethos et du pathos : « cette Lettre fera date dans l’histoire de la communication », non pour des raisons de fond, mais parce qu’elle constitue « un rendez vous personnel quasi contractuel entre le candidat et 38 millions d’électeurs ».

À l’inverse, également selon Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, Valéry Giscard d’Estaing a commis une erreur en publiant en 1981 un livre-bilan de son septennat censé préparer sa réélection : « Le titre de l’ouvrage fut une véritable catastrophe en termes de communication. L’État de la France. Ce titre, tourné vers le passé est un choix fâcheux pour un candidat à l’élection qui fixera le sort de la France pour les sept prochaines années. Titre qui faisait plus penser à "dans quel état je vous laisse la France" qu’il n’évoquait un espoir ou un quelconque bilan positif ».

Il n’y a pas que l’Élysée

Le travail sur l’ethos est manifeste dans beaucoup de titres d’ouvrages politiques français. Quelques exemples entre cent : Le Nœud gordien (Georges Pompidou), La paille et le grain (François Mitterrand),  Les blessures de la vérité (Laurent Fabius, 1995), Promis, j’arrête la langue de bois (Jean-François Copé, 2006), Un ouvrier, c’est là pour fermer sa gueule ! (Philippe Poutou), Pas une goutte de sang français (Manuel Valls),  Le moment est venu de dire ce que j’ai vu (Philippe de Villiers), Mais qui va garder les enfants ? (Ségolène Royal), Le prix de nos mensonges (Édouard Philippe), Aurons-nous encore de la lumière en hiver ?: Pour une écologie du réel (Bruno Retailleau).

La place du livre politique n’est pas propre à la France. Aux États-Unis, écrit la journaliste Karen Heller, « les livres sont devenus le signe témoignant qu’une personne occupant une responsabilité compte sérieusement être candidate à une autre »[5]. Barack Obama s’est signalé comme un candidat à statut d’intellectuel avec Les Rêves de mon père (1995) et L’Audace d’espérer (2006). L’Art du deal est souvent cité comme le titre de gloire « littéraire » de Donald Trump. Il est vrai que ce livre de 1987 est resté pendant quarante-huit mois sur la liste des bestsellers du New York Times, dont treize comme numéro un. Mais, le président américain a publié quatorze autres livres, dont trois à vocation directement politique : The America We Deserve, Time To Get Tough: Making America #1 Again, Crippled America: How to make America Great Again. Le message de ces titres est clair.

Le titre Le Journal d’un prisonnier invite-t-il aux conjectures quant aux intentions de Nicolas Sarkozy ? On note l’article indéfini qui fait de lui un prisonnier parmi d’autres, tandis que le mot « journal » évoque sans doute une relation objective des faits. Ce n’est pas Le Comte de Monte-Cristo. Mais comme on sait, une modestie peut être vraie ou fausse. Et puis, il n’y a pas que la présidence de la République dans la vie. Le titre de livre peut-être un instrument à des niveaux plus modestes. À Nantes, par exemple, le candidat d’opposition pour l’élection municipale de mars 2026 a lancé sa campagne avec la parution d’un Abécédaire amoureux de Nantes[6], dont la vocation est à l’évidence de définir un ethos d’homme de culture bienveillant.

M.L.S.

[1] Christian Le Bart, « L’analyse des livres politiques – Les présidentiables de 2007 face à l’exigence de proximité », Questions de communication, n° 15, 2009.

[2] Christian Le Bart, «Les livres (des) politiques : Hypothèses sur l'individualisation du champ politique», Cahiers de Science politique [En ligne], Cahier n°25, URL : https://popups.uliege.be/1784-6390/index.php?id=668.

[3] Alice Krieg-Planque, « Le genre « livre politique » comme espace d’expression d’un discours transgressif : ethos de rupture et réflexivité langagière », SHS Web Conf., 78 (2020) 01002, 4 septembre 2020, https://doi.org/10.1051/shsconf/20207801002

 [4] Emmanuel Faux, Thomas Legrand, Gilles Perez Plumes de l’ombre – Les nègres des hommes politiques, Ramsay, 1991

[5] Karen Heller, “Every candidate's an author: The ceaseless boom in books by politicians”, The Washington Post, 28 mai 2015.

 [6] Foulques Chombart de Lauwe, Abécédaire d’un amoureux de Nantes, Association Infiniment Nantes, 2025.

05 décembre 2025

« Vous n’avez pas le monopole du cœur » : non, Giscard d’Estaing n’a pas été inspiré par Maupassant

« Vous n’avez pas le monopole du cœur » serait une citation empruntée à Guy de Maupassant. C’est du moins ce qu’affirme maître Gilbert Collard sur CNews ce 5 décembre, en rappelant le goût affirmé de Valéry Giscard d’Estaing pour l’écrivain normand. Cette révélation déclenche aussitôt une pluie de consultations sur deux billets du présent blog :

Le nom de Maupassant n’y figure pas, et pour cause. À l’examen, la phrase semble introuvable dans son œuvre. Cependant, il lui est arrivé d’utiliser le mot « monopole » dans un sens ironique, et il est bien possible que la confusion de maître Collard vienne de là. « Les démocrates à longue barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont celui de la religion », écrivait-il en 1880 dans Boule de suif.


Il a récidivé dans une nouvelle publiée en 1885, « Mes vingt-cinq jours » : « On vous croit d’abord notaire ou magistrat, ces deux professions ayant le monopole des épouses grotesques et bien dotées. »

Mais peut-être l’inspiration de Maupassant lui-même venait-elle d’un autre écrivain. En 1880, il était poursuivi pour outrage aux bonnes mœurs à cause de « Au bord de l’eau », un poème paru dans La Revue moderne et naturaliste. Gustave Flaubert, qui en était passé par là avec Madame Bovary, lui avait écrit le 19 février 1880 une lettre de soutien où il ricanait : « Les gouvernements ont beau changer, monarchie, empire, république, peu importe ! L’esthétique officielle ne change pas ! De par la vertu de leur place, les administrateurs et les magistrats ont le monopole du goût (exemple : les considérants de mon acquittement). Ils savent comment on doit écrire ». La lettre de Flaubert a été publiée le 21 février 1880 à la Une du Gaulois.

Quelques jours plus tôt, le 26 janvier 1880, le baron de Lareinty, sénateur de Loire-Atlantique, avait ainsi fustigé l’un de ses adversaires depuis la tribune du Sénat : « Vous n'avez pas le monopole de respecter ce qui est respectable ». Mais rien ne permet de penser que Flaubert avait eu connaissance de cette formule quand il a rédigé sa lettre à Maupassant.

« Vous n’avez pas le monopole de… » n’est pas resté l’apanage du baron de Lareinty. « Vous n’avez pas le monopole de parler au nom du peuple », s’exclamait le député Jules Delafosse en 1883. « Vous n’avez pas le monopole du patriotisme », protestait son collègue Gaston Galpin en 1889. Curieusement, tous deux étaient normands comme Flaubert et Maupassant.

M.L.S.

23 novembre 2025

« Accepter de perdre ses enfants », de l’esprit de défense au défaitisme médiatique

Le discours du général Fabien Mandon au 107e congrès de l’Association des maires de France (AMF), le 18 novembre 2025, a eu un vaste retentissement en raison d’une formule qualifiée de « petite phrase » par Le Parisien, Radio France, L’Union, France 24, RTL et quelques autres :

« Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, parce qu’il faut dire les choses, de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la production défense, alors on est en risque. »

C’est bien long pour une petite phrase ! En fait, la déclaration du chef d’état-major des armées a souvent été réduite à cinq mots, « accepter de perdre ses enfants ». Ils ont servi de titre à Libération, L’Humanité ou Franceinfo. La formulation originelle, à la fois conditionnelle et négative (« si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt ») était en effet peu propice à la mémorisation.

Mais qu’y avait-il à mémoriser ? « Accepter de perdre ses enfants » est une autre manière de dire « esprit de défense ». Tout pays qui se dote d’une défense nationale accepte implicitement de sacrifier de jeunes vies. Au cours de sa demi-heure d’exposé, le général Mandon, sur un ton tranquille, a proposé plusieurs phrases complètes qui auraient pu être de meilleures candidates  :

·         Ce qu’il nous manque (…), c’est la force d’âme pour accepter de nous faire mal pour protéger ce que l’on est.

·         Les armées, c’est un extrait de la nation.

·         Les femmes et les hommes qui sont aujourd’hui employés partout dans le monde (…) tiendront dans leur mission s’ils sentent que le pays tient avec eux.

Le général s’est livré à un tour d’horizon de la situation polémologique du monde : les États-Unis abandonnent l’Europe et se préparent à une confrontation avec la Chine, qui elle-même se prépare à attaquer Taiwan en 2027 et s’affirme comme une puissance mondiale, l’Afrique voit progresser rapidement le nombre et la puissance des groupes terroristes, le Moyen-Orient est déstabilisé… La petite phrase retenue, cependant, concerne plus directement la Russie.

Le général Mandon a spécialement insisté sur celle-ci dans un passage qui évoque fortement la célèbre formule de Julien Freund : « c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez l’ennemi, vous l’êtes. » Là aussi, certaines formules auraient pu avoir vocation à devenir petites phrases :

·         La Russie aujourd’hui, je le sais par les éléments auxquels j’ai accès, se prépare à une confrontation à l’horizon 2030 avec nos pays.

·         Aujourd’hui, la Russie produit plus d’équipements de défense qu’elle n’en consomme sur le front. Elle est clairement dans une phase de préparation de quelque chose d’autre.

·         Je sais qu’on sera au rendez-vous et je sais que nos compétiteurs, ceux qui déposent des têtes de cochon coupées devant des mosquées, ceux qui inventent des histoires de punaises de lit, nous écoutent et le savent.

Plus fort que « nous sommes en guerre »

Pourquoi, alors, les médias se sont-ils focalisés sur « accepter de perdre ses enfants » ? Emmanuel Macron, en voyage en Afrique, a émis l’hypothèse classique de la « phrase sortie de son contexte » : « Je vois assez bien de quoi il peut s’agir, sortir une phrase et la sortir de son contexte pour faire peur ». Pourtant, c’est dans son contexte, au contraire, qu’elle aurait de quoi faire peur, puisque le chef d’état-major évoque des préparatifs militaires observables en Russie…

Il est clair cependant que l’avertissement n’était pas destiné à épouvanter les Français. La langue vernaculaire des armées abonde en expressions martiales : « sacrifice suprême », « mourir pour la patrie », « savoir vaincre ou savoir mourir », « l’étendard sanglant est levé »… Avec la litote « perdre ses enfants », le chef des armées a plutôt tenté d’édulcorer ses propos. Il a de plus veillé à souligner que les Européens sont « fondamentalement plus forts que la Russie », même si celle-ci est convaincue du contraire. Le but était plutôt de mobiliser les esprits.

Emmanuel Macron n’avait que modérément effrayé le pays avec son « nous sommes en guerre » de mars 2020, en temps de covid-19. Mais si « nous sommes en guerre » est une métaphore presque inopérante, « perdre ses enfants », quelle qu’en soit la cause, est une angoisse de tous les temps pour tous les parents. La petite phrase rencontre aisément l’opinion.

Certains médias ont même titré « il faut accepter de perdre nos enfants » (BFMTV, Le Midi libre, Le JDD, Sud Radio, L’Indépendant…). L’usage de la première personne déplace la phrase sur le terrain de l’affectivité, il en appelle directement au pathos des lecteurs ou des auditeurs. D’autant plus que la perte des enfants apparaît comme une fatalité alors qu’être « prêt à accepter », selon la formule d’origine, évoque une éventualité. Le logos est aussi renforcé puisque la phrase, complétée par un verbe, se présente désormais comme une injonction. Reste à savoir si cette aggravation du sens est délibérée ou pas…

Michel Le Séac’h

Illustration : copie d'écran compte YouTube de l'Association des maires de France

11 octobre 2025

L’ethos d’Emmanuel Macron : un chapelet de petites phrases

Au cœur de la crise politique actuelle réside, pour beaucoup de commentateurs, la personnalité du président de la République. L’image qu’en ont les Français s’est formée en grande partie dans les premières années de son premier mandat, via des expressions malheureuses probablement pas calculées – mais difficilement rattrapables. Le texte ci-dessous est extrait de Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique.

« Je ne crois pas Macron arrogant », assure Mona Ozouf en 2020. « Je crois qu'il est dans un autre monde, mais pas qu'il est délibérément méprisant et arrogant. Mais que ce soit interprété comme ça, je pense que c'est le malheur de son quinquennat, et c'est quand même dommage[i]. » Le mot « interprété » n’est pas neutre dans la bouche de Mona Ozouf, bretonnante de naissance : Emmanuel Macron ne parle pas vraiment la même langue que les Français, il est « dans un autre monde ». Le fond du problème est personnel et culturel. Pour l’historienne, il vient de « cette faculté que nous avons de tout ramener à des petites phrases »[ii]. Tout ramener à des petites phrases… C’est dire en deux mots l’importance de celles-ci.

Car dans ses petites phrases, les Français voient un portrait d’Emmanuel Macron. Notre cerveau suit aisément les pistes qu’on lui suggère. Daniel Kahneman illustre ainsi le phénomène : « Quand on pose la question "Sam est-il aimable ?", on évoque des idées sur le comportement de Sam qui ne sont pas les mêmes que celles qu’éveillerait la question "Sam est-il désagréable ?"[iii] » Il est tentant de remplacer Sam par Emmanuel. Les phrases du président acquièrent le sens que leur donne l’opinion. Celle-ci y cherche de quoi confirmer l’image qu’elle s’est faite de lui.

« Je traverse la rue, je vous trouve un emploi », réponse à un jeune chômeur qui visitait l’Élysée à l’occasion des Journées du patrimoine, est une phrase parfaitement anodine, en concurrence avec des centaines d’autres prononcées publiquement ce jour-là par le président de la République. Elle n’est pas vraiment « détachable », elle ne signifie pas grand chose hors de son contexte. Pourtant, elle est brevetée « petite phrase » par de nombreux médias (Le Midi libre, Paris Match, Gala, RTL, Sud Radio, LCI…). Biais de confirmation : depuis que les « illettrées de Gad » ont donné le ton, beaucoup recherchent systématiquement des propos méprisants dans chacune de ses interventions. Ils sont repris des milliers de fois sur les réseaux sociaux, souvent sur un ton moqueur – témoin le hashtag #TraverseLaRueCommeManu lancé sur Twitter, qui ne s’appelle pas encore X.

 Emmanuel Macron en juin 2021, photo OTAN via Flickr, licence CC BY-NC-ND 2.0

Les optimistes pourraient y voir de la sollicitude. La plupart des Français y voient un manque d’empathie, si ce n’est du mépris. La presse s’aligne : Emmanuel Macron s’exprime par petites phrases. La formule « encore une petite phrase » se multiplie à son sujet (« encore une petite phrase qui risque de créer des remous », « encore une petite phrase qui agite les réseaux sociaux », etc.) : un effet boule de neige est à l’œuvre. Les remarques du genre « Emmanuel Macron remet une pièce dans la machine »[iv] ne sont pas rares non plus.

« J'ai sans doute laissé paraître quelque chose que je ne suis pas et que les gens ont fini par détester », s’inquiète le président de la République le 14 juillet 2020. Ce « fini » est venu assez vite, en fait. « Emmanuel Macron enfile les petites phrases polémiques comme des perles », remarque L’Express dès le début de l’été 2015[v]. « Durant ses deux années à ce poste, il a multiplié les petites phrases et provocations », commente La Croix quand il quitte le ministère de l’Économie fin août 2016[vi].

Occasions manquées

Lui-même ne peut ignorer l’effet de ses déclarations. Mais il le reproche d’abord à ceux qui les entendent. Le 29 janvier 2016, il aborde explicitement le sujet lors de ses vœux à la presse. « Les petites phrases, c’est parfois l’univers dans lequel nous vivons les uns et les autres », dit-il[vii]. Surtout les autres : « Je crois que la seule façon d'en sortir, c'est de remettre les choses dans leur contexte, dans leurs intentions, d'éviter finalement qu'on ne préfère collectivement la comédie humaine à l'explication du cours du monde. Pour ma part, j'ai choisi mon camp. »

Puisqu’il montre des dispositions pour les petites phrases, Emmanuel Macron pourrait tenter d’en faire un atout, une marque de fabrique. Jules César, Henri IV, Gambetta, Clemenceau, Churchill, de Gaulle y ont excellé. Lui qui cite volontiers Kennedy, il pourrait se souvenir du conseil donné au président américain par sa secrétaire : « un grand homme est fait d’une seule phrase »[viii]. Mais il ignore ce potentiel. Et la mécanique s’enclenche dans le mauvais sens : ses petites phrases fonctionnent comme un « poison lent », estime Frédéric Dabi, directeur de l’IFOP[ix]. « Emmanuel Macron a aussi construit son image auprès des Français par son parler vrai », relève Gabriel Attal, futur Premier ministre[x] : ce n’est que trop « vrai » ! Son entourage ne l’aide pas. Sa conseillère en communication, Sibeth Ndiaye, se dit exaspérée par ses petites phrases[xi]. Pourtant, elle en rajoute : « On met un pognon de dingue dans les minima sociaux », c’est d’elle.

L’origine du problème semble évidente : ses proches et lui-même manquent de métier politique. Il n’a pas fait ses classes électorales. Bernard Poignant analyse ainsi le cas des « illettrées » de Gad à la lumière de ses quarante ans d’expérience comme député du Finistère, maire de Quimper et proche de François Hollande : « Erreur de jeunesse, si je puis dire. Un vieux de la vieille en politique n’aurait pas parlé comme ça. Il aurait dit : "dans cette entreprise que j’ai visitée, il y a des gens qui sont attachés à leur travail, qui le font avec un grand professionnalisme, mais il y en a un certain nombre pour qui il faudrait une formation complémentaire de ceci-cela". Mais le mot illettré ça donnait l’impression qu’il traitait une entreprise d’illettrée. Et… ah bien, ça lui revient dans la gueule, quoi[xii] ! »

De bric et de broc

Et le vieux notable socialiste d’enfoncer le clou, cette fois à propos de « Je traverse la rue » : « Emmanuel Macron, c’est quelqu’un qui n’a pas fait d’élection locale. On a tous connu ça quand on est élu local. Vous devez apprendre à leur parler, à ces personnes. Qu’est-ce qu’aurait fait un Mitterrand ? "Je vous comprends, jeune homme, je vous comprends" – et à un conseiller : "Prenez note" –, écrivez-moi, je vous aiderai. Voilà. Parce qu’il y a du travail". » À défaut de régler les problèmes, la langue de bois évite qu’ils ne se retournent contre vous ; la petite phrase, elle, les exacerbe.

« Il lui manquait sans doute, au début de son mandat, cette connaissance des Français et de ce territoire si complexe qu’est "l’archipel français" », confirme le journaliste suisse Richard Werly[xiii]. Sa discipline de parole laisse aussi à désirer. « S’ils veulent un responsable, il est devant vous », lance-t-il en 2018 devant les parlementaires LREM. « Qu’ils viennent me chercher ! »[xiv]. Une formule « inutilement western », regrette François Bayrou.

Faute d’antériorité et de recul, l’image politique d’Emmanuel Macron se construit autour des éléments disponibles, des déclarations prononcées par lui et interprétées par d’autres, qui deviennent petites phrases. Elles font office de cours de rattrapage pour une opinion publique découvrant un nouveau leader. Et elles forment comme un test de Rorsach collectif. Au cours de son premier mandat, à de rares exceptions près (« Make our planet great again »…), ce qui est répété et donc retenu, ce ne sont pas des proclamations explicites et saillantes mais des formules décousues, disparates, puisées dirait-on au petit bonheur la chance dans des discours qui parlent d’autre chose. Un amas probablement indéchiffrable vu d’ailleurs mais d’où émerge, pour beaucoup de Français, le portrait d’un homme qui manque d’empathie.


[i] Voir Thomas Monnier, « Emmanuel Macron, un président déconnecté ? », Gala, 7 février 2020. https://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/video-emmanuel-macron-un-president-deconnecte-il-est-dans-un-autre-monde_442824.
[ii] Idem.
[iii] Daniel Kahneman, Système 1, Système 2, les deux vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, 2012, p. 102.
[iv] Voir par exemple L’Opinion, 3 septembre 2017, L’Express, 6 octobre 2017, Le JDD, 25 janvier 2019, Le Figaro, 19 mai 2020.
[v] Voir https://www.lexpress.fr/economie/emmanuel-macron-enfile-les-petites-phrases-polemiques-comme-des-perles_1697350.html.
[vi] « Emmanuel Macron, l’art des déclarations polémiques », La Croix, 30 août 2016, https://www.la-croix.com/France/Politique/Emmanuel-Macron-lart-declarations-polemiques-2016-08-30-1200785502.
[vii] « Emmanuel Macron dit vouloir remplacer "les petites phrases" par de "l’explication" », Franceinfo, 29 janvier 2016. Franceinfo.
[viii] Daniel Pink, Drive ‑ The Surprising Truth About What Motivates Us, Boston, Harvard University Press, 2009. Édition française : La Vérité sur ce qui nous motive, Paris, Leduc.s, 2011.
[ix] Frédéric Dabi, « Emmanuel Macron peut-il perdre la prochaine élection présidentielle ? », Commentaire n° 173, 2021/1, p. 51-56.
[x] Marie-Estelle Pech et Mathilde Siraud, entretien avec Gabriel Attal, Le Figaro, 11 novembre 2018.
[xi] Saveria Rojek, Résurrection: Les coulisses d'une reconquête, Stock, 2022.
[xii] Thomas Raguet, Petites phrases, grandes conséquences ‑ La Gauche contre le peuple, documentaire diffusé par La Chaîne parlementaire (LCP) le 15 février 2021, https://www.youtube.com/watch?v=5Je384Nu55w
[xiii] Marie-Laetitia Bonavita, entretien avec Richard Werly, Le Figaro, 4 septembre 2020.
[xiv] Voir par exemple « "Qu’ils viennent me chercher" : la "provoc" de Macron », L’Express, 25 juillet 2018, https://www.lexpress.fr/actualite/politique/le-qu-ils-viennent-me-chercher-de-macron-moque_2027544.html.

 Michel Le Séac’h


02 octobre 2025

« Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court… » : citation, réplique culte et petite phrase

L’Institut du monde arabe présente jusqu’au 11 janvier 2026 une exposition* consacrée à la reine Cléopâtre VII (69-30 av. J.C.), ou plus exactement à son personnage. « Comment passe-t-on d’une légende à un mythe et d’un mythe à une icône puissante et aux multiples facettes ? », telle est la question à laquelle tente de répondre Le mystère Cléopâtre. Si le découpage du sujet (l’histoire/la légende/le mythe/l’icône) peut se discuter, si la Cléopâtre médiévale européenne est négligée et si les cartels sont plus focalisés sur le sexe de l’icône que sur le nez de la légende, l’exposition suscite aussi une réflexion sur la parole des puissants.

De la Cléopâtre historique, on ne sait à peu près rien. On n’a retrouvé, sur un bout de papyrus fiscal collé dans la paroi d’un sarcophage, qu’un seul mot censé avoir écrit de sa main (« ginesthō », qui signifie à peu près « ainsi soit-il ») et pas une de ses paroles n’a été recueillie par un témoin d’époque(1). Après la bataille d’Actium, les propagandistes d’Octave Auguste se sont attachés à donner mauvaise presse à la reine gréco-égyptienne vaincue. Marc Antoine ? « ô honte ! il avait avec lui une épouse étrangère », s’indigne Virgile dans l’Énéide, tandis qu’Horace évoque un « monstre fatal ». Le thème de la séductrice libineuse apparaît chez Properce, Florus, Lucain et Dion Cassius.

Cléopâtre : enluminure de Jean Pichore
pour
Vie des femmes célèbres d'Antoine Dufour, 1504

Quelques siècles plus tard, une poignée d’historiens arabes décrivent une reine bâtisseuse et savante. Mais la Renaissance européenne persiste à voir en Cléopâtre une pécheresse. Bon chrétien, Dante la range en Enfer, dans le cercle des luxurieux, aux côtés d’Hélène, Didon et Sémiramis. Boccace voit en elle « la prostituée des rois d’Orient ». Brantôme dénonce ses « façons et graces lascives ». Le dominicain Antoine Dufour, dans Vies des femmes célèbres, rédigé à la demande d’Anne de Bretagne, présente la reine d’Égypte comme « une des plus belles et plus mauvaises femmes » qui, d’après les chroniqueurs, « gaigna plus de pays par son ventre que les conquéreurs par l’espée ».

Clairement, l’image que notre époque conserve de Cléopâtre, celle d’une femme de tête, est due davantage à Plutarque (La Vie de Marc Antoine), relayé avec force, quinze siècles plus tard, par William Shakespeare (Antony and Cleopatra). Chez l’un comme chez l’autre, la reine d’Égypte est mise en scène et campée par des répliques cultes, qui sont à la littérature ce que les petites phrases sont à la politique. Elles décrivent un ethos. « Ne me laisse pas être traînée en triomphe, moi qui suis la reine des rois » demande à Octave la vaincue d’Actium, qui préférera la mort à l’humiliation. « I have immortal longings in me » révèle l’héroïne shakespearienne, qui se trouve du fait même exaucée, avant de se livrer à la morsure d'un aspic. Ses détracteurs eux-mêmes, d’ailleurs, ont bien dû livrer des détails ambivalents, propres à stimuler les imaginations. Qu’a pu inspirer le suicide de Cléopâtre à Anne de Bretagne, fille d’un duc souverain, éphémère fiancée d’un futur empereur d’Autriche et épouse de deux rois de France, dont la devise familiale était « Potius mori quam foedari » (Plutôt la mort que la souillure) ?

Derrière le nez, l’ethos

Blaise Pascal ne lisait probablement pas l’anglais et n’a pas dû lire la tragédie de Shakespeare, traduite en français bien après sa mort. Mais déjà à son époque, le personnage de Cléopâtre échappait aux condamnations morales binaires. Il a pu lire, par exemple, des auteurs français de son époque comme Jean Mairet (Le Marc-Antoine ou la Cléopâtre) ou Gautier de Coste de la Calprenède (Cléopâtre). Et si son « nez de Cléopâtre » est assurément la phrase la plus connue à propos de la reine, on en discerne bien la raison. Ce n’est pas seulement une manière cultivée de redire « Petits causes, grands effets ». Voici la « Pensée » entière du philosophe : 

Condition de l’homme : inconstance, ennui, inquiétude. 
Qui voudra connoître à plein la vanité de l’homme n’a qu’à considérer les causes et les effets de l’amour. La cause en est un je ne sais quoi (Corneille) ; et les effets en sont effroyables. Ce je ne sais quoi, si peu de chose qu’on ne peut le reconnoître, remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. Le nez de Cléopatre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre auroit changé. 

Le « nez de Cléopâtre » n’est pas une considération philosophique, encore moins esthétique, c’est une réflexion sur le pouvoir politique incarné par une reine qui a su inspirer l’amour et en jouer. Sa démonstration fait appel à un ethos tiers déjà reconnu, qui favorise d’emblée la construction d’une phrase forte, dans la lignée de « Rendez à César ce qui est à César » (Jésus), « Entre ici Jean Moulin » (André Malraux) ou « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen » (François Fillon). 

Si la pensée pascalienne est forte, ce n’est pourtant pas une « petite phrase ». Cette appellation, dans son usage médiatique, ne s’applique pratiquement jamais à des phrases au conditionnel, ni à des phrases au passé, a fortiori pas à des phrase au conditionnel passé « deuxième forme » (imparfait du subjonctif + participe passé) ! Le nez de Cléopâtre raisonne sur le pouvoir mais ne l’exprime pas.

(1) Cléopâtre est « la première "communicante" de l'histoire », assure Robert Solé dans Femmes d'Etat - L'art du pouvoir (dir. Anne Fulda, Perrin, 2022), mais elle l'est davantage par la mise en scène que par la parole : elle débarque à Tharse sur un navire à la poupe d'or, elle organise des fêtes extravagantes à Alexandrie, elle assiste à la bataille d'Actium sur son navire amiral aux voiles pourpres...

Michel Le Séac’h

* Le Mystère Cléopâtre 
Institut du monde arabe, www.imarabe.org
1, rue des Fossés-Saint-Bernard, 75005 Paris
jusqu’au 11 janvier 2026, ouvert TLJ sauf lundi
15 €, -26 ans 7€, -12 ans gratuit