22 octobre 2021

La petite phrase du point de vue sémio-linguistique

 Le concept de « petite phrase » est rétif à toute définition claire, consensuelle et définitive. Dans le domaine de la communication politique, on ne parle de « petite phrase » que depuis quelques décennies, mais pour désigner un phénomène très ancien. Et peut-être un processus plutôt qu’un phénomène discret. Les sciences du langage ont aussi quelque peine à le cerner. Sophie Jollin-Bertocchi, maître de conférence à l’Université Versailles Saint-Quentin, s’y est employée dans « Le phraséologisme ‘’petite phrase’’ », un article publié par Le français moderne – Revue de linguistique française[i] désormais disponible en ligne sur le site archives-ouvertes.fr[ii].

Une phrase, déjà est un « objet d’étude complexe », introduit dans la langue française seulement au 16ème siècle[iii] et dont le sens a évolué en plusieurs étapes pour désigner finalement une séquence autonome et complète. L’adjectif complique beaucoup les choses : « Le syntagme présente une réelle complexité sémantique qui tient à la superposition du sens propre et des sens figurés de l’adjectif qualificatif petite, provoquant un glissement sémantique du noyau ».

Une étude minutieuse de la littérature révèle que « les valeurs positives (phrase agréablement et efficacement tournée) de la petite phrase en décousent avec des valeurs négatives (gloire éphémère, intention agressive) ». Il y a « conflit sémantique » car la locution est employée dans un « contexte polémique ». Bien que la parole soit un objet oral et éphémère, la petite phrase médiatisée subit un processus d’« anthologisation », de « mise en patrimoine », voire de « sacralisation de la petite phrase, interprétable comme succédané laïc de la parole évangélique dans une société déchristianisée ».

De plus, la petite phrase est envahissante. On remplace souvent phrase par petite phrase pour « désigner des phrases à remarquer, susceptibles de devenir remarquables ». Pour Sophie Jollin-Bertocchi, « le phraséologisme petite phrase participe ainsi d’un phénomène de réification dans un contexte de fétichisme consumériste ». Il est représentatif de la manière « d’imposer le contenu de certaines formes d’expression choc qui tendent à devenir clichés et références culturelles ».

Cependant, si au lieu de considérer l'évolution du syntagme petite phrase des origines à nos jours, on s'interrogeait sur l'époque où l'on parlait de mots, de traits, de flèches, de piques, de pointes, ne verrait-on pas tout autant dans ces appellations des moyens de signaler des expressions chocs ? Pour en faire dans les meilleurs cas, des citations et des paroles historiques -- une forme d’« anthologisation », sans aucun doute.

M.L.S.


[i] Sophie Jollin-Bertocchi. Le phraséologisme ”petite phrase”. Le Français Moderne - Revue de linguistique Française, CILF (conseil international de la langue française), 2019, 2019 (2). ffhal-03325557f

[ii] https://hal.uvsq.fr/hal-03325557/document

[iii] L’introduction du mot semble cependant antérieure à la date indiquée, 1546. On trouve aisément des occurrences antérieures. Par exemple, le titre complet de la première traduction française du Roland Furieux, imprimé en 1543 à Lyon chez Sulpice Sabon pour Jehan Thellusson, se présente ainsi : « Roland Furieux compose premierement en ryme Thuscaine par messire Loys Arioste, noble Ferraroys, & maintenant traduction en prose Francoyse: partie suyuant la phrase de l'Autheur, partie aussi le stile de ceste nostre langue ». Jehan des Gouttes, traducteur ou responsable de la traduction, insiste : « le lecteur Francoys pourra aussi enrichir (ou il est indigent) son parler de cette copieuse phrase Thuscane ».

Deux traductions publiées à Lyon en 1542 contiennent des avertissements de leur « translateur » commun, Estienne Dollet sur la « phrase » étrangère. Dans Les Epistres familaires de Marc Tulle Cicero, pere d'eloquence Latine : « En quoy il fault avoir raison de la phrase, & proprieté de chasque langue, pour se trouver excellent interpreteur, & parfait" » ; dans Du Mespris de la court : & de la louange de la vie Rusticque, d'Antonio de Guevara : « ie te prie entre aultres choses penser, que la phrase du Castillan est trop plus copieuse que la Francoyse, et la liayson bien fort differente. »

Dans le prologue du Livre de Amytie de M. T. Cicero, Pere d'eloquence Latine, publié à Paris chez Denys Janot en 1539, le traducteur Jehan Collin évoque « la phrase & doulceur du stille Ciceronian ». Dans Le Jugement poetic de l'honneur femenin et seiour des illustres claires et honnestes dames, publié à Poitiers en 1538, Jean Bouchet salue l’écriture d’Apulée « en stille dur & phrase recullee ».

11 octobre 2021

Les petites phrases de Bernard Tapie : une grande place à la première personne

Les petites phrases ont souvent mauvaise presse et l’on ne dit pas de mal des morts – c’est sans doute pourquoi les hommages funèbres rendus à Bernard Tapie depuis une semaine n’ont guère rappelé ses déclarations les plus mémorables.

Pour être juste, 20 minutes a quand même noté avec une touche d’humour noir qu’il avait « préparé le terrain » dès 2017 avec cette déclaration au Monde : « Mourir, ça ne me fait pas chier du tout. La mort, c’est la consécration de la vie. ». Le quotidien ajoute : « ‘’Nanard’’ […] savait que ces deux petites phrases seraient du meilleur effet dans les nécrologies. »

Pour sa part, Cnews a rappelé que « en 1992, c'est lors d'un meeting que Bernard Tapie, bien connu pour ses petites phrases assassines, s'en prendra cette fois aux électeurs du Front national », avec notamment cette formule : « si Le Pen est un salaud, ceux qui votent pour lui sont des salauds ».

On s’étonne quand même de voir si peu rappelées les petites phrases d’un homme qui en était si prodigue. Ouest-France en avait même fait le thème d’un « Quiz » dès 2015. Il y citait :

  • « J’ai menti, mais c’était de bonne foi »
  • « Pourquoi acheter un journal quand on peut acheter un journaliste ? »
  • « Quand vous êtes dans le sens contraire du courant et que vous nagez vite, vous reculez moins que les autres. »
  • « Si moi je veux parler sans grossièreté, je peux le faire, mais ça paraîtra aussi naturel que si Giscard disait : ‘’J’en ai plein les couilles’’ »
  • « Être un bon comptable, ce n’est pas savoir faire une bonne addition, mais trouver un résultat juste. »
  • « La seule chose que je ne referais pas, ce sont des affaires. »

Consécration suprême, l’Institut national de l’audiovisuel (INA) inclut Bernard Tapie dans sa galerie « Les petites phrases des politiques ». Il y voisine avec Jacques Chirac, Valéry Giscard d'Estaing, Jean-Marie Le Pen, Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy et une quarantaine d’autres responsables politiques de premier plan. Il y figure pour ces déclarations :

  • « Je suis rentré chez moi hier soir, ma femme m’a fait la fête, comme d’habitude »
  • « J’aurais dû être moins ambitieux »
  • « On peut pas faire les matchs que quand on est sûr de les gagner »
  • « C’est sérieux la politique »

Bernard Tapie a lui-même été un sujet de petite phrase, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Ministre d’un gouvernement socialiste, il en est exfiltré d’urgence à l’annonce de ses premiers démêlés judiciaires. « Tapie n’a jamais été ma tasse de thé », laisse tomber l’ancien Premier ministre Pierre Mauroy.

« J'étais riche; je ne le suis plus. J'étais à la mode; je ne le suis plus. Je ne maîtrise ni mon calendrier ni mon destin ! » déplore alors Bernard Tapie. Une épreuve qu’il assure prendre avec philosophie : « Les coups sur la nuque, je les reçois avec respect. Dieu me les envoie pour me fortifier. J’avais la grosse tête, il veut me rendre plus humble. Ma seule prière, c’est que Sa volonté soit faite. »

Mais l’épreuve ne dure pas, et l’humilité non plus. La vertu est en proportion inverse de la prospérité. Quand Bernard Tapie rachète La Provence en 2013, il assure : « Je ne vais pas augmenter les journalistes pour qu'ils aillent se payer des putes! ». Et c’est reparti pour un tour !

Les petites phrases de Bernard Tapie présentent une caractéristique intéressante : beaucoup d’entre elles sont à la première personne. C’est relativement rare. Certes, les petites phrases ont pour principal sujet les leaders politiques. Mais ces derniers se décrivent en général en parlant d’autre chose, et souvent sans le vouloir ; Emmanuel Macron a été jugé méprisant pour avoir parlé des Gaulois réfractaires et des gens qui ne sont rien. Normalement, le moi est haïssable. « L’État c’est moi » (Louis XIV) choque en tant qu’affirmation cynique de l’absolutisme royal. « La République c’est moi » (Mélenchon) choque en tant que prétention outrancière d’un simple élu. Mélangeant le sport, la politique et l’argent, Tapie aurait pu dire « Les affaires c’est moi » sans choquer vraiment. Cela suffit à en faire un personnage hors du commun.

Michel Le Séac’h

Illustration : Jeanne Menjoulet, Flickr, licence CC BY 2.0.