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28 février 2026

« (Le) travail, (la) famille, (la) patrie » : Martine Vassal flirte avec le point Godwin

« Mes valeurs, elles n’ont jamais changé : c’est le mérite, le travail, la famille, la patrie », déclare Martine Vassal (divers droite) lors d’un débat entre candidats à la mairie de Marseille organisé par BFMTV, le 19 février (à 1:19:45). « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? », s’étonne aussitôt Benoît Payan, candidat de la gauche. France Bleu et 20 Minutes évoquent une « petite phrase ». Dans le logos de Mme Vassal, les commentateurs reconnaissent la devise de l’État français, autrement dit le régime de Vichy. (Elle avait été auparavant celle de l’Association des combattants de l'avant et des blessés de guerre cités pour action d'éclat, alias les Croix-de-feu.)

La plupart des petites phrases ne disent pas grand-chose d’explicite (« Je reste droit dans mes bottes », « Casse-toi pauv’ con », « Les non-vaccinés j’ai très envie de les emmerder »…) et il arrive que ceux qui les relèvent les simplifient encore pour leur donner plus de force. Cette simplification est souvent malveillante. « Si on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui dégringole », déclare Emmanuel Macron en 2017. Qui se souvient aujourd’hui de cette phrase ? Les mots « les premiers de cordée » ont été isolés et ce qui était à l’origine souci d’efficacité est demeuré comme signe de mépris envers les suivants de cordée. Pour voir la devise de Vichy dans la déclaration de Mme Vassal, il faut l’amputer du mérite et des articles.

Capture d'écran BFMTV sur YouTube

En réalité, ces mots ne paraissent même pas entendus (n’hésitez pas à relire la phrase citée plus haut pour vous assurer de leur présence) : c’est comme si la candidate avait dit directement : « Travail, famille, patrie ». Comme en témoigne d’ailleurs la réaction de M. Payan : « Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? ». Il pense manifestement à ce qu’il vient d’entendre sans se rendre compte que ce n’est pas tout à fait ce qui a été dit (il est aussi difficile d’entendre ce qu’on entend que de « voir ce que l’on voit », aurait pu dire Péguy).

Pétain, vous connaissez ?

Le moteur de l’éventuelle petite phrase ici n’est donc pas tant le logos que le pathos des commentateurs, les sentiments qu’elle leur inspire. Il est probable qu’ils n’ont rien contre le travail, ni contre la famille, ni contre la patrie pris séparément : ce qui les heurte est l’addition des trois, placés dans cet ordre précis, qui signifierait implicitement « Vichy ». La vie politique française reste régie par les catégories d’il y a 80 ans. La reductio ad Hitlerum est si redoutée que les élus et leur entourage semblent en permanence à l’affût des expressions qui la favoriseraient – pour les éviter ou pour les condamner. Malheur à ceux dont la vigilance faiblit ou dont la langue fourche. « Hormis le macronisme et la devise pétainiste que vous venez d’employer, je pense que ce qui nous rassemble au second tour est plus important que ce qui nous sépare », répond Franck Allisio, candidat RN, à Mme Vassal.

Mais ce pathos corseté réclame déjà un minimum de culture historique. Quelle proportion des téléspectateurs auraient compris de quoi il retournait sans l’allusion « devise pétainiste » de Franck Allisio ? Et combien même ont compris cette allusion ? Sébastien Delogu, qui participe aussi au débat en tant que candidat LFI, ne relève pas la sortie de la candidate de droite. Lui-même, en septembre 2024, déclarait : « Je ne sais pas qui est Pétain. J'ai entendu parler de lui mais... Je sais qu'apparemment, c'est un raciste, quoi. » Il est bien possible que les auditeurs capables d’effectuer au vol un rapprochement entre « le mérite, le travail, la famille, la patrie » et Vichy (apparemment, un régime raciste, quoi) soient aujourd’hui une minorité. L’éventuel sous-entendu des propos de Martine Vassal n’est audible que pour une partie des citoyens.

Cicatrice horrible

L’effet paraît non moins hypothétique sur le plan de l’ethos. L’orateur qui reprend une phrase célèbre cherche classiquement à rapprocher son image de celle d’un prédécesseur fameux : Comme disait Napoléon… Comme disait de Gaulle. Dans le discours politique contemporain, cependant, on constate souvent l’inverse : frotter deux ethos sert surtout à contaminer l’un par l’autre, comme lorsque Sophia Chikirou déclare : « Il y a du Doriot dans Roussel ». Mais peut-on accrocher n’importe quel ethos à n’importe quel autre ? La comparaison entre Doriot et Roussel porte parce que le second est député communiste et que le premier l’a été. Mais comparer une personne à un régime politique comporte des limites évidentes. « Bien évidemment Martine Vassal est aux antipodes des valeurs pétainistes », s’empresse de déclarer Romain Simmarano, numéro 2 de sa liste. « Le pétainisme, c’est la cicatrice absolument horrible sur le visage de la France pour l’éternité. »

Martine Vassal adopte sans tarder cette métaphore. « Le mérite, la famille, le travail, l’humanité et la solidarité sont mes valeurs, écrit-elle sur X. « Les détourner pour me comparer à Pétain est une attaque aussi violente qu’injuste. C’est une balafre pour la France. » Autrement dit, on compare des pommes et des oranges. La piste est brouillée. Une partie des réactions sur les réseaux sociaux sont du genre ironique : « Elle non plus ne savait pas qui était Pétain ! » Martine Vassal est de plus protégée par sa faible notoriété hors de Marseille et de sa région. Une petite phrase porte dans la mesure où son auteur est connu ; elle s’alimente de son ethos et contribue à le façonner. Mais sans un ethos déjà consistant, sa portée est limitée.

« Un patron qui assistait au débat avec nombre de ses collègues de la chambre de commerce constatait amèrement : "Elle a perdu l’élection" », relate Le Canard enchaîné (25 février 2026). Cela souligne une fois de plus l’extrême importance attachée aux petites phrases, censées capables de déterminer une élection à elles seule. Mais il n’est pas du tout certain que la locution soit vraiment applicable aux propos de Mme Vassal.

M.L.S.