18 avril 2026

Les panthéonisations contemporaines peu propices aux petites phrases

L’Élysée s’est victorieusement opposé cette semaine à une tentative de perquisition. D’après Le Canard enchaîné, le parquet national financier enquête sur l’attribution de nombreux marchés publics à une société de communication événementielle, Shortcut Events, chargée d’organiser plusieurs « panthéonisations » depuis plus de vingt ans.

D’un bâtiment construit pour être l’église Sainte-Geneviève, la Révolution fait un temple, le Panthéon, destiné à honorer ses personnages les plus éminents sous la devise : « Aux grands Hommes, la Patrie reconnaissante ». L’entrée d’un défunt dans sa crypte est une solennité républicaine majeure. Rédigé avec soin par des speechwriters, soupesé mot par mot, le discours solennel prononcé au cours de la cérémonie par le président de la République frottera l’ethos de ce dernier à celui du personnage célébré. Son texte sera diffusé par les services de la présidence et décortiqué par les médias. C’est donc un écrin naturel pour un morceau de bravoure détachable, « surasserté » et « panaphorisé » – autrement dit une petite phrase.


Or les résultats ne semblent pas à la hauteur. Qui est capable de citer un extrait d’un discours d’entrée au Panthéon autre que
« Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège... » ? Une objurgation hallucinée qui n’a même pas été prononcée par le général de Gaulle, président de la République à l’époque (1964), mais par son ministre de la Culture, André Malraux.

De Gaulle avait voulu honorer l’ensemble de la Résistance à travers Jean Moulin. François Hollande a visé la Résistance de gauche en faisant entrer ensemble au Panthéon deux résistants héroïques, Pierre Brossolette et Jean Zay, et deux déportées, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion. Son discours, annoncé comme « l’un des plus importants du quinquennat », tombe à plat. Avant lui, François Mitterrand avait honoré des politiques et des savants, Jacques Chirac deux écrivains. Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing et Nicolas Sarkozy s’étaient abstenus.

Emmanuel Macron aura été le chef d’État le plus « panthéonisateur » depuis Napoléon Ier avec bientôt six cérémonies en dix ans. Ont-elles donné lieu à des petites phrases marquantes ?

En 2018, il honore d’abord Simone Veil, décédée quelques semaines après son accession à l’Élysée. L’ancienne Garde des Sceaux est entourée d’une ferveur extraordinaire. Depuis des décennies, la presse l’a placée sur un piédestal. On ne parle d’elle qu’en termes superlatifs. Le discours présidentiel appartient au même registre(1). Pour cette raison même, il se fond dans la masse des apologies. On n’en retient aucune formule mémorable.

Maurice Genevoix

Quand Maurice Genevoix entre au Panthéon, le 11 novembre 2020, le site présidentiel elysee.fr utilise pour la première fois le terme familier « panthéonisation ». On se demande s’il ne s’agit pas d’honorer le monument davantage que l’écrivain. Emmanuel Macron y a célébré le 150e anniversaire de la Troisième République deux mois plus tôt. Il évoque expressément une « recréation » du Panthéon. Il vient de commander au plasticien Anselm Kiefer et au compositeur Pascal Dusapin « des œuvres permanentes au Panthéon en hommage aux morts connus et inconnus, aux hommes et aux femmes de la Grande Guerre ». La cérémonie du 11 novembre est intitulée « Entrée au Panthéon de Maurice Genevoix et de "Ceux de 14" »(2): pour la première fois, une œuvre littéraire est expressément reçue au Panthéon en même temps que son auteur. Maurice Genevoix a signé cinquante-six livres. En choisissant Ceux de 14, on répartit implicitement l’hommage entre l’écrivain et les Poilus de la Première Guerre mondiale.

Le discours présidentiel lui-même parle peu de Maurice Genevoix. Après deux ou trois phrases sur son enfance et sa jeunesse, il n’est question que de l’écrivain dans la guerre, puis de la guerre elle-même et des conscrits de 14-18, qu’ils aient ou non un lien avec lui. Bien qu’elles ne soient pas encore disponibles à cette date, les œuvres de Kiefer et de Dusapin sont saluées avec enthousiasme. Dans ce discours manifestement élaboré avec soin, la formule a priori la plus remarquable ne concerne pas Maurice Genevoix mais toujours le Panthéon, « palimpseste de notre Nation ».

L’image paraît risquée : un palimpseste est un parchemin dont on a effacé les écrits passés afin d’y inscrire un texte nouveau. La cancel culture avant l’heure, en somme ! Dans le 1984 de George Orwell, « l'Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c'était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification. » Heureusement, le rapprochement n’est pas effectué. Les autres morceaux de bravoure du discours (« Le carnet de vie et de mort de l’indicible », « Voilà que se lèvent les camarades de Genevoix : Porchon, Butrel, Sicot, Pannechon et tant d'autres »…) demeurent tout aussi ignorés. Les Français ont l’esprit ailleurs : la deuxième vague de l’épidémie de covid-19 bat son plein, un record absolu de nouveaux cas a été enregistré quatre jours plus tôt.

Josephine Baker

« Il a fait entrer une part d’Amérique dans notre panthéon national », avait déclaré Emmanuel Macron fin 2017 lors du décès de Johnny Hallyday(3). C’est pourtant une autre part d’Amérique qu’il choisit finalement de faire entrer au Panthéon avec Josephine Baker.

Comme Simone Veil, Josephine Baker est un personnage si remarquable et si célèbre qu’elle tend à occulter le président de la République. Les anecdotes qui courent à son sujet sont innombrables. Et d’excellentes plumes les narrent à l’envi dans la presse avant la cérémonie. Les louanges chantournées du discours présidentiel(4) impriment peu. Et puis, cette célébration de la diversité à moins de six mois de l’élection présidentielle est trop évidemment motivée par des raisons politiques pour favoriser une émotion sincère.

Missak Manouchian

« C’est la seconde fois, après Joséphine Baker en 2021, qu’entre au Panthéon une figure qui n’est pas née française et qui pourtant a fait le choix de la France », souligne le site elysee.fr lors de la « cérémonie d’entrée au Panthéon de Missak Manouchian et de ses camarades de résistance », le 21 février 2024(5). Dans le discours très travaillé du président de la République, une phrase est manifestement surassertée, car répétée six fois : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? ». S’y ajoute, par deux fois, « Est-ce ainsi que les hommes meurent ? »

Les questions rhétoriques peuvent très bien devenir des petites phrases (« Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? »), mais celle-ci ne cache aucune assertion évidente. Elle figure dans un poème de Louis Aragon dont Léo Ferré a fait une chanson. Intitulé « Bierstube, magie allemande », et n’a aucun rapport avec le résistant ni avec le texte que le poète communiste lui a consacré à la Une de L’Humanité. De plus, il s’agit du troisième discours commémoratif prononcé par Emmanuel Macron en quinze jours (les précédents ont été consacrés aux victimes du 7 octobre 2023 en Israël et à Robert Badinter). Un effet de saturation peut se faire sentir : ce que dit le président n’imprime plus.

Robert Badinter

Le discours prononcé par Emmanuel Macron lors de l’entrée de Robert Badinter au Panthéon le 9 octobre 2025 est en partie redondant avec l’hommage qu’il lui a rendu lors de son décès en février 2024(6). Là aussi, une phrase est clairement surassertée : « Les morts nous écoutent ». Elle forme son incipit et figure dans sa péroraison. Entre les deux, un portrait biographique de l’homme et un rappel de ses combats. S’il y a une candidate à former une petite phrase, c’est elle, bien qu’elle soit de l’ancien Garde des Sceaux et non du président. Il s’agit plutôt d’un adage un peu ésotérique, qui ne semble pas marquer profondément.

Ces panthéonisations qui n’ont pas laissé de traces dans les mémoires ont apparemment souffert d’un même handicap : elles n’ont pas rencontré le pathos du public, les passions des Français. Simone Veil, sans doute, éveillait des sentiments chez une partie des citoyens – au minimum un effet de notoriété. Pour les autres, c’est plus douteux. Les combats des personnages honorés sont d’un autre temps, ils relèvent des connaissances et non du vécu. Et puis, si le président de la République s’y montre dans un rôle institutionnel, jamais il n’y assume un rôle de leader. Ses discours ne répondent pas aux inquiétudes des Français, ils ne désignent pas d’ennemi, ils n’éclairent pas l’avenir. Emmanuel Macron n’y peut rien : quelles que soient les surassertions, cette liturgie républicaine n’est pas propice aux petites phrases. Il est probable que la panthéonisation de l’historien Marc Bloch, le 23 juin, n’imprimera pas davantage.

M.L.S.

1. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/07/01/hommage-solennel-de-la-nation-simone-veil-panthe

2. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/11/11/entree-au-pantheon-de-maurice-genevoix-et-de-ceux-de-14

3. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2017/12/06/communique-deces-de-johnny-hallyday. Le communiqué présidentiel commence par : « On a tous en nous quelque chose de Johnny Hallyday », référence transparente à « On a tous en nous quelque chose de Tennessee ». Une petite phrase dans la lignée de « Madame se meurt, Madame est morte » : elle parle de Johnny Hallyday tout en servant habilement Emmanuel Macron.

4. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2021/11/30/josephine-baker-entre-au-pantheon

5. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/02/21/missak-manouchian-et-ses-camarades-de-la-resistance-entrent-au-pantheon. Le communiqué insiste : « Entre au Panthéon la résistance communiste et étrangère dont était issu le groupe Manouchian » (c’est elysee.fr qui souligne).

6. Voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2025/10/05/robert-badinter-au-pantheon

Photo : Moonik, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia

04 avril 2026

L’Âge de pierre promis par Donald Trump à l’Iran : « un crime de guerre déguisé en petite phrase »

Quand Donald Trump apparaît à la télévision dans la soirée du 1er avril, tous les spectateurs attendent une annonce importante. En effet, c’est sa première adresse solennelle à la nation américaine depuis le déclenchement de l’opération Epic Fury contre l’Iran. Les conjectures vont bon train. Va-t-il annoncer une opération terrestre ? Un traité de paix conclu en secret ? Un succès militaire extraordinaire ? Un retrait anticipé ?

En fait, il annonce que les États-Unis sont « en bonne voie pour atteindre bientôt, très bientôt, tous leurs objectifs militaires ». Ce n’est pas exactement une annonce fracassante. Il en va autrement du sort qu’il promet à l’Iran : « We're going to hit them extremely hard over the next two to three weeks — we're going to bring them back to the Stone Age, where they belong » (« Nous allons les frapper très fort au cours des deux ou trois prochaines semaines — nous allons les ramener à l’Âge de pierre, là où est leur place »).

La stupeur n’est pas tant due au contenu de l’annonce qu’à sa formulation. Le « retour à l’Âge de pierre », au sens de destructions catastrophiques, est un cliché qui a déjà servi aux États-Unis. Il est surtout attaché au nom du général Curtis LeMay. Dans son autobiographie parue en 1965, celui-ci disait qu’il aurait fallu enjoindre au Nord-Vietnam de stopper son agression sous peine d’être « ramené à l’Âge de pierre à coups de bombes ». Organisateur des bombardements contre le Japon en 1945, Curtis Le May savait de quoi il parlait. L’expression est restée. L’ancien président pakistanais Pervez Musharraf a dit avoir été lui aussi menacé d’un retour à l’Âge de pierre s’il ne coopérait pas avec les États-Unis dans leur chasse aux terroristes après le 11 septembre.

Capture d'écran

Si les buts de guerre de Donald Trump n’ont jamais été parfaitement clairs, les Américains avaient pu croire à ses débuts, fin février 2026, qu’Epic Fury ne visait pas un pays mais un régime, celui des mollahs et des Gardiens de la Révolution. La guerre était même censée aider le peuple iranien à satisfaire son désir de liberté. Or l’Âge de pierre est désormais promis au pays tout entier. La destruction d’équipements routiers et de centrales électriques frappera civils et militaires, partisans et adversaires du régime. Qui plus est, le « where they belong » qui clôt la phrase de Donald Trump est extrêmement blessant. Les Iraniens n’ont rien d’une population préhistorique, ils sont fiers de leur civilisation millénaire, bien antérieure à la fondation des États-Unis.

Les propos de Donald Trump ne sont pas un dérapage malencontreux. Ils sont repris officiellement par le ministère de la Guerre et par le ministre Pete Hegseth. Et ils soulèvent immédiatement un tollé, aux États-Unis comme en Iran. Une formule s’impose tout de suite : « It's a war crime dressed up as a punchline. » (« c’est un crime de guerre déguisé en petite phrase »). Elle est reprise à des milliers d’exemplaires sur les réseaux sociaux. On ne sait d’où elle vient, l’IA s’avoue incapable d'en trouver la source. « l’Âge de pierre  implique de viser des civils […], ce serait un crime de guerre », a déclaré Jim McGovern, élu du Massachusetts à la Chambre des Représentants, mais l’expression courait déjà avant qu’il ne publie ce message sur Facebook.

C’est la presse, en général, qui désigne une déclaration comme une « petite phrase ». Pour les spécialistes de l’analyse du discours, c’est même cette désignation qui fait la petite phrase. Mais voici un rare cas où elle est largement le fait du public. Certes, « petite phrase » n’est que l’une des traductions possibles de « punchline ». Reste que la formule de Donald Trump met bien en jeu un logos fort comportant un sous-entendu métaphorique, l’ethos d’un président qui ne craint pas de durcir sa réputation et le pathos de citoyens peu désireux de valider un massacre.

M.L.S.