« "Petite
phrase" : La définition magistrale de l’Académie française »
est à ce jour le huitième billet le plus consulté de ce blog. Sans nul doute,
la définition forgée par le Quai Conti est remarquable et inégalée. Elle
souffre pourtant d’une omission capitale.
En 1935, la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie
française ignorait la petite phrase. Celle-ci est entrée en 2011 dans le
troisième volume de la neuvième édition, en cours. Les académiciens s’y sont
même pris à deux fois, avec deux définitions identiques à un mot près :
- « phrase
concise qui, sous des dehors anodins, vise à marquer les esprits »
- « formule
concise qui, sous des dehors anodins, vise à marquer les esprits »
La première illustre l’un des sens de l’adjectif
« petit ». La seconde, l’un des sens du nom « phrase ».
L’Académie procédant par ordre alphabétique, la seconde définition est
postérieure à la première. On peut considérer qu’elle la corrige.
Une correction s’imposait en effet. La première définition
ci-dessus sert à éclairer cette définition de « petit » :
« dont la valeur ou l'importance est faible ». Elle voisine avec
d’autres exemples comme « rendre un petit service », « de petits
tracas », « au petit bonheur la chance ». Pourtant, si la
petite phrase doit « marquer les esprits », c’est sans doute que sa
valeur n’est pas si faible ! À moins que les esprits ne le soient
eux-mêmes – mais imagine-t-on l’Académie française faire preuve à ce point de…
mauvais esprit ?
La seconde définition échappe à cette contradiction interne.
Les académiciens l’ont mûrement soupesée puisque ils ont choisi de remplacer
le mot « phrase » par le mot « formule » au moment même où
ils réfléchissaient au sens du mot « phrase ». Cette dernière est
une « proposition simple […] grammaticalement autonome, et qui présente
une unité de sens ». La « formule », une « expression condensée, nette
et frappante ». Ainsi, il y a plus d’énergie dans la formule que dans la
phrase. Pour des sciences comme les mathématiques, une formule exprime
de manière symbolique une règle opératoire et se suffit à elle-même. Qu’on songe à E = mc² :
Einstein y concentre l’univers entier en trois lettres, un chiffre et un
symbole mathématique. En effet, une petite phrase résume souvent
une vaste pensée.
L’ethos
toujours capital
La définition de l’Académie est remarquable à d’autres
égards :
- La
petite phrase n’est pas seulement petite, c’est-à-dire brève, elle est
« concise », c’est-à-dire qu’elle « fait entendre beaucoup
de choses en peu de mots ». Elle contient davantage qu’elle-même.
- La
petite phrase se présente « sous des dehors anodins ». Puisqu'il
y a « dehors », implicitement, il y a aussi
« dedans ». Si les premiers sont « anodins », c’est
que l’important, dans la petite phrase, se cache à l'intérieur.
- La
petite phrase « vise ». Autrement dit, elle est animée d’une
intention. Le sujet du verbe d’action, c’est elle. Et elle atteint parfois
des cibles imprévues.
- La
petite phrase est destinée à « marquer », c’est-à-dire à
produire une impression durable. Elle relève plus de la mémoire que de
l'intelligence.
- La
petite phrase marque « les esprits », pluriel qui dénote son caractère
collectif : elle s’adresse en général à un groupe, non à une
personne.
En douze mots seulement, les académiciens ont donc livré une
définition pesée au trébuchet, spécialement riche de sens. Il y manque pourtant
deux éléments essentiels : les médias et, surtout, l’auteur. Si la petite
phrase est animée d’une vie propre, encore lui faut-il un géniteur.
L’identité
de l’auteur, autrement dit l’ethos d’Aristote, est pour beaucoup dans
les dedans implicites d’une petite phrase. « Je traverse la rue, je
vous trouve du travail » ou « le Gaulois réfractaire » ne
signifieraient rien si ces phrases n’étaient d'Emmanuel Macron. La différence
capitale entre « L’État c’est moi » et « La République c’est
moi » n’est pas entre l’État et la République mais entre Louis XIV et
Jean-Luc Mélenchon.
Le
locuteur souvent oublié
Pourquoi cet oubli de l’auteur ? Probablement parce que
sa présence paraît évidente : toute phrase a un auteur. Ce qui est trop
visible reste parfois inaperçu – c’est l’éléphant dans la pièce !
L’Académie française n’est pas seule à négliger le locuteur. Il est intéressant
de comparer sa définition en douze mots à celle de dictionnaires et
encyclopédies contemporains. C’est l’objet du tableau ci-dessous.
On remarquera spécialement la définition de l’encyclopédie
libre Wikipedia, alimentée par les internautes. L’article « petite
phrase » a été créé en décembre 2007. Il proposait la définition
suivante : « un court extrait de discours ou une brève citation,
destinée à marquer les esprits et être reprise dans les médias du fait de son
effet percutant ». Cette définition est restée à peu près inchangée (seuls
les six derniers mots ont été supprimés) pendant près de quinze ans. C’est
seulement en juillet 2022 qu’un contributeur signant WikipSQ y a introduit la
mention d’un « acteur médiatique et le plus souvent politique ».
La petite phrase
et ses protagonistes dans les dictionnaires usuels
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Source
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Définition
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Auteur
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Médias
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Public
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Trésor de la langue française (1988, 2021 en ligne)
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« propos
bref d’un homme politique qui sert à frapper l’opinion »
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Petit Robert (1993, 2017)
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« petite
phrase, extraite des propos d'un homme
public et abondamment commentée par les médias »
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*
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Maxidico (1996)
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« propos
d’une personnalité, gén. politique, repris par les médias qui en amplifient
l’importance ou l’effet sur l’opinion «
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*
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Le Grand Robert de la langue française (2001)
|
« expression
ou phrase, faisant formule et prononcée dans un contexte politique »
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Le Robert, Dictionnaire culturel en langue française
(2005)
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« v.
1980, expression ou phrase, faisant formule et prononcée dans un contexte
politique »
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|
*
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Le Grand Larousse illustré (2018)
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« élément
d’un discours, notamm. politique, repris par les médias pour son impact
potentiel sur l’opinion »
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**
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CNRTL
(2022, en ligne)
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« propos
bref d'un homme politique, qui sert à frapper l'opinion »
|
*
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Larousse
(2022, en ligne)
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« courte phrase détachée des propos tenus en public
par une personnalité et censée révéler la pensée profonde de
l’auteur »
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**
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*
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|
The Free
Dictionary (2022, en ligne)
|
« élément
d’un discours, en particulier politique, repris par les médias pour son
impact potentiel sur l’opinion »
|
|
**
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*
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|
Wikipedia (2022, en
ligne)
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« un
court extrait de discours ou une brève citation publique, d'acteurs sociaux
(acteur médiatique et le plus souvent politique), destinée à marquer les
esprits et être reprise dans les médias »
|
*
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**
|
*
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|
Wiktionary (2022, en
ligne)
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« courte
phrase ou citation, volontaire ou non, qui marque les esprits parce qu’elle
est facilement détachée de son contexte »
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Michel Le Séac’h
Voir aussi :
Illustration : Anonyme, La mort de Démosthène, 1805,
Nancy, musée des Beaux-Arts (extrait). Photo VladoubidoOo via Wikipedia
Commons, licence
CC AS 4.0