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02 avril 2021

"Propagande" de David Colon : la petite phrase parent pauvre

La parution de Propagande – La manipulation de masse dans le monde contemporain en édition de poche chez Flammarion (collection Champs histoire), deux ans après sa sortie chez Belin, est l’occasion de s’interroger sur la place des petites phrases dans le vaste ensemble des pratiques, moyens et méthodes visant à gouverner les esprits. La somme magistrale de David Colon, professeur à Sciences Po, présente de façon quasi exhaustive les principes, les stratégies, les moyens et les grands noms de la propagande.

Elle montre à quel point le domaine s’est complexifié depuis l’époque de Bernays ou de Tchakhotine. L’utilisation des symboles, le neuromarketing, le nudge, les techniques langagières, le storytelling, la propagande par l’image – y compris les images subliminales – les fake news et la post-vérité, les rumeurs, le complotisme, le trolling et le hacking, y sont présentés en détail, avec force références. Si l’on cherche à situer la place des petites phrases dans la communication politique, c’est dans ce livre assurément qu’il faut chercher. 

Elles n’y font pourtant que deux apparitions – « fake news » ou « fact-checking » ont droit à plus[1].

Voici la première, p. 167 :

Depuis les années 1990, le White House Office of Communications systématise l'usage de la « ligne du jour », consistant à mettre en avant, chaque jour, un aspect particulier de l'action du président ou plus largement de l'administration présidentielle, à coups de déplacements thématiques et de « petites phrases » (sound bites) glissées à l'oreille des journalistes accrédités.

De l’anglais au français, il est classique de traduire « sound bite » par « petite phrase ». Cependant, l’expression américaine désigne une formule délibérément mise au point par ou pour un personnage politique, initialement en vue d’un passage à la radio (d’où le « sound »). La « petite phrase » à la française n’a pas forcément été calculée et il n’est pas rare qu’elle soit mise au débit de celui qui la prononce. « Je reste droit dans mes bottes », « Casse-toi pauv’ con » ou « Je traverse la rue, je vous trouve du travail », par exemple, sont souvent qualifiées de « petites phrases » ; on ne pourrait en revanche les considérer comme des « sound bites ».

La deuxième occurrence, p. 235, est celle-ci :

[sous l'influence de la télévision, les hommes et les femmes politiques] tendent à délaisser les débats d'idée au profit des affrontements de personne et des « petites phrases » : le « journalisme de course de chevaux » focalisé sur les différences entre les candidats et la perception qu'en a le public, identifié en 1976 aux États-Unis, gagne la France dans les années 1980.

On se rapproche ici du sens français de la locution. Quoique les petites phrases soient évidemment antérieures aux années 1980[2]. S’il fallait établir un palmarès, « Je vous ai compris » (1958) ou « Vous n’avez pas le monopole du cœur » (1974) figureraient sans doute assez haut parmi les petites phrases les plus célèbres. Au singulier ou au pluriel, « petite phrase » figure une dizaine de fois dans Le Duel : De Gaulle-Pompidou de Philippe Alexandre (1970). Et Patrick Brasart ne paraît nullement anachronique dans « Petites phrases et grands discours (Sur quelques problèmes de l'écoute du genre délibératif sous la Révolution française) » (Mots, septembre 1994, n°40. pp. 106-112). C’est vrai, on voit mal pourquoi « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace » (Danton, 1792) ne pourrait être qualifié de petite phrase aussi bien que « On peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe, l’Europe, l’Europe » (de Gaulle, 1965).

Les petites phrases, elephant in the room ?

Comment expliquer cette présence anecdotique des petites phrases dans l’ouvrage sur la communication politique le plus complet du moment ? Il est vrai que, dans le processus de la communication politique, elles se situent « côté auditeur » plus que « côté émetteur ». Elles n’existent que si elles sont émises, transmises ET enfin admises par le public, ce qui rend difficile leur manipulation. Mais Propagande n’élude pas la communication ascendante. Le livre souligne que le public est acteur de la propagande. Il contient des passages très pertinents sur le charisme des orateurs (p. 155), la pression par les pairs (p. 156), les biais cognitifs comme l’effet de simple exposition (p. 245), le biais d’endogroupe (p. 250) ou les stéréotypes (p. 286), etc. La quasi-absence des petites phrases n’en est que plus étonnante.

Peut-être faut-il y voir en partie une influence, ou plutôt une « non-influence », anglo-saxonne. David Colon connaît sur le bout du doigt Bernays, Boorstin, Chomsky, etc. Tous se sont intéressés aux slogans, aucun n’a étudié spécifiquement les petites phrases. Ne serait-ce que par absence d’un mot ou d’une locution pour les désigner. Mais le livre n’est pas le simple reflet de pratiques et de théories américaines.

Les petites phrases seraient-elles alors un « elephant in the room », un phénomène trop énorme pour qu’on l’appréhende délibérément ? Énorme en effet, car elles sont finalement, pour le citoyen ordinaire, la base de la culture politique, au sens de « ce qui reste quand on a tout oublié ». Ce ne serait pas sans précédent : après n’y avoir vu que des ornements pendant des millénaires, on n’a vraiment pris conscience du rôle capital des métaphores qu’en 1980, quand Lakoff et Johnson ont publié Metaphors We Live By.

Michel Le Séac’h

David Colon, Propagande – La manipulation de masse dans le monde contemporain, Paris, Flammarion (collection « Champs »), 2021. ISBN : 978-2-0815-2021-9. 448 pages, 12 euros.


[1] Oublié par l’index, « slogan » apparaît au moins une douzaine de fois.

[2] Bien qu'il soit difficile de prendre David Colon en défaut, il commet une autre erreur de date à propos du néologisme « conspirationniste ». Il serait apparu, dit-il p. 311, en 2012. On en trouve pourtant de nombreuses occurrences à la fin du 20e siècle.

31 janvier 2021

Petites phrases et métaphores

Beaucoup de petites phrases reposent sur une métaphore. Si l’on songe par exemple aux quatre déclarations d’Emmanuel Macron auxquelles on a imputé la fureur des Gilets jaunes, on trouve quatre métaphores. Un « Gaulois réfractaire » n’est pas un Celte qui échappe au STO. « Je traverse la rue » peut amener dans une autre ville. Le « pognon dingue » sort des caisses de l’État et non d’un asile d’aliénés. Les « gens qui ne sont rien » sont quand même quelqu’un. Au palmarès du président de la République, on peut citer aussi « le traité de Versailles de la zone euro », « les premiers de cordée », « l’Otan est en état de mort cérébrale », « le kamasutra de l’ensauvagement » ou « une nation de 66 millions de procureurs ».

Ce n’est pas nouveau. D’« Alea jacta est » au « monopole du cœur » en passant par « du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent » ou « les Français sont des veaux », les métaphores émaillent la vie politique. Sans elles, le bataillon des petites phrases se réduirait drastiquement.


Depuis la Poétique et la Rhétorique d’Aristote, on voit dans les métaphores une figure de style, un ornement du langage. Différents philosophes, linguistes et hommes de lettres français ont compris qu’elles étaient bien davantage. Ils ont noté en particulier leur étonnante fréquence. Quelques exemples :

  • Gabriel-Henri Gaillard dans Rhétorique française, à lu̓sage des jeunes demoiselles (Paris, Tenré, 1822) : « Combien de gens font des métaphores, depuis quarante ans et plus, ainsi que M. Jourdain faisait de la prose sans en rien savoir ? »
  • Antoine Varinot dans son Dictionnaire des metaphores françaises (Paris, Arthus Bertrand, 1818) : « Toutes les langues sont remplies de métaphores ; cette figure se répand jusques dans la conversation familière »
  • Nicolas Brussel dans ses Recherches sur la langue latine (Paris, 1750, Guillyn) : « l'on a actuellement en France un tel goût pour la Métaphore dans les conversations des personnes douées de quelque esprit, que presque rien n'y est dit sans Métaphore »
  • Jean-Charles-François Tuet dans Matinées sénonoises ou Proverbes françois… (Paris, 1789, Née de La Rochelle) : « Les métaphores proverbiales sont innombrables dans toutes les langues »

En réalité, les métaphores sont partout. Elles nous sont si naturelles qu’il nous a fallu longtemps pour nous en rendre compte, dans les années 1980, quand George Lakoff et Mark Johnson ont publié Les Métaphores dans la vie quotidienne[i]. Elles abondent dans toutes les langues, des plus parlées comme le chinois, langue « hautement métaphorique »[ii], aux plus locales comme l’ekegusii, une langue bantoue du Kenya[iii]. Dans la langue anglaise, elles représenteraient un mot sur huit.

Une métaphore est un phénomène cognitif et pas seulement esthétique. Elle soutient et contribue à modeler la pensée humaine en conceptualisant des domaines de connaissance vagues, abstraits (temps, causalités, orientation spatiale, idées, émotions, concepts de compréhension…) dans les termes d’une connaissance plus spécifique, familière et incarnée[iv]. Autrement dit, elle présente de l’abstrait avec les mots du concret. Ce faisant, elle influence insensiblement les raisonnements[v]. Lakoff et Johnson ont prolongé leur étude des métaphores jusqu’à proposer une nouvelle théorie de la vérité : une phrase serait « vraie » dans une situation où notre compréhension de la phrase concorde avec notre compréhension de la situation[vi]. Le cerveau a besoin de cohérence. Le problème d’Emmanuel Macron est que, sous cet éclairage, les « Gaulois réfractaires » ou le « pognon dingue » sont « vrais ».

Les métaphores, moyen d’incommunication

Bien avant Lakoff et Johnson, cependant, les métaphores ont pris une place dans les tests d’intelligence (dès 1916 pour le test Stanford Binet), les évaluations de l’état cognitif, les diagnostic de désordres psychiatriques, etc. En bref, ne pas comprendre des métaphores courantes signale un cerveau qui fonctionne mal.

Ou un fossé culturel. « Il faut que la métaphore soit tirée des choses qui conviennent non-seulement à l'orateur, mais au sujet, & même à l'auditeur », constatait Baltasar Gibert au milieu du 18e siècle[vii]. Les métaphores n’ont de sens que si elles ont un public, un certain nombre de cerveaux qui les comprennent et les mémorisent à peu près de la même manière.

Ce qui peut se dire dans l’autre sens : ces formes omniprésentes érigent une barrière culturelle entre le groupe qui les comprend et les autres. « Chaque langue a des métaphores particulières qui ne sont point en usage dans les autres langues », notait César Chesneau Du Marsais [viii]en 1830 « […] Il est si vrai que chaque langue a ses métaphores propres & consacrées par l'usage, que si vous en changez les termes par les équivalents même qui en approchent le plus, vous vous rendez ridicule. » Certaines métaphores sont aussi propres à certaines religions[ix].

Beaucoup de petites phrases pourraient ainsi avoir un caractère identitaire : elles contribuent à définir le groupe qui les comprend et à exclure les autres. Le problème, c’est si les Gaulois réfractaires comprennent une chose alors que leur président a voulu en dire une autre...

Michel Le Séac'h

Illustration : Portrait de Rodolphe II en Vertumne par Giuseppe Arcimboldo (1590), domaine public

[i] George Lakoff et Mark Johnson, Les Métaphores dans la vie quotidienne, Paris, Éditions de Minuit, 1986. Le titre original de l’ouvrage, Metaphors We Live By, est lui-même une métaphore en abyme ; il souligne que les métaphores contribuent à la composition de notre vie.

[ii] Xiaoxia Wang, « Le chinois - langage idéographique et métaphorique et l’intersubjectivité dans l’image de la poésie chinoise », Les Chantiers de la Création, 2008, n°1. https://doi.org/10.4000/lcc.139.

[iii] Aunga Solomon Onchoke et Xu Wen, « A Cognitive Analysis of Woman Metaphors in Ekegusii Language », Linguistics and Literature Studies 5(5), 2017, p. 344-353. DOI: 10.13189/lls.2017.050503. http://www.hrpub.org/journals/article_info.php?aid=6261

[iv] Agata Maltese, Lidia Scifo, Anna Fratantonio, Annamaria Pepi, « Linguistic Prosody and Comprehension of Idioms and Proverbs in Subjects of School Age », Procedia - Social and Behavioral Sciences, vol. 69, 24 décembre 2012, https://doi.org/10.1016/j.sbspro.2012.12.161

[v] Paul H. Thibodeau et Lera Boroditsky, « Natural Language Metaphors Covertly Influence Reasoning », PLOS ONE, 2 janvier 2013, https://doi.org/10.1371/journal.pone.0052961

[vi] George Lakoff et Mark Johnson « Conceptual Metaphor in Everyday Language », The Journal of Philosophy, Vol. 77, n°8 (août 1980), p. 486.

[vii] Balthasar Gibert, La rhétorique, ou Les règles de l'éloquence, Paris, Huart & Moreau, 1749, p. 451.

[viii] César Chesneau Du Marsais, Des tropes, 1730.

[ix] Sabbagh, Toufic, La Métaphore dans le Coran, Paris, Adrien Maisonneuve, 1943.