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24 septembre 2026

« Le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie » : mauvaise pioche à l’ONU pour Emmanuel Macron

 À la tribune de l’ONU, ce mardi 22 septembre 2026, Emmanuel Macron s’exprime pour la dernière fois en tant que chef d’un État membre. Ce discours d’une demi-heure revêt clairement une importance particulière. Plusieurs médias, dont Le Monde et Franceinfo, évoquent un « testament ». Le président de la République désire probablement marquer l’histoire.

Solennel d’un bout à l’autre, il s’exprime sur un ton très vif, voire exalté : « le message que je suis venu porter aujourd'hui, comme je le fais depuis neuf ans, c'est celui d'une détermination, d'un optimisme de l'action », etc. Son discours est structuré par « cinq remarques ».

  • « La première, ne cédons pas à une forme de fatalité face à la guerre et au malheur des peuples. »

  • « Le deuxième principe, c'est de ne pas céder à la tentation permanente du double standard, car c'est celui qui divise notre planète et qui décrédibilise la cohérence de notre ordre international et de notre charte. »

  • « Ma troisième conviction, c’est que nous ne devons pas céder à la division du monde et à cette fracture que beaucoup décrivent, que certains utilisent, entre le Nord et le Sud. »

  • « Le quatrième principe, c’est de ne pas céder à la fatalité en matière de climat et de biodiversité. »

  • « Enfin, il est des domaines sur lesquels nous devons clairement établir les nouvelles règles du jeu. L’intelligence artificielle dans le spatial, dans la défense, dans la cybersécurité, comme je l’évoquais, a des conséquences profondes qui touchent notre sécurité nationale. »

Le président situe donc ses réflexions à un niveau très élevé. Le texte de son allocution est soigné. Corollairement à ses « ne cédons pas », il condamne par deux fois « l’esprit de défaite » – une expression qu’il avait employée trois fois dans son hommage à Marc Bloch, le 23 juin, alors qu’elle ne faisait pas partie du vocabulaire de l’historien.


Le discours est largement composé de « périodes », phrases longues et complexes formant un tout avec un message explicite : « Notre devoir, plus que jamais, est de nous tenir droit aux côtés des Nations unies pour décider précisément ensemble de l'intérêt commun », « Nous devons avoir le courage d’être optimistes, de nous mobiliser et d’être utiles, de ne rien céder à l’esprit du temps pour toutes et pour tous... », « Notre devoir, c'est l'action. La France y est prête, en coalition avec tous ceux qui veulent agir dans le respect des principes de la Charte et qui n'acceptent pas l'impuissance », etc. Corrélativement, on n’aperçoit guère de formules chargées de sous-entendus destinées à demeurer en tant que petites phrases, excepté peut-être quelques questions rhétoriques, fausses questions contenant implicitement leur réponse.

Questions rhétoriques et impératif

Le discours en comprend cinq. Les deux premières sont relativement anodines. Les trois autres, qui forment une séquence rapide, concernent la Palestine :

« Quelle est notre crédibilité si nous continuons de rester inactifs face à Gaza ? Certains se flattent d'une paix prétendue. Mais cette paix n'a pas rouvert une seule seconde les voies humanitaires. Devons-nous contempler ce spectacle qui nous fait honte à tous ? Jamais. Regardez ce qui se passe en Cisjordanie où chaque jour, des violations sont faites au nom de quoi ?

Les questions rhétoriques servent souvent à interpeller l’auditeur. Ici, on note le « nous », puis l’impératif « regardez ». Que le rédacteur ait recherché cet effet ou non, la phrase qui suit immédiatement se trouve spécialement mise en valeur : « Le Hamas n'a jamais sévi en Cisjordanie. » Or c’est faux, il y a commis de nombreux attentats.

Deux heures plus tard seulement, un communiqué du bureau de Benjamin Netanyahu, Premier ministre israélien, ne mâche pas ses mots : « L’absurdité grotesque de la déclaration d’Emmanuel Macron est stupéfiante ». L’incident n’échappe pas aux médias. « C'est une petite phrase qui a mis le feu aux poudres », signale France Inter. D’autres parlent de « bévue », de « bourde », de « polémique », de « contresens », etc.

L’Élysée s’empresse de couper la phrase dans la vidéo de l’intervention présidentielle mise en ligne, des proches du chef de l’État plaident la mauvaise compréhension ou l’erreur de traduction. Mais le mal est fait. La bourde « éclipse tout le reste », titre Le Point. Le dernier discours à l’ONU d’Emmanuel Macron, qui aurait dû s’inscrire dans les mémoires comme une déclaration d’une grande élévation morale, restera celui d'une petite phase « sauvage » : « le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie ».

M.L.S.

Illustration : capture partielle d’écran de l’intervention d’Emmanuel Macron à l’ONU, site Elysee.fr

08 avril 2025

Petites phrases et « charismatic leadership tactics”

Dans la dernière livraison de The Leadership Quarterly (mars 2025), Rafael Wilms, Nicolas Bastardoz, Clara Seif el Dahan et Philippe Jacquart, professeurs de management et disciplines connexes dans des universités européennes, étudient dans un article intitulé « Are we on the same page? Leader-follower value congruence as a boundary condition in the emergence of charismatic effects » les relations entre leadership, charisme et valeurs communes (ou pas) d'un leader et de ses suiveurs. Au terme d’une démarche méthodologiquement élaborée, ils concluent qu’un effet charismatique suppose en général une « congruence » entre les valeurs des leaders et celles des suiveurs. À défaut, l’affichage de ses valeurs peut nuire au leader.


Ce qui nous intéresse ici est la place qu’occupent dans cette recherche les « charismatic leadership tactics » (tactiques de leadership charismatique), ou CLT, un concept proposé voici une quinzaine d’années par John Antonakis, professeur de comportement organisationnel à HEC Lausanne, et qui pourrait avoir des rapports avec celui de « petite phrase ».

Un leader charismatique, posent les auteurs de l’article, a des convictions morales fortes, captive son auditoire et le motive afin qu’il accomplisse sa mission. Il se reconnaît à des « signaux », ou actes visibles révélant les caractéristiques intrinsèques de leur émetteur. Les principaux de ces signaux sont les CLT. Celles-ci relèvent de trois groupes :

  • Substance (substance) : le leader exprime des convictions morales à travers des déclarations personnelles ou des évaluations de situation, détermine des buts ambitieux découlant de ces convictions, convainc son entourage que ces buts peuvent être atteints et affirme que ses valeurs sont celles de son groupe.

  • Cadrage (framing) : par des moyens rhétoriques, le leader clarifie son message et souligne sa nature symbolique. Pour cela il emploie des métaphores et des comparaisons, des contrastes, des listes, des questions rhétoriques, des récits et des anecdotes.

  • Présentation (delivery) : le leader introduit de l’émotion dans son message par des moyens non verbaux, qui doivent bien sûr être cohérents avec les messages verbaux.

Dans un article antérieur, Antonakis et al. avaient établi une liste de neuf CLT verbales possibles. La première était l’utilisation de métaphores « pour simplifier le message et faciliter sa mémorisation »(1).

Les métaphores font sans doute davantage que cela encore : elles vérifient que le locuteur et l’auditeur, ici le leader et le suiveur, sont « sur la même longueur d’onde » (on the same page). Elles ne fonctionnent que si ce qu'y met le premier est correctement compris par le second. D’où leur importance dans les « petites phrases » : logos concis, elles tirent leur force de leur parenté à la fois avec l’ethos de celui qui s’exprime et avec le pathos de celui qui l’entend. 

Il en va de même des questions rhétoriques : elles ne fonctionnent que si la réponse implicite est identique chez le locuteur et chez l’auditeur. Dans le cas contraire, elles peuvent tourner très mal. On se rappelle l’effet désastreux des costumes de François Fillon dans la foulée de sa question sur le général de Gaulle mis en examen…

De telles CLT établissent une relation de réciprocité. Métaphores et questions rhétoriques sont en quelque sorte « à la merci » du public, qui décide de leur pertinence. Il pourrait en aller de même du leadership charismatique.

M.L.S.

(1) John Antonakis, Giovanna d'Adda, Roberto Weber et Christian Zehnder, “Just Words? Just Speeches?” On the Economic Value of Charismatic Leadership”. Management Science n° 68 (5), DOI 10.1287/mnsc.2021.4219.

Illustration : Bing créateur d’images


voir aussi :

« Ralliez-vous à mon panache blanc » : une leçon de leadership en six mots