vendredi 4 mai 2018

Mentez-vous à Facebook, vous aussi ? Les petites phrases entre réseaux sociaux et moteurs de recherche

Facebook a peut-être gagné quelque centaines de milliers de dollars en vendant[1] à Cambridge Analytica un fichier de 87 millions d’utilisateurs exploité au profit de la campagne présidentielle de Donald Trump – mais ses actionnaires y ont perdu 120 milliards de dollars en Bourse.

Un fichier électoral de cette taille peut valoir 500.000 dollars, indique Tim Bonier, spécialiste de la question. Cependant, les données de Facebook ne sont pas un fichier électoral. Elles ne sont exploitables politiquement qu’après une analyse « psychographique » aboutissant à des approximations du genre « si un internaute clique sur des vidéos de petits chats, il a tendance à voter Trump, s’il en pince pour les petits chiens il penche plutôt vers Clinton ». (À propos : quand vous répondez à un « test de personnalité gratuit » sur Facebook, vous contribuez à alimenter ce genre d’analyses.) Pour Antonio García Martínez, ancien collaborateur de Facebook devenu journaliste à Wired, cette démarche est « nébuleuse et plus ou moins astrologique ». Son intérêt électoral réel est probablement assez mince.

D’autant plus que les informations de Facebook sont sujettes à caution. Seth Stephens-Davidowitz, docteur en économie de Harvard, ancien expert en données chez Google et journaliste au New York Times, le souligne dans Everybody Lies, dont la traduction française, Tout le monde ment… (et vous aussi !), paraîtra dans quelques jours chez Alisio[2]. Facebook détient bel et bien « le plus grand jeu de données jamais constitué sur les relations humaines », mais ces données ne sont pas toutes sincères.

En voici un indice. La revue culturelle américaine Atlantic et le magazine de ragots National Enquirer ont la même diffusion, quelques centaines de milliers d’exemplaires. On s’attendrait donc à ce que chacun recueille le même nombre de « j’aime » sur Facebook. Or, note Seth Stephens-Davidowitz, « à peu près 1,5 million de personnes aiment Atlantic ou discutent de ses articles sur leur page. Environ 50 000 seulement aiment l’Enquirer ou parlent de ses contenus. » On aime dire à ses amis qu’on lit un mensuel chic, on n’aime pas leur dire qu’on lit un tabloïd vulgaire. Dans leur profil Facebook, les utilisateurs se montrent non pas tels qu’ils sont mais tels qu’ils voudraient être vus.

Facebook peint les hommes comme ils devraient être, Google les peint tels qu’ils sont

Il en va autrement avec les moteurs de recherche : on leur dit ce sur quoi on s’interroge réellement, ils sont un « sérum de vérité numérique ». Atlantic et National Enquirer sont « googlés » en nombre sensiblement identique. Implicitement, on confie à Google ses préoccupations véritables. Des préoccupations qui, montre Seth Stephens-Davidowitz, ne sont pas toujours politiquement correctes.

Les réseaux sociaux sont aujourd’hui un vecteur privilégié des « petites phrases ». Des citations reproduites, partagées, aimées et commentées sur Facebook et/ou retweetées sur Twitter peuvent être diffusées très vite et mémorisées largement. Pourtant, à suivre le raisonnement de Tout le monde ment, elles ne révèlent pas forcément une adhésion sincère. Dans bien des cas, elles seraient plutôt une marque de connivence : puisque mes « amis » (au sens Facebook) aiment ou détestent cette petite phrase, je dois l’aimer ou la détester aussi. D’ailleurs, les phrases rapportées sont souvent biaisées : leur contenu exact importe moins que la signification partagée par le groupe[3]. En revanche, une recherche sur Google dénoterait un intérêt plus profond… dont le sens pourrait être difficilement analysable.

« Corneille peint les hommes comme ils devraient être, Racine les peint tels qu’ils sont », assurait La Bruyère. La société connectée réactualise cette célèbre formule : aujourd’hui, Facebook peint les hommes comme ils devraient être, Google les peint tels qu’ils sont. Les réflexions futures sur la genèse, l’évolution et le rôle social des petites phrases dans notre monde connecté devront assurément tenir compte de cette distinction.

Michel Le Séac’h
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Tout le monde ment... (et vous aussi !) ‑ Internet et le Big Data : ce que nos recherches Google disent vraiment de nous
de Seth Stephens-Davidowitz,
préface de Steven Pinker,
352 pages,
disponible aux formats livre papier et eBook numérique
parution le 29 mai 2018,
Éditions Alisio

dimanche 15 avril 2018

Emmanuel Macron pratique le tweet et en même temps refuse la petite phrase

Emmanuel Macron n’a décidément pas trouvé le bon filon pour les petites phrases. Son intervention devant la Conférence des évêques de France, lundi dernier, en donne une nouvelle illustration.

Une petite phrase suppose un alignement des planètes : (1) une formule concise prononcée ou écrite par un personnage en vue, (2) relayée par la presse et les réseaux sociaux, (3) qu’un public plus ou moins large mémorise plus ou moins durablement. Comment l’homme politique désigne-t-il aux médias le passage d’un discours dont il voudrait faire une petite phrase ?

D’abord, il confère à une formule un caractère de « détachabilité », grâce aux moyens détaillés par le professeur Dominique Maingueneau dans La Phrase sans texte[1]. Il peut la répéter, au fil de plusieurs discours (« Delenda est Carthago ») ou d’un seul (« I have a dream »). Il peut la désigner explicitement à un journaliste ami ou complice. Aujourd’hui, il dispose aussi d’un outil technologique : le tweet, ou plus exactement le livetweet. En tweetant une phrase aussitôt qu’on l’a prononcée, on la désigne clairement à l’attention des médias et du public.

Qu’a dit le président de la République le 9 avril ? Voici le début de son homélie :

Je vous remercie vivement, Monseigneur, et je remercie la Conférence des Evêques de France de cette invitation à m’exprimer ici ce soir, en ce lieu si particulier et si beau du Collège des Bernardins, dont je veux aussi remercier les responsables et les équipes.

Pour nous retrouver ici ce soir, Monseigneur, nous avons, vous et moi bravé, les sceptiques de chaque bord. Et si nous l’avons fait, c’est sans doute que nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Eglise et l’Etat s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer.

« Sans doute que nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer » : cette formule alambiquée de plus de trente mots avait peu de chances de devenir une petite phrase. Mais en même temps (comprenez « simultanément »), les services du président de la République diffusaient ce tweet plus concis : « le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, il nous incombe de le réparer »


Une partie de la presse a explicitement vu dans cette formule une « petite phrase », à l’instar du JDD ou du Parisien. Comme il était prévisible, une polémique est aussitôt née sur le « lien entre l’Église et l’État » dans un pays où la séparation de l’Église et de l’État remonte à plus d’un siècle. L’entourage du président de la République s’en est offusqué. « Les réactions sont quasi pavloviennes », estime Benjamin Griveaux, « Une partie de la classe politique française condamne un discours de plus d’une heure en 140 signes dans un tweet. » N’est-il pas étrange que le porte-parole du gouvernement manifeste une telle incompréhension de la communication présidentielle ?

Si Emmanuel Macron a cru devoir transformer en tweet une phrase de son discours, c’est évidemment qu’il lui attachait une importance particulière. Il ne peut reprocher aux commentateurs d'en faire autant. Pratiquer le tweet et refuser la petite phrase, c’est vouloir une chose et son contraire en même temps.



Michel Le Séac’h


[1] Dominique Maingueneau, La Phrase sans texte, Paris, Armand Colin, 2012.

mardi 13 mars 2018

« La France s’ennuie » : la petite phrase qui n’annonçait pas du tout mai 68

J’ai étudié le cas de « la France s’ennuie » dans La Petite phrase[i]. Le cinquantenaire de mai 68 va inévitablement raviver son souvenir, et cela dès le 15 mars, cinquantième anniversaire de sa publication dans Le Monde. Revenons-y.

Peut-on considérer « la France s’ennuie » comme une petite phrase ? C’est l’avis, entre autres, d’Ivan Levaï, et il s’agit bien en effet d’une « formule concise qui sous des dehors anodins vise à marquer les esprits », comme dit l’Académie française. En trois mots et demi, parfaitement banals, elle signifie beaucoup plus que « la France s’ennuie » pour les esprits qu’elle a marqués.

Le sujet de la définition ci-dessus, notez-le, est la petite phrase elle-même et non son auteur. « La France s’ennuie » s’est débrouillée toute seule pour marquer les esprits. C’est seulement à la suite des « événements » de mai 1968 qu’elle sera considérée rétrospectivement comme « prémonitoire »[ii], « visionnaire »[iii] ou même « prophétique »[iv] ; « nous autres, gens de médias, nous plaisons ainsi à entretenir nos mythologies », a plaisanté Pierre Marcelle dans Libération. La signification canonique qu’on lui attribue après coup est quelque chose comme « si la France paraît s’ennuyer, c’est que quelque chose d’énorme se prépare ». Sur le coup, pourtant, elle était passée inaperçue.

L’erreur de jugement devenue clairvoyance

Son auteur, Pierre Viansson-Ponté (1920-1979) était l’un des journalistes les plus respectés de son époque. Cela n’avait pas suffi à assurer un large retentissement à son éditorial du 15 mars 1968. Il y comparait l’agitation de la planète à l’atonie d’une France sans grands problèmes ni grandes perspectives. Mais c’était un simple constat au 15 mars 1968. Il ne prophétisait rien pour l’avenir, il ne voyait venir aucune distraction, et surtout pas les événements de mai. (Sa description des convulsions mondiales était elle-même déficiente : elle ignorait le Printemps de Prague, commencé avec l’arrivée au pouvoir d’Alexander Dubcek en janvier 1968.)

Réinterprétée a posteriori, cette petite phrase résumant une erreur de jugement manifeste a été citée par la suite comme un exemple de clairvoyance politique ! Tel est le magistère intellectuel du Monde que les rares avis discordants sont assortis de précautions oratoires. « Personne ne peut contester la culture sociologique et la maîtrise professionnelle de Pierre Viansson-Ponté » a ainsi écrit Jean Lacouture. « Mais cette fois-là, il s’est quelque peu fourvoyé[v]. »

Détail typique, la petite phrase est le plus souvent réduite à sa plus simple expression. Le titre exact de l’éditorial de Pierre Viansson-Ponté était « Quand la France s’ennuie ». Dans plus de la moitié des citations trouvées sur le web, la conjonction « quand » est omise, car pas indispensable à la compréhension du message. Il était arrivé la même chose à une déclaration de Lamartine en 1839 : « la France est une nation qui s’ennuie » avait « fait le tour du monde », selon son auteur, sous la forme… « la France s’ennuie »[vi].

Michel Le Séac'h


[i] La Petite phrase, Eyrolles, 2015, p. 44.
[ii] Gérald Messadier, Jurassic France, Paris, Archipel, 2009.
[iii] Patrick Poivre d’Arvor, Seules les traces font rêver, Paris, Robert Laffont, 2013.
[iv] Madeleine Bouchez, L’Ennui, de Sénèque à Moravia, Paris, Bordas, 1973.
[v] Gérard Chaliand, Jean Lacouture, Voyages dans le demi-siècle : entretiens croisés avec André Versaille, Éditions Complexe, 2001.
[vi] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 45-46.



dimanche 11 février 2018

« 50 SDF » : le (trop) petit nombre devenu une petite phrase

« Il y a combien de gens qui ont dormi dehors cette nuit ? », demande Léa Salamé à Julien Denormandie sur France Inter au matin du 30 janvier. « Les chiffres que nous avons c'est à peu près une cinquantaine d'hommes isolés en île de France », répond le secrétaire d’État à la cohésion des territoires.

Pris isolément, le chiffre est évidemment absurde, une balade nocturne dans Paris permet de le constater de visu (sauf à imaginer que la situation a été très différente dans la nuit du 29 au 30 janvier). Pourtant, Léa Salamé ne le relève même pas. À réécouter l’entretien, on comprend pourquoi.

Julien Denormandie était lancé depuis plusieurs minute dans un développement sur le fonctionnement des hébergements d’urgence, qui relèvent de ses services. Pour la journaliste comme pour lui-même, la question est incidente : elle est posée à propos des hébergements d’urgence, comme il le confirmera d’ailleurs par la suite (une cinquantaine d’hommes n’ont pu obtenir d’hébergement dans la nuit du 29 au 30 malgré un appel au 115). Julien Denormandie ne minore pas le nombre absolu de SDF, il omet de préciser ce que recouvre le nombre qu’il cite.

Fake news en abyme

Il n’y a pas de fouetter un chat, et la bévue du secrétaire d’État n’est guère relevée au cours des heures suivantes. Mais dans la soirée, Pierre Plottu s’en empare sur le site de France Soir. « Un ministre l’assure : seulement ‘’50 personnes’’ dorment dans la rue en Île-de-France », titre-t-il. Par surcroît, l’URL de son article contient la mention « fake-news » : les moteurs de recherche ne risqueront pas de passer à côté. Le plus étonnant est que Pierre Plottu a fait son enquête et a obtenu de la Fondation Abbé Pierre l’explication exacte de l’étrange chiffrage de Julien Denormandie : il correspond aux « personnes qui ont appelé le 115, on été +décrochées+ mais sans se voir proposer de solution ». Il persiste néanmoins à y voir une fausse nouvelle.

Le lendemain, à leur tour, les « Décodeurs » du Monde s’emparent de l’information sous le titre « Cinquante SDF dans les rues d’Ile-de-France ? Le chiffre aberrant du secrétaire d’Etat Julien Denormandie ». Or eux aussi ont obtienu « de plusieurs sources » cette explication : il s’agit des « demandes non pourvues (personnes qui ont appelé le Samu social mais n’ont pas eu de place) ». Plusieurs fois déjà accusés de déformer des nouvelles, les « Décodeurs » n’auraient-ils pas dû montrer plus de prudence dans leur présentation ? Il faut croire que l’occasion était trop belle de remporter une victoire facile !

Mécanisme de formation des petites phrases

Cette fois, quelque trente-deux heures après la déclaration de Julien Denormandie, la mécanique de la petite phrase est lancée. Et selon un phénomène classique[1], elle est simplifiée par rapport à l’expression d’origine : désormais, comme l’a suggéré le titre du Monde, elle se réduit à « 50 SDF », mention reprise entre guillemets sur les réseaux sociaux comme si elle était une citation de la déclaration d’origine – et qui résumerait au mieux l’aveuglement d’un « gouvernement des riches », au pire un mensonge d’un gouvernement qui ne tient pas ses promesses.

Il est probable que cette petite phrase-là s’éteindra très vite, à la fois parce que son auteur supposé n’est pas un homme politique de premier plan, parce qu'elle n'est pas très plausible et parce les milieux politiques eux-mêmes ne l’ont pas répercutée. Mais elle illustre un mécanisme nouveau de formation des petites phrases négatives dont l’efficacité n’est plus à démontrer.



[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 160.

samedi 6 janvier 2018

« Ce que vous pouvez faire pour votre pays » : Emmanuel Macron dans les pas de Kennedy ?

La communication d’Emmanuel Macron serait-elle à la remorque de celle des présidents américains ? Il avait déjà recyclé une phrase célèbre de Donald Trump en lançant : « Make our planet great again ». En a-t-il fait autant avec une phrase de John Fitzgerald Kennedy dans ses vœux à la nation, au soir du 31 décembre ?

« Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour votre pays », a-t-il déclaré vers le milieu de ce discours de 18 minutes. Nombre de commentateurs y ont vu une référence au discours inaugural du président Kennedy en 1961 : « Ask not what your country can do for you – ask what you can do for your country' » (ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays). « C'est l'une des phrases présidentielles les plus connues », a noté Guillaume Tabard dans Le Figaro. « En reprenant les célèbres mots de Kennedy, Emmanuel Macron savait qu'on ne retiendrait que cette exigence de sa longue homélie de vœux ».

Le président de la République était-il aussi conscient de cette filiation que le pense Guillaume Tabard ? Probablement. Il a doublé son discours officiel de 18 minutes à la télévision par une allocution abrégée de 2 minutes diffusée via Twitter. Il a pris soin d'y reprendre la phrase : « Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour la France ». Et même, alors que le temps lui était chichement compté, il l’a répétée (« chaque matin, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour la France »), afin que nul n’en ignore.

D’ailleurs, Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, avait déjà utilisé cette phrase dans un discours d’août 2015. Elle avait été totalement éclipsée par un autre passage du discours qui avait fait polémique. Il a clairement de la suite dans les idées.

Pas vraiment du Kennedy dans le texte

Cependant, la force de la formule de Kennedy venait pour une bonne part de sa construction en chiasme (ou en antimétabole, dirons les puristes ; n’entrons pas dans ce débat) : les mêmes mots y étaient répétés en ordre inversé : ce que votre pays peut faire pour vous/ce que vous pouvez faire pour votre pays. Pour des raisons encore mal connues, les répétitions de toutes sortes exercent un effet puissant sur le cerveau humain[1]. La poésie utilise cet effet depuis l’Antiquité et la politique sait aujourd’hui en jouer (« travailler plus pour gagner plus »…).

Emmanuel Macron y a renoncé. Coupant court à l’introduction rhétorique « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous », il a sauté directement à la partie opérationnelle de la phrase : « Demandez vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour votre pays ». Il est vrai que ce que la concision de l’anglais fait tenir en moins de vingt syllabes (ce qui est déjà beaucoup pour une petite phrase) en réclame une trentaine en français. Ainsi abrégée, la phrase du président de la République n’aurait rien eu de remarquable si elle n’avait pas, justement, rappelé celle de Kennedy.

Mais pourquoi avoir introduit ce « chaque matin » qui n’était pas dans la phrase de Kennedy ? Cette clause n’ajoute aucune idée, aucun sens supplémentaire. Elle alourdit la formule sans rien lui apporter et l’éloigne de son modèle. Certains médias, comme L’Obs, ignorent purement et simplement ces deux mots en trop. Décidément, Emmanuel Macron a encore des progrès à faire en matière de petites phrases. Sur ce plan là au moins, l’imitation des présidents américains peut lui faire accomplir des progrès.

Et après tout, il y a de l’admiration dans l’imitation. Tenez, Kennedy lui-même… « Ask not what your country can do for you – ask what you can do for your country' » est généralement tenu pour la plus célèbre de ses petites phrases, qui sont nombreuses. On a soutenu qu’elle n’était pas de lui mais de son speechwriter Ted Sorensen, qui lui-même disait s’être inspiré d’Abraham Lincoln et de Winston Churchill. Or, dans un livre paru en 2011, Jack Kennedy: Elusive Hero, Chris Matthews, lui-même ancien speechwriter du président Jimmy Carter, assure que la formule est due en réalité à feu George St John, directeur de Choate School… où John Kennedy fut lycéen. De ses leçons, il avait au moins retenu cela.

John F. Kennedyt, photo White House Press Office, domaine public, via Wikipedia



[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 220-222.

samedi 25 novembre 2017

Les petites phrases ré-oralisées avec Kieku ?

Depuis l’invention de la presse, et a fortiori celle des médias sociaux, les petites phrases se transmettent principalement par écrit. Pourtant, leur origine orale, et même sonore, ne fait guère de doute. L’expression anglo-saxonne « sound bite » en est témoin.

Les petites phrases vont-elles être ré-oralisées ? Kieku Labs, start-up finlandaise dont le nom signifie « cocorico », a inventé le « minicast » destiné à propager de courts extraits audio enregistrés sur smartphone. Selon ses promoteurs, Kieku doit « aider producteurs et auditeurs à se trouver mutuellement par des connexions sociales. Ainsi, des abonnements permettent à chacun de suivre les auteurs et les sujets qu’il aime. Tout le monde peut donc participer aux débats. » Cela revient à rendre collaboratif le média centenaire qu'est la radio. Un système d’intelligence artificielle propose aussi d’analyser les préférences des auditeurs pour leur servir ce qui devrait les intéresser. D’un clic, on peut recommander à ses amis les passages qu’on aime. Ce qui évoque bien sûr une sorte de Twitter audio.

Les fondateurs de Kieku y voient un moyen de bâtir des communautés et d’échanger des conseils et des témoignages à l’aide d’enregistrements pouvant atteindre deux minutes. Du témoignage à l’opinion, il n’y a pas loin : la politique aura vite sa place. La brièveté des messages incitera sans doute à trouver des expressions marquantes. Les utilisateurs pourraient formaliser des émojis sonores (« ouais ! », « bof ! », « super ! », etc.) pour commenter les minicasts qu’ils partageront et indiquer succinctement leur approbation ou leur réprobation. « Les médias pourraient aussi reprendre les opinions, commentaires et citations des minicasters à la télévision, à la radio et en ligne », note une dirigeante de Kieku.

Créé en 2016, Kieku suscite un intérêt certain en Finlande, or le pays de Nokia n’est pas manchot en matière de nouvelles technologies. Son avenir reste à écrire, bien sûr. Mais si les petits cochons ne le mangent pas, il pourrait devenir un acteur significatif dans le paysage des petites phrases.

MLS

Photo appli Android Kieku par Aatu Horus, Kieku

jeudi 23 novembre 2017

« Il faut retourner dans son pays » : Emmanuel Macron sur une ligne de fracture

Le plus souvent, Emmanuel Macron ne calcule pas ses petites phrases. Il en a donné un nouvel exemple mardi. Alors qu’il visitait les Restaurants du cœur à Paris, une Marocaine s’est plainte à lui de ne pouvoir obtenir de « papiers » pour rester en France, où elle était entrée avec un visa de commerce. Voici l’essentiel de la réponse du président de la République :

« On peut pas accueillir tous les gens qui viennent sur des visas ou  de commerce ou d'étudiant et qui restent après. Donc, après, il faut retourner dans son pays, je vous le dis franchement. […]. Je ne peux pas donner des papiers à tous les gens qui n'en ont pas. [...]  Si vous n'êtes pas en danger etc., il faut retourner dans votre pays. Et au Maroc, vous êtes pas en danger. On prend notre part mais on peut pas prendre toute la misère du monde comme disait Michel Rocard. »

Vite désigné comme petite phrase par Le Point, M6 et quelques autres, « Il faut retourner dans son pays » (ou « dans votre pays ») a suscité de nombreux échanges dans les médias sociaux. RTL ou France Info ont plutôt souligné la reprise d’une formule de Michel Rocard, elle aussi qualifiée de petite phrase[i] : « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Emmanuel Macron l’avait déjà citée fin juin, en se rangeant à la version remaniée après coup par son auteur.

Et, comme il y a cinq mois, une claire division apparaît sur les réseaux sociaux : pour les uns, le président est condamnable parce qu’il a dit ça, pour d’autres il est louable… parce qu’il a dit ça. (Pour être juste, il faudrait mentionner une frange non négligeable qui nuance : il serait louable ‑ s’il agissait en conséquence.) Il est rare que les internautes discutent du fond de la position présidentielle, que ce soit vis-à-vis des migrants en général ou de cette femme en particulier. Ou même qu'ils y voient un simple rappel au droit des visas. Le plus souvent, sans autre forme de procès, ils sautent directement à la conclusion : sa déclaration range le président du côté de la lumière ou des ténèbres.

Au sein d’une société, une grande partie des petites phrases sont des attributs attachés soit à des héros, soit à des méchants. « Ralliez-vous à mon panache blanc » et « les chambres à gaz sont un détail » en sont deux exemples représentatifs. Le fait qu’une même petite phrase puisse être rangée dans les deux catégories à la fois dénote une sérieuse division de la société.


[i] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, 2015, Eyrolles, Paris, p. 101.

Photo d’Emmanuel Macron : OFFICIAL LEWEB PHOTOS, Flickrcc-by-2.0.

lundi 13 novembre 2017

Ce qu’ils disent vraiment, de Cécile Alduy (et ce qu’elle n’écrit pas vraiment)

Avant de commenter Ce qu’ils disent vraiment – les politiques pris aux mots, de Cécile Alduy, j’ai longuement tergiversé. Cet ouvrage paru au début de l’année et appuyé sur une grosse base de données de 1.300 textes politiques a été accueilli par des louanges à peu près unanimes. Pouvais-je décemment me montrer plus critique ? Car du point de vue qui m’intéresse, celui des petites phrases, le livre s’avère décevant.

Sauf omission, la locution « petite phrase » y figure quatre fois. Il n’ignore donc pas la catégorie mais lui accorde peu de place. Quatre fois en 400 pages : y a-t-il vraiment si peu de petites phrases dans ce que les politiques disent « vraiment » ? De plus, ces quatre occurrences donnent lieu systématiquement à des commentaires dépréciatifs :

  • Pour clarifier les enjeux et les termes du débat, il convient de dégager, derrière l’écume des petites phrases reprises par les journalistes, les structures profondes et la vision du monde et de la société française des principales figures qui façonnent le débat politique. (p. 17)
  • Ce livre […] entend éclairer [les campagnes électorales] en mettant au jour la logique profonde et les tendances lourdes de la paroles politique de ces dernières années, au delà des « coups de com’ » et petites phrases de campagne. (p. 20)
  • En lissant polémiques éphémères et variables contextuelles, cette étude entend dépasser l’écume des petites phrases médiatiques pour faire émerger les lames de fond qui ont traversé le champ politique français. (p. 21)
  • En fait, François Fillon est un identitaire calme : il a exactement les mêmes positions que Nicolas Sarkozy sur l’assimilation, sur la politique migratoire [...] mais il n’en fait ni une obsession, ni une priorité, ni un prétexte à petites phrases pour créer du « buzz » médiatique. » (p. 197)
Les petites phrases font une cinquième apparition, sur la quatrième de couverture, reprise par les sites web de plusieurs libraires dont Amazon : « Cette enquête sémantique, stylistique et rhétorique dévoile derrière l’écume des petites phrases la structure profonde de la vision du monde des politiques. » La cause est donc entendue : si elles font bien partie du discours politique, les petites phrases ne sont qu’écume que le vent emporte. Délégitimées d’emblée, elles ne sont à aucun moment étudiées en tant que telles. Cécile Alduy ne précise même pas ce qu’elle entend par « petites phrases ».

Pour ma part, je me réfère volontiers à cette définition de l’Académie française : « Formule concise qui sous des dehors anodins vise à marquer les esprits ». Marquer les esprits, n’est-ce pas le but même du discours politique ? Et certains propos y parviennent. Qu’ont vraiment dit François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande ? Posée aujourd’hui à des électeurs moyens, une telle question ramènerait sans doute beaucoup de « laisser du temps au temps », d’« abracadabrantesque »(1), de « travailler plus pour gagner plus »(2), de « ça va mieux ». À ce compte-là, il serait à peine exagéré de dire que l’écume, ce serait plutôt tout ce qui n’est pas petite phrase !

Cécile Alduy n’est pourtant pas passée loin. Car si son travail a pour étendard une grosse base de données, elle voit bien qu’un comptage automatique des mots utilisés par les politiques n’est pas très instructif et que l’intérêt de son livre réside en réalité dans ce qu’elle appelle « une analyse discursive et littéraire fine », c’est-à-dire en fin de compte un commentaire de texte à l’ancienne – un peu convenu quelquefois, mais toujours avec élégance : la cafétéria de Stanford n’est pas le Café du Commerce. Le fait, par exemple, que le mot « liberté » soit le 12ème le plus employé par François Fillon, le 16ème par Marine Le Pen, le 40ème par Alain Juppé, le 51ème par François Hollande et le 199ème par Jean-Luc Mélenchon n’apprend pas grand chose en soi – sauf peut-être en ce qui concerne le dernier, mais Cécile Alduy, qui ne cache pas son admiration pour lui, conteste vivement qu’il éprouve « un penchant pour l’autoritarisme ».

Ce que le « ça va mieux » de François Hollande dit vraiment

À titre d’exemple de la rencontre ratée de justesse entre Cécile Alduy et les petites phrases, prenons le « ça va mieux » de François Hollande. Cette formule d’aspect anodin a marqué les esprits. Europe 1, Les Échos, Libération ou L’Obs, entre autre, l’ont explicitement qualifiée de « petite phrase ». Bien entendu, elle vole sous le seuil de détection des logiciels. Elle ne figure pas, et pour cause, dans la liste des substantifs les plus fréquents chez le candidat et le président Hollande (p. 256 du livre). Cécile Alduy s’est néanmoins penchée sur ce « ça va mieux » : « il ne pouvait que heurter de plein fouet le ressenti de nombreux Français », estime-t-elle. « Au lieu de prendre le pouls de la France, le président lui impose un ressenti qui n’est justement pas le sien au quotidien » (p. 252). Il « ne parle plus la langue de la gauche, ni celle de ses concitoyens » (p. 253). Autrement dit, « il n’est plus des nôtres », il est devenu un étranger. Il n’a pas été « pris aux mots », au contraire : ses mots n’ont pas pris.

Un autre pas de deux inachevé concerne François Fillon et sa célèbre question rhétorique : « Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ? ». Là encore, chez BFM TV, Marianne, Ouest France ou Le JDD, des commentateurs y ont vu explicitement une petite phrase, parfois qualifiée d’« assassine »  c’est dire quelle puissance on lui attribue. Cécile Alduy lui accorde de l'importance puisqu'elle la cite à trois reprises, p. 38, 56 et 192 de son livre (en trois versions et à deux dates différentes, mais là n'est pas l’important). Elle la présente à chaque fois comme une attaque contre Nicolas Sarkozy, rejoignant ainsi la quasi-totalité des commentateurs. Or Nicolas Sarkozy n’est pas nommé dans cette phrase, ni autour d’elle. Ce que François Fillon a « vraiment » dit n’est pas ce qu’il a dit ! Les auditeurs ne l’ont pas « pris aux mots », ils l'ont pris aux sous-entendus. Il serait difficile de ne pas considérer cette sortie comme une petite phrase. Difficile aussi de soutenir qu'elle n'a été qu'une écume sans influence sur la campagne électorale. Il est vrai que Cécile Alduy n’a assisté qu’à la moitié de l’histoire : son livre est paru quelques jours avant que la mise en examen de François Fillon ne transforme la petite phrase assassine en petite phrase suicidaire.

Des sciences du langages aux sciences politiques

Dès l’introduction de son livre, Cécile Alduy fait une analyse du mot « burkini » qui contient des indices sur le fonctionnement des petites phrases. « Un mot, en politique, est toujours plus que ce qu’il dénote : il ‘signifie’ bien plus que la chose qu’il désigne », écrit-elle. Que signifie le mot burkini ? « Maillot de bain couvrant l’ensemble du corps et les cheveux », répond-elle. Non, cela, c’est justement « la chose qu’il désigne ». En réalité, concède-t-elle quelques lignes plus bas, il signifie « la présence et la visibilité de l’islam en France ». Le néologisme burkini, formé sur deux mots anodins, bikini et burqa, marque les esprits. Même prononcé seul, il peut avoir du sens. Tout comme le mot « détail », anodin parmi les anodins, signifie peu de choses isolément mais beaucoup plus quand on le rapproche de Jean-Marie Le Pen : il devient alors l’abréviation d’une petite phrase. Dans la bouche d’un homme politique, un seul « burkini » signifie probablement plus que mille « démocratie », mille « laïcité » ou mille « peuple », ce que les logiciels lexicographiques ne verront pas.

En définitive, une petite phrase est rarement détectable à l’état brut dans les mots des politiques, ne serait-ce que parce qu’elle est souvent involontaire. Elle ne marque les esprits qu’à partir du moment où elle est repérée comme telle et reprise par la presse et les médias sociaux. Répétée, elle est mémorisée. Il ne s’agit plus alors seulement de ce que les politique « disent vraiment » mais de ce qui en est compris et retenu (qui s’écarte souvent de ce qui a réellement été dit). Et c’est bien l’important dans un contexte de campagne électorale. Isolément, les sciences du langage sont myopes ; elles ne deviennent clairvoyantes qu’à partir du moment où elles donnent la main aux sciences politiques.

Michel Le Séac’h

Ce qu’ils disent vraiment – les politiques pris aux mots, de Cécile Alduy, Paris, Seuil, 2017. ISBN 978-2-02-131016-0. 400 pages, 21 €. Disponible en version numérique.
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(1) Voir Michel Le Séac'h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 83.
(2) Idem, p. 66.

vendredi 25 août 2017

« Les Français détestent les réformes » : encore une petite phrase imprudente d’Emmanuel Macron

« Les Français détestent les réformes » : à peine prononcée devant la communauté française de Bucarest, la formule d’Emmanuel Macron était qualifiée de « petite phrase », par exemple par Laurent Neumann sur BFM TV. Ce n’est pas usurpé : il s’agit bien d’une « formule concise qui sous des dehors anodins vise à marquer les esprits ».

Quelques-uns retiennent plutôt la phrase immédiatement précédente dans le discours du chef de l’État : « la France n’est pas un pays réformable », encore plus radicale mais plus impersonnelle et à la syntaxe négative, ce qui n’est pas favorable[1]. Emmanuel Macron, lui, aurait probablement préféré que la presse sélectionne : « la France n'est elle-même que quand elle mène des combats qui sont plus grands qu'elle ». Mais cette formule était sûrement trop longue, trop obscure et peut-être pas assez en phase avec l’opinion publique, ou du moins avec celle des journalistes.

Quant à la phrase qui « résume » ses aspirations pour la France, scandée d’un coup de poing sur le lutrin, on voit au premier coup d’œil qu’elle n’avait aucune chance d’être considérée comme « petite » : « Se transformer en profondeur pour retrouver le destin qui est le sien, retrouver la capacité à emmener l'Europe vers de nouveaux projets, être à la hauteur du combat qui aujourd'hui est le nôtre dans un monde en train d'éclater, où les régimes autoritaires émergent, où ce qui a été pendant des décennies le camp de l'Occident est en train de se fracturer, où le doute s'est installé, ça c'est un combat, ça c'est un combat qui fait rêver les Français. »

Emmanuel Macron a montré qu’il pouvait mieux faire

Du temps où il était ministre de l’Économie, en janvier 2016, Emmanuel Macron affirmait son refus des petites phrases. Il voulait les remplacer par l’explication. « Les petites phrases, c’est parfois l’univers dans lequel nous vivons les uns et les autres », notait-il pourtant. Espérait-il changer d’univers si aisément ? Il n’avait sans doute pas compris que la presse et le public continueraient de puiser dans ses propos des raccourcis qu’il n’avait pas voulu y mettre. Il a pu le constater au cours de sa campagne électorale : à défaut de petites phrases de culture, il a eu des petites phrases sauvages, comme la colonisation « crime contre l’humanité » ou l’humiliation de la France adversaire du mariage pour tous.

Depuis le « libéralisme valeur de gauche » jusqu'aux kwassa-kwassas qui « pêchent peu et amènent du Comorien » en passant par « le traité de Versailles de la zone euro », les « fausses idées » des 35 heures ou la « vie d’un chef d’entreprise bien souvent plus dure que celle d’un salarié », la liste des petites phrases à risque d’Emmanuel Macron est déjà longue pour un dirigeant aussi jeune.

Insuffisance professionnelle de ses communicants ? Le président de la République aura en tout cas intérêt à veiller à cet aspect de sa communication. Tous les espoirs lui sont permis : il a déjà montré avec « make our planet great again » qu’il savait exploiter les petites phrases… quand elles étaient de quelqu’un d’autre !

Michel Le Séac’h



[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles 2015, p. 223-224.

Illustration : extrait d’un écran de Francetvinfo

samedi 12 août 2017

La « ligne rouge » d’Obama prolongée jusqu’à Trump

Donald Trump, le 8 août, promet à la Corée du Nord des représailles terribles au cas où elle continuerait à menacer les États-Unis. Aussitôt, le thème de la « ligne rouge » resurgit. « Trump vient de fixer sa propre ‘ligne rouge’ infranchissable – et la Corée du Nord l’a franchie instantanément », titre NBC News. Les guillemets à « ligne rouge » peuvent donner l’impression que l’expression est de Donald Trump. Elle renvoie en fait à son prédécesseur à la Maison Blanche[1].

Voici presque exactement cinq ans, le 20 août 2012, Barack Obama déclare à propos de la guerre civile en Syrie : « Une ligne rouge serait franchie si nous constations le déplacement ou l’utilisation d’une certaine quantité d’armes chimiques  ». Cette petite phrase – une formule brève, détachable, relativement anodine mais pleine de sous-entendus menaçants – s’adresse-t-elle vraiment aux belligérants ? En tout cas, elle frappe l’opinion américaine. Très souvent condensée dans son élément le plus significatif (« red line »), elle véhicule l’image d’un chef d’État énergique et déterminé.

Un an plus tard exactement, des armes chimiques sont effectivement utilisées en Syrie. Barack Obama accuse formellement le gouvernement de Bachar el Assad. La ligne rouge est donc franchie. So what? Barack Obama ne prend pas les décisions radicales que sa « ligne rouge » semblait annoncer. Son image en est aussitôt affectée. Il tente de recadrer ses propos de 2012, affirmant qu’il n’a fait que résumer la position de la communauté internationale à l’époque (« I didn’t set a red line. The world set a red line »).

Mais si la « red line » de 2012 était une erreur, celle de 2013 est une faute. On ne se débarrasse pas aussi facilement d’une petite phrase : une fois qu’elle a marqué l’opinion, il appartient à cette dernière de l’oublier ou pas. Or toute nouvelle mention tend à la rendre moins oubliable… La ligne rouge de Barack Obama a un côté sparadrap du capitaine Haddock : elle colle à son image. Et désormais, son sens s’est inversé : au lieu d’un président énergique, elle signale un président faible. De nombreux commentateurs, comme le professeur David Rothkopf, ont analysé la perte de crédibilité qu’Obama s’était ainsi auto-infligée.

Donald Trump n’a pas qualifié de « red line » son avertissement à la Corée. Certains commentateurs le font pour lui[2]. Pour le mettre en valeur par rapport à son prédécesseur ? Ou plutôt pour le pousser dans le même corner ? Cette petite phrase en deux mots, pourrait alors signifier quelque chose comme : « Barack Obama était peut-être un président inconséquent, mais Donald Trump ne vaut pas mieux ». Cette ligne n’est d’ailleurs pas réservée aux partisans de Barack Obama : on la retrouve aussi dans la bouche de Lindsey Graham, sénateur républicain de Caroline du Sud et candidat malheureux à la candidature présidentielle face à Donald Trump.

Michel Le Séac'h


[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles 2015, p. 142.
[2] Ce n’est pas la première fois. L’expression « red line » a déjà été appliquée à des déclarations ou des décisions de Donald Trump à propos de la Syrie. 

Photo [cc] Gage Skidmore via Wikipedia Commons