05 septembre 2023

Petite phrase assassine : quand la métaphore tourne à l’abus de langage

Ouest-France a publié hier un article de réflexion intitulé « Stop aux petites phrases assassines ». Les petites phrases n’ont pas bonne presse, mais faut-il que le danger soit majeur pour que le premier quotidien français par sa diffusion leur consacre un quart de sa page 5…

En réalité, l’auteur de l’article ne songeait pas du tout au débat politique, lieu habituel des petites phrases « assassines » (deuxième adjectif le plus souvent appliqué aux petites phrases). Docteur en sciences de gestion, professeur agrégée dans un institut d’administration des entreprises, Isabelle Barth se préoccupe de petites phrases comme « Tu es méchant ! » ou « Tu ne sais rien faire ! » adressées à des enfants. Elles « étouffent à bas bruit » leur destinataire « comme les gouttes d’eau qui remplissent peu à peu le vase, saturent l’espace vital de celui ou celle qui les subit ».

Image générée par Dall-E, d'OpenAI, sur le thème
« politicien prononçant une petite phrase assassine »

C’est pousser la métaphore trop loin. Un assassinat est un meurtre avec préméditation. Les parents ou les professeurs visés par Isabelle Barth font des reproches aux enfants en espérant qu’ils vont s’améliorer et pas, sauf cas pathologiques, pour les pousser au désespoir. Si leur méthode n’est peut-être pas optimale, leur intention n’est sûrement pas maléfique, il ne faut pas confondre éducation déficiente et harcèlement moral. Et si le résultat est mauvais, il n’est pas prémédité.

Bien qu’inapproprié ici, l’adjectif « assassine » souligne néanmoins la puissance énorme de certaines phrases. Or la puissance d’une phrase aussi banale que « Tu es méchant ! » n’est pas dans ces trois mots eux-mêmes, il est dans l’univers de sous-entendus auquel ils renvoient. Un univers fait principalement des relations entre le locuteur et le destinataire de la phrase. Ce dernier, l’assassiné métaphorique, réagit à ce qu’on lui dit selon ses propres affects et l’idée qu’il se fait du locuteur. Ainsi, la petite phrase est une micro-rhétorique qui réalise l’unité du logos, du pathos et de l’ethos. Et au fond, ce n’est pas si différent dans le débat politique, mis à part le fait qu’une petite phrase s’adresse à un public entier et non à un seul auditeur.

M.L.S.

01 septembre 2023

Les petites phrases de Sandrine Rousseau inspirées par Angela Merkel ?

« Si nous nous enfermons dans des petites phrases, alors nous ne sommes pas à la hauteur de nos responsabilités », assure Sandrine Rousseau, interrogée par Benjamin Duhamel sur BFMTV/RMC le 22 août dernier. Cette déclaration générale est provoquée par un échange sur l’invitation du rappeur Médine, récent auteur d’un tweet antisémite, aux journées d’EELV.

Elle est au fond très banale. Tout politique se doit de dire du mal des petites phrases ! « Je me suis, par moments, laissé abîmer, entraîner vers le bas par une politique médiocre, par l’affrontement politicien et le jeu des petites phrases », confessait par exemple Laurent Wauquiez en mai dernier. Sa sortie vaut néanmoins à la députée écologiste une « noix d’honneur » à la Une du dernier Canard Enchaîné. « Pas de risque que l’intéressée se laisse enfermer : dès qu’elle a terminé une petite phrase pour faire parler d’elle, Rousseau en prépare une autre », ricane l’hebdomadaire.

Sans aucun doute, Sandrine Rousseau est experte en la matière. C’est sûrement pour cela que « Sandrine Rousseau : la notoriété par les petites phrases » est presque chaque jour l’article le plus consulté de ce blog depuis sa parution ici même le 6 octobre dernier.


On peut même dire que Sandrine Rousseau maîtrise tous les genres de petites phrases, y compris leur version « assassine », celle qui est destinée pas tant à « faire parler d’elle » qu'à déstabiliser quelqu’un d’autre (on note que ce n’est pas ce genre-là qu’elle a appliqué à Médine). Et l’on sait peut-être depuis un « Complément d’enquête » diffusé sur France 2 au mois d’avril d’où lui vient ce savoir-faire particulier.

Suivant un conseil qui lui a été donné par l’écrivain Léo Lapointe, elle aurait pris exemple sur Angela Merkel, qui a trompé son monde : « Elle n'accède pas au pouvoir parce qu'elle a de bonnes idées ou une bonne tête mais parce qu'elle a assassiné tous ses concurrents. » Avis partagé par Pierre de Gasquet dans Les Échos : « Derrière son sourire placide, Mutti, comme on l'appelle volontiers outre-Rhin, se révèle une tueuse hors pair, mais une tueuse en douceur. »

L’idée se défend. Si Sandrine Rousseau n’a pas le côté « force tranquille » de la maman de tous les Allemands, on pourrait soutenir qu’elle l’a remplacé par un côté « protestataire » a priori plus adapté à l’électorat français. Mais qui rend sans doute ses petites phrases assassines un peu trop voyantes.

Michel Le Séac'h

15 août 2023

Dans La Tentation du Sauveur, Jean Garrigues illustre les noces de l’ethos et du pathos

Jean Garrigues est assurément l’un des meilleurs connaisseurs de la parole politique en France. Parmi ses nombreux ouvrages figurent notamment Les grands discours parlementaires de la Cinquième République (Armand Colin, 2006) et Les grands discours parlementaires de Mirabeau à nos jours (Armand Colin, 2017). Il a publié voici quelques mois La Tentation du sauveur – Histoire d’une passion française, où il décrit avec verve, passion et précision documentée l’enthousiasme suscité chez les Français par quelques personnages hors du commun, tous des hommes (une brève apparition de la « Madone du Poitou » et quelques allusions à Jeanne d’Arc soulignent le déséquilibre sans le compenser).

Ce livre est en fait une version augmentée d’un ouvrage de 2012, Hommes providentiels. Histoire d’une fascination française (Seuil). Notons que les petites phrases y font leur entrée en même temps qu’Emmanuel Macron :

Aux yeux de l’opinion, il apparaissait comme un homme neuf, contrastant avec les apparatchiks socialistes ou républicains, ces vieux routiers de la politique qui occupaient la scène publique depuis des décennies. C’était d’ailleurs sa marque de fabrique, cultivée à coups de petites phrases, de vraies provocations ou de fausses naïvetés.

En réalité, elles y étaient depuis longtemps, même si ce n’était pas sous cette appellation, ici manifestement péjorative*. Jean Garrigues, implicitement, ne reconnaît pas les petites phrases comme un phénomène spécifique de la communication politique. Pourtant, dans son analyse de l’homme providentiel, il éclaire en passant, mais brillamment, leur genèse et leur mission.

La fonction du sauveur « s’illustre par les nombreux récits et anecdotes légendaires qui accompagnent le règne d’Henri IV », note-t-il par exemple. On pourrait ajouter que ces récits et anecdotes sont souvent condensés dans une formule brève prêtée au roi : « Paris vaut bien une messe », « Ralliez-vous à mon panache blanc », etc. Ce qu’en langage contemporain on qualifierait volontiers de « petite phrase ».

Spécialement instructives sont les pages consacrées à Gambetta, dont l’immense popularité est ponctuée de formules enthousiasmantes, à Rouen (« Si nous ne pouvons faire un pacte avec la victoire, faisons un pacte avec la mort ! »), à Bordeaux (« Jurons tous la guerre à outrance ! »), etc. « Chacun est bien forcé de reconnaître l’"effet magique" de l’éloquence gambettiste », note l’auteur, citant Raymond Poincaré : « Nous autres, adolescents, […] nous nous répétions les passages les plus ardents des discours d’Amiens, de Belleville, du Château-d’eau » (p. 58). Ces « passages ardents » répétés pourraient bien être des synonymes d’époque de nos petites phrases partagées sur les réseaux sociaux.

La culture de l’ethos

Mais ce que révèle surtout Jean Garrigues, en creux, c’est ce qui précède les petites phrases, leur terreau fertile. L’homme providentiel ne naît pas ex nihilo, il acquiert d’abord une image. Le moteur de son ascension n’est jamais l’exégèse de son programme politique. C’est l’éloge de sa personnalité. Parmi de nombreux exemples, l’auteur note ainsi que « les élections législatives des 23 et 30 novembre 1958 confirment cette sacralisation du pouvoir, car c’est autour de la personne du Général que se focalise la campagne. » (p. 175). Une petite phrase ne résume pas un programme mais un personnage.

En fait, le seul thème « programmatique » récurrent chez les hommes providentiels paraît être celui de la guerre, ou plutôt de la paix, qu’il s’agisse de mettre fin à la guerre d’Indochine pour Mendès France, de ramener l’ordre en Algérie pour de Gaulle ou de chasser les Prussiens pour Gambetta. Ce sont des thèmes plus existentiels que politiques.

Devenir un homme providentiel ne suppose pas forcément une personnalité flamboyante. Le livre s’attache entre autres au cas de Pierre Mendès France. On aime se représenter ses partisans comme des citoyens obéissant à une rationalité politique. En réalité, il est porté par une faveur de la presse qui se soucie assez peu de détailler son programme politique. Au mieux, on vante sa « haute compétence », sans préciser même dans quel domaine elle s’exerce. À l’égard de ce type de personnage, le rôle essentiel de la presse n’est pas celui d’exégète : rien ne vaut un reportage dans Paris Match.

La campagne de « Monsieur X », devenu Gaston Defferre, en 1963, face au général de Gaulle, est l’exemple même de ce tournoi inégal (p. 194) : « Les Français auront alors à choisir entre, d’une part, cette politique et l’homme qui se sera engagé à l’appliquer et, d’autre part, le personnage historique, séduisant mais mystérieux, et qui considère qu’il n’a pas à exposer une politique, ni à rendre des comptes ». La victoire de la légende sur le programme est sans appel.

La condition du pathos

Reconnaît-on l’homme providentiel à ce qu’il dit ? Ou plutôt l’inverse ? Ses paroles portent dans la mesure où elles expriment ce qu’il est censé être ‑ son ethos, pour reprendre les catégories d’Aristote. Mais la personnalité du leader elle-même est une œuvre dialectique : elle est, au minimum, choisie par le peuple, guidé plus par le sentiment que par la raison. « Pierre Mendès France, entre ses adversaires et lui, voit se dresser pour le défendre cette espérance d’un peuple reclus de honte et de douleur… » écrit par exemple François Mauriac dans L’Express (p. 149).

Jean Garrigues souligne « la grande diversité des motivations qui suscitent ces engouements » (p. 151). Cependant, elles se rapportent le plus souvent à une personnalité, fantasmée ou pas : désir de modernité, confiance, affection, etc. Les choix politiques paraissent secondaire. L’auteur compare même Mendès France à Pétain : « Aussi différents que soient les deux hommes, les projets et les valeurs qu’ils véhiculent, ils se rejoignent dans cette sphère de la complicité fusionnelle avec les Français qui fait le succès ou l’échec de la mythographie providentialiste » (p. 158). Il rappelle la petite phrase chargée de sens du président Georges Pompidou au journal télévisé le surlendemain de la mort de son prédécesseur : « Françaises, Français, le général de Gaulle est mort. La France est veuve » (p. 184) : l’avis de décès officialise en quelque sorte les noces du pathos et de l’ethos.

Noces restées à l’état de fiançailles interrompues, en revanche, pour le général Boulanger (1837-1891), porté par un enthousiasme populaire autoalimenté, puis apparemment évaporé d’un coup. On date classiquement sa défaveur du jour où il refusa de lancer un coup d’État. Mais son incapacité à fournir des petites phrases n’avait-elle pas préparé cette chute ? Le discours majeur de sa carrière politique, en 1888, est, relate Jean Garrigues, « un long pensum débité d’une voix monocorde » (p. 81). Cette fois, pas de France veuve. « Ci-gît le général Boulanger qui mourut comme il vécut : en sous-lieutenant », propose Clemenceau** en guise d'épitaphe après le suicide de l’homme provisoirement providentiel sur la tombe de sa maîtresse.

La « passion française » telle que la décrit Jean Garrigues est faite avant tout « d’une rencontre entre le désir collectif d’un peuple et la prophétie d’un sauveur, c’est-à-dire d’une alchimie complexe où les mots et les images comptent tout autant que les faits » (p. 14). Autrement dit, une rencontre entre un pathos, un ethos et un logos, au sens le plus élémentaire qui soit : les petites phrases sont de la partie

Jean Garrigues, La Tentation du sauveur : histoire d'une passion française
Payot, collection Histoire
ISBN 978-2-228-93024-6
256 pages, 20,00 €

* Dans Les grands discours parlementaires de Mirabeau à nos jours, Jean Garrigues citait cette critique de Michel Rocard, alors Premier ministre : « Le rythme politique auquel nous vivons tous, passant de l’élection au sondage, de la petite phrase au coup médiatique, érigera, si nous n’y prenons garde, la myopie en art de gouvernement et rabaissera la responsabilité du citoyen à l’opinion passagère à la mode ».
** Qui le connaissait de longue date : ils avaient été camarades de lycée à Nantes.

Michel Le Séac’h

27 juillet 2023

« C’est un ami » : la petite phrase est-elle un baiser de Judas ?

« En 2027, peut-être que M. Edouard Philippe vous remplacera », lance un quidam à Emmanuel Macron à l’occasion d’un bain de foule, ce 24 juillet en Nouvelle-Calédonie. « Je tiens à ce qu’il y ait vraiment une suite à ce qu’on a mis en place. Et que celles et ceux qui m’ont accompagné depuis maintenant six ans puissent prendre le relais », répond le président de la République. Puis :  « Il a bien fait à mes côtés, c’est un ami ».

Nombre de médias entendent là une petite phrase, tels Europe 1, Le Télégramme, les quotidiens du groupe Rossel (Paris Normandie, L’Est Éclair, Le Courrier Picard, L’Union) et d’autres. RTL y voit « une première politique au détour d'une petite phrase et au cœur de l'été. Elle résonne comme le coup d'envoi de la guerre de succession à Emmanuel Macron. » Et note : « c'est peut-être aussi la première fois qu'Emmanuel Macron dit du bien d'Édouard Philippe ».

Le combat des chefs est l’une des principales vocations des petites phrases. Mais la figure la plus commune est celle qui vise à détruire l’adversaire, de « Vous n’avez pas le monopole du cœur » à « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? » Il est exceptionnel que dire du bien d’un leader potentiel fasse figure de petite phrase. Et plus encore que ce « bien » soit interprété comme une vacherie !

Car de toute évidence le compliment du chef de l’État dérange celui qui est supposé en bénéficier. Le 25 juillet, Édouard Philippe, recevant Élisabeth Borne au Havre, refuse expressément de le commenter devant la presse (« je propose que nous en restions là »). Pour Sébastien Schneegans, dans Le Point, c’est un « cadeau empoisonné de Macron à Philippe ». Pas seulement parce que la cote de popularité du président est basse, mais aussi, suppose-t-on, parce qu’Édouard Philippe n’a pas envie qu’on le considère comme un candidat en campagne presque quatre ans à l’avance.

Reste une hypothèse : qu’il n’y ait rien derrière ce « bien », pas d’intention derrière le compliment. L’enregistrement audio ne donne pas vraiment l’impression d’un message délibéré. Encore en plein décalage horaire, Emmanuel Macron a pu être pris au dépourvu par une question totalement imprévue et bricoler une réponse improvisée, à la manière du « Je traverse la rue » de septembre 2018. Ce que montrerait alors l’épisode, c’est une appétence des médias pour les petites phrases fussent-elles abusivement sollicitées. Édouard Philippe n’est peut-être pas (encore) en campagne pour 2027 mais la presse l’est déjà.

M.L.S.

Photo : Édouard Philippe en 2021, photo Jérémy Barande / École Polytechnique, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

28 juin 2023

À Marseille, Emmanuel Macron invite un chômeur à « faire le tour du Vieux-Port »

Pour BFM TV, Le Point, France 3, L’Indépendant, Gala, Valeurs Actuelles, Ouest-France, Orange Actu, TF1, La Provence et d’autres encore, le doute n’est pas permis : Emmanuel Macron a prononcé ce lundi à Marseille une petite phrase.

Au cours d’un bain de foule ensoleillé, une dame tient à lui soumettre le cas de son fils, 33 ans, plus de RSA, onze mois de retard de loyer, pas de travail.

Il veut travailler dans quoi votre fils ? répond le chef de l’État. Il est prêt à travailler comme serveur ?

Tout, tout, tout ! assure la maman.

Vous n'allez pas me faire croire que, s'il cherche vraiment du boulot à Marseille et qu'il est prêt à prendre un boulot de serveur, il n'y a pas de boulot de serveur. Moi je vous promets : je fais le tour du Vieux-Port ce soir avec vous, je suis sûr qu'il y a 10 offres d'emploi.

Ce « je fais le tour du Vieux-Port ce soir avec vous, je suis sûr qu'il y a 10 offres d'emploi » rappelle bien sûr l’une des premières petites phrases présidentielles d’Emmanuel Macron, adressée en septembre 2018 à un jeune horticulteur au chômage qu’il invitait à « traverser la rue » pour trouver du travail.

Capture d’écran FR3 provence-alpes côte d’azur

Le rapprochement est même si évident que le président de la République l’officialise en personne : « Quand j'étais plus jeune, je disais qu'il fallait traverser la rue. C'est encore plus vrai aujourd'hui qu'hier ». Ce qui est vrai n’est pas forcément judicieux. L’échange impromptu de 2018 n’a duré que quelques secondes mais a eu un retentissement énorme. C’est l’une des phrases qui ont été citées comme déclencheur du mouvement des Gilets jaunes – ce que j’appelle le « carré macronien »(1). Elle a souvent été interprétée comme un signe de mépris social. Fallait-il vraiment la refaire ?

« Macron caricature Macron » twitte la députée Insoumise Mathilde Panot. De moins virulents, comme Marilyse Léon, nouvelle patronne de la CFDT, s’interrogent : est-il dans la mission du chef de l’État de trouver du « boulot » pour tout le monde ? En tout cas, ce n’est assurément pas une posture « jupitérienne ».

Il n’est pas impossible que la parenté entre les deux phrases, en fixant l’attention sur le « tour du Vieux-Port » ait évité pire. Par exemple, quelques secondes plus tard : « Votre fiston (…), il aurait peut-être besoin de faire une demande de boulot, entre nous ». Mais il est plus probable encore que ni les médias ni l’opinion publique n’étaient en demande d’une petite phrase présidentielle. Du moins d’une phrase qui ne dessine aucun avenir, n’explique aucun présent et n’éclaire pas le caractère d’un président que tout le monde croit connaître désormais. Pour rester dans la métaphore, on pourrait y voir un coup d’épée dans l’eau du Vieux-Port.

M.L.S.

(1) Voir Les petites phrases d’Emmanuel Macron, 2022, p. 2-3.

19 juin 2023

La Tyrannie des bouffons – Sur le pouvoir grotesque, de Christian Salmon : les petites phrases comme éléphant dans la pièce

Les petites phrases sont parfois un « éléphant dans la pièce ». Leur quasi-absence pourrait être éminemment révélatrice dans La Tyrannie des bouffons – Sur le pouvoir grotesque, petit livre de Christian Salmon initialement paru à l’automne 2020, que Les Liens qui libèrent (LLL) vient de rééditer.

Mais avant d’en venir aux petites phrases, notons combien le temps qui passe est parfois cruel. Cet ouvrage d’un ton enlevé, aux confins du pamphlet, consacre de nombreuses pages aux réactions des chefs d’État devant la pandémie de covid-19, l’un des traits communs des « bouffons » (Donald Trump, Boris Johnson, Jair Bolsonaro, Narendra Modi, etc.) étant de traiter le virus par le mépris. La pandémie apaisée, la nouvelle édition aurait été l’occasion de corriger avec le recul du temps les affirmations trop rapides de 2020. Au contraire, l’auteur persiste : « ces chefs d’État que les médias qualifiaient de "populistes" se sont retournés contre leur peuple, refusant d’instaurer le confinement de la population, se gaussant des gestes barrières, gesticulant face au virus et finissant par être eux-mêmes contaminés. Ils furent les acteurs d’un carnaval macabre qui coûta la vie à des millions de gens » (p. 15).

Outre que bien des chefs d’État ayant instauré le confinement ont pareillement été contaminés, les études ex-post sur les confinements concluent souvent que leurs inconvénients surpassent leurs avantages. Selon certaines, y compris de très officielles, ils ont pu coûter jusqu'à vingt fois plus de vies qu’il n’en ont sauvées. En tout état de cause, parler de « millions de gens » victimes de l’absence de confinement est excessif : la différence de taux de mortalité par covid-19 entre les États-Unis non confinés de Donald Trump et la France confinée d’Emmanuel Macron est inférieure à 1 pour mille.

Christian Salmon répète au passage que « Trump alla jusqu’à préconiser l’injection d’eau de javel pour se prémunir du covid-19 » (p. 15), idée bouffonne sans doute (et d’une bouffonnerie accentuée par la substitution d’« eau de javel » au « disinfectant » d’origine) mais soumise à des médecins et non « préconisée » par un président qui rappelait : « I’m not a doctor ».

Le diable est dans les détails

Le livre est d’ailleurs plombé par plusieurs imprécisions ou détournements de ce genre. Ainsi ce passage :

Les statues de Trump nu élevées par ses partisans sur les places des villes américaines pendant la campagne de 2016 […] célébraient une forme de sacralité kitsch, de statuaire dégradée. Elles constituaient la représentation spontanée du pouvoir grotesque. (p. 38)

Des statues de Trump nu ont en effet été installées dans cinq villes américaines mais évidemment pas par ses partisans. Intitulées The Emperor Has No Balls, ce qui dénote assez l’intention caricaturale, elles étaient dues à un collectif d’artistes hostiles au candidat républicain. Toujours pendant la campagne de 2016, indique l’auteur, « Hillary Clinton a qualifié les supporters de Trump d’individus "déplorables", en visant la mouvance des nazillons et des suprémacistes blancs qui gravitaient autour de Trump » (p. 38). La déclaration ayant été filmée, il est facile de constater que la candidate démocrate ne visait pas une frange extrémiste mais « half of Trump’s supporters ».

Ces glissements ne sont pas réservés à Trump. À propos de Bolsonaro, on lit qu’il est « considéré comme un mythe vivant par ses partisans, qui l’ont surnommé "Bolsomito", "Bolso le mythe" » (p. 64). L’expression a été utilisée, mais de manière marginale, surtout lors de la sortie d’un jeu vidéo dénommé « Bolsomito 2k18 ». Les recherches via Google sur « Bolsomito » n’ont été plus nombreuses au Brésil que celles sur « Macron », par exemple, que pendant quelques jours de 2018 – et considérablement moins nombreuses le reste du temps.

On lit aussi que « La ministre d’extrême droite israélienne Ayelet Shaked […] joue les mannequins et vante les qualités d’un parfum dont le nom n’apparaît qu’à la fin. Il s’appelle "Fasciste" » (p. 69). Il s’appelle en réalité « Fascism » et son nom apparaît dès la première image. Ce qui ne change rien du tout, bien entendu, mais nourrit l’impression d’un travail mal bordé. De même que cette dernière pour la route : « la mort de George Floyd, un Américain noir étouffé par quatre policiers blancs lors d’une interpellation à Minneapolis le 25 mai 2020 » (p. 148). Parmi ces « quatre policiers blancs » figuraient un Asiatique et un Noir.

Un retournement de petite phrase

Pour en venir enfin au sujet qui nous intéresse, les petites phrases, on s’attendrait à les trouver omniprésentes dans un ouvrage voué à dénoncer le caractère « bouffon » de plusieurs chefs d’État contemporains. Or elles sont presque absentes. Ce qui est en soi remarquable.

Paradoxalement, la seule petite phrase relatée de manière saillante est celle de Hillary Clinton évoquée ci-dessus : « You could put half of Trump’s supporters into what I call the basket of deplorables ». Steve Bannon, directeur exécutif de la campagne de Donald Trump, l’a aussitôt retournée au profit de son candidat. « Loin de protester, Bannon a choisi très habilement de s’approprier l’insulte », relève Christian Salmon : « OK ! Nous sommes les "déplorables", nous les Bannons. Et le terme "déplorable" est devenu pour les partisans de Trump un signe de ralliement » (p. 38). Il aurait été très intéressant d’analyser l’incroyable erreur commise par la candidate démocrate en affichant son mépris pour, grosso modo, un quart des électeurs américains.

L’absence d’une telle analyse, et des petites phrases en général, illustre un aspect majeur du livre : focalisé sur les dirigeants, il s’intéresse fort peu au peuple, aux électeurs. « Le pouvoir grotesque a imposé un nouveau théâtre du leadership », note l’auteur (p. 24). Mais qui dit leadership dit nécessairement suiveurs, et ses « bouffons » ne sont pas des personnages fictifs comme Arturo Ui ou le Dictateur de Chaplin. Il les désigne nommément : Trump, Salvini, Orban, etc. Autrement dit, des élus du peuple – d’un peuple qui dispose de plus de moyens d’information et de comparaison que jamais dans l’histoire.

Et quand, par exemple, il dénonce Cyril Hanouna comme une « incarnation en France » du bouffon sur la scène publique, il oublie qu’à l’heure où l’animateur se montre à la télévision, le public a le choix entre des dizaines d’autres émissions, et toutes sortes d’occupations autres que la télévision. D’ailleurs, presque 98 % des Français choisissent de ne pas regarder « Baba » puisque l’audience de TPMP est d’environ 1,4 million de téléspectateurs. Hillary Clinton elle-même ne se montre pas aussi oublieuse du peuple puisque, selon elle, les 50 % restants des partisans de Trump « ont le sentiment que l’État les a laissés tomber » et « aspirent au changement ».

C'est quand même l'électeur qui vote

L’omission du peuple n’est évidemment pas un oubli de la part de Christian Salmon. Selon lui, les bouffons sont des « agitateurs vortex », le vortex étant un mélangeur de laboratoire. « Il ne s’agit plus au sens strict de propagande, car la propagande s’adresse à tous de manière indifférenciée, alors que l’agitateur vortex ajuste ses messages à des profils particuliers à travers les réseaux sociaux. Ces messages sont fondés sur un microciblage de l’électorat et de ses attentes, filtrés dans le Big Data et profilés par les algorithmes. L’agitateur vortex doit son efficacité moins à son pouvoir de conviction ou à la pertinence de ses arguments qu’à la dynamique des interactions qu’il est capable d’impulser sur les réseaux sociaux. Il ne fonctionne pas à la persuasion ni même à la séduction, mais au profilage des conduites via les algorithmes et le Big Data » (p.61).

Pourtant, il n’est pas vrai que la propagande s’adresse « à tous de manière indifférenciée ». De tout temps les propagandistes et ont su différencier leurs messages, et l’on s’est souvent moqué des politiciens capables de promettre une chose à un public et son contraire à un autre.

Surtout, il est douteux que les électeurs soit réductibles à des « conduites » repérées par le Big Data. « L’algorithme se substitue à l’agora, et le microciblage des électeurs à la délibération démocratique » (p. 234), assure Christian Salmon, mais l’élégance de la formule binaire ne suffit pas à dissimuler un chaînon manquant. Ce n’est pas le Big Data qui vote mais des électeurs en chair et en os. Implicitement, l’auteur en convient : « en l’absence d’un récit collectif, c’est la puissance mythologique d’une identité archaïque qui refait surface : peuple, race, nation, ordre » (p. 122). Le voilà bien, le véritable éléphant dans la pièce.

M.L.S.

Christian Salmon
La Tyrannie des bouffons – Sur le pouvoir grotesque
LLL Les Liens qui libèrent, 2023
240 pages, 9,90 €
ISBN : 979-10-209-2497-1

13 juin 2023

Silvio Berlusconi laisse un riche héritage de petites phrases

Rarement leader politique aura été autant associé à l’expression « petite phrase » que Silvio Berlusconi, qui vient de disparaître. Ses innombrables piques, bons mots et jugements lapidaires lui valent de ce côté-ci des Alpes l’image d’un personnage outrancier, fantasque, exotique et forcément disqualifié. Pourtant, sa carrière politique offre des leçons importantes sur le rôle des petites phrases dans la communication politique.

Avec elles, il affirme d’abord son statut de leader au plus haut niveau. On a souvent cité sa sortie de novembre 2008 à propos du président Barack Obama : « E giovane, bello, e anche abbronzato » (il est jeune, beau et bronzé). Le plus souvent, on y voit une blague raciste au premier degré. Mais Silvio Berlusconi a souvent été moqué pour son apparence, notamment son « jeunisme » et son bronzage permanent. Il retourne la moquerie en se comparant implicitement à l’homme le plus puissant du monde.

Il le confirme l’année suivante lors d’un G20 : « Ma réponse à la crise économique mondiale n'est pas la même que celle d'Obama car je suis plus pâle que lui, ça fait longtemps que je n'ai pas eu le temps de prendre un bain de soleil. » Cette fois, la comparaison explicite est même à son avantage. La blague reste « borderline » mais non foncièrement raciste : la différence dans la couleur de peau ne connote pas une différence de nature mais une différence d’assiduité entre « collègues ».

Silvio Berlusconi manque certes de respect envers le président américain mais adopte la même attitude avec tous les dirigeants politiques – y compris lui-même : « dans une démocratie, je suis au service de tout le monde et tout un chacun peut me critiquer, voire m'insulter » ‑ ce dont personne ne se prive, assurément. « Je n'ai jamais insulté personne », soutient-il en 2018. « En revanche, j'ai reçu tellement d'insultes. » À défaut d’insultes, cependant, il manie volontiers l’ironie.

En 2003, alors président du Conseil européen, il lance ainsi à Martin Schulz : « en Italie, on produit un film sur les camps de concentration nazis, vous seriez parfait dans le rôle du Kapo ». Certains veulent y voir une agression contre l’Allemagne en général. Mais l’eurodéputé social-démocrate venait de prononcer un discours très virulent à son encontre. La petite phrase est pour le dirigeant italien une manière de le remettre à sa place en quelque mots, tout en mettant les rieurs (sous cape) de son côté : l’un des personnages principaux du feuilleton américain à succès Hogan’s Heroes, diffusé à l’époque par les télévisions européennes, est un gardien de Stalag nommé Schultz (le feuilleton est même diffusé en France sous le titre Papa Schultz).

Même Nicolas Sarkozy a droit à son sarcasme. Un jour de 2010, le président français se laisse aller à une comparaison rhétorique – et acrobatique – entre journalistes et pédophiles. « J'ai l'intime conviction qu'aucun de vous n'est pédophile. Bon travail et tenez-vous bien », plaisante Berlusconi le lendemain à la fin d’une conférence de presse. Nicolas Sarkozy retient la leçon. Quelques années plus tard, critiqué pour une petite phrase internationale, il rétorque : « L’important dans la démocratie, c’est d’être réélu. Regardez Berlusconi, il a été réélu trois fois[i]. »

Sous-entendus et connivence

En fait, Silvio Berlusconi ne craint pas de se situer très haut dans la hiérarchie des dirigeants politiques mondiaux « Je suis le Jésus-Christ des politiques », déclare-t-il en 2006. « Je me sacrifie alors que je pourrais avoir une vie beaucoup plus amusante ». Ironie toujours.

On le voit, l’ironie de Silvio Berlusconi repose en grande partie sur des sous-entendus. Ceux-ci lui permettent d’entretenir une connivence avec une large fraction de l’opinion italienne. C’est ainsi que l’affaire « Papa Schultz » lui est favorable quand il s’en explique en Italie : « cela lui permet d’établir une solide empathie avec son auditoire : le souvenir d’un passé plus glorieux que le présent, la représentation qu’il donne de lui-même, comme de quelqu’un qui sait toujours placer un bon mot, même face à des critiques mordantes, doivent assurer à Berlusconi l’accueil bienveillant de son public[ii]. » Pour cela, il joue de « micro-effets rhétoriques, argumentatifs et pragma-énonciatifs, se situant tous sur le plan implicite (fausse ironie, allusions, sous-entendus, présuppositions, jeu entre auto-dialogisme et dialogisme, etc.) ».

D’abord encensé par la gauche française, reçu avec égards par François Mitterrand, le « Cavaliere » ne tarde pas à être accusé de nostalgies fascistes dans son pays. On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, disait le cardinal de Retz : quand Silvio Berlusconi affirme en 2003 que « Mussolini n’a jamais tué personne », il soulève un tollé dans la classe politique italienne. Sans cesse, on le compare au Duce : « des tribuns hors pair, virils, maîtrisant la psychologie des masses. Des rêveurs pragmatiques, travailleurs acharnés qui sont parvenus à tout maîtriser, à commencer par les médias […] Il y a dans le berlusconisme le même fonds culturel que dans l’idéologie portée par Mussolini[iii]. » Ce qui est loin de lui aliéner toute l’opinion italienne : « quand je dis certaines vérités, je dis ce que pensent les gens », assure-t-il.

Petites phrases et amnésie

Et il le dit avec d’autant plus de force que, en professionnel, il maîtrise parfaitement la télévision . « Il y a bien eu un avant et un après Berlusconi en termes de communication politique car il a révolutionné celle-ci », estime l’historien Marc Lazar. « Forza Italia est l’archétype d’un parti personnel qui n’avait nul précédent en Italie ni ailleurs[iv]. » Car tel est « le seul véritable modèle que Forza Italia a toujours adopté », confirme le politologue Giovanni Orsina : « le parti comme instrument du leader, Forza Italia comme extension de Berlusconi »[v].

Tout au long de sa carrière depuis la création de Forza Italia en 1994, maints commentateurs annoncent la fin imminente de Silvio Berlusconi. Prennent-ils leurs désirs pour des réalités ? « J'ai déjà trop souvent parié sur la disparition de Berlusconi pour ne pas craindre de me tromper encore une fois », conjecture l’un de ses anciens collaborateurs, le médiologue Carlo Freccero, en 2013. « Il y a peu de temps, La7 (Channel 7) a diffusé le film Le Caïman, de Nanni Moretti. Ce film de 2006 imagine le crépuscule de Berlusconi, et c'est ce que l'on vit actuellement[vi]. » Or seule la mort aura raison de lui, dix ans plus tard !

S’il se trompe, Carlo Freccero a du moins une explication de la longévité du « Cavaliere » : dans sa conception de sa politique, « celui qui est élu par la majorité entre dans une sphère d'impunité. Il ne peut pas être attaqué par celui qui n'a pas été consacré, comme lui, directement par le peuple […] C'est ainsi que fonctionne la communication. Elle est faite de petites phrases et d'amnésie. » Il est probable que la postérité fonctionne de même : ce que l’Histoire retiendra de Silvio Berlusconi, ce sont surtout ses petites phrases.

Michel Le Séac’h

Photo : Sergio Berlusconi au congrès du PPE en 2017. Photo PPE. Source : Flickr, sous licence CC BY 2.0


[i] Dominique Maingueneau. « Sur une petite phrase de N. Sarkozy : Aphorisation et auctorialité ». Communication & langages, 2011, 2 (168), pp.43-56. ffhal-03983367f. Consulté le 13 juin 2023.

[ii] Paola Paissa, Françoise Rigat, « Berlusconi, l’Allemagne et la mémoire de la Shoah : l’’ethos de bonhomie’ pour une réparation impossible », Langage et société 2018/2, n° 164, https://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2018-2-page-57.htm

[iii] Antoine Aubert, lecture de Lo statista. Il ventennio berlusconiano tra fascismo e populismo par Giannini Massimo, Non Fiction, 29 juin 2009, https://www.nonfiction.fr/article-2657-silvio-berlusconi-litalie-du-xxie-siecle.htm, consulté le 13 juin 2023.

[iv] Marc Lazar, « James L. Newell, Silvio Berlusconi. A Study in Failure », Histoire Politique [En ligne], Comptes rendus, mis en ligne le 21 janvier 2020, consulté le 13 juin 2023. URL : http://journals.openedition.org/histoirepolitique/753 ; DOI : https://doi.org/10.4000/histoirepolitique.753

[v] Le Grand continent, bonnes feuilles de Giovanni Orsina et David Allegranti,  Antipolitica. Populisti, tecnocrati e altri dilettanti del potere, Rome, Luiss University Press, 2021, 144 pages, ISBN 978-886105626, https://legrandcontinent.eu/fr/2021/08/25/quest-ce-que-le-berlusconisme-1/, consulté le 13 juin 2023.

[vi] « "Berlusconi sait qu'il a une erreur à ne pas commettre : démissionner en plein scandale », entretien entre Carlo Freccero et Hervé Brusini, 19 octobre 2013, https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/berlusconi/berlusconi-sait-qu-il-a-une-erreur-a-ne-pas-commettre-demissionner-en-plein-scandale_428838.html, consulté le 13 juin 2023.

11 juin 2023

Élisabeth Borne, Pétain et le RN : quasiment un acte de lèse-majesté

Ce printemps 2023 demeure pauvre en petites phrases : les déclarations qualifiées de « petites phrases » par des médias ne sont pas nombreuses, ne le sont pas massivement et ne déclenchent pas de vagues notables.

« T’as vu, j’ai dit du bien des pesticides », lance le ministre de l’Agriculture à l’adresse d’une journaliste de Public Sénat. Un confrère de passage saisit la phrase dans une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux. Sud Ouest pointe « la petite phrase de Marc Fesneau qui ne passe pas ». Le ministre est peu connu, la formule ambiguë, le second degré plausible : la polémique tourne court.

« J’ai quatre enfants à nourrir » rappelle le ministre de l’Économie à Léa Salamé, assurant qu’il est sensible à la hausse des prix. Gala commente « cette petite phrase de Bruno Le Maire qui a du mal à passer ». Mais qui passe quand même, vu la minceur du sujet.

La seule candidate sérieuse de ces dernières semaines vient d’Élisabeth Borne. « Maintenant, le Rassemblement national y met les formes, mais je continue à penser que c'est une idéologie dangereuse », déclare la Première ministre à Radio J le 28 mai. Puis : le RN est « héritier de Pétain, absolument ». Un propos tenu le dimanche de Pentecôte au micro d’une radio communautaire qui revendique 28 000 auditeurs quotidiens a toutes les chances de rester ignoré, surtout dans une après-crise des retraites où les Français songent plutôt à profiter des ponts calendaires.

Deux petites phrases et pas une

Europe 1 évoque néanmoins « une petite phrase qui n’est pas passée inaperçue ». En effet, Marine Le Pen, Jordan Bardella et Sébastien Chenu, plus hauts responsables du RN, protestent vertement. Ne craignent-ils pas un « effet Streisand » en mettant en évidence un propos qui, sans eux, se serait perdu dans l’éther ? Manifestement non : leur réaction sans doute coordonnée montre qu'ils jugent le sujet porteur pour eux.

Emmanuel Macron lui-même semble partager leur avis. Le 31 mai, en conseil des ministres, il tance sa Première ministre : « Vous n’arriverez pas à faire croire à des millions de Français qui ont voté pour l’extrême droite que ce sont des fascistes ». On ne peut pas combattre le RN avec des arguments moraux et « les mots des années 1990 qui ne fonctionnent plus ».

L’AFP évoque ce début de polémique dans une dépêche, plusieurs médias la reprennent. « La sphère politique est occupée depuis plusieurs jours à commenter une petite phrase d’Élisabeth Borne qui a déclaré que le Rassemblement national était "l’héritier de Pétain" », résume 20 minutes. « Deux petites phrases », corrige Planet.fr : celle de la Première ministre et celle du chef de l’État. Elles « ont fait réagir à gauche comme à droite de l’échiquier politique, mais aussi au sommet de l’État ».

Il n’y a rien de programmatique dans ces petites phrases. Elles ne portent pas sur des orientations politiques, des dispositions à prendre, des ambitions nationales. Elles portent sur des enjeux de pouvoir et de personnes. La Première ministre évoque la possible accession au pouvoir d’un parti politique contemporain qu’elle rejette au nom d’une référence historique, et peut-être de sentiments personnels. Le président de la République la « recadre » au nom d’une tactique électorale… et peut-être de sentiments personnels.

Petite phrase désirée ou accident de com ?

S’en prendre au Rassemblement national au nom de Pétain était quasiment un acte de lèse-majesté. En 2018, le président de la République a rendu un certain hommage au maréchal Pétain, « un grand soldat de la Grande Guerre ». Mathilde Panot le lui a vivement reproché l’an dernier. Élisabeth Borne n’a pas cité Emmanuel Macron, bien entendu, mais sa sortie résonne avec celle de la patronne des Insoumis à l’Assemblée nationale. De plus, sur le plan de la pratique politique, Emmanuel Macron a par deux fois vaincu Marine Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle. Les deux fois en l’attaquant sur le thème de la compétence et pas sur celui de Pétain. C’est lui qui sait y faire ! La Première ministre allait-elle lui administrer une leçon de morale ?

« Sans doute [Emmanuel Macron] a-t-il profité de cette "petite phrase" pour régler quelques comptes avec sa Première ministre » estime Maurice Szafran dans Challenges. On songe inévitablement à Nicolas Sarkozy recadrant François Fillon : « Le Premier ministre est un collaborateur. Le patron, c'est moi. »

Alarmée par les rumeurs sur son prochain remplacement, Élisabeth Borne a-t-elle délibérément essayé de s’imposer au centre du jeu politique avec une petite phrase remarquable ? En tout état de cause, elle semble peu douée pour cela. « Inutile d’attendre de sa part une envolée lyrique ou une petite phrase qui va faire le buzz », assure Pascal Auzannet, qui a été l’un de ses collaborateurs à la RATP.

Le sujet n’a guère accroché. Les recherches sur « Pétain » enregistrées par Google sont restées beaucoup moins nombreuses qu’au 11 novembre 2018, bien sûr, mais aussi qu’en juillet 2022 après les propos de Mathilde Panot : la Première ministre émeut moins les internautes ‑ mais les milieux politiques, eux, n’ont rien perdu de l’épisode. Très probablement, elle n’a rien géré du tout, rien vu venir. Elle s’est laissé accrocher une petite phrase de hasard qui ne peut que nuire à son autorité. Emmanuel Macron connaît bien le phénomène : il en a souffert plus d'une fois à ses débuts*. Il n’a peut-être pas envie de porter le fardeau de quelqu’un d’autre.

M.L.S.

* voir Les Petites phrases d'Emmanuel Macron -- Ce qu'il dit, ce qu'on lui fait dire

Photo : Élisabeth Borne en 2022 dans l’hémicycle européen de Strasbourg. CC-BY-4.0 : © European Union 2022– Source: EP. Via Wikimedia.

01 juin 2023

Qu'est-ce qu'une petite phrase ? Essai de définition, avec diagramme de Venn : un concentré de rhétorique

Définir la locution « petite phrase » n’est pas une nécessité vitale. Dépourvue d’enjeux sécuritaires, juridiques ou médicaux, elle laisse plus de latitude que « champ de mines » ou « champignon vénéneux ». Mais on aimerait mieux appréhender cet objet élusif. Ce blog se range souvent à des avis d’experts : est petite phrase une déclaration qu’au moins deux ou trois médias d’une certaine importance ont appelée petite phrase. Ce postulat performatif est commode mais pas suffisant : il ne dit pas pourquoi ces médias ont considéré que la locution était applicable en l’espèce.

Diverses définitions de la petite phrase ont été proposées. Celles des savants obéissent aux préoccupations de leur discipline. Du côté des sciences du langage, Alice Krieg-Planque y voit un « syntagme dénominatif métalinguistique non-savant (et plus précisément : relevant du discours autre approprié), qui désigne un énoncé que certains acteurs sociaux rendent remarquable et qui est présenté comme destiné à la reprise et à la circulation »[i]. Au terme d’une analyse rigoureuse, dans sa thèse sur les petites phrases, Damien Deias en établit une « définition linguistique » en huit points[ii]. L’adjectif dit assez que le regard d’autres disciplines, la communication politique par exemple, peut être différent.

Une définition en trois éléments 

Les définitions des dictionnaires sont hétérogènes mais tournent en général autour de quelques éléments : le texte et sa genèse, l’auteur, le public et les médias.

Le texte est un « propos bref d’un homme politique » (Trésor de la langue française, CNRTL) ou un « propos d’une personnalité, gén. politique » (Maxidico), une « formule concise » (Dictionnaire de l’Académie française), une « expression ou phrase faisant formule » (Le Robert), un « élément d’un discours » (Le Grand Larousse illustré), une « courte phrase détachée des propos tenus en public par une personnalité » (Larousse), un « court extrait de discours » ou une « brève citation publique » (Wikipedia), une « petite phrase extraite des propos d’un homme public » (Petit Robert). On retiendra le mot « formule », soit, selon l’Académie française, des « paroles auxquelles on attribue une efficacité spécifique » ou encore une « expression symbolique d'une règle opératoire, d'une loi de la nature, d'une relation, de la composition d'un corps, de sa structure, etc. ». En effet, sous une forme concise (et même « anodine », écrit l’Académie française), la petite phrase renferme un contenu riche, voire puissant, chargé de sous-entendus.

Dans les définitions ci-dessus figure plusieurs fois l’idée que la petite phrase est extraite d’un discours. Pour les sciences du langage, le fait générateur de la petite phrase est son « détachement », concept dégagé par Dominique Maingueneau[iii]. Elle est, écrit Damien Deias, « un fragment de discours […] ayant subi un détachement fort pour être cité dans un texte ». Cependant, sont aussi désignés comme des petites phrases des exclamations isolées (« casse-toi pauv’ con »…), des passages de conversation (« je traverse la rue »…), des répliques lors de débats (« je vis avec un homme déconstruit et je suis très heureuse »…), etc. L'origine d’une petite phrase est vite oubliée et ne fait pas partie de son contenu implicite, sauf circonstances exceptionnelles (« vous n’avez pas le monopole du cœur », par exemple, est issu du premier débat télévisé français entre candidats à la présidence de la République et le « vous » suppose un interlocuteur).

Un contenu indissociable du locuteur et de l’auditeur

Le détachement n’est donc pas un aspect essentiel de la petite phrase. Il en va autrement de son attachement -- ou son rattachement -- à un auteur. Comme un apophtegme, une petite phrase, à de rares exceptions près peut-être, provient toujours d’un locuteur, réel ou supposé. Son sens implicite n’est compréhensible qu’en relation avec cet auteur (« un détail de la Seconde guerre mondiale », « on met un pognon de dingue dans les minima sociaux »…). Brève et simple, la petite phrase ne contient généralement pas d’autre argument qu’un argument d’autorité. Il est donc surprenant que l’auteur soit ignoré par certaines définitions de la petite phrase, en particulier celle de l’Académie française. Naturellement, l’auteur doit être « quelqu’un », un personnage bénéficiant déjà d’une image, d’une notoriété extensible à sa petite phrase. Celle-ci peut faire évoluer l’image de son auteur mais non, a priori, la créer de toutes pièces. Autrement dit, la petite phrase vient du personnage et non le personnage de la petite phrase.

Troisièmement, la petite phrase a un auditoire, ou plus généralement un public. Elle a, pour une personne ou un groupe de personnes, un sens particulier, qui perdure au-delà de la mémoire immédiate. Autrement dit, elle laisse une marque, une empreinte cognitive, d'intensité et de durée variables en fonction des sentiments ou des passions du public. Lequel n’est pas toujours celui auquel le locuteur pensait s’adresser (« des Gaulois réfractaires au changement » est issu d’un discours adressé à la reine du Danemark). Et le sens qu’il donne à la petite phrase n’est pas toujours conforme aux intentions de son auteur (« la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde », petite phrase d’un Premier ministre de gauche, est resté une référence pour un électorat de droite). Le public est donc co-créateur de la petite phrase au même titre que le locuteur et doit faire partie de sa définition.

En revanche, les médias, cités par plusieurs dictionnaires, ne paraissent pas indispensables à celle-ci. Ils sont certes les agents principaux du détachement distingué par les linguistes, lequel est, écrit Damien Deias, « opéré par des acteurs médiatiques qui sélectionnent des énoncés dans les discours des acteurs politiques ». Mais, d’une part, il arrive que les petites phrases soient « élues » au suffrage direct par leur public (« je traverse la rue »…), via les réseaux sociaux. D’autre part, les médias sont au fond un public parmi d’autres. Ils interviennent dans la sélection des petites phrases en tant qu’agents de leur lectorat.

D’où cette proposition de définition tripartite en douze mots : la petite phrase est

une formule concise, attribuée à un auteur connu, qui marque un public.

Elle n’existe que par réunion de ces trois conditions. Ce qu’il est possible de représenter commodément par un diagramme de Venn :

Ce graphique ne nécessite aucune explication supplémentaire. Mais il suggère de pousser plus loin l'analyse :

On reconnaît les trois catégories d’Aristote, réduites à leur état le plus simple. La petite phrase -- on y reviendra -- c'est la rhétorique à l'os. 

Michel Le Séac’h


[i] Alice Krieg-Planque, « Les « petites phrases » : un objet pour l’analyse des discours politiques et médiatiques », Communication & langages, 2011/2 (N° 168), p. 23-41. DOI : 10.4074/S0336150011012038. URL : https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2011-2-page-23.htm

[ii] Damien Deias, Les petites phrases en politique : analyse d’un phénomène médiatique. Linguistique. Université de Lorraine, 2022. Français. ‌NNT : 2022LORR0181‌. ‌tel-03933020‌. Voir notamment p. 18-24 et p. 170-171.

[iii] Dominique Maingueneau, Les Phrases sans texte, Paris, Armand Colin, 2012. Voir chapitre 1.

12 mai 2023

Laurent Wauquiez sans petites phrases… au risque de l’oubli ?

Laurent Wauquiez n’aime plus les petites phrases. Il le dit dans l’entretien qu’il vient de donner à Nathalie Schuck et Valérie Toranian pour Le Point (11 mai 2023) -- et même deux fois plutôt qu’une. « J’ai été porte-parole du gouvernement et je me suis laissé intoxiquer un temps par cette facilité qui consiste à penser qu’en sortant une petite phrase, en faisant le buzz, on remplit » sa mission, raisonne-t-il. Puis : « Je me suis, par moments, laissé abîmer, entraîner vers le bas par une politique médiocre, par l’affrontement politicien et le jeu des petites phrases. »

Il ne se demande pas ce qu’il pourrait néanmoins leur devoir. Dès 2007, jeune porte-parole du gouvernement, il fait de leur surveillance un pivot de son rôle : « La difficulté c'est que comme on est là pour défendre la politique du Gouvernement, c'est d'être tellement vigilant sur la moindre petite phrase et la moindre petite expression, qu'on finit par ne plus rien dire » (déclaration du 26 juin 2007 au site gouvernemental vie-publique.fr). On remarque, en creux, cette position implicite : si à pourchasser les petites phrases on ne dit plus rien, c’est sans doute qu’elles disent quelque chose.

En 2012, Vanessa Schneider publie dans Le Monde un portrait intitulé : « Laurent Wauquiez : le sniper de l’UMP », ce qui est déjà assez éloquent. L’article commence ainsi : « Consacré ministre polyvalent sous l'ère Sarkozy, il manie avec brio la petite phrase assassine. » Si lui-même y voit aujourd’hui un « jeu », l’adjectif « assassine » dénote que l’affaire n’est pas si ludique à l’époque.

Les petites phrases de Laurent Wauquiez ne s’attaquent pas toutes au personnel politique, au moins à première vue. En mai 2011, par exemple, il déclare à Europe 1, pointant le RSA : « la différence entre le travail et l'assistanat est aujourd'hui un des vrais cancers de la société française parce que ça n'encourage pas les gens à reprendre un travail, parce que ça décourage ceux qui travaillent. » Les ténors de son parti le condamnent, l’opposition s’indigne. Pourtant, note Vanessa Schneider, « avec sa dénonciation du "cancer de l'assistanat", le ministre parvient tout de même à ses fins : il crève le plafond de verre médiatique et s'impose dans les baromètres de popularité. »

Et cette recherche d’exposition médiatique n’est peut-être pas le seul objectif. « Avec sa petite phrase, M. Wauquiez n’a pas agi en chien fou solitaire, il s’inscrit dans un mouvement », estiment Matthieu Goar et Alexandre Lemarié dans Le Monde. Ils citent Frédéric Lefebvre, alors secrétaire national de l’UMP : « Certains ont toujours estimé qu’il fallait taper sur Sarkozy pour qu’il vous remarque. Laurent Wauquiez pense, lui, qu’il faut être meilleur que Sarkozy sur son propre terrain pour être considéré. » Sous la prise de position politique, il y pourrait donc y avoir en réalité une sorte de petite phrase ad hominem rapprochant son auteur du pouvoir.

Dans l’attaque, la mécanique de la petite phrase wauquiezienne est en général indirecte : la « cible » finale n’est pas désignée nommément. Le message est d’autant plus puissant que le locuteur laisse à l’auditeur le soin de le comprendre. Cela crée un certain sentiment de connivence. Vanessa Schneider en livre un exemple frappant : « "Dans un pays qui a trois millions de chômeurs, est-ce que le problème est de parler de pains au chocolat ? ", fait-il mine de s'interroger » en 2012. Candidat à la présidence de l’UMP, Jean-François Copé vient de raconter qu’un élève de sa circonscription « s’est fait arracher son pain au chocolat à la sortie du collège par des voyous qui lui expliquent qu’on ne mange pas pendant le ramadan ». En exploitant cette sortie (elle-même qualifiée de « petite phrase »), Laurent Wauquiez flingue sans le nommer l’un des ténors de son propre parti, concurrent du candidat qu’il soutient lui-même, François Fillon.

La théorie du boomerang

Ce dernier a pu en tirer une leçon : mutatis mutandis, son « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? » de la primaire de la droite, en 2016, adopte la même technique. Laurent Wauquiez s’insurge (dans Le Réveil de la Haute-Loire). Car il a changé de rôle : président par intérim des Républicains, il lui appartient de maintenir l’ordre dans son parti. Mais il connaît la musique ! « Quand on est dans le royaume des petites phrases et coups en dessous de la ceinture ce n’est plus le débat d’idées », déclare-t-il de façon un peu tautologique. En dépit de son expérience personnelle, pas si contre-productive pourtant, il assure : « Tous ceux qui pratiquent les petites phrases seront sanctionnés car ces attaques passent très mal et leur reviendront comme un boomerang. »

On connaît la suite : en fait de boomerang, contre toute attente, François Fillon sort vainqueur de la compétition. Laurent Wauquiez redécouvre-t-il ainsi la puissance des petites phrases ? Quelques mois plus tard, une escarmouche l’oppose à Xavier Bertrand. « Ne laissons pas les médiocres aigreurs nous détourner du seul objectif qui compte : la reconstruction d'une droite fière de ses valeurs », rétorque-t-il sur Twitter. Une fois de plus, la cible visée n’est pas désignée nommément. Ce qui encourage la presse à compléter le message, donc à en parler : ce tweet allusif remporte un grand succès médiatique. Et Xavier Bertrand rentre dans le rang.

L’explicite réussit moins bien à Laurent Wauquiez. Début 2018, devant des étudiants de l’EM Lyon, il dit tout le mal qu’il pense de nombreux responsables politiques, désignés sans détour (Alain Juppé a « totalement cramé la caisse » à Bordeaux, etc.). Malgré sa demande, un étudiant enregistre et diffuse ses déclarations ravageuses. L’affaire fait scandale. Mais Christophe Malbranque, l’un des principaux communicants du parti présidentiel LREM, alerte son entourage : « Il est tout à fait possible que, bien malgré lui, Wauquiez nous tende un piège », conjecture-t-il dans un message cité par Agathe Ranc, de L’Obs. Lui répondre serait se placer à son niveau, « celui de la petite phrase, de la politique à l’ancienne, au risque de reproduire un schéma que l'opinion déteste et qui a été sanctionné dans les urnes » (encore la théorie du boomerang !).

Comment se faire oublier

En réalité, les scandales « ont permis à M. Wauquiez de devenir le nouveau héros des militants », pensent Matthieu Goar et Alexandre Lemarié. Ses petites phrases illustrent un tempérament de chef. « Laurent Wauquiez n’a jamais manifesté […] un sens de la fidélité et de la mesure. Il est plutôt dans l’énergie et la volonté personnelle », estime Gérard Longuet, cité en 2018 par Public Sénat. Mais tant que la partie n’est pas pliée, tant que le parti ne lui est pas acquis, elles offrent aussi un angle d’attaque aux autres aspirants leaders (voire à l’ex-leader Sakozy).

La presse aussi, première consommatrice de petites phrases, cherche parfois à se dédouaner par la distanciation, à l’instar du Progrès, qui répertorie en 2018 les « Phrases assassines, polémiques et gros clashs de la mandature Wauquiez ». Mais Émilie Chaumet y convient que « la "petite phrase" est rarement anodine […] Certains diront qu'elles "sont le niveau zéro du débat politique" pourtant les "meilleures" ne passent jamais inaperçues. » Peu après, le leader républicain met de l’eau dans son vin, assure Antoine Comte dans La Tribune de Lyon : « Fini les déclarations à l’emporte-pièce et la course au buzz médiatique, Laurent Wauquiez a décidé désormais de prendre son temps et de réfléchir mûrement avant de s’exprimer publiquement. »

Et il tient parole en respectant pendant près de deux ans un silence, qu’il vient de rompre, ce 11 mai, par un long entretien avec les journalistes du Point. Un entretien très conceptuel, même si l’on sent que la fibre de la petite phrase pourrait être réactivée (« Emmanuel Macron n’a jamais été Jupiter. À force de vouloir décider de tout, il ne décide plus de rien »… « Les Français […] ont vu les limites d’un président de la République auquel il aura sans doute manqué d’avoir appris en gravissant les échelons petit à petit », « il a réussi des choses, mais il n’a pas enrayé la décadence »…)

Laurent Wauquiez, dirait-on, ne veut faire de peine à aucun électorat. Mais si les médias s’intéressent encore à sa personne – l’entretien du Point a été largement relayé par les confrères – il n’est pas dit que les électeurs y restent aussi sensibles. Il est probable qu’en politique, dans une cure de silence, ce sont des voix qu’on perd. Les requêtes enregistrées par Google Tendance des recherches ne révèlent pas de fortes attentes des internautes à son égard ces dernières années (graphique ci-dessous). Un sursaut apparaît le 9 mai, quand Le Point communique sur son entretien, et le 11 mai, lors de la parution de l’hebdomadaire, mais les requêtes viennent de sa région, Auvergne-Rhône-Alpes, presque six fois plus que d’Île-de-France, et le mouvement retombe dès le 12. Laurent Wauquiez a voulu se faire oublier et pourrait avoir réussi au-delà de ses espérances.

Michel Le Séac’h

Photo : Laurent Wauquiez en 2010 par Alesclar, via Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0