La communication
politique est pour Damien Arnaud à la fois un champ d’étude et
une profession. Après quinze ans de pratique de la communication
publique et syndicale, il dirige Les
Nouveaux experts de la compol,
à la fois think tank et agence de communication politique, ainsi que
le Cercle des
communicants et des journalistes francophones,
un espace d’échanges pour professionnels. Tous deux sont des mines
de réflexion et de documentation. Damien Arnaud y a largement puisé
pour établir dans La Communication politique a besoin d’un
traitement de cheval un tableau
du secteur dense, argumenté et critique.
L’ouvrage est
organisé en trois parties. Dans la première, l’auteur dresse un
tableau relativement pessimiste de la communication politique,
affectée par dix « plaies » :
- l’abus de
petites phrases,
- le triomphe de la langue de bois,
- l’usage de mots creux et polysémiques,
- la multiplication
des mensonges,
- des discours politiques simplistes et mal
habités,
- des éléments de langage répétés en boucle dans
les médias,
- des dirigeants métamorphosés en commentateurs
permanents,
- un storytelling politique effréné,
- une
« peopolisation » politique outrancière,
- une
communication négative menant au dégoût de la politique.
Ces « plaies »
sont pour la plupart bien repérées et largement critiquées. Damien
Arnaud appuie sa démonstration sur de nombreux avis de journalistes,
de philosophes ou de politiques. On pourrait noter que ces « plaies »
sont pour la plupart très anciennes. Les promesses ont toujours
flirté avec le mensonge. Le discours révolutionnaire était truffé
de mots creux et d’éléments de langage. Et Ronsard ou Voltaire
eux-mêmes se sont livrés au storytelling avec La Henriade et
La Franciade !
Mais ce livre n’est pas celui d’un historien : sa
perspective est celle d’un professionnel de la communication
d’aujourd’hui. Il concentre son analyse sur les pratiques
contemporaines. Or celles-ci s’écartent réellement de celles du
passé. La communication politique s’est largement transformée
sous l’effet de nouvelles technologies.

C’est
pourquoi, dans une deuxième partie, Damien Arnaud invite les
professionnels à « s’adapter aux nouveaux paradigmes de la
communication politique ». Celle-ci est d’abord soumise à
une « dictature de la transparence », qui va jusqu’à
empiéter sur la vie privée des dirigeants. Par ailleurs, la
multiplication des chaînes d’information en continu comme BFMTV et
CNews impose une communication « de réaction » :
sans cesse, il faut « nourrir l’hydre de l’appareil
d’information », et vite. Corrélativement, la communication
politique devient prisonnière de la dimension visuelle, dans
laquelle photographes et vidéastes jouent désormais un rôle sans
précédent. Elle a aussi, avec les podcasts, une dimension sonore.
Et les plateformes numériques sont multiples : si Twitter,
devenu X, est « l’outil de communication politique par
excellence pour informer les journalistes politiques », il ne
dispense pas, par exemple, de cultiver Facebook, « outil de
communication politique privilégié pour s’adresser à sa base
électorale et aux citoyens », ou TikTok, qui « fait
fureur auprès des adolescents et des jeunes ».
Quant au contenu,
« les personnalités politiques sont-elles condamnées à dire
ce que les citoyens veulent entendre ? » Le problème
pourrait bien être plutôt d’entendre ce que les citoyens ont à
dire ! Et sans discontinuer,
car l’époque est à la « campagne permanente », dont
le RN donne à voir un exemple. Plus anecdotiquement peut-être, la
communication politique fait un usage croissant des animaux –
chiens surtout, chats et chevaux plus occasionnellement – qui sont
un gage d’authenticité : eux ne mentent pas. Contrairement
peut-être aux livres publiés par les dirigeants politiques, qui se
multiplient avec des succès divergents (si les livres de Philippe de
Villiers ou de Jordan Bardella sont des best-sellers,
ceux d’Anne Hidalgo ou de Marlène
Schiappa restent confidentiels).
Une maîtrise de
la communication, pour le pire ou pour le mieux ?
Dans ce nouveau
contexte, le rôle du journaliste est fragilisé. La communication
politique cherche à réduire sa liberté, y compris, paradoxalement,
en lui facilitant la vie : en contrepartie d’une
prise en charge confortable (logement,
transports...), le journaliste embedded
endosse implicitement une certaine obligation morale. Damien Arnaud
aurait pu y ajouter les effets de la communication publique : le
dircom’ d’une grande ville dispose souvent de moyens et
d’effectifs supérieurs à ceux du quotidien local, invité à
puiser dans les informations fournies, sous peine de voir ce flux
indispensable se tarir en cas de dissidence.
Les crises sont
consubstantielles à la politique, mais la communication de crise est
pour l’essentiel une technique contemporaine. Abondamment théorisée
et inspirée par le monde de l’entreprise, elle reste loin d’être
infaillible. Encore plus nouvelles sont l’utilisation des données
et celle de l’intelligence artificielle. Déjà bien repérées
dans la communication politique contemporaine, elles n’en sont
pourtant qu’à leurs débuts.
Le tableau brossé
par Damien Arnaud est donc riche, multiforme... et en grande partie
négatif. Comment faire mieux ? C’est le propos de la
troisième partie du livre, « Réinventer ou révolutionner la
communication politique ». L’auteur y développe plusieurs
idées fortes :
- Avoir comme
principal objectif la consolidation du vivre-ensemble,
- Passer
de l’information politique à la communication politique,
- Remettre l’humain et la créativité au cœur de la communication
politique,
- Mener la bataille des idées avant celle de
l’image,
- S’exprimer sur un sujet uniquement lorsqu’on
dispose de tous les éléments d’appréciation,
- Prononcer des
discours compréhensibles, persuasifs et habités, mettant moins
l’accent sur l’émotionnel,
- Revenir à une parole
politique plus rare,
- Clarifier le rôle et les missions des
communicants politiques,
- Trouver l’outil de communication et
le format éditorial adaptés à la personnalité politique,
- Reconstruire une image claire de chaque parti politique et refaire
des militants des acteurs majeurs de la communication politique.
Ces préconisations
forment le « traitement de cheval » que l’auteur
réserve à la communication politique. Sa voix n’est pas
solitaire : il s’appuie largement sur les avis et opinions de
personnalités majeures de la communication ou de la politique. Si
certaines propositions restent à un niveau quasi philosophique,
d’autres ont des déclinaisons pratiques. Éventuellement un peu
surprenantes, comme l’idée d’« investir à nouveau dans la
production de goodies politiques », à l’image des tee-shirts
« Giscard à la barre » de la campagne présidentielle de
1974.
Les petites
phrases : abusives et/ou indispensables ?
L’abus des petites
phrases, on l’a noté, est la première des « plaies »
recensées dans la première partie du livre. La description de leur
usage reprend largement un
entretien que j’ai donné en octobre 2025 au site Les Nouveaux
experts de la compol.
Leur importance n’est donc pas ignorée. Pourquoi sont-elles des
« plaies » ? Parce leur abus « nuit gravement
au débat d’idées » (ce qui est, pourrait-on dire, leur
objet même puisqu’elles servent plutôt le débat de personnes).
L’auteur
cite le professeur Christian Le Bart, affirmant que « pour
être percutant à la télévision, il faut savoir construire des
petites phrases, brèves, simples, distinctives et surtout savoir
faire court ». Ces petites phrases ainsi que les « formules »,
au sens défini par Alice Krieg-Planque, s’avèrent « de plus
en plus fréquentes » dans les discours politiques. Ne
faudrait-il pas y voir l’effet d’une sorte de sélection
naturelle ?
M.L.S.
Damien
Arnaud, La Communication politique a besoin d'un traitement
de cheval, 120 p., autoédition
2025, ISBN 979-10-979800-0-9, 21 euros. Achat
en ligne : La Triple communication.