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28 mars 2026

La Communication politique a besoin d'un traitement de cheval, par Damien Arnaud : lecture au filtre des petites phrases

La communication politique est pour Damien Arnaud à la fois un champ d’étude et une profession. Après quinze ans de pratique de la communication publique et syndicale, il dirige Les Nouveaux experts de la compol, à la fois think tank et agence de communication politique, ainsi que le Cercle des communicants et des journalistes francophones, un espace d’échanges pour professionnels. Tous deux sont des mines de réflexion et de documentation. Damien Arnaud y a largement puisé pour établir dans La Communication politique a besoin d’un traitement de cheval un tableau du secteur dense, argumenté et critique.

L’ouvrage est organisé en trois parties. Dans la première, l’auteur dresse un tableau relativement pessimiste de la communication politique, affectée par dix « plaies » :

  • l’abus de petites phrases,
  • le triomphe de la langue de bois,
  • l’usage de mots creux et polysémiques,
  • la multiplication des mensonges,
  • des discours politiques simplistes et mal habités,
  • des éléments de langage répétés en boucle dans les médias,
  • des dirigeants métamorphosés en commentateurs permanents,
  • un storytelling politique effréné,
  • une « peopolisation » politique outrancière,
  • une communication négative menant au dégoût de la politique.

Ces « plaies » sont pour la plupart bien repérées et largement critiquées. Damien Arnaud appuie sa démonstration sur de nombreux avis de journalistes, de philosophes ou de politiques. On pourrait noter que ces « plaies » sont pour la plupart très anciennes. Les promesses ont toujours flirté avec le mensonge. Le discours révolutionnaire était truffé de mots creux et d’éléments de langage. Et Ronsard ou Voltaire eux-mêmes se sont livrés au storytelling avec La Henriade et La Franciade ! Mais ce livre n’est pas celui d’un historien : sa perspective est celle d’un professionnel de la communication d’aujourd’hui. Il concentre son analyse sur les pratiques contemporaines. Or celles-ci s’écartent réellement de celles du passé. La communication politique s’est largement transformée sous l’effet de nouvelles technologies.

C’est pourquoi, dans une deuxième partie, Damien Arnaud invite les professionnels à « s’adapter aux nouveaux paradigmes de la communication politique ». Celle-ci est d’abord soumise à une « dictature de la transparence », qui va jusqu’à empiéter sur la vie privée des dirigeants. Par ailleurs, la multiplication des chaînes d’information en continu comme BFMTV et CNews impose une communication « de réaction » : sans cesse, il faut « nourrir l’hydre de l’appareil d’information », et vite. Corrélativement, la communication politique devient prisonnière de la dimension visuelle, dans laquelle photographes et vidéastes jouent désormais un rôle sans précédent. Elle a aussi, avec les podcasts, une dimension sonore. Et les plateformes numériques sont multiples : si Twitter, devenu X, est « l’outil de communication politique par excellence pour informer les journalistes politiques », il ne dispense pas, par exemple, de cultiver Facebook, « outil de communication politique privilégié pour s’adresser à sa base électorale et aux citoyens », ou TikTok, qui « fait fureur auprès des adolescents et des jeunes ».

Quant au contenu, « les personnalités politiques sont-elles condamnées à dire ce que les citoyens veulent entendre ? » Le problème pourrait bien être plutôt d’entendre ce que les citoyens ont à dire ! Et sans discontinuer, car l’époque est à la « campagne permanente », dont le RN donne à voir un exemple. Plus anecdotiquement peut-être, la communication politique fait un usage croissant des animaux – chiens surtout, chats et chevaux plus occasionnellement – qui sont un gage d’authenticité : eux ne mentent pas. Contrairement peut-être aux livres publiés par les dirigeants politiques, qui se multiplient avec des succès divergents (si les livres de Philippe de Villiers ou de Jordan Bardella sont des best-sellers, ceux d’Anne Hidalgo ou de Marlène Schiappa restent confidentiels).

Une maîtrise de la communication, pour le pire ou pour le mieux ?

Dans ce nouveau contexte, le rôle du journaliste est fragilisé. La communication politique cherche à réduire sa liberté, y compris, paradoxalement, en lui facilitant la vie : en contrepartie d’une prise en charge confortable (logement, transports...), le journaliste embedded endosse implicitement une certaine obligation morale. Damien Arnaud aurait pu y ajouter les effets de la communication publique : le dircom’ d’une grande ville dispose souvent de moyens et d’effectifs supérieurs à ceux du quotidien local, invité à puiser dans les informations fournies, sous peine de voir ce flux indispensable se tarir en cas de dissidence.

Les crises sont consubstantielles à la politique, mais la communication de crise est pour l’essentiel une technique contemporaine. Abondamment théorisée et inspirée par le monde de l’entreprise, elle reste loin d’être infaillible. Encore plus nouvelles sont l’utilisation des données et celle de l’intelligence artificielle. Déjà bien repérées dans la communication politique contemporaine, elles n’en sont pourtant qu’à leurs débuts.

Le tableau brossé par Damien Arnaud est donc riche, multiforme... et en grande partie négatif. Comment faire mieux ? C’est le propos de la troisième partie du livre, « Réinventer ou révolutionner la communication politique ». L’auteur y développe plusieurs idées fortes :

  • Avoir comme principal objectif la consolidation du vivre-ensemble,
  • Passer de l’information politique à la communication politique,
  • Remettre l’humain et la créativité au cœur de la communication politique,
  • Mener la bataille des idées avant celle de l’image,
  • S’exprimer sur un sujet uniquement lorsqu’on dispose de tous les éléments d’appréciation,
  • Prononcer des discours compréhensibles, persuasifs et habités, mettant moins l’accent sur l’émotionnel,
  • Revenir à une parole politique plus rare,
  • Clarifier le rôle et les missions des communicants politiques,
  • Trouver l’outil de communication et le format éditorial adaptés à la personnalité politique,
  • Reconstruire une image claire de chaque parti politique et refaire des militants des acteurs majeurs de la communication politique.

Ces préconisations forment le « traitement de cheval » que l’auteur réserve à la communication politique. Sa voix n’est pas solitaire : il s’appuie largement sur les avis et opinions de personnalités majeures de la communication ou de la politique. Si certaines propositions restent à un niveau quasi philosophique, d’autres ont des déclinaisons pratiques. Éventuellement un peu surprenantes, comme l’idée d’« investir à nouveau dans la production de goodies politiques », à l’image des tee-shirts « Giscard à la barre » de la campagne présidentielle de 1974.

Les petites phrases : abusives et/ou indispensables ?

L’abus des petites phrases, on l’a noté, est la première des « plaies » recensées dans la première partie du livre. La description de leur usage reprend largement un entretien que j’ai donné en octobre 2025 au site Les Nouveaux experts de la compol. Leur importance n’est donc pas ignorée. Pourquoi sont-elles des « plaies » ? Parce leur abus « nuit gravement au débat d’idées » (ce qui est, pourrait-on dire, leur objet même puisqu’elles servent plutôt le débat de personnes).

L’auteur cite le professeur Christian Le Bart, affirmant que « pour être percutant à la télévision, il faut savoir construire des petites phrases, brèves, simples, distinctives et surtout savoir faire court ». Ces petites phrases ainsi que les « formules », au sens défini par Alice Krieg-Planque, s’avèrent « de plus en plus fréquentes » dans les discours politiques. Ne faudrait-il pas y voir l’effet d’une sorte de sélection naturelle ?

M.L.S.

Damien Arnaud, La Communication politique a besoin d'un traitement de cheval, 120 p., autoédition 2025, ISBN 979-10-979800-0-9, 21 euros. Achat en ligne : La Triple communication.


08 novembre 2021

TF1 et les petites phrases, cheval de Troie des médias en politique

« Les politiques ne viennent pas chez nous pour la petite phrase », assurait Thierry Thuillier, directeur de l’information du groupe TF1, dans Le Figaro de vendredi dernier(1). Vilains petits canards de la communication politique, les petites phrases ont plutôt mauvaise réputation. La presse les prend souvent avec des pincettes. Pour beaucoup, la forme dominante du discours politique s’écarte des idéaux journalistiques d’objectivité, de pondération, de rationalisme.

« C'est triste, mais c'est ainsi », s’affligeait naguère Éric Le Boucher dans Les Échos en rappelant les formules qui ont agité les débuts du quinquennat d’Emmanuel Macron : « la petite phrase sur les "Gaulois" ou le dialogue avec un jeune chômeur occupent bien plus d'espace médiatique que des sujets majeurs sur la santé, la pauvreté ou l'école(2). » 

Cependant :

1) Ces petites phrases traitaient implicitement d’un « sujet majeur », à savoir Emmanuel Macron lui-même : à tort ou à raison, les Français y voyaient le portrait en pointillés d’un leader nouvellement élu et encore mal connu.

2) Quand la presse met en valeur les petites phrases au lieu de les occulter,  on ne peut exclure qu'elle se plie tout simplement aux préférences des citoyens-lecteurs. « Et puis, journalistes et rédacteurs en chef sont aussi humains, après tout, et obéissent aux mêmes tendances que leur public », ont aussi rappelé Soroka et McAdams(3).

3) Les petites phrases pourraient bien être une sorte de cheval de Troie au profit des journalistes : une fois entrée dans les esprits, elles ouvrent la voie à une foule de commentaires. Ce qui accroît le poids des médias dans le débat politique.

La qualification même de « petite phrase » pourrait constituer une forme d’éditorialisation. Elle est presque toujours décernée par les médias. (Jamais un homme politique ne dit expressément : « Ceci est une petite phrase » ‑ quoi qu’il puisse le suggérer par d’autres moyens.) Pour David McCallam, « l'homme politique ne fait que livrer de la matière brute aux médias, afin que ceux-ci en extraient et par la suite en façonnent la figure rhétorique qu'est le sound bite »(4).

Et le commentaire s’accroît quand le sound bite se recule

Cet enjeu est plus marqué encore pour la presse audiovisuelle, destinataire originelle des « sound bites ». Ces derniers n'ont cessé de raccourcir depuis un demi-siècle. Quant aux entretiens et débats télévisés, ils sont de plus en plus morcelés. Cette évolution vers des formats courts est constatée « généralement sur le mode de la déploration(5) » : elle empêche les politiques de justifier leurs positions. Mais, corrélativement, le temps d’antenne réservé aux commentaires s’accroît.

Ainsi, souligne le professeur Eike Mark Rinke, en raccourcissant les sound bites, les journalistes s’arrogent un rôle croissant dans l’évaluation des positions politiques(6). On l’a bien vu lors de la dernière campagne présidentielle américaine. Donald Trump a multiplié sur Twitter les déclarations brèves et tonitruantes. Même s’il en avait eu le désir, il n’aurait pu s’en expliquer hors du web, faute d’accès non filtré aux médias. Les journalistes, en revanche, en faisaient longuement l’exégèse.

« Pour échapper au format nécessairement réduit des journaux télévisés et à la dictature du "sound bite", de la "petite phrase", il y a les talk shows, qui combinent très intimement information et spectacle », observait Roger-Gérard Schwartzenberg(7). On peut douter que ce format réduise vraiment la place des petites phrases ; en revanche, il accroît le rôle des médias. Philippe Moreau-Chevrolet a ainsi évoqué « le "style Jean-Jacques Bourdin", où ce sont les questions de l'intervieweur ‑ et non les réponses du politique ‑ qui créent l'événement »(8)

En l’occurrence, le but du journaliste est d’amener son invité politique non à dérouler un programme préfix mais à « sortir ses tripes ». Ce qui dans bien des cas peut signifier : lâcher des petites phrases. Le journaliste, alors, ne se contente pas d’exploiter les petites phrases : il les suscite.

TF1 revalorise le vocabulaire

Les politiques s'attendraient donc à autre chose sur TF1 ? Mais Thierry Thuillier ajoute aussitôt : « Dans leur tête, passer au "20 Heures" renvoie en quelque sorte à la stature d’un chef d’État. » La petite phrase est ainsi sublimée plutôt que supprimée : pour faire acte de leadership, il n’est même pas nécessaire de répondre en quelques mots à Jean-Jacques Bourdin et ses collègues, il suffit de se montrer sur le média le plus puissant. Lequel, corrélativement, affirme ainsi son pouvoir sur le politique.

Dans ses journaux télévisés, insiste Thierry Thuillier, TF1 privilégie « un entretien court et percutant, des 5-6 minutes, centrés sur des annonces. Nous voulions éviter de faire des interviews vide-poches de vingt minutes, où toutes les questions sont posées mais dont on ne retient pas grand-chose(9). » Voir dans les petites phrases des annonces percutantes et dans les exposés programmatiques des vide-poches insipides est une réévaluation habile des éléments de langage, mais ce n'est pas renier la démarche du « sound bite journalism »

Quant au « temps long » auquel aspirent les philosophes, il est délégué, au nom de la « complémentarité », à LCI, chaîne d’information continue du groupe TF1. Qui ne sera pas totalement privée de petites phrases puisqu’il lui reviendra aussi d’organiser des débats entre politiques.

Michel Le Séac’h

Illustration : copie d’écran YouTube, chaîne TF1, « 2017, l’ultime face-à-face », https://www.youtube.com/watch?v=7lnvPnLO3Zk



(1) Caroline Sallé, « Thuillier : "Si les politiques veulent parler aux jeunes, qu’ils viennent aux JT de TF1" », Le Figaro, 5 novembre 2021, p. 26.
(2) Éric Le Boucher, « Juger Macron sur le fond, pas sur la forme », Les Échos, 21 septembre 2018, https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/juger-macron-sur-le-fond-pas-sur-la-forme-139617, consulté le 18 septembre 2021.
(3) Stuart Soroka et Stephen McAdams, « News, Politics and Negativity », Political Communication, vol. 32, n° 1, 2015, p. 1-22, https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10584609.2014.881942
(4) David McCallam, « Les "petites phrases" dans la politique anglo-saxonne », Communication & Langages, n°126, 4e trimestre 2000. pp. 52-59, http://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_2000_num_126_1_3040, consulté le 2 novembre 2021.
(5) Alice Krieg-Planque et Caroline Ollivier-Yaniv, « Poser les "petites phrases" comme objet d’étude », Communication & langages, n° 168, juin 2011, p. 18-23.
(6) Eike Mark Rinke, « The Impact of Sound-Bite Journalism on Public Argument », Journal of Communication, vol. 66, n° 4, août 2016, https://doi.org/10.1111/jcom.12246
(7) Roger-Gérard Schwartzenberg, La Politique mensonge, Paris, Odile Jacob, 1998, p. 409.
(8) Philippe Moreau-Chevrolet, « Comment Manuel Valls se transforme en... François Hollande », blog du Huffington Post, 8 décembre 2014, https://www.huffingtonpost.fr/philippe-moreau-chevrolet/interview-valls-france-2_b_6287324.html, consulté le 13 juillet 2019.
(9) Caroline Sallé, article cité.