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04 avril 2026

L’Âge de pierre promis par Donald Trump à l’Iran : « un crime de guerre déguisé en petite phrase »

Quand Donald Trump apparaît à la télévision dans la soirée du 1er avril, tous les spectateurs attendent une annonce importante. En effet, c’est sa première adresse solennelle à la nation américaine depuis le déclenchement de l’opération Epic Fury contre l’Iran. Les conjectures vont bon train. Va-t-il annoncer une opération terrestre ? Un traité de paix conclu en secret ? Un succès militaire extraordinaire ? Un retrait anticipé ?

En fait, il annonce que les États-Unis sont « en bonne voie pour atteindre bientôt, très bientôt, tous leurs objectifs militaires ». Ce n’est pas exactement une annonce fracassante. Il en va autrement du sort qu’il promet à l’Iran : « We're going to hit them extremely hard over the next two to three weeks — we're going to bring them back to the Stone Age, where they belong » (« Nous allons les frapper très fort au cours des deux ou trois prochaines semaines — nous allons les ramener à l’Âge de pierre, là où est leur place »).

La stupeur n’est pas tant due au contenu de l’annonce qu’à sa formulation. Le « retour à l’Âge de pierre », au sens de destructions catastrophiques, est un cliché qui a déjà servi aux États-Unis. Il est surtout attaché au nom du général Curtis LeMay. Dans son autobiographie parue en 1965, celui-ci disait qu’il aurait fallu enjoindre au Nord-Vietnam de stopper son agression sous peine d’être « ramené à l’Âge de pierre à coups de bombes ». Organisateur des bombardements contre le Japon en 1945, Curtis Le May savait de quoi il parlait. L’expression est restée. L’ancien président pakistanais Pervez Musharraf a dit avoir été lui aussi menacé d’un retour à l’Âge de pierre s’il ne coopérait pas avec les États-Unis dans leur chasse aux terroristes après le 11 septembre.

Capture d'écran

Si les buts de guerre de Donald Trump n’ont jamais été parfaitement clairs, les Américains avaient pu croire à ses débuts, fin février 2026, qu’Epic Fury ne visait pas un pays mais un régime, celui des mollahs et des Gardiens de la Révolution. La guerre était même censée aider le peuple iranien à satisfaire son désir de liberté. Or l’Âge de pierre est désormais promis au pays tout entier. La destruction d’équipements routiers et de centrales électriques frappera civils et militaires, partisans et adversaires du régime. Qui plus est, le « where they belong » qui clôt la phrase de Donald Trump est extrêmement blessant. Les Iraniens n’ont rien d’une population préhistorique, ils sont fiers de leur civilisation millénaire, bien antérieure à la fondation des États-Unis.

Les propos de Donald Trump ne sont pas un dérapage malencontreux. Ils sont repris officiellement par le ministère de la Guerre et par le ministre Pete Hegseth. Et ils soulèvent immédiatement un tollé, aux États-Unis comme en Iran. Une formule s’impose tout de suite : « It's a war crime dressed up as a punchline. » (« c’est un crime de guerre déguisé en petite phrase »). Elle est reprise à des milliers d’exemplaires sur les réseaux sociaux. On ne sait d’où elle vient, l’IA s’avoue incapable d'en trouver la source. « l’Âge de pierre  implique de viser des civils […], ce serait un crime de guerre », a déclaré Jim McGovern, élu du Massachusetts à la Chambre des Représentants, mais l’expression courait déjà avant qu’il ne publie ce message sur Facebook.

C’est la presse, en général, qui désigne une déclaration comme une « petite phrase ». Pour les spécialistes de l’analyse du discours, c’est même cette désignation qui fait la petite phrase. Mais voici un rare cas où elle est largement le fait du public. Certes, « petite phrase » n’est que l’une des traductions possibles de « punchline ». Reste que la formule de Donald Trump met bien en jeu un logos fort comportant un sous-entendu métaphorique, l’ethos d’un président qui ne craint pas de durcir sa réputation et le pathos de citoyens peu désireux de valider un massacre.

M.L.S.

20 octobre 2023

Il faut voir comme on se parle : Gérald Garutti cultive les arts de la parole

Il faut voir comme on se parle montre avant toutes choses comment Gérald Garutti écrit. Paru début 2023, ce petit livre alerte, voire expéditif, multiplie les formules brillantes, les énumérations en avalanche, les anaphores lancinantes (« Des arts du vivant. Des arts du rassemblement. Des arts du dire », etc.), les apophtegmes surprenants.

Mais il ne s’agit pas seulement d’afficher une passion ou de faire joli. Le but est aussi utilitaire : il s’agit de mettre en valeur le Centre des arts de la parole (CAP) créé par l’auteur à Aubervilliers avec une triple mission : publier, créer, former. Ce livre est  un « manifeste pour les arts de la parole ».

D’un manifeste, on n’attend pas un exposé neutre. Gérald Garutti dresse un tableau presque apocalyptique de la parole au 21e siècle : jamais l’Humanité n’a tant parlé – « mais est-ce que ça s’écoute ? » Il faut réagir ! « De la parole, nous refusons la réduction à ses versions éruptive et délatrice, cancanière et moutonnière, babillarde et concassée. À sa caricature évidée, débitée en discours indigents. En slogans piteux. En messages dérisoires. En toutes petites phrases. En vains éléments de langage. À sa triste figuration par les trois mousquetaires des temps modernes, Infox, Pathos, Clashos et Boxoffice. » On aura noté au passage le coup de patte presque rituel aux « petites phrases ». Vous avez dit « éléments de langage » ?

À cette parole réduite et néanmoins surabondante, l’auteur oppose la « parole juste ». Elle répond à vingt-sept conditions : humanité, maîtrise, courage, conscience, justesse, présence, etc. Une constellation idéale, voire idéaliste, qui s’exprime à travers les sept « arts » que l’auteur range sous la bannière de la parole légitime (« tout l’arc de la parole ») : le théâtre, le récit, la poésie, l'éloquence, la conférence, le dialogue, le débat. Ces arts sont choisis par lui « pour parer à la dégradation de la parole, […] pour résorber ce fléau qui abîme nos vies » (p. 96).

Gérald Garutti reconnaît les limites de sa vision irénique puisque « chacun de ces arts peut aussi passer du côté obscur – être mis au service de puissances mortifères », telle l’éloquence « dévoyée en caisse de résonance du nazisme ». Sous-entendu : la langue peut être la meilleure ou la pire des choses, Ésope l’avait fort bien dit voici plus de 2 600 ans. Pour rester du juste côté, il faut respecter la « nécessité absolue de fonder les arts de la parole sur la parole dans toute sa plénitude », forte parole qui n’exclut pas un souci du concret : on parvient à la parole juste « en pratique, en cultivant la parole comme l’art des arts » (p. 86).

Ce qui ramène aux enseignements du CAP. Si l’idée d’un lieu « qui interroge la société » et « qui rassemble les publics » rappelle l’idéal un peu daté des maisons de la culture malruciennes de 1961, la recherche d’une discipline tant dans la réflexion que dans l’expression peut être salutaire. Mise en alexandrins, la haine du monde est déjà moins haineuse. Naturellement, Gérald Garutti ne borne pas la vocation du CAP à ce travail sur la forme, mais c’est un bon début.

On s’interroge quand même sur les vertus qu’il prête à la parole. « De l’éloquence, la punchline est le résidu mortifère », estime-t-il par exemple. Mais qu’est-ce qu’une punchline ? Stricto sensu, c’est la formule frappante qui conclut un morceau de rap. Il y a souvent de l’hostilité dans le rap ; pourtant, c’est quand même une forme de parole travaillée, au même titre que la poésie. Et pourquoi excommunier la punchline si la parole « admet la discussion – la question, la réponse, la réplique, la divergence, le désaccord, l’objection, la contestation, la contradiction, la controverse » (p. 84) ‑, tolère la critique et supporte la mise à distance, y compris sous forme de raillerie, de satire ou de parodie ?

Ce sont là trois des vingt-sept conditions de la « parole juste ». Elles laissent ouverte la voie du conflit verbal. Comme le fait aussi une autre condition plus haut placée : « La parole présuppose l’autre – l’éthique, l’ouverture, la bienveillance, la tolérance, le respect, la considération, la reconnaissance » (p.82). (Le titre du livre fait d’ailleurs référence à la Foule sentimentale d’Alain Souchon.) Bien sûr, la parole est destinée à l’autre, encore qu’on puisse parler tout seul ou à Dieu, mais dès que l’autre intervient, le risque d’antagonisme ne peut être exclu – you have to be two to tango. Dès l’origine, sans doute, la parole été aussi apte aux invectives qu’aux roucoulades. En contrepoint des arts de la parole, il faudra convoquer les « sciences de la parole ».

M.L.S.

Gérald Garutti, Il faut voir comme on se parle – Manifeste pour les arts de la parole, Arles, Actes Sud – Centre des arts de la parole, 2023. ISBN : 978-2-330-17464-4. 160 pages, 12,50 €.

10 avril 2017

« On n’a pas d’immunité ouvrière » : la « punchline » de Philippe Poutou

S’il est resté une petite phrase du débat télévisé du 4 avril entre les onze candidats à la présidentielle, c’est bien sûr la sortie de Philippe Poutou : « nous, on n’a pas d’immunité ouvrière ». Largement répercutée sur les médias sociaux, elle a même été remarquée à l’étranger. « Le ‘pas d’immunité ouvrière’ de Poutou marque le non-débat des onze », a titré la Tribune de Genève.

Les petites phrases sont relayées par la presse en fonction de leur contexte – dont l’importance respective des candidats est un élément. Un « petit » candidat comme Philippe Poutou a moins de chances qu’un « grand » de faire de gros titres. Cependant, le contexte d’un débat tendait à égaliser les conditions. Surtout, Philippe Poutou répondait ici à Marine Le Pen. Il a en quelque sorte bénéficié du statut de celle-ci. Si la formule est passée du statut de petite phrase émise à celui de petite phrase transmise, elle le doit moins à son auteur qu’à sa destinataire :
Marine Le Pen ‑ C’coup-là vous êtes pour la police !
Philippe Poutou ‑ Ouais, quand nous on est convoqué par la police, nous, vous voyez, par exemple, on n'a pas d'immunité ouvrière, on y va.

Les petites phrases les plus efficaces sont rarement négatives[1]. Mais celle-ci l’est-elle vraiment ? En réalité, son objet n’est pas de constater l’absence d’une hypothétique immunité ouvrière. Elle ne contient aucune information spécifique ; le « on y va » a rarement été repris. Elle n’a même pas suscité beaucoup d’interrogations sur la notion d’immunité parlementaire. Le graphique Google Trend ci-dessous est éloquent : peu d’internautes ont cherché à en savoir plus après le débat ; ils avaient été sept fois plus nombreux à faire une recherche sur « immunité parlementaire » un mois auparavant quand le Parlement européen avait en partie levé l’immunité de Marine Le Pen.

Clairement, la force de cette petite phrase est qu’elle signifie : « deux poids, deux mesures ». Elle doit sa puissance au rejet de la classe politique. Ce n’est pas une revendication ouvrière mais une manifestation d’antiparlementarisme. Si elle a atteint le stade ultime de petite phrase admise, c’est parce qu’elle a trouvé aisément sa place parmi des opinions préexistantes.

Punchline et petite phrase

La formule de Philippe Poutou répond parfaitement à la définition de la petite phrase par l’Académie française, c’est une « formule concise qui sous des dehors anodins vise à marquer les esprits ». Mais les médias sociaux et une partie de la presse l’ont souvent qualifiée de « punchline ». Le détail n’est pas innocent. Le mot anglais « punchline » (initialement « punch line ») désigne la chute d’une histoire drôle. Le titre du film Punchline de David Seltzer (1988) a été logiquement traduit en français par Le Mot de la fin.

Plus récemment, le mot « punchline » a été popularisé par les amateurs de rap. « Aujourd'hui tous les rappeurs manient les "punchlines" (les chutes) avec brio », écrit l’un d’eux[2]. « Nous buvions punchline, dormions punchline et rappions punchline. Pourquoi ? Parce qu'une punchline est ce qui reste une fois le morceau terminé et digéré. » De fait, les journaux qui ont titré sur le mot ne relèvent généralement pas de la presse politique mais plutôt de la presse du spectacle ou « people » :
  • « Philippe Poutou et ses punchlines au Grand Débat » ‑ Closer
  • « La meilleure punchline du grand débat est signée Philippe Poutou » – Vanity Fair
  • « Le top 10 des « punchlines » et coups bas du Grand Débat présidentiel » ‑ Gala
Même Le Figaro a noté cette parenté avec le rap dans un article intitulé « Poutou, il va plus vite qu'Eminem dans les punchlines! » (pour mémoire, Eminem est probablement le rappeur le plus connu au monde). La parenté entre petite phrase et punchline est évidente : on vient de le voir, si la première « vise à marquer les esprits », la seconde est « ce qui reste une fois le morceau terminé ». Mais l’emploi préférentiel du mot « punchline » pourrait bien être un symptôme de l’évolution (de la dérive ?) de la politique vers le spectacle, du débat vers le « battle ».

Michel Le Séac’h

Illustration : Philippe Poutou en meeting à Toulouse e 2012 par Pierre-Selim, via Wikipedia, licence CC BY 3.0



[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 223-224.
[2] Passi et Steeve Balende, Explication de textes, Paris, Éditions Fejtaine, 2013.