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09 mai 2026

L’Empire des mots – Conversations avec Napoléon, de Charles-Eloi Vial : lecture au filtre des petites phrases

 « Napoléon était incapable de se taire. En réalité, il détestait le silence et cherchait à toute force à remplir le vide », assure Charles-Éloi Vial. Nombre de ses interlocuteurs ont veillé à noter ses propos. Cependant, leurs abondants récits ne peuvent être toujours pris pour argent comptant : la mémoire est parfois défaillante, et certains témoins ont cherché à se donner le beau rôle – voire à prendre leurs distances après Waterloo ! Pour dresser le portrait de l’empereur à travers ses propos, Charles-Éloi Vial a donc effectué un impressionnant travail d’enquête afin de vérifier la réalité des conversations, la vraisemblance de leur contenu, le délai écoulé avant leur mise par écrit, etc. Ses investigations sont aussi passionnantes que la parole impériale elle-même.

Dans la masse énorme des textes, publiés ou non, l’historien a finalement retenu cinquante-trois « conversations » contextualisées avec soin et présentées par ordre chronologique, depuis le « jeune officier pâle et maigre » de 1795 jusqu’au proscrit en fin de vie de 1821. Elles ont été rapportées par des proches et des témoins de premier plan – ministres, généraux, ambassadeurs... – tous à l’aise avec l’écriture mais pas tous en bons termes avec l’empereur.


Elles brossent le portrait d’un homme hors du commun, évidemment, mais aussi bien peu sympathique, égocentrique et très convaincu d’être un orateur hors pair. « Sa parole a toujours exercé une influence magique », assure le baron Fain, son secrétaire de 1806 jusqu’à Waterloo, cité dès la première ligne de l’ouvrage. Sa manière de parler évolue cependant. Charles-Éloi Vial situe le premier tournant au traité de Leoben par lequel la France et l’Autriche se partagent la Vénétie en 1797 : « Dès lors, Bonaparte cesse d’appartenir au commun des mortels. Il a atteint le point de bascule de son existence, commençant désormais à ne plus seulement parler pour le présent mais aussi pour la postérité, frappant tous ceux qui l’approchent par des phrases qui n’appellent aucune contestation. » (p. 89). Avec quand même une exception notable qui aurait pu lui coûter cher : au 19 Brumaire, « lorsqu’il tenta de haranguer le Conseil des Cinq-Cents, il se mit à bredouiller et perdit tous ses moyens, avant que Murat ne sauve la journée en faisant marcher ses grenadiers, qui dispersèrent les députés. Il ne s’aventura plus jamais sur un tel terrain. » (p. 148).

Napoléon privilégiera désormais les conversations en tête-à-tête ou en petit comité. Il y déploie une grande force de conviction et une large culture, n’hésitant pas non plus à jouer aussi de l’intimidation, de la menace ou même des insultes les plus humiliantes. À partir de 1805-1807, « pour résumer en une phrase : il se montrait toujours parfaitement odieux », écrit même Charles-Éloi Vial (p. 237). Incontestablement, la parole est pour l’empereur un instrument majeur du pouvoir. « "C’est étonnant, le pouvoir des mots sur les hommes", aurait-il déclaré un jour à Sainte-Hélène en faisant mine de s’en étonner, alors qu’il avait construit une bonne partie de sa carrière sur ses talents oratoires » (p. 30). Il affiche sans vergogne son orgueil et ses ambitions, et ne supporte pas la contradiction quand il expose ses projets grandioses... comme la conquête rapide de l’empire russe en 1812. Ses interlocuteurs en sont toujours impressionnés et parfois épouvantés. Même vaincu, il ne cesse de parler : à Sainte-Hélène, inlassablement, il ressasse l’histoire de sa vie et refait celle de l’Europe.

Des petites phrases pas si rares en réalité

À première vue, dans ces textes écrits relatant de longues conversations en petit comité, les formules qu’on appellerait aujourd’hui des petites phrases ne sont pas fréquentes. L’auteur souligne pourtant « l’enchaînement des sous-entendus subtils, des remarques assassines ou clairvoyantes » (p. 14). Il note, comme le prince de Ligne, que Napoléon parle volontiers par apophtegmes. Et il ne peut passer à côté du fameux « Vous êtes de la merde dans un bas de soie » adressé à Talleyrand le 29 janvier 1809. « Aucun témoin fiable ne mentionne pourtant cette insulte », prévient-il, l’intéressé ne l’ayant décrite qu’allusivement (p. 331).

Une pure invention, donc ? Mieux que ça ! Charles-Éloi Vial retrace la « généalogie compliquée » de cette phrase. « Un bon mot ne fait pas une conversation, mais il la résume et la condense pour la postérité », écrit-il. Car celui-ci ne sort pas de nulle part : Napoléon détestait Talleyrand. « En somme, et pour cette fois seulement, la rumeur publique a mieux exprimé la pensée de Napoléon que ce dernier ne l’avait fait lui-même [c’est moi qui souligne] en ponctuant d’une phrase d’une vulgarité inoubliable une scène de disgrâce qui autrement aurait manqué de caractère et ne serait peut-être pas passée à la postérité » (p. 333). On ne saurait mieux souligner sa nature de petite phrase : un logos musclé par une vulgarité, exprimant l’ethos de son auteur supposé et sublimé par le pathos d’un public sévère. L’historien ne peut non plus s’empêcher de rappeler la petite phrase presque aussi fameuse avec laquelle Talleyrand « aura en tout cas eu le dernier mot par-delà la mort et l’oubli : « "Quel dommage qu’un aussi grand homme soit si mal élevé". » (p. 334).

Car, la légende napoléonienne en est témoin, les humains sont avides de petites phrases. Comme l’écrit Charles-Éloi Vial, « vraies ou fausses – et plutôt fausses que vraies –, les paroles de Napoléon passionnent depuis longtemps le grand public, même si ce dernier a toujours préféré les perles de sagesse et les citations percutantes aux longs monologues ou aux analyses interminables » (p. 10). À l’instar du Mémorial de Sainte-Hélène, dont les deux tiers seraient sortis de l’imagination de Las Cases (comme le fameux « Quel roman que ma vie ! »), les innombrables recueils de maximes, pensées et opinions de Napoléon répondent à la demande des lecteurs.

L’historien s’arrête un instant sur les Maximes et pensées de Napoléon de Jean-Louis Gaudy, pseudonyme derrière lequel se cache... Honoré de Balzac. « Presque toutes ses 525 citations sonores, "cri du Prométhée moderne", laissant entendre qu’il ne s’était guère écoulé de journée sans que l’Aigle prononce d’apophtegme digne de passer à la postérité, sont pourtant complètement inventées » (p. 11). Or « beaucoup de ces citations ont été prises pour argent comptant avant de passer dans l’inconscient collectif. […] On ne connaît plus guère aujourd’hui les conversations de Napoléon que par de tels aphorismes. Si certaines formules particulièrement heureuses gagnent en force en étant ainsi isolées, il ne s’agit pourtant que de phrases tronquées, souvent sorties de leur contexte... et pour la plupart fausses » (p. 12).

Napoléon en quête de petites phrases

Sont-elles pour autant mensongères ? « Ces sentences brèves semblent en outre parfaitement adaptées au mode de fonctionnement du grand homme, constamment pressé, impatient et nerveux, ne parlant que par phrases saccadées et cherchant à expédier son interlocuteur en quelques mots », reconnaît Charles-Éloi Vial (p. 12). Entre autres exemples, il relate l’effet obtenu par l’empereur « en lâchant une unique phrase en présence du tsar de Russie : "Quand j’étais simple lieutenant d’artillerie..." ». La déclaration n’est rapportée qu’en 1827 « par un témoin connu pour ses exagérations ». Mais « ces quelques mots, à la fiabilité douteuse, suffisent pourtant à illustrer la trajectoire extraordinaire du "petit caporal" devenu maître de l’Europe » (p. 318). Autrement dit, les petites phrases de Napoléon, même inventées, peuvent être « plus vraies que vraies ». Des auteurs aussi respectés que Thiers ( p. 278) ou Taine (p. 440) ont pu apporter leur pierre à l’édifice.

Les harangues militaires du jeune général Bonaparte montrent bien qu’il était conscient de cette appétence des foules pour des formes brèves. « Il n’était peut-être pas toujours parfaitement compris du gros de la troupe mais tous ses discours étaient ponctués de formules chocs faciles à mémoriser et forgées pour la postérité. Il s’agissait déjà d’une de ses marques de fabrique, une forme d’oralité qui en réalité passait aussi bien à voix haute qu’à l’écrit. » En témoigne par exemple sa célèbre proclamation du 20 mars 1796, où « il félicita ses troupes pour leur courage, tout en les appelant à poursuivre le combat jusqu’à la victoire finale et la libération de la péninsule italienne : "Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant : Il était de l’armée d’Italie" » (p. 84).

Ce souci l’accompagne quand il passe du militaire au politique. « Nous avons fini le roman de la Révolution, il faut en commencer l’histoire », proclame-t-il après le 18 Brumaire, marquant ainsi « sa volonté d’entrer dans l’histoire » (p. 262) – et de fait les historiens citent souvent cette phrase pour illustrer les premiers temps du Consulat. Les sujets de sont désormais tout autres, mais les auditeurs de Bonaparte « mentionnent aussi sa tendance à aplanir les problèmes les plus complexes et à les résumer , parfois dans des synthèses brillantes, mais tout aussi souvent sous forme de mots-valises ou de phrases tranchantes » (p. 150).


Très capable de tenir des discours différents à des auditeurs différents (peut-être parlerait-on aujourd’hui de « vérités alternatives »), il sait que les phrases les plus remarquables sont souvent chargées de sous-entendus. L’analyse qu’il fait du dénouement de Cinna est révélatrice. Il en avait d’abord été dépité, car « la clémence proprement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle n’est point appuyée sur la politique, que celle d’Auguste, devenu tout à coup un prince débonnaire, ne me paraissait pas digne de terminer cette belle tragédie ». Mais, raconte-t-il, « une fois, Monvel, en jouant devant moi, m’a dévoilé le mystère de cette grande conception. Il prononça le "Soyons amis, Cinna", d’un ton si habile et si rusé, que je compris que cette action n’était que la feinte d’un tyran, et j’ai approuvé comme calcul ce qui me semblait puéril comme sentiment » (p. 215). Cette analyse d’une réplique culte pourrait révéler beaucoup de son sens des petites phrases.

Révélateur aussi est son goût des courtes citations antiques, quand il paraphrase César : « Cette fois on pourra dire avec raison : venu, vu, vaincu, je serai modéré parce que je le voudrai bien, car je veux avoir le dernier morceau de cette armée prussienne. » (p. 278). Ou quand, au début de la campagne de Russie, lors d’un bivouac avec ses généraux, « il parla d’abord d’Alexandre, d’Hannibal et de César, discutant tout à tour le mérite de ces grands capitaines, et caractérisant chacun d’eux par quelques paroles remarquables » (p. 384).

Quand les mots s’émoussent

Napoléon considère la parole comme une arme, un moyen d’action. La vérité est secondaire. « Il faut les échauffer, les irriter par toutes sortes d’imputations aux adversaires qu’ils ont à combattre, en un mot mettre en jeu leurs passions », dit-il des Français (p. 197). Il n’en démord pas sur la fin de son règne : « Il en sera toujours de même dans les grandes assemblées ; quelques phrases sonores et passionnées font plus d’effet que le bon sens et la raison ; c’est pour cela que j’ai toujours détesté les péroreurs de tribune ; [...] avec une assemblée délibérant à ciel ouvert comme sous le Directoire, nous n’aurions jamais eu ni Marengo, ni Austerlitz, ni Friedland. » (p. 459)

Hélas, la puissance des mots a ses limites. Dans les derniers mois du règne « ses propos étaient si violents qu’il aurait mieux valu qu’ils ne soient pas prononcés en public : "On peut me tuer, mais on ne me déshonorera point. Je ne suis point né parmi les rois, je ne tiens pas au trône. Qu’est-ce qu’un trône ? Quatre morceaux de bois doré couverts de velours. […] Qui êtes-vous pour réformer l’ État ? Vous n’êtes point les représentants de la nation, vous êtes les députés des départements. Moi seul, je suis le représentant du peuple […]. Si j’éprouve encore des revers, j’attendrai les ennemis dans les plaines de Champagne. Dans trois mois nous aurons la paix ou je serai mort." » Ces phrases font vite le tour de Paris, « inquiétant encore davantage l’opinion » (p. 454).

Trois mois plus tard, l’inspiration n’a fait que s’aggraver en même temps que la situation militaire. « L’empereur n’avait pas besoin d’un long discours pour glacer son interlocuteur » constate Charles-Éloi Vial, qui cite, au 14 mars 1814 : « Quand un paysan est ruiné et que sa maison est brûlée, il n’a rien de mieux à faire que de prendre un fusil et de venir combattre » ou « Le boulet qui me tuera n’est pas encore fondu. » (p. 462). Au matin de Waterloo une « repartie fameuse qu’il aurait assénée au maréchal Soult » (« Parce que vous avez été battu par Wellington, vous le regardez comme un grand général. Et moi je vous dis que Wellington est un mauvais général, que les Anglais sont de mauvaises troupes, et que ce sera l’affaire d’un déjeuner. ») sera souvent invoquée par les historiens pour « montrer l’aveuglement du conquérant sur le déclin […] : Napoléon n’était plus l’homme qu’il avait été » (p. 506).

La vox populi supérieure à celle de l’empereur ?

Scrupuleusement attaché à distinguer le vrai du faux, Charles-Éloi Vial avertit :« Beaucoup d’historiens et d’écrivains ont voulu rendre compte du caractère de Napoléon en livrant à leurs lecteurs des citations et des réflexions aussi brèves que percutantes, mais ce n’est que par l’examen de ses dialogues que l’on peut retrouver la véritable voix du vainqueur d’Austerlitz » (p. 580). Mais, convient-il, « il n’est pas inintéressant d’évoquer en conclusion les forgeries », car « certains auteurs ont pourtant su faire parler Napoléon mieux que lui-même, que ce soit pour lui faire tenir des propos prophétiques ou pour lui soutirer d’imaginaires aveux sur ses projets politiques et ses ambitions secrètes ».

Il cite ainsi en exemple l’« évocation de la rencontre entre Napoléon et Pie VII à Fontainebleau, imaginée par Alfred de Vigny dans Servitude et grandeur militaire ». L’empereur tente de séduire l’homme d’église. « Et le pape de lui répondre simplement par deux mots célèbres mais qu’il n’a jamais prononcés – "Commediante ! Tragediante !" – résumant la duplicité du personnage. (…) Vigny, qui n’avait pourtant jamais rencontré l’empereur et ne le connaissait qu’au prisme du Memorial, a réussi à tout dire de l’homme et de sa faconde, de sa capacité à faire alterner le grandiose et le trivial, en le présentant comme un artiste de sa destinée, un créateur à l’intelligence scientifique mais à l’imagination littéraire » (p. 587). À titre posthume, bien des mots de Napoléon sont finalement ceux du peuple français : n’est-ce pas ce qu’il aurait lui-même voulu ?

Michel Le Séac’h

L'Empire des mots – Conversations avec Napoléon
par Charles-Éloi Vial
Perrin
ISBN : 2262105014. 636 pages, 32 €.

Illustration créée par Dall-E

04 décembre 2021

« Impossible n’est pas français », de la petite phrase au slogan, en passant par le dicton

Le slogan de campagne choisi par Éric Zemmour est donc « Impossible n’est pas français ». Un mot de Napoléon Bonaparte, lit-on partout, par exemple chez  RTL, LCI, Valeurs Actuelles, etc. Certain, tels Le Parisien émettent cependant une réserve : cette attribution n’est pas confirmée.

La phrase aurait notamment été rapportée par Balzac en 1838. Ce qui ne vaut pas preuve. « Napoléon, sous la plume de Balzac, est l’un des exemples de tout ce que la littérature a transformé en mythes », assure Pierre Brunel(1). La formule rencontre en tout cas un grand succès depuis le milieu du 19e siècle, révèle le Books Ngram Viewer de Google. On note un pic énorme en 1914-1918 et un net retour de faveur à partir de 2000. Elle est citée le plus souvent comme un dicton et n’est attribuée qu’occasionnellement à Napoléon.


Mais le graphique ci-dessus révèle aussi de rares occurrences dans les livres en français avant la fin du 18e  siècle, donc avant Napoléon. Sous quelle plume ? Google Recherche de livres ne la désigne pas. Stanislas de Boufflers (1738-1815) pourrait être un suspect crédible. Militaire et académicien, il a été un auteur prolifique, dans des genres divers, au cours du dernier tiers du 18e siècle. Au détour d’une chronique dans L’Ouvrier(2), Henry de Riancey écrit : « Malgré le mot charmant du chevalier de Boufflers : "impossible n'est pas français," je me dois incliner devant le vieux proverbe : "à l'impossible nul n'est tenu". »

Quant à Napoléon, cependant, au moins trois témoins de première main se sont exprimés avant Balzac :

  • Dans le Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases raconte une promenade de Napoléon : « Sur les cinq heures l'Empereur est sorti en calèche (…) Comme nous rentrions, jetant les yeux sur le camp, dont nous n'étions séparés que par le ravin, il a demandé pourquoi on ne pouvait pas franchir cet espace qui doublerait notre promenade. On a répondu que c'était impossible, et nous continuions de rentrer ; mais comme réveillé tout-à-coup par ce mot impossible, qu'il a si souvent dit n'être pas français il a ordonné d'aller reconnaître le terrain. »
  • Dans ses Mémoires (1824), Joseph Fouché, duc d'Otrante et ministre de la Police, rapporte une prise de bec avec Napoléon : « On proposa, pour ramener la Russie, des intrigues de courtisans et de femmes galantes ; ce choix de moyens me parut ridicule, et je dis, dans le conseil, que le succès en était impossible. "Quoi, reprit l'empereur, c'est un vétéran de la révolution qui emprunte une explication si pusillanime ! Ah monsieur ! est-ce à vous d'avancer qu'il est quelque chose d'impossible ! à vous qui, depuis quinze ans, avez vu se réaliser des événemens qui, avec raison, pouvaient être jugés impossibles ? L'homme qui a vu Louis XVI baisser sa tête sous le fer d'un bourreau ; qui a vu l'archiduchesse d'Autriche, reine de France, raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l'échafaud ; celui enfin qui se voit ministre quand je suis empereur des Français, un tel homme devrait n'avoir jamais le mot impossible à la bouche." [...] Je lui répondis, sans me déconcerter : "En effet, j'aurais dû me rappeler que Votre Majesté nous a appris que le mot impossible n'est pas français." »
  • Dans ses Mémoires (1837), Armand de Caulaincourt, duc de Vicence, décrit ainsi Napoléon : « L'Empereur ne m'a paru, dans aucune circonstance, au-dessous de sa gigantesque position. Son génie, sa capacité, ses immenses moyens intellectuels dominaient les faits prodigieux de son règne ; et lorsqu'il disait que le mot "impossible" n'était pas français, c'est qu'en effet il ne le comprenait pas. »

Le doute n’est donc pas permis : « impossible n’est pas français » était bien une expression familière de Napoléon.

Michel Le Séac’h

(1) Pierre Brunel, Dictionnaire des mythes littéraires, Paris, Éditions du Rocher, 1988.

(2) Henry de Riancey, « L’Ouvrier à l’Exposition de 1867, XIII. Les douze grandes récompenses », L'Ouvrier, n° 338, 19 octobre 1867


02 juin 2020

Une brève histoire des petites phrases

On reconnaît volontiers des petites phrases dans « Veni, vidi, vici » (47 av. J.C.), « Souviens-toi du vase de Soissons » (486) ou « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France » (1638). Pourtant, la locution « petite phrase » elle-même est bien plus récente. Selon Alice Krieg-Planque et Caroline Ollivier-Yaniv, « ce n’est vraisemblablement que dans le courant des années 1980 que l’objet commence à se constituer, en tant que phénomène de coproduction discursive portant ce nom, dans les relations entre politique, communication et médias »[i].

Si tard, vraiment ? Avant le 20e siècle, certes, une « petite phrase » n’est qu’un nom précisé par un adjectif qui désigne une phrase brève, tout simplement. Cette phrase peut occasionnellement relever du domaine politique : « La France est le seul pays où quelque petite phrase puisse faire une grande révolution » écrit Balzac en 1834 dans La Duchesse de Langeais. Cependant, les occurrences constatées relèvent surtout de la pédagogie et de la musique, voire des deux :

    • Apprenez donc par cœur cette petite phrase : saurez, l’ami, si fais taie, et vous y trouverez le nom de vos sept toniques par dièses : sol, ré, la, mi, si, fé, té[ii]

Au tournant du 20e siècle, « petite phrase » devient clairement une locution. Rémy de Gourmont l’emploie ainsi à plusieurs reprises. Il écrit par exemple : « Le style de Mallarmé doit précisément son obscurité, parfois réelle, à l'absence quasi totale de clichés, de ces petites phrases ou locutions ou mots accouplés que tout le monde comprend dans un sens abstrait, c'est-à-dire unique »[iii].

À partir de cette époque, les occurrences deviennent plus nombreuses. Le Ngram Viewer de Google permet de s’en faire une idée. À défaut d’être très précis, cet outil peut révéler des tendances sur longue période. Ici, il montre que, toutes choses égales d’ailleurs, la fréquence de l’expression progresse globalement tout au long du 20e siècle dans les livres en français. On note deux périodes d’accélération : au singulier (« petite phrase ») dans les années 1910, au singulier et au pluriel à partir du milieu des années 1960.



L’origine de la première accélération ne fait aucun doute : elle est due à Marcel Proust. Du côté de chez Swann est paru en 1913. La « petite phrase » de la sonate de Vinteuil, « hymne national » de l’amour entre Charles Swann et Odette de Crécy, frappe les esprits à l’égal de la « petite madeleine ». Le concept est d’autant mieux mémorisé qu’on le retrouve dans d’autres volumes de la Recherche (À l’ombre des jeunes filles en fleur, La Prisonnière…). (Il figurait déjà, appliqué à une sonate de Saint-Saëns, dans le premier roman de Proust, Jean Santeuil.)

La deuxième accélération commence au milieu des années 1960. La « petite phrase » désigne plutôt les échanges à fleurets mouchetés de la vie politique dans les premières années de la Ve République. Au singulier ou au pluriel, l’expression figure six fois dans Le Duel : de Gaulle-Pompidou de Philippe Alexandre (1970), par exemple.

Fin 1973 paraît dans Le Monde un article de Georges Vedel intitulé « Encore une petite phrase ». Le célèbre juriste y commente une décision du Conseil constitutionnel du 28 novembre 1973[iv]. L’air de ne pas y toucher, le Conseil a répondu incidemment et implicitement à une question importante qu'on ne lui posait pas (une peine d’emprisonnement peut-elle être instaurée par décret ?). L’article, le concept et la démarche du Conseil constitutionnel sont très remarqués dans le monde politique et médiatique de l’époque.

« Depuis quelque temps, après M. Pompidou et M. Brejnev, les petites phrases ont dans la vie politique une certaine importance », note un élu, Jacques Henriet, à la tribune du Sénat, quelques jours plus tard[v]. On commence à percevoir l’expression comme une locution, c’est-à-dire un groupe de mots formant une unité avec un sens propre, comme dans le domaine musical. On le souligne parfois en la mettant entre guillemets. « Pompidou cherche à tirer le meilleur effet de la ‘’petite phrase’’ », note par exemple Jean Poperen, l’un des dirigeants du parti socialiste de l’époque[vi].

La phrase succède au mot

Bien entendu, le phénomène existait avant la locution. Démosthène, l’un des plus fameux orateurs de l’Antiquité, s’est rendu célèbre pour les images employées dans ses discours. Aujourd’hui, certains de ses « slogans métaphoriques »[vii] seraient certainement qualifiés de petite phrase.

Avant cette appellation, la langue française utilisait une formule encore plus succincte : « mot ». Car le « mot » est parfois plus qu’un mot. En 1762, la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française en donne, entre autres, les définitions suivantes : « ce qu’on dit ou ce qu’on écrit à quelqu’un en peu de paroles » et « sentence, apophtegme, dit notable, parole remarquable ». La « phrase » de 1762, elle, est un simple « assemblage de mots sous une certaine construction ».

Réciproquement, la parole peut se définir… comme un mot. « Parole signifie aussi, Sentence, beau sentiment, mot notable », indique le Dictionnaire de 1762. « Parole mémorable. C'est une parole digne d'un Souverain. Il faudroit écrire cette parole en lettres d'or ». Parole signifie encore « Mot, ou discours pris selon ce qu'il est, bon ou mauvais, doux ou rude, offensant ou obligeant, honnête ou déshonnête, &c. ».

Il nous en reste des « paroles historiques » ou des « mots historiques » qu’aujourd’hui on appellerait sans aucun doute des petites phrases. « Alea jacta est » ‑ le sort en est jeté ‑, s’écrie Jules César en franchissant le Rubicon. C’est un « mot » note Dacier, traducteur de Plutarque qui a raconté l’histoire[viii]. Jules César encore traverse un village des Alpes. Il déclare : « J’aimerais mieux être ici le premier que le second dans Rome ». C’est un « mot » dit Rollin en rapportant l’anecdote[ix]. César toujours s’en va en campagne : « Nous nous éloignons d’un général sans armée pour aller combattre une armée sans général ». C’est un « mot »  pour Ferguson[x].

…et le mot devint mot

La première publication académique en français explicitement consacrée aux petites phrases – et souvent citée à ce titre – est intitulée « Petites phrases et grands discours (Sur quelques problèmes de l'écoute du genre délibératif sous la Révolution française) »[xi]. Son auteur, Patrick Brasart, applique sans peine cette locution du 20e siècle à la communication politique du 18e siècle, antérieure à la radio, à la télévision et à l’internet. Surtout, il montre que malgré la « culture rhétorique » des acteurs de l’époque, les petites phrases d’alors ressemblent beaucoup à celles d’aujourd’hui. Il insiste même sur leur versant négatif, « la malveillance des adversaires politiques d'un orateur pour pratiquer les abréviations les plus rudes, la plus radicale étant la réduction de l'ensemble du discours public d'un orateur à une seule phrase » [xii].

À l’époque, les archives parlementaires en témoignent, ces petites phrases révolutionnaires étaient systématiquement appelées « mots ». Mirabeau, par exemple, « dénonce le mot attribué au ministre de Saint-Priest », qui aurait « dit à la phalange des femmes qui demandaient du pain : ‘’Quand vous n'aviez qu'un Roi,vous ne manquiez pas de pain ; à présent que vous en avez douze cents, allez vous adresser à eux’’[xiii] ». Robespierre s’indigne contre le pouvoir des orateurs : « Alors se réalise le mot de Thémistocle, lorsque, montrant son fils enfant, il disait : ‘’Voilà celui qui gouverne la Grèce; ce marmot gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Athéniens gouvernent la Grèce[xiv].’’ ».

Quant au « mot de Cambronne », c’était à l’origine « la Garde meurt mais ne se rend pas ». Ce mot était évidemment tout prédestiné à devenir un seul mot.

Michel Le Séac’h

Photo : Buste présumé de Jules César au Musée départemental d'Arles, photo fr.zil, Wkipedia, licence CC 2.0



[i] Alice Krieg-Planque et Caroline Ollivier-Yaniv, « Poser les « petites phrases » comme objet d’étude », Ccommunication & langages, n° 168, juin 2011, p. 17-22.
[ii] Émile Chevé, Méthode élémentaire de musique vocale, Paris, 1846.
[iii] Rémy de Gourmont, Esthétique de la langue française, Paris, Mercure de France, 1899.
[v] Sénat, séance du 3 décembre 1973, Journal officiel de la République française, Débats parlementaires, Sénat, 4 décembre 1973, p. 2299.
[vi] Jean Poperen, L’Unité de la gauche (1965-1973), Paris, Fayard, 1975, p.  83.
[vii] Matthieu Fernandez, Les images dans les Harangues et les Plaidoyers politiques de Démosthène : de la communication politique à la littérature, thèse de doctorat, École doctorale Mondes anciens et médiévaux (Paris), 2015.
[viii] Plutarque, Les Vies des hommes illustres, traduction Dacier, Paris, Paulus-du-Mesnil, 1734, p. 252.
[ix] Charles Rollin, Œuvres de Rollin, Paris, Firmin Didot, 1821, p. 452.
[x] Adam Ferguson, Histoire des progrès et de la chute de la république romaine, Paris, Nyon l’aîné et fils, 1741, p. 300.
[xi] Brasart Patrick. « Petites phrases et grands discours (Sur quelques problèmes de l'écoute du genre délibératif sous la Révolution française) ». Mots, septembre 1994, n°40, p. 106-112.
[xii] idem.
[xiii] Archives parlementaires de 1787 à 1860, première série (1787-1799), T. IX, p. 398. https://sul-philologic.stanford.edu/philologic/archparl/navigate/9/0/0/0/0/0/0/0/398
[xiv] Archives parlementaires de 1787 à 1860, première série (1787-1799), T. XXVI, p. 125. https://sul-philologic.stanford.edu/philologic/archparl/navigate/26/0/0/0/0/0/0/0/129/