31 décembre 2020

D’une citation de Trotski, le préfet Lallement fait une petite phrase

Quasiment toute la presse française s’interroge en ce dernier jour de l’année : quelle mouche a piqué Didier Lallement ? Le préfet de police de Paris a envoyé à des journalistes une carte de vœux au verso de laquelle figure cette citation de Léon Trotski : « Je suis profondément convaincu, et les corbeaux auront beau croasser, que nous créerons par nos efforts communs l'ordre nécessaire. Sachez seulement et souvenez-vous bien que, sans cela, la faillite et le naufrage sont inévitables ».


Si l’on écarte l’hypothèse d’un faux et celle d’une confusion entre 1er janvier et 1er avril, le choix de ce passage laisse perplexe. Certains ont reproché au préfet Lallement d’employer des méthodes de maintien de l’ordre trop violentes. En quoi une citation d’un dirigeant bolchevik, fondateur de l’Armée Rouge et animateur d’une politique de terreur pendant la guerre civile russe, avec massacres de masse et camps de concentration à la clé, en quoi cette citation peut-elle éclairer ses actions passées ? En quoi peut-elle illustrer des vœux de bonne année ? À moins que le préfet ne cherche à dire entre les lignes que « ça pourrait être pire »…

Il semble que la seule source de ce texte en français soit l’énorme (1 000 pages) Cahier de L’Herne paru en 1968. C’est une traduction de l’ouvrage dans lequel Trotski avait rassemblé ses nombreux écrits de guerre. Extraire deux phrases de ce volume colossal paraît déjà une drôle d’idée. Elles n’en forment pas un passage capital, ni particulièrement représentatif. Google n’en trouve d’ailleurs pas d’autre occurrence. Même les corbeaux qui croassent sont une métaphore utilisée ailleurs chez Trotski et dans la langue russe. En citant un extrait, Didier Lallement ne se réfugie pas derrière son auteur : il émet sa propre petite phrase. Ce jour, personne ne commente ce qu’écrivait le chef de l’Armée Rouge. Tout le monde commente ce qu’écrit le préfet de police.

Le second degré est fréquent dans les petites phrases. Encore faut-il qu’il soit à la fois compréhensible du public visé et compatible avec le personnage de l’orateur, qu’il contribue à façonner. Or ce qui définissait jusqu’à présent Didier Lallement était avant tout l’uniforme qu’il porte. Avec ce message, que ce soit une blague ou une provocation, Didier Lallement s’expose nu. Les nouveaux habits du préfet de police ne lui vaudront guère de compliments.

Michel Le Séac’h

03 décembre 2020

« Vous n’avez pas le monopole du cœur » : quand VGE touche

Que retiendra-t-on de Valéry Giscard d’Estaing ? Hier encore, beaucoup de Français auraient sans doute eu du mal à citer un trait majeur de sa politique. L’avortement ? La majorité à 18 ans ? Le regroupement familial ? L’Europe ? Mais il est très probable que beaucoup auraient pu citer cette petite phrase : « Vous n’avez pas le monopole du cœur ».

C’était le 10 mai 1974. Quelques jours avant l’élection présidentielle, VGE et François Mitterrand s’affrontent en débat télévisé devant des dizaines de millions de téléspectateurs. Mitterrand s’est entraîné. Il sait que la principale faiblesse de Giscard d’Estaing est son image de froid technocrate. À plusieurs reprises, il tente d’en profiter. La politique est « une affaire de cœur et pas seulement d’intelligence » assène-t-il. « Vous n’avez pas, Monsieur Mitterrand, le monopole du cœur, rétorque VGE, vous ne l’avez pas. »

La formule est abondamment commentée. Pour certains, elle était préparée à l’avance, comme un « À la fin de l’envoi je touche » à la sauce politique. Pourtant, elle rend un accent de sincérité que souligne la gestuelle de VGE. Chacun peut en juger : le passage est visible sur le site de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). « Cette phrase était une improvisation », confirmera plus tard Valéry Giscard d’Estaing dans Le Pouvoir et la vie (Cie 12, Paris 2004, p. 330). Elle pourrait être aussi une réminiscence. Dans Le Président, un film d’Henri Verneuil, un personnage s’écrie lors d’un débat à la Chambre : « Vous n’avez pas le monopole de l’Europe, nous y pensons aussi ! »

Mitterrand accuse le coup. Selon des témoins, il estime lui-même avoir perdu l’élection sur cette répartie de son adversaire[1]. Sans doute la rumine-t-il longuement. En 1988, lors d’un débat télévisé avec Jacques Chirac qui lui reproche d’avoir relevé la TVA sur les aliments pour animaux, il lancera : « Vous n'avez pas le monopole du cœur pour les chiens et les chats ».

Journalistes, politologues et experts en communication ont parlé de « formule assassine »[2], de « flèche mortelle »[3], de « phrase qui tue », etc. Au premier degré, pourtant, la réplique de VGE ne contient qu’un banal rappel défensif : François Mitterrand n’est pas seul à éprouver des sentiments. Mais symboliquement, Valéry Giscard d’Estaing arrache le cœur de son adversaire, et c’est cet acte fort, offensif, que l’opinion retient. Certains disent que cette phrase est la plus célèbre jamais issue d’un débat télévisé[4].

Au lendemain de la mort de Valéry Giscard d’Estaing, les tendances des recherches sur Google révèlent clairement à quel point cette petite phrase est attachée à son auteur.


Michel Le Séac’h

Photo Rob Croes / Anefo, Nationaal Archief (Pays-Bas), licence CC0 1.0, via Wikimedia Commons



[1] Olivier Duhamel, Histoire des présidentielles, Le Seuil, Paris 2008, p. 130.

[2] Hervé Gattegno, rédacteur en chef du Point, interviewé par RMC le 2 mai 2012. Voir http://www.lepoint.fr/politique/parti-pris/sarkozy-hollande-le-debat-qui-ne-sert-a-rien-02-05-2012-1457185_222.php. Voir aussi Jean Massot, La Présidence de la République en France: vingt ans d'élection au suffrage universel 1965-1985, Notes et études documentaires, n° 4801, Paris, La Documentation française, 1986, p. 98, ou François-Georges Maugarlone, Histoire personnelle de la Ve République, Paris, Fayard, 2008, ch. VI.

[3] Éric Delvaux, France Inter, 1er mai 2007 ; voir http://www.franceinter.fr/chro/larevuedepresse/55339.

[4] Béatrice Houchard, « Yvette Horner et Dracula », http://blog.lefigaro.fr/election-presidentielle-2012/2011/02/yvette-horner-et-dracula.html.


29 novembre 2020

Antoine Griezmann : « J’ai mal à ma France. » Mais laquelle ?

« J’ai mal à ma France » : le 26 novembre, cette formule laconique ponctue le retweet par Antoine Griezmann d’un message présentant une vidéo[i] du passage à tabac du producteur Michel Zecler par trois policiers.

La vidéo elle-même, bien entendu, a été largement vue à la télévision et sur l’internet. Mais la phrase du footballeur rencontre de son côté un succès considérable. Elle est abondamment vue et commentée sur l’internet. La quasi-totalité de la presse française la cite. Parfois en titre, même, comme dans Les Dernières nouvelles d’Alsace, L’Équipe, L’Est républicain, Le Figaro, Le Progrès, Gala, LCI, France Télévisions et plusieurs autres.


À première vue, c’est doublement étonnant.

D’abord parce que si Antoine Griezmann est un grand champion dans sa discipline, son opinion sur un fait divers policier n’a pas plus de valeur que celle d’un citoyen lambda. Peut-être même moins ! Hormis ses matchs en équipe de France, toute sa carrière de sportif professionnel depuis ses débuts s’est déroulée en Espagne, à Madrid puis à Barcelone. « Dans la vie de tous les jours je me sens plus espagnol que français », disait-il expressément en 2016. Fatalement, « sa » France est une version un peu décalée.

Ensuite parce que la phrase d’Antoine Griezmann n’est pas originale et ne devrait pas rester attachée longtemps à son nom. On ne peut donc pas la considérer comme une « petite phrase ». Au contraire, elle est devenue un lieu commun maintes fois employé ces dernières années :

  • En août 2020, caricaturée en esclave par Valeurs Actuelles dans une fiction historique située au 18e siècle, la députée Danièle Obono proteste sur BFM : « J'ai mal à ma République, j'ai mal à ma France ».
  • En juin 2020, le mot « Colonialisme » est inscrit à la peinture rouge sur la statue de Jacques Cœur, à Bourges. « J’ai mal à ma France », s’indigne Pascal Blanc, alors maire de la ville « Je condamne fermement ces agissements. Le communautarisme est en route. »
  • En octobre 2019, quelques jours après un attentat islamiste qui a fait quatre morts à la préfecture de police de Paris, le chanteur hip-hop Ramous dénonce dans une vidéo postée sur Facebook sous le titre « Macron j’ai mal à ma France » les « conneries de merde » déversées depuis lors (« vous insultez mon père... enculé de ta race ! »).
  • En septembre 2018, Emmanuel Macron visite Saint-Martin, dans les Antilles françaises. « Il y a des images qui me mettent mal à l'aise », commente Jean Leonetti, maire d’Antibes, ancien ministre et vice-président des Républicains, interrogé par Public Sénat. « Les photos bras dessus, bras dessous avec un délinquant, les propos qui sont tenus, des gestes obscènes : j’ai mal à la Présidence, j’ai mal à ma France. »
  • En octobre 2015, critiquée pour avoir cité une phrase du général de Gaulle sur la France « pays de race blanche », Nadine Morano persiste et signe sur Facebook. Elle conclut : « Comme disait le Général Bigeard, j'ai mal à ma France ! »[ii].
  • Le 30 mars 2012, après les attentats de Mohammed Merah à Toulouse et Montauban, le Médiateur du Monde publie une contribution d'un essayiste musulman intitulée « J’ai mal à ma France ! ». Elle dénonce « Le racisme, la xénophobie, l’antisémitisme, l’islamophobie… Autant de fléaux qui minent notre vivre-ensemble et mettent en péril le pacte républicain, la fraternité entre les hommes. »
  • Le 7 janvier 2011, le réalisateur Manuel Tribot poste sur YouTube un morceau de rap sur le mal-être des quartiers intitulé « J’ai mal à ma France ». Très violentes, les paroles condamnent par exemple les expulsions de Roms (« rappelle-toi Hitler et ses camps de concentration »).
  • En 2007, Amad Ly publie Parole de jeune : j’ai mal à ma France, un témoignage autobiographique inspiré par la mort de Bouna Traoré et Zyed Benna, deux adolescents de Clichy-sous-Bois qui s’étaient réfugiés dans un transformateur électrique en tentant d’échapper à la police.

Quant au fond, « J’ai mal à ma France » comporte un message évident : il n’y a pas une seule France mais au moins deux. Les occurrences ci-dessus connotent toutes une fracture identitaire, raciale ou communautaire. Une fracture exprimée dans plusieurs cas au premier degré, comme un constat d’évidence, et non à l’issue d’une réflexion politique, sociologique ou philosophique.

Le phénomène est dérangeant et nouveau. Dans une petite phrase de 1972, le président Georges Pompidou évoquait « ces temps où les Français ne s’aimaient pas », reprenant d’ailleurs le titre d’un livre de Charles Maurras paru en 1916. « Ils s’entre-déchiraient et même s’entre-tuaient », disait Pompidou. Mais il n’envisageait pas, à l’époque, qu’il ait pu y avoir deux peuples français.

Les exemples ci-dessus tendent à devenir plus fréquents dans les années récentes. En fait, Google Recherche de livres ne recense pas la moindre occurrence de « J’ai mal à ma France » avant le 21e siècle. Le premier « J’ai mal à ma France » signalé date de 2000. Mais la phrase est censée être prononcée en 2024 ! Elle figure dans Scènes de vie en 2024, roman d’anticipation de Christian Saint-Étienne publié chez JCLattès :

Oui, c'est vrai, dit Jean d'une voix sourde, j'ai mal à ma France, mal d'être le contemporain de la fin d'un pays qui fut aussi un rêve d'universelle grandeur du genre humain ! Je suis pour l'Europe unie mais pas pour l'union des ethnies ou l'Internationale des communautés! J'en fais une question de principe !

Michel Le Séac'h


[i] Dans le message retweeté par Antoine Griezmann, son auteur présente la vidéo comme « 15 minutes de coups et d'insultes racistes ». En réalité, l’enregistrement est muet.
[ii] Le général Bigeard a en fait publié un livre intitulé J’ai mal à la France (Polygone, 2001). Il est clair que l’article défini « la » change tout : il est question d’une seule France.

22 novembre 2020

Jean Castex n’a pas encore trouvé sa petite phrase – ou inversement

Quand un personnage peu connu accède soudain au premier plan, comment le public fait-il connaissance avec lui ? Imagine-t-on que beaucoup de gens le googlent pour lire et analyser ses déclarations passées ? À n’en pas douter, les petites phrases tiennent une grande place dans les premiers contacts entre le nouveau promu et les citoyens. Elles définissent une première impression, et les biais cognitifs (effet d’amorçage, effet de halo…) font le reste.


Ainsi, devenu ministre de l’Économie en 2014 sans carrière politique antérieure, Emmanuel Macron s’est vite fait connaître par les formules à l’emporte-pièce qu’il prononçait ou qu’on lui prêtait. Pour le meilleur ou pour le pire.

Malgré ses 55 ans, Jean Castex était lui aussi peu connu lors de sa nomination comme Premier ministre le 3 juillet 2020. Maire de Prades, commune catalane de 6 000 habitants, et conseiller départemental des Pyrénées-Orientales, il n’avait jamais occupé de fonction électorale au niveau national. Sa carrière politique s’était déroulée dans l’ombre. Il ne semble pas avoir beaucoup recherché la notoriété.

Pas plus que des vaguelettes

Depuis sa nomination à Matignon, il cultive un profil bas dans ses attitudes, ses costumes et ses propos. Au chapitre Castex, la collection de citations célèbres du Parisien ne retient que trois phrases :

  • Je vais appliquer ce que j'ai toujours fait au travail, avec les valeurs qui sont les miennes, et dans le cadre des orientations fixées par le président de la République.
  • Lorsque l'on est comme moi le fils d'une institutrice du Gers, issu de l'école républicaine ... on ne vous propose pas souvent de telles fonctions.
  • On ne peut pas se dérober, quand il s'agit de servir son pays.

De toute évidence, elles relèvent davantage de la langue de bois que des petites phrases. Ponctuellement, quelques déclarations de Jean Castex ont quand même été qualifiées de petites phrases, en particulier celle-ci : « Les soignants ne demandent pas d'augmenter le nombre de lits en réanimation... mais veulent surtout éviter que les malades arrivent à l'hôpital ». Cette déclaration semble avoir suscité une grande émotion, mais seulement au sein d’un public bien particulier, le personnel hospitalier. En dehors de ce « cluster politique », elle a été peu reprise sur les réseaux sociaux. Ses sous-entendus techniques renvoyaient à un débat peu audible pour le grand public.

L’affaire de l’appli StopCovid a été un peu plus remarquée mais n’a pas vraiment donné lieu à une petite phrase, même si certains ont dit que « Jean Castex a tué StopCovid en une phrase ». Quand une journaliste a demandé au Premier ministre s’il avait téléchargé l’appli, il s’est contenté de répondre : « Je ne l’ai pas fait ». Ce n’est pas une formule propice à une reprise sur les réseaux sociaux. De plus, elle concernait une thématique qui laissait l’opinion indifférente puisque 95 % des Français s’étaient pareillement abstenus.

Les Français n’ont pas pris le mors aux dents

Il a fallu plus de quatre mois pour qu’échappe au Premier ministre, le 12 novembre, une formule susceptible de devenir une petite phrase amplifiée par les réseaux sociaux : « Ce n’est pas le moment pour desserrer la bride ». Cette fois, il était en désaccord avec une majorité de l’opinion. Et la métaphore choisie était clairement risquée.

Beaucoup de petites phrases reposent sur des métaphores. Elles exploitent ainsi une sémantique déjà en place. Certaines s’imposent avec force (« Vous n’avez pas le monopole du cœur », « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde »…). Mais ce sont les chevaux et les ânes qu’on mène par la bride. S’adresser ainsi aux Français n’était évidemment pas sans danger, surtout à une époque où ils contestent la légitimité des mesures prises par le gouvernement.

Cependant, Jean Castex semble avoir surmonté l’épisode sans casse. Google Trends ne révèle qu’un bref mouvement d’intérêt pour la locution « desserrer la bride » le 12 novembre (supplantée par « lâcher la bride » les jours suivants), sans commune mesure avec les recherches sur « déconfinement » ou « black Friday », par exemple. Ce n’est pas forcément bon signe pour un Premier ministre. À tant cultiver la discrétion, il apparaît peut-être comme quantité négligeable : effet de halo… Le public ne cherche pas à lui accoler de petite phrase. Or il n’y a pas d’homme politique de premier plan sans petite phrase. Jean Castex pourrait bien être en train de passer à côté.

Michel Le Séac’h

Photo Florian David via Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0

11 novembre 2020

Le général de Gaulle couronné par ses petites phrases

À l’heure des commémorations, cinquante ans après sa mort, que retient-on du général de Gaulle ? Bien sûr, des historiens, des politologues, des témoins directs de ces temps révolus dissertent savamment sur son action et son bilan. Mais quid de l’homme de la rue ?

Apparemment, il retient surtout des clichés, des demi-vérités qui sont aussi des demi-mensonges, au moins par omission : de Gaulle a libéré la France en 1944, de Gaulle a donné son indépendance à l’Algérie, de Gaulle a accordé le droit de vote aux femmes… Il retient aussi, plus spécifiquement, des petites phrases.

Oh ! beaucoup, s’agissant d’un tel personnage, n’osent pas la locution « petites phrases ». Ils y voient d’emblée des « citations ». Dès 1968, les Presses de la Cité avaient publié un recueil de Citations du général de Gaulle sur le modèle des Citations du président Mao Tsé-Toung, un « petit livre tricolore » brandi par les militants gaullistes pour faire pièce au « petit livre rouge » brandi par les militants gauchistes.


Être considéré dès avant sa mort comme un auteur de « citations », pour un homme politique, c’est comme entrer dans la Pléiade de son vivant pour un écrivain. Pourtant, qui parmi nous pourrait citer de tête les nobles formules piochées dans les Mémoires (« À mes yeux il est clair que l’enjeu du conflit c’est non seulement le sort des nations et des États, mais aussi la condition humaine »…) ?

Ce qu’on retient, ce sont surtout des formules qui, dans la bouche d’un dirigeant contemporain, d’un Sarkozy, d’un Hollande ou d’un Macron, seraient probablement qualifiées de « petites phrases ». Par exemple :

  • Paris, Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé mais Paris libéré.
  • La politique de la France ne se fait pas à la corbeille.
  • Pourquoi voulez-vous qu'à 67 ans je commence une carrière de dictateur ?
  • C'est pas la gauche, la France. C'est pas la droite, la France.
  • On peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l'Europe, l'Europe, l'Europe.
  • Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromage ?

(Et encore, par ces temps d'unanimisme commémoratif, on évite en général des sorties moins consensuelles : « je vous ai compris », « les Français sont des veaux », « Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! »…)

Bref, des sorties qui, plus qu’une pensée, une doctrine ou une politique, peignent l’homme. Ce qui est finalement leur rôle essentiel. L’Institut national de l’audiovisuel (INA) a rassemblé dans une petite vidéo de 4 minutes les formules les plus mémorables du général de Gaulle sous l’appellation explicite de petites phrases. Quelques jours plus tard, il a même implicitement reconnu le rôle de celles-ci dans la désignation d'un leader : il a couronné de Gaulle « roi des petites phrases » !


Michel Le Séac'h

01 novembre 2020

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde »

 « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde » : cette citation de Camus aux allures de dicton est aussi devenue une petite phrase politique. Elle rejaillit chaque fois que le débat politique achoppe sur une question de vocabulaire. En 1987, par exemple, du temps de Jospin, fallait-il dire « adaptation » au lieu de « privatisation »[1] ? Ces jours-ci, faut-il parler d’islamisme, d’islam politique, de radicalisme musulman, de séparatisme, etc. ?


Chaque fois, certains citent de travers et d’autres le leur reprochent. Il est vrai que l’erreur est fréquente. Une recherche Google sur « mal nommer les choses » + camus retourne environ 18.400 résultats. Une recherche sur « mal nommer un objet » + camus, environ 3.120. La formule exacte est pourtant la seconde ! « Mal nommer les choses ajoute à la misère du monde », écrivait cette semaine Le Canard enchaîné, souvent pointilleux pourtant[2]. Circonstance atténuante : en l’absence de guillemets, sa formule était une allusion plutôt qu'une citation.

La philologue Michaela Heinz[3] recensait en 2012 les variantes suivantes : « Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur des hommes / ...c'est ajouter aux malheurs du monde / ...c'est, volontairement ou non, ajouter au malheur du monde / ...c'est contribuer au malheur du monde / ...c'est rajouter aux malheurs du monde / ...c'est ajouter au malheur d'autrui  / ...c'est ajouter à la misère du monde / ...c'est participer à la régression du monde / ... c'est ajouter au malheur de l'autre. »

Une citation de 1944 pour un débat « aussi vieux que l’homme »

Cependant, le point vraiment contestable est l’attribution de la formule à Albert Camus ! Cette phrase est extraite d’un commentaire qu'il a consacré au philosophe Brice Parain (1897-1971). Elle résume une partie des réflexions de celui-ci sur le langage[4]. Évidemment, il est plus chic de citer Camus qu'un quasi-inconnu. Plus politiquement correct aussi : ancien communiste définitivement vacciné par un long séjour en URSS, Brice Parain fut très proche des écrivains collaborationnistes Pierre Drieu La Rochelle et Jean Fontenoy.

Quant au fond, Camus ne prend pas vraiment position. Il note surtout que le débat ne date pas d’hier et que le propos de Parain est de « marquer avec des arguments nouveaux un paradoxe aussi vieux et aussi cruel que l’homme. […] Car l’originalité de Parain, pour le moment du moins, c’est de maintenir le dilemme en suspens. Il affirme sans doute que, si le langage n’a pas de sens, rien ne peut en avoir et que tout est possible. Mais ses livres montrent en même temps [c’est Camus qui souligne] que les mots ont juste assez de sens pour nous refuser cette ultime certitude que tout est néant. » Allons bon, doit-on aussi ranger « en même temps » au rayon des petites phrases empruntées à Camus ? 


Photo d’Albert Camus en 1957 par Robert Edwards,
Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 30.

[1] Voir Laurent Mauduit, Prédations : Histoire des privatisations des biens publics, Paris, La Découverte, 2020.

[2] J.-M. Th. « Isla… maux de tête », Le Canard Enchaîné, 28 octobre 2020, p. 8.

[3] Michaela Heinz, Dictionnaires et Traduction, Berlin, Frank & Timme GmbH, 2012.

[4] Albert Camus, « Sur une philosophie de l’expression », in Essais, Paris, Bibliothèque de La Pléïade, 1965, p. 1679.

16 septembre 2020

Emmanuel Macron connaît mal les Amish, mais peut-être est-ce déjà trop

« Je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l'écologie contemporaine » déclare Emmanuel Macron le 14 septembre, à l’Élysée, devant un groupe de patrons de la French Tech, pour justifier le déploiement de la 5G. Gala, Le Parisien, le Huffington Post, Reporterre et d’autres y voient aussitôt une « petite phrase ».

Ferme Amish dans
l’Ohio, Licence Pixabay
 
Tactiquement, on voit bien l’utilité d’un Amish bashing. Au moment où les Verts et autres écologistes s'attirent des moqueries en rafale pour des propositions comme la suppression du Tour de France ou des sapins de Noël, une louche d’ironie supplémentaire est plus rapide et plus efficace qu’un argumentaire technologique en faveur de la 5G. Surtout devant un parterre de convaincus.

Pour Emmanuel Macron, il est a priori moins dangereux de s’en prendre aux Amish qu’aux « Gaulois réfractaires ». Les Amish suscitent aisément les moqueries avec leurs barbes, leurs salopettes et leurs chapeaux de paille. Pourtant, attirer l’attention de la presse sur cette petite église chrétienne d’Amérique du Nord n’est pas sans risque.

La référence exotique du président

D’abord, les Amish ne sont pas systématiquement rétrogrades. Chacune de leurs communautés peut décider d’adopter ou non une nouvelle technologie. Ses membres se réunissent pour déterminer si elle répond à une condition essentielle : être plus utile que nocive pour ses valeurs. Certaines technologies, l’électricité solaire, par exemple, passent le test plus aisément que d’autres. Vers l’âge de 16 ans, les jeunes Amish sont invités à prendre leurs distances lors de la période du rumspringa. Ils découvrent alors le monde extérieur. Ils choisissent ensuite de retourner, ou pas, dans leur communauté ; 80 à 90 % reviennent. La vie façon Amish doit avoir du bon[1].

Mais surtout, les Amish ne sont pas une référence familière pour une grande partie des Français. On les perçoit au mieux, de manière caricaturale, comme un phénomène exotique et suranné. En donnant l’impression de s’être penché sérieusement sur un « modèle Amish », fût-ce pour le rejeter, Emmanuel Macron se montre, comme avec le « Kamasutra de l’ensauvagement », en décalage avec son opinion publique. Ce qui ne lui a jamais réussi.

Michel Le Séac’h

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[1] Cal Newport, professeur d’informatique à l’université de Georgetown, présente les Amish comme un exemple de frugalité numérique dans Réussir (sa vie) grâce au minimalisme digital – Moins de technologie, plus de concentration, Paris, Alisio, 2020.

13 septembre 2020

Bien avant les petites phrases, les « paroles ailées »

La locution « petite phrase » ne date que du 20e siècle, mais le concept est évidemment plus vieux – vieux comme la parole, peut-être. Homère utilise plus de cent fois la belle expression ἔπεα πτερόεντα (épea pteróenta), c’est-à-dire « paroles ailées » ou « mots ailés », reprise par d’autres auteurs de l’Antiquité. Dans son œuvre, cette formule signale des phrases fortes, destinées à être retenues.

Pour certains, Homère comparait les mots à des oiseaux, qui s’échappent dès qu’on les libère. Cela en fait des dangers pour leur auteur. C’est l’interprétation d’Alexander Pope (1688-1744), traducteur de L’Iliade et L’Odyssée en anglais, qui se réfère à une explication trouvée chez Plutarque. Mais selon la plupart des exégètes, il faut plutôt comprendre « paroles empennées » : la métaphore renvoie à la flèche plutôt qu’à l’oiseau. Chez Homère, ces phrases ne servent pas seulement à communiquer, ce sont des armes qui frappent et qui blessent en atteignant leur but.


Lucien (120-180) utilise l’expression en ce sens. Dans son Héraclès, il assure que l’équivalent celtique d’Hercule était le dieu Ogmios. Un Gaulois lui explique : « nous croyons que c'est par la force de son éloquence qu'Hercule a accompli ses exploits. C'était un sage qui faisait violence par la puissance de sa parole. Les traits que vous lui voyez sont ses discours, qui pénètrent, volent droit au but, et blessent les âmes. Ne dites-vous pas vous-mêmes des paroles ailées ? »

Les paroles ailées d’Homère ont eu une descendance jusqu’à nos jours. « Les Anciens comparoient les paroles à des fleches », note l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres en 1729 : « ils donnoient des ailes aux unes & aux autres, des fleches, des paroles ailées ; & pour exprimer leur vitesse, ils se servoient du verbe VOLER, tela volant, verba volant. En effet, les paroles sont comme des fleches invisibles, qui partent de la bouche, & qui vont frapper l'oreille ». En français, le mot « trait » a longtemps désigné à la fois une flèche et « ce qu’il y a de plus vif et de plus brillant dans un discours » (4e édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1762).

La MSHS de l’Université de Poitiers a organisé en 2019 un colloque intitulé « Petites phrases et art de la pointe dans l'Europe des XVIe et XVIIe s. » [i]. Il couvrait même une période plus large puisque ses organisateurs indiquaient : « À travers ces jeux littéraires d’une Renaissance que l’on entendra résonner dans notre actualité, c’est aussi l’écho de l’Antiquité, avec notamment la tradition de ses épigrammes, qui nous parviendra. Autant d’allers-retours dans l’histoire de la petite phrase aiguisée ». Aiguisée : le qualificatif se situe bien dans la tradition des paroles ailées homériennes. Et l’idée reste peut-être présente dans « petite phrase ». Selon certains philologues, « petit » vient de la racine indo-européenne pik, « qui a le sens de blesser, piquer, piler, broyer et en général nuire »[ii].

Winged words et Geflügelte Worte

L’expression « winged words » reste connue dans le monde anglophone. On en trouve de nombreuses utilisations après la parution des traductions de Pope[iii]. Lord Byron (1788-1824), dans son poème The Bride of Abydos (1813), évoque « those winged words like arrows sped ». Thomas Campbell (1777-1844), dans son recueil The Pleasures of Hope, paru en 1810, écrit : « Go, child of Heav'n! (thy winged words proclaim) / Tis thine to search the boundless fields of fame! ». John Horne Tooke (1736-1812), écrivain et homme politique, a même publié un essai intitulé ἔπεα πτερόεντα or the Diversions of Purley largement commenté par la presse littéraire de l’époque. À propos de Sir Walter Scott, qu’il n’aimait pas beaucoup, Thomas Carlyle (1795-1881) écrivait : « It has been said, 'no man has written as many volumes with so few sentences that can be quoted.' Winged words were not his vocation. » (« ‘personne n’a écrit autant de livres contenant aussi peu de phrases qu’on puisse citer’, a-t-on dit. Les paroles ailés n’étaient pas sa vocation »)[iv].

En allemand, l’expression « Geflügelte Worte » est bien connue depuis la parution en 1864 d’un célèbre ouvrage portant ce titre. Œuvre du linguiste Georg Büchmann (1822-1884), il recense 4 300 citations littéraires passées dans la conversation courante. Mais son succès même a donné à la locution un sens ambigu : désormais les Geflügelte Worte ne sont plus tant des formules frappantes que des lieux communs ou des phrases toutes faites. Il en est de même pour la locution « krylatye slova » en langue russe[v].  

Michel Le Séac’h

Illustration : Homère et les bergers par Corot, musée des Beaux-arts de Saint-Lô, photo Xfigpower, [cc] 3.0, Wikimedia


[i] Voir https://www.fabula.org/actualites/petites-phrases-et-art-de-la-pointe-dans-l-europe-des-xvie-et-xviie-siecles_92683.php

[ii] Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Nimes, Lacour, 1991.

[iii] Et même avant puisque la locution apparaît dans un poème d’Edmund Spenser (1552-1599) : « The sweet numbers and melodious measures, / With which I wont the winged words to tie / And make a tuneful diapase of pleasures, /Now being let to run at liberty. » On la trouve aussi chez Henry More (1614-1687)

[iv] The Works of Thomas Carlyle, vol. 6, Cambridge University Press, 2010, p. 36.

[v] Voir Elena Chotova, Les références culturelles dans les titres d’articles de la presse russe contemporaine, thèse de doctorat, Université de Grenoble – 2014. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01333565

09 septembre 2020

« Le Kamasutra de l’ensauvagement », une imprudence de la part d’Emmanuel Macron

Interrogé le 8 septembre sur le mot « ensauvagement », Emmanuel Macron répond : « Ce qui m’importe ce sont les actes, pas les mots ». Est-ce une manière d’enterrer la querelle de vocabulaire entre son ministre de la Justice et son ministre de l’Intérieur autour de cet « ensauvagement » ?


Hélas le président de la République ajoute aussitôt, à l’attention de la presse et devant les caméras : « Avec les commentaires, vous avez fait le Kamasutra de l'ensauvagement, depuis quinze jours, tous ensemble. Donc je vous laisse à votre Kamasutra. Ce qui m'importe, c'est le réel ! » Si l’on veut se débarrasser d’un mot, il ne faut pas y revenir, il faut éviter de le prononcer soi-même.

Surtout si c’est pour le rendre encore plus saillant en l’accolant à un mot encore plus remarquable, « Kamasutra ».

Dans la bouche du président de la République, le « Kamasutra de l’ensauvagement » est une critique à l’encontre de la presse. N’empêche que c’est lui qui en parle. C’est dans sa bouche que sont les mots. Or la connotation sexuelle du nom « Kamasutra » en fait une bombe sémantique.

Cette sortie manifestement pas préparée paraît éminemment dangereuse pour Emmanuel Macron. La presse française a toujours respecté la vie privée des présidents de la République. François Mitterrand a pu vivre une double vie pendant ses deux mandats. L’opinion publique n’a pas cette réserve – et elle dispose aujourd’hui de moyens accrus pour se livrer à la médisance. L’histoire sentimentale particulière d’Emmanuel Macron stimule les fantasmes. Des anicroches comme le statut à part de Benalla ou le selfie avec un jeune Antillais torse nu les ont aggravés. Les réseaux sociaux et les courriers des lecteurs en témoignent abondamment. Certains s’empressent de voir dans la plaisanterie un peu leste la pointe de l’iceberg de préoccupations inavouables.

Le « Kamasutra » risque de coller à Emmanuel Macron comme le « détail » à Jean-Marie Le Pen, la « bravitude » à Ségolène Royal ou le « Kärcher » à Nicolas Sarkozy. Il risque de réapparaître à tout bout de champ, dans un recyclage permanent au fil des priorités du gouvernement : Kamasutra de la relance, Kamasutra de l’innovation, Kamasutra des gestes barrières… Si la crise sanitaire et économique s’aggrave, il pourrait prendre un côté « qu’ils mangent de la brioche » tout à fait dommageable.

Michel Le Séac’h

01 septembre 2020

« Le masque ne sert à rien », le retour d’une petite phrase-sparadrap

Avec la rentrée, la France entre dans le dur des mesures anti-covid-19, à l’école, dans les entreprises et dans les transports en commun. Beaucoup de gens pour qui elles n’étaient pas une réalité quotidienne y sont désormais soumis. Et celle qui passe mal est évidemment le port du masque.

Porter un masque chirurgical en ville et au travail est une routine dans certains pays d’Asie. Mais les Français ne sont pas des Asiatiques. Et quand on voit une opposition dure monter en Allemagne et au Royaume-Uni, on se dit que la France y échappera difficilement. De fait, une hostilité croissante s'exprime depuis quelques jours sur le net et les réseaux sociaux. Beaucoup s’exclament : « le masque ne sert à rien ».


La force de cette expression est qu’il ne s’agit pas d’un slogan ou d’un mot d’ordre mais d’une petite phrase. Et pas une simple parole malheureuse mais une position officielle du gouvernement d’Édouard Philippe. Celui-ci déclarait lui-même en mars dernier, au journal de TF1 : « Porter un masque en population générale, ça ne sert à rien ». À la même époque, son entourage plussoyait :
  • « L’usage des masques est inutile en dehors des règles d’utilisation définies » ‑ Olivier Véran, ministre de la Santé.
  • Le masque est « totalement inutile pour toute personne dans la rue » ‑ Jérôme Salomon, directeur général de la Santé.
  • « Les Français ne pourront pas acheter de masques dans les pharmacies, car ce n’est pas nécessaire si on n’est pas malade » ‑ Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement.
(À propos de Sibeth Ndiaye, un site parodique lui avait fait dire que « le port du masque ne sert à rien » mais qu’il deviendrait obligatoire « dès que les stocks seront réapprovisionnés ». L’AFP avait rapidement dénoncé ces « propos inventés »…)

Quelles que puissent être ses raisons objectives, un changement de doctrine des experts médicaux par exemple, le gouvernement aura du mal à se débarrasser de cette petite phrase. Elle collera à ses semelles comme le légendaire sparadrap du capitaine Haddock. Elle nourrira toutes les oppositions au masque, et tout ce que le gouvernement pourra dire à ce sujet sera fatalement suspect d’insincérité. Il a lui-même délégitimé à l’avance une mesure qu’il entend imposer aujour’hui.

Voici deux ans, un objet du quotidien, aussi basique que le masque, la chasuble de sécurité, était devenu l’emblème d’une rébellion civique approuvée à ses débuts par plus de 60 % des Français. La révolte des Gilets jaunes était largement motivée par des petites phrases. Décidément, Emmanuel Macron et les siens ont du mal avec ces objets verbaux mal identifiés.

Michel Le Séac’h

17 juillet 2020

Les petites phrases de Macron : sorties de leur contexte… ou entrées dedans ?

Interrogé par Gilles Bouleau et Léa Salamé, Emmanuel Macron s’est exprimé en direct devant les Français le 14 juillet. Questionné sur la « détestation » qu’il pouvait susciter, il a déclaré dès la troisième minute de ce long entretien :

le jeu des maladresses, parfois des phrases sorties de leur contexte d'autres fois, de l'opposition, de la vie politique a fait que cette détestation a pu être alimentée.

Derrière ces « phrases » du président de la République, certains ont même entendu spontanément « petites phrases », comme France 2, Le Figaro, Challenges ou Nice Matin. Elles font évidemment songer au « carré macronien » : « je traverse la rue », « les Gaulois réfractaires », « un pognon de dingue » et « des gens qui ne sont rien ».


Le thème de la petite phrase « sortie de son contexte » est un grand classique de la vie politique. Ce n’est pas une nouveauté pour Emmanuel Macron. En septembre 2017, peu après son élection donc, il déplorait devant des journalistes : « J'ai fait un discours important à Athènes, vous avez choisi une phrase sortie de son contexte » (en l’occurrence : « je ne céderai rien devant les fainéants »).

Les théoriciens de l’analyse du discours ont créé un mot pour désigner le phénomène d’extraction d’un fragment de texte : aphorisation. Une petite phrase est une aphorisation, précise Dominique Maingueneau. L’aphorisme se suffit à lui-même. Il n’a pas besoin d’un contexte.

Cependant, il serait difficile de considérer « les Gaulois réfractaires » ou « je ne céderai rien devant les fainéants » comme des aphorismes. Le problème de ces petites phrases prises en mauvaise part est en fait que leur auteur ne leur attache pas le même sens, la même valeur, que son auditoire. Le premier considère qu’elles disent quelque chose du monde. Le second considère qu’elles disent quelque chose du premier. Et ce quelque chose ne lui plaît pas.

Emmanuel Macron l’a compris, ou presque. Dans le même passage de son entretien du 14 juillet, il admet :

j'ai sans doute laissé paraître quelque chose que je ne crois pas être profondément, mais que les gens se sont mis à détester.

Quand un leader politique se plaint qu’on arrache des petites phrases à leur contexte, il entend par « contexte » le texte dont elles sont issues. Mais le véritable contexte du discours d’un leader politique, c’est le peuple.

Michel Le Séac’h

Illustration : copie d’écran https://www.youtube.com/watch?v=ojdZ7VGbqSw (à 2 :58)

23 juin 2020

Sibeth Ndiaye peine à expliquer les jets de pierre

Le 21 juin, Sibeth Ndiaye est l’hôte de l’émission Dimanche en politique sur France 3. Francis Letellier l’interroge sur le sort judiciaire d’une infirmière poursuivie pour avoir jeté des pierres sur des policiers lors d’une manifestation à Paris. Faut-il la condamner ? C’est à la justice de faire son travail, répond, comme il se doit, la porte-parole du gouvernement. Mais elle ajoute : « Je ne saurais pas expliquer, à mes enfants  par exemple, s'il est normal, ou pas, de jeter des pierres sur les forces de l'ordre », une déclaration qualifiée de « petite phrase » notamment par Voici et Orange. C’est-à-dire, semble-t-il, que jeter des pierres sur les policiers pourrait être normal selon l’inspiration du moment.


Ces propos circulent largement sur les réseaux sociaux. Sibeth Ndiaye reçoit cependant de nombreux renforts qui condamnent, parfois avec vivacité, un détournement de ses déclarations. Le Huffington Post évoque ainsi une « citation tronquée de Sibeth Ndiaye [qui] fait enrager les syndicats » -- syndicats de police en l’occurrence. La porte-parole du gouvernement est finalement mieux défendue qu’Emmanuel Macron quand ses propres déclarations étaient prises en mauvaise part.

Ses défenseurs n’ont aucune peine à démontrer, en citant d’autres parties de l’émission,  qu’elle n’a pas justifié les violences anti-policières et qu’elle souhaite que la justice fasse son travail. En même temps, ses accusateurs n’ont aucune peine à prouver qu’elle a réellement déclaré, la vidéo en atteste : « Je ne saurais pas expliquer, à mes enfants  par exemple, s'il est normal, ou pas, de jeter des pierres sur les forces de l'ordre ».

Le député européen LR François-Xavier Bellamy ne veut pas accabler Sibeth Ndiaye mais ne l’absout pas entièrement : « Je ne crois pas qu’on ait besoin de tant de mots pour dire une chose très simple : il ne faut pas jeter de pierre sur les policiers. Un point c’est tout. ». Et là est bien le problème. Il réside plus dans la forme que dans le fond. L’intention réelle de Sibeth Ndiaye n’a pas beaucoup d’importance.

Sa phrase avec un conditionnel et deux négations est peu compréhensible, donc propice aux incompréhensions. Et à cette pratique vieille comme la communication politique : la citation tronquée, déformée ou sortie de son contexte. N’est-il pas étrange qu’une porte-parole du gouvernement tende, une fois de plus, de telles verges pour se faire battre ?

Michel Le Séac’h
Illustration : copie d’écran France 3

02 juin 2020

Une brève histoire des petites phrases

On reconnaît volontiers des petites phrases dans « Alea jacta est » (49 av. J.C.), « Souviens-toi du vase de Soissons » (486) ou « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France » (1638). Pourtant, la locution « petite phrase » elle-même est bien plus récente. Selon Alice Krieg-Planque et Caroline Ollivier-Yaniv, « ce n’est vraisemblablement que dans le courant des années 1980 que l’objet commence à se constituer, en tant que phénomène de coproduction discursive portant ce nom, dans les relations entre politique, communication et médias »[i].

Si tard, vraiment ? Avant le 20e siècle, certes, une « petite phrase » n’est qu’un nom précisé par un adjectif, une phrase brève, tout simplement. Cette phrase peut occasionnellement relever du domaine politique : « La France est le seul pays où quelque petite phrase puisse faire une grande révolution » écrit Balzac en 1834 dans La Duchesse de Langeais. Cependant, les occurrences constatées relèvent surtout de la pédagogie et de la musique, voire des deux :

    • Apprenez donc par cœur cette petite phrase : saurez, l’ami, si fais taie, et vous y trouverez le nom de vos sept toniques par dièses : sol, ré, la, mi, si, fé, té[ii]

Au tournant du 20e siècle, « petite phrase » devient clairement une locution. Rémy de Gourmont l’emploie ainsi à plusieurs reprises. Il écrit par exemple : « Le style de Mallarmé doit précisément son obscurité, parfois réelle, à l'absence quasi totale de clichés, de ces petites phrases ou locutions ou mots accouplés que tout le monde comprend dans un sens abstrait, c'est-à-dire unique »[iii].

À partir de cette époque, les occurrences deviennent plus nombreuses. Le Ngram Viewer de Google permet de s’en faire une idée. À défaut d’être très précis, cet outil peut révéler des tendances sur longue période. Ici, il montre que, toutes choses égales d’ailleurs, la fréquence de l’expression progresse globalement tout au long du 20e siècle dans les livres en français. On note deux périodes d’accélération : au singulier (« petite phrase ») dans les années 1910, au singulier et au pluriel à partir du milieu des années 1960.



L’origine de la première accélération ne fait aucun doute : elle est due à Marcel Proust. Du côté de chez Swann est paru en 1913. La « petite phrase » de la sonate de Vinteuil, « hymne national » de l’amour entre Charles Swann et Odette de Crécy, frappe les esprits à l’égal de la « petite madeleine ». Le concept est d’autant mieux mémorisé qu’on le retrouve dans d’autres volumes de la Recherche (À l’ombre des jeunes filles en fleur, La Prisonnière…). (Il figurait déjà, appliqué à une sonate de Saint-Saëns, dans le premier roman de Proust, Jean Santeuil.)

La deuxième accélération commence au milieu des années 1960. La « petite phrase » désigne plutôt les échanges à fleurets mouchetés de la vie politique dans les premières années de la Ve République. Au singulier ou au pluriel, l’expression figure six fois dans Le Duel : de Gaulle-Pompidou de Philippe Alexandre (1970), par exemple.

Fin 1973 paraît dans Le Monde un article de Georges Vedel intitulé « Encore une petite phrase ». Le célèbre juriste y commente une décision du Conseil constitutionnel du 28 novembre 1973[iv]. L’air de ne pas y toucher, le Conseil a répondu incidemment et implicitement à une question importante qu'on ne lui posait pas (une peine d’emprisonnement peut-elle être instaurée par décret ?). L’article, le concept et la démarche du Conseil constitutionnel sont très remarqués dans le monde politique et médiatique de l’époque.

« Depuis quelque temps, après M. Pompidou et M. Brejnev, les petites phrases ont dans la vie politique une certaine importance », note un élu, Jacques Henriet, à la tribune du Sénat, quelques jours plus tard[v]. On commence à percevoir l’expression comme une locution, c’est-à-dire un groupe de mots formant une unité avec un sens propre, comme dans le domaine musical. On le souligne parfois en la mettant entre guillemets. « Pompidou cherche à tirer le meilleur effet de la ‘’petite phrase’’ », note par exemple Jean Poperen, l’un des dirigeants du parti socialiste de l’époque[vi].

La phrase succède au mot

Bien entendu, le phénomène existait avant la locution. Démosthène, l’un des plus fameux orateurs de l’Antiquité, s’est rendu célèbre pour les images employées dans ses discours. Aujourd’hui, certains de ses « slogans métaphoriques »[vii] seraient certainement qualifiés de petite phrase.

Avant cette appellation, la langue française utilisait une formule encore plus succincte : « mot ». Car le « mot » est parfois plus qu’un mot. En 1762, la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française en donne, entre autres, les définitions suivantes : « ce qu’on dit ou ce qu’on écrit à quelqu’un en peu de paroles » et « sentence, apophtegme, dit notable, parole remarquable ». La « phrase » de 1762, elle, est un simple « assemblage de mots sous une certaine construction ».

Réciproquement, la parole peut se définir… comme un mot. « Parole signifie aussi, Sentence, beau sentiment, mot notable », indique le Dictionnaire de 1762. « Parole mémorable. C'est une parole digne d'un Souverain. Il faudroit écrire cette parole en lettres d'or ». Parole signifie encore « Mot, ou discours pris selon ce qu'il est, bon ou mauvais, doux ou rude, offensant ou obligeant, honnête ou déshonnête, &c. ».

Il nous en reste des « paroles historiques » ou des « mots historiques » qu’aujourd’hui on appellerait sans aucun doute des petites phrases. « Alea jacta est » ‑ le sort en est jeté ‑, s’écrie Jules César en franchissant le Rubicon. C’est un « mot » note Dacier, traducteur de Plutarque qui a raconté l’histoire[viii]. Jules César encore traverse un village des Alpes. Il déclare : « J’aimerais mieux être ici le premier que le second dans Rome ». C’est un « mot » dit Rollin en rapportant l’anecdote[ix]. César toujours s’en va en campagne : « Nous nous éloignons d’un général sans armée pour aller combattre une armée sans général ». C’est un « mot »  pour Ferguson[x].

…et le mot devint mot

La première publication académique en français explicitement consacrée aux petites phrases – et souvent citée à ce titre – est intitulée « Petites phrases et grands discours (Sur quelques problèmes de l'écoute du genre délibératif sous la Révolution française) »[xi]. Son auteur, Patrick Brasart, applique sans peine cette locution du 20e siècle à la communication politique du 18e siècle, antérieure à la radio, à la télévision et à l’internet. Surtout, il montre que malgré la « culture rhétorique » des acteurs de l’époque, les petites phrases d’alors ressemblent beaucoup à celles d’aujourd’hui. Il insiste même sur leur versant négatif, « la malveillance des adversaires politiques d'un orateur pour pratiquer les abréviations les plus rudes, la plus radicale étant la réduction de l'ensemble du discours public d'un orateur à une seule phrase » [xii].

À l’époque, les archives parlementaires en témoignent, ces petites phrases révolutionnaires étaient systématiquement appelées « mots ». Mirabeau, par exemple, « dénonce le mot attribué au ministre de Saint-Priest », qui aurait « dit à la phalange des femmes qui demandaient du pain : ‘’Quand vous n'aviez qu'un Roi,vous ne manquiez pas de pain ; à présent que vous en avez douze cents, allez vous adresser à eux’’[xiii] ». Robespierre s’indigne contre le pouvoir des orateurs : « Alors se réalise le mot de Thémistocle, lorsque, montrant son fils enfant, il disait : ‘’Voilà celui qui gouverne la Grèce; ce marmot gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Athéniens gouvernent la Grèce[xiv].’’ ».

Quant au « mot de Cambronne », c’était à l’origine « la Garde meurt mais ne se rend pas ». Ce mot était évidemment tout prédestiné à devenir un seul mot.

Michel Le Séac’h

Photo : Buste présumé de Jules César au Musée départemental d'Arles, photo fr.zil, Wkipedia, licence CC 2.0



[i] Alice Krieg-Planque et Caroline Ollivier-Yaniv, « Poser les « petites phrases » comme objet d’étude », Ccommunication & langages, n° 168, juin 2011, p. 17-22.
[ii] Émile Chevé, Méthode élémentaire de musique vocale, Paris, 1846.
[iii] Rémy de Gourmont, Esthétique de la langue française, Paris, Mercure de France, 1899.
[v] Sénat, séance du 3 décembre 1973, Journal officiel de la République française, Débats parlementaires, Sénat, 4 décembre 1973, p. 2299.
[vi] Jean Poperen, L’Unité de la gauche (1965-1973), Paris, Fayard, 1975, p.  83.
[vii] Matthieu Fernandez, Les images dans les Harangues et les Plaidoyers politiques de Démosthène : de la communication politique à la littérature, thèse de doctorat, École doctorale Mondes anciens et médiévaux (Paris), 2015.
[viii] Plutarque, Les Vies des hommes illustres, traduction Dacier, Paris, Paulus-du-Mesnil, 1734, p. 252.
[ix] Charles Rollin, Œuvres de Rollin, Paris, Firmin Didot, 1821, p. 452.
[x] Adam Ferguson, Histoire des progrès et de la chute de la république romaine, Paris, Nyon l’aîné et fils, 1741, p. 300.
[xi] Brasart Patrick. « Petites phrases et grands discours (Sur quelques problèmes de l'écoute du genre délibératif sous la Révolution française) ». Mots, septembre 1994, n°40, p. 106-112.
[xii] idem.
[xiii] Archives parlementaires de 1787 à 1860, première série (1787-1799), T. IX, p. 398. https://sul-philologic.stanford.edu/philologic/archparl/navigate/9/0/0/0/0/0/0/0/398
[xiv] Archives parlementaires de 1787 à 1860, première série (1787-1799), T. XXVI, p. 125. https://sul-philologic.stanford.edu/philologic/archparl/navigate/26/0/0/0/0/0/0/0/129/