mercredi 7 août 2019

Des deux corps du roi aux deux paroles du président

« C’est une petite phrase qui devrait ravir ses opposants », assurait RTL voici tout juste quatre ans à la lecture d’un entretien avec Emmanuel Macron publié dans l’hebdomadaire Le 1[i]. « Emmanuel Macron […] a lâché quelques mots qui pourraient faire polémique », assurait pour sa part Le Point[ii]. « "Il nous manque un roi", a-t-il répondu au journaliste quand celui-ci lui a demandé si "la démocratie est forcément déceptive" ». « Il nous manque un roi » était aussi signalé par Le Lab d’Europe 1, qui publiait cependant un correctif en fin de journée : « cet article mentionnait à l'origine, et de manière erronée, cette citation d'Emmanuel Macron : "Il nous manque un roi." Une déclaration qui ne figure en réalité pas dans l'interview[iii]. »

Et de fait, dans Le 1, pas trace de « il nous manque un roi » dans la réponse d’Emmanuel Macron à la question « La démocratie est-elle forcément déceptive ? » :
« La démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude, car elle ne se suffit pas à elle-même. Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n'a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le Roi n’est plus là. »
L’hypothèque de la petite phrase écartée de justesse, bien des journaux se sont interrogés sur le fond de la déclaration. Pourquoi cet intérêt pour la « figure du Roi » ? Plus d’un a répondu : Emmanuel Macron est adepte de la théorie des « deux corps du roi » énoncée en 1957 par Ernst Kantorowicz[iv]. En substance, dans la tradition politique médiévale, le roi aurait deux corps. Le sien, charnel et mortel. Et aussi un corps politique et souverain qui incarne l’ensemble de son peuple, la communauté du royaume qui, elle, ne meurt pas. D’où la formule rituelle : « Le roi est mort, vive le roi ! ».

Mais au 21ème siècle, le souverain n’est plus seulement un corps. Il est aussi une parole que son peuple peut entendre tous les jours. À la figure du roi se superpose le discours du président. Se pourrait-il qu’il y ait deux paroles du président, ce qu’il dit et ce que l’ensemble de son peuple pense qu’il a dit ?

«  Emmanuel Macron a deux manières de s’exprimer en public », notait Émilie Zapalski[v]. « Dans l’une, il s’adresse à son interlocuteur comme s’ils étaient seuls. C’est là qu’on le sent sincère, authentique. » Dans l’autre, il adopte une solennité plus « officielle ». Dira-t-on alors que la première façon de s’exprimer est celle du « roi » charnel et mortel, alors que la seconde serait celle du peuple souverain ? Ce n’est pas si sûr. À une époque d’immédiateté médiatique, la parole « sincère, authentique » pourrait bien être celle qui représente le mieux la communauté du peuple.

Car c’est de cette parole « sincère, authentique » que naissent les pires petites phrases d’Emmanuel Macron, transfigurées par la vox populi ‑  presse et réseaux sociaux confondus. Emmanuel Macron n’a jamais réellement dit « les Français sont des Gaulois réfractaires au changement », ni « la vie d’un chef d’entreprise est bien plus dure que celle d’un salarié », ni « trop de Français n’ont pas le sens de l’effort ». Beaucoup le croient, pourtant.

Ces paroles du président qui ne sont pas vraiment du président dénotent-elles un intérêt crypto-monarchiste pour un discours présidentiel représentatif de la communauté nationale ? Elle ne paraissent pas empreinte d’un profond respect pour celui qui siège à l’Élysée, en tout cas. Le silence fonctionne-t-il mieux ? Peut-être le peuple dira-t-il un jour : « le président est muet, vive le président ! »

Michel Le Séac’h


[i] « J’ai rencontré Paul Ricœur qui m’a rééduqué sur le plan philosophique », entretien recueilli par Éric Fottorino, Laurent Greilsamer et Adèle Van Reeth, Le 1, 8 juillet 2015, https://le1hebdo.fr/journal/numero/64/j-ai-rencontr-paul-ricoeur-qui-m-a-rduqu-sur-le-plan-philosophique-1067.html. Publié aussi sur le site web de La République en marche : https://en-marche.fr/articles/medias/limparfait-du-politique
[ii] Valentin Chatelier, « Emmanuel Macron estime que ‘’le grand absent’’ est ‘’la figure du roi’’, 8 juillet 2015, https://www.rtl.fr/actu/politique/emmanuel-macron-estime-que-le-grand-absent-de-la-politique-est-la-figure-du-roi-7779039520. Voir aussi Le Point, https://www.lepoint.fr/politique/emmanuel-macron-plus-royaliste-que-socialiste-07-07-2015-1943115_20.php
[iii] « Pour Emmanuel Macron, il manque un roi à la France », 8 juillet 2015, https://lelab.europe1.fr/pour-emmanuel-macron-il-manque-un-roi-a-la-france-1365792
[iv] Ernst Kantorowicz, Les Deux corps du roi, Paris, Gallimard, 1989.
[v] Sur BFMTV, le 4 octobre 2018.
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Photo d’Emmanuel Macron : Présidence de Russie, licence CC BY 4.0

mercredi 10 juillet 2019

« Si je semble clair, vous m’avez probablement mal compris » : les petites phrases des banquiers centraux

« There is a risk that weak inflation will be even more persistent than we currently anticipate » (il existe un risque que l’inflation faible soit encore plus durable que nous ne le prévoyons actuellement), a déclaré tout à l’heure Jerome Powell, président de la Réserve fédérale (la « Fed ») américaine, devant le Congrès des États-Unis. Un risque qu’une prévision soit dépassée… Était-ce parler pour ne rien dire ?

L’outil principal des banques centrales, en principe, ce sont les taux d’intérêt. Mais quand les taux sont proches de zéro et qu’on n’ose pas les relever, que reste-t-il aux patrons des banques centrales ? La parole. Ce n’est pas nouveau : en 1781, Necker soulignait que « le mystère de l’état des Finances » favorisait les rumeurs*. Il en concluait que publier la situation du Trésor royal « pourrait avoir la plus grande influence sur la confiance publique »**.

Ce qui ne remplissait pas les caisses pour autant, bien entendu. Mais, avertissait Necker, l’augmentation des emprunts publics « qui séduit parce qu’elle éloigne le moment des embarras, ne fait qu’accroître le mal et creuser plus avant le précipice ». Une petite phrase à la manière de l’époque, clairement destinée au roi Louis XVI. On est parfois plus direct aujourd’hui, à l’instar de François Fillon déclarant en 2007 : « je suis le Premier ministre d’un État en faillite ».

Les petites phrases des banquiers centraux contemporains ne sont pas le fruit du hasard comme celles de nombreux hommes politiques. Elles sont pesées au trébuchet. Le rôle des banques centrales est délicat : elles doivent gérer des anticipations. Dire clairement ce qu’elles comptent faire, c’est risquer d’en épuiser l’effet avant l’heure. Il faut donc laisser des portes ouvertes. Cultiver l’ambiguïté.

Profession : interprète du Fedspeak

Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale (la « Fed ») américaine de 1987 à 2006, était réputé exceller dans cet art. Il a laissé plusieurs formules célèbres. La plus fameuse date de 2005 : « if I turn out to be particularly clear, you've probably misunderstood what I said » (si je semble clair, c’est probablement que vous m’avez mal compris -- mais la formule est souvent présentée sous la forme « si je semble clair c'est que je me suis mal exprimé » ). Il est à l’origine de ce qu’on a appelé le « Fedspeak », le langage de la Fed, fait d’allusions compréhensibles uniquement des initiés, et encore…

Car le Fedspeak a fait naître une caste d’interprètes ou d’augures censés le comprendre. Cécile Chevré nous ramène à l’Ancien régime quand elle écrit : « La Fed, c'est le Roi Soleil dans sa cour de Versailles : ce qu'elle fait, ce qu'elle dit, ce qu'elle mange, avec qui elle passe ses nuits... tout est analysé, décrypté, interprété (avec plus ou moins de justesse)... »***.

Les successeurs de Greenspan ont aussi laissé des petites phrases fameuses, tel l’« helicopter money » de Ben Bernanke. Les banquiers centraux européens ne sont pas en reste. Certain « whatever it takes » de Mario Draghi est resté aussi fameux que mystérieux.

Et non, ce n’est pas parler pour ne rien dire : ces paroles font de l’effet. La formule particulièrement alambiquée prononcée tout à l’heure par Jerome Powell a enthousiasmé la Bourse, car elle signifie (ou pourrait signifier…) que la Fed va maintenir des taux bas. À cause d’elle, l’indice S&P 500 a progressé de 0,6 %. Les actionnaires ont gagné des milliards de dollars en quelques minutes. Petites sont les phrases, grande est leur valeur.

Michel Le Séac’h
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* Joseph Droz, Histoire du règne de Louis XVI, Bruxelles, Société typographique belge Adolphe Wahlen et Compagnie, 1839, p. 265
** Jacques Necker, Compte rendu au Roi, Paris, Imprimerie royale, 1781.
*** Cécile Chevré, « Et si la Fed avait déjà relevé ses taux ? », La Chronique Agora, 11 novembre 2015

Photo : Jerome Powell devant un comité du Sénat des États-Unis, 17 juillet 2018, photo Board of Governors of the Federal Reserve Board, domaine public, via Wikipedia.

mardi 4 juin 2019

Anti-manuel de communication politique, par Renaud Czarnes

Comment se planter ? Renaud Czarnes prend le contrepied de la plupart des experts dans ce petit livre paru cette année aux éditions Kawa : il explique ce qu’il ne faut pas faire en communication politique. Sa principale expérience opérationnelle en la matière est brève, deux ans aux côtés du premier ministre Jean-Marc Ayrault, mais on sent qu’elle a été riche d’enseignements amers ! Cependant, si ces deux années ont pu lui paraître longues, elles n’ont pas suffi à faire de lui un homme du sérail : il garde une distance et une faculté d’étonnement salutaires à l’égard de son sujet.

Il distingue quinze règles pour échouer infailliblement :

  1. Ne pas oublier que les médias sont des entreprises comme les autres
  2. Ne pas confondre l’info, le « tout infor » et le « non info »
  3. Croire que la France vit au rythme de BFM !
  4. Essayer de se faire entendre quand tout le monde parle en même temps
  5. Croire qu’on peut éviter les « couacs » au sein d’un gouvernement
  6. Petite alerte ou début de crise : comment savoir si agir n’est pas pire que de ne rien faire ?
  7. Ignorer les fondamentaux de la communication de crise
  8. Oublier que la vérité n’est pas toujours audible
  9. Espérer gagner du temps avec les comités Théodule et les rapports en tous genres
  10. Croire aux sondages… ou le contraire
  11. Croire que le « off » existe encore… ou le contraire !
  12. Croire que les « fuites » dans la presse sont spécifiquement dirigées contre vous
  13. Croire que « le message, c’est le medium » (et se demander « où parler et pour dire quoi » ?)
  14. Oublier qu’il ne faut pas « insulter l’avenir »
  15. Croire encore à la « sacralisation de la fonction présidentielle »
La liste est-elle complète ? Peut-être aurait-il fallu y ajouter un rappel d’un principe énoncé jadis par Marcel Bleustein-Blanchet : Oublier que si la communication d’un bon produit est de l’information, celle d’un mauvais produit est de la diffamation. Mais Renaud Czarnes est sans doute trop gentil pour le dire. Ou peut-être a-t-il bien intégré sa 14e règle ci-dessus ?

Les petites phrases font quelques apparitions dans ce livre. Le seul adjectif que Czarnes leur applique est « assassines » (p. 60). Pourtant, étudiant celles d’Emmanuel Macron, il note qu’elles « ont sans doute pour objectif de construire une personnalité populaire, sincère et authentique », un oxymore qui surprend évidemment : comment une personnalité « construite » serait-elle en même temps sincère et authentique ? L’assassin avance masqué !

Ses petites phrases, note l’auteur, Emmanuel Macron « devrait les garder pour un dîner entre amis plutôt qu’en public » (p. 74). Ce qui est plus facile à dire qu’à faire : les Français sont en attente d’une parole présidentielle, admet Czarnes en citant Jacques Pilhan. Le silence n’est pas une stratégie. Le risque d’une parole mal interprétée est donc permanent.

Michel Le Séac’h

Renaud Czarnes, Anti-manuel de communication politique – Vade-mecum à l’usage des femmes et des hommes politiques ainsi qu’à ceux qui les conseillent, Bluffy, Éditions Kawa, 2019, 90 pages, 19,90 euros.

www.editions-kawa.com

lundi 29 avril 2019

« L’art d’être Français » : une tentative de méta-petite phrase ?

Emmanuel Macron, devenu chef de l’État sans grande expérience pratique de la communication politique, a tardé à comprendre que les citoyens recherchent dans la parole présidentielle des signes, voire des consignes. S’il ne met pas de petites phrases dans ses interventions, les Français en trouvent quand même. En général, pas celles qu’il aurait voulu.

Sa conférence de presse d’après Grand débat national, le 25 avril 2019, donne l’impression qu’il a intégré cette dimension – y compris dans une mise en scène souvent qualifiée de « gaullienne ». Dans son discours introductif, la presse a presque unanimement remarqué l’expression « l’art d’être Français ». C’était clairement un but recherché puisque le président l’a répétée pas moins de quatre fois dans son discours introductif.

Personne ne l’a qualifiée de « petite phrase » (hormis L’Express, qui y voit aussi une « formule poétique ») ; il lui manquait en tout cas, à ce stade, un contenu implicite largement compris. Cependant, Emmanuel Macron s’est ensuite attaché à lui conférer du sens :

L’art d’être Français c’est à la fois être enraciné et universel, être attaché à notre histoire, nos racines mais embrasser l’avenir, c’est cette capacité à débattre de tout en permanence et c’est, très profondément, décider de ne pas nous adapter au monde qui nous échappe, de ne pas céder à la loi du plus fort mais bien de porter un projet de résistance, d’ambition pour aujourd’hui et pour demain.

La démarche rappelle celle du « Moi président » de François Hollande[1], sans la lourdeur de l’anaphore : il s’agit de faire entrer beaucoup de choses dans quelques mots. C’est la démarche du Credo. On pourrait parler de « méta-petite phrase » : un bouquet de contenus dans une formule concise.

Avec quelles perspectives de mémorisation ? L’élément de répétition est bien là, dans le discours présidentiel, dans la presse, dans les réseaux sociaux. Invitée du Grand débat de France Inter, Sibeth Ndiaye s’est aussi efforcée de faire tourner la formule le lendemain (« à travers ce que le président de la république a employé comme expression, l'art d'être Français, il y a au fond ce qui fonde notre volonté d'être de ce pays, de lui appartenir et de l'aimer »). En revanche, le contenu laisse probablement à désirer. Le Credo, comme d’autres méta-petites phrases qui ont réussi (« I have a dream »[2], « Yes we can »[3]…), exprime une vison homogène, cohérente. Or, comme l’a noté Arnaud Benedetti dans Atlantico, cet art d’être Français-là est « une traduction lexicale de la posture du “en même temps" ».

Ce qui n’a rien d’étonnant : Emmanuel Macron a de la suite dans les idées. Il le déclarait lui-même le 17 avril 2017[4] :

« Je continuerai à utiliser 'en même temps' dans mes phrases mais aussi dans ma pensée, parce que en même temps ça signifie simplement que l'on prend en compte des impératifs qui paraissaient opposés mais dont la conciliation est indispensable au bon fonctionnement d'une société. »

S’il a finalement renoncé à utiliser « en même temps », Emmanuel Macron entend sans doute lui donner un successeur plus sémillant dans sa forme mais tout aussi inaccessible à un cerveau normal dans son fond. « L’art d’être Français » a d’ailleurs provoqué les mêmes sarcasmes en ligne que le « en même temps ». Ses perspectives ne paraissent pas très solides.

Michel Le Séac’h



[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 59.
[2] Idem, p. 115.
[3] Ibidem, p. 121.
[4] Voir « “En même temps" : du tic de langage à la petite phrase chez Emmanuel Macron ? », Phrasitude, 18 mai 2017, http://www.phrasitude.fr/2017/05/en-meme-temps-du-tic-de-langage-la.html

samedi 20 avril 2019

Notre-Dame des gilets jaunes et le « pognon de dingue »

Une petite phrase est une formule qui marque les esprits. On sait qu’une formule a marqué quand elle est : (1) citée, (2) reprise, (3) détournée, (4) snowclonée. Ces quatre possibilités dénotent un degré d’impact croissant. Le locuteur qui détourne la formule initiale cherche à exploiter un élan acquis. Celui qui en fait un snowclone estime même que ses auditeurs la reconnaîtront sous un déguisement. (Bien entendu, tout n’est pas si simple : si l’on considère la petite phrase comme négative, on évitera une reprise, mais un détournement reste possible.)

Ces piqûres de rappel contribuent elles-mêmes à graver la petite phrase dans les mémoires. Elles sont d’autant plus efficaces qu’elles sont à leur tour citées ou reprises – en raison de leur auteur ou des circonstances.

Le tragique incendie de Notre-Dame de Paris vient d’en fournir une illustration intéressante. Avant même l’extinction des flammes, les promesses de dons pour la restauration ont commencé à affluer. Des grandes fortunes très médiatisés (Bernard Arnault, François Pinault…) ont annoncé des montants à neuf chiffres. Un consensus national était-il en train de se former ? Certains s’en sont aussitôt dissociés, sur le thème : « puisqu’on trouve tant d’argent en quelques minutes pour un monument, on pourrait aisément en trouver pour le social ».

Que cette position soit sincère ou tactique (le milliard promis pour Notre-Dame ne représente pas un dixième des sommes engagées par Emmanuel Macron le 10 décembre 2018 en réponse aux demandes des gilets jaunes), le contexte politique lui était favorable. Et une figure des « gilets jaunes » a trouvé un détournement parfaitement adapté : sur BFM TV, Ingrid Levavasseur a condamné « l'inertie des grands groupes face à la misère sociale alors qu'ils prouvent leur capacité à mobiliser en une seule nuit 'un pognon de dingue' pour Notre-Dame »[1].

Dans ce « pognon de dingue », on a tout de suite reconnu une formule prononcée par Emmanuel Macron en juin 2018 (« on met un pognon de dingue dans les minima sociaux ») dans une vidéo imprudemment mise en ligne par Sibeth Ndiaye. À l’époque, le « pognon de dingue » avait abondamment été qualifié de « petite phrase ». Compte tenu du thème et des circonstances, son détournement par Ingrid Levavasseur a également été très remarqué, y compris hors de France (ci-dessous, copie d’écran partielle de deux journaux belges, L’Écho et L’Avenir).



Michel Le Séac’h



[1] L’extrait de l’entretien avec Ingrid Levavasseur mis en ligne par BFM TV ne reprend pas ce passage.

mardi 16 avril 2019

« Les ONG ont pu se faire complices des passeurs » : la non-petite phrase de Christophe Castaner

Le 5 avril 2019, clôturant la réunion des ministres de l’Intérieur du G7 à Paris, Christophe Castaner a fait une déclaration qui contenait le passage suivant :

Les ONG jouent un rôle essentiel pour apporter une aide aux migrants, cela ne fait aucun doute. Toutefois, en Méditerranée centrale on a observé de façon tout à fait documentée, je vous le dis, une réelle collusion, à certains moments, entre les trafiquants de migrants et certaines ONG. On a observé que certains navires d'ONG étaient ainsi en contact téléphonique direct avec des passeurs qui facilitaient le départ des migrants depuis les côtes libyennes dans des conditions effroyables, souvent au péril de leur vie. Les ONG, dans ce cas-là, ont pu se faire complices des passeurs.

Cette déclaration a soulevé une émotion certaine dans les milieux de gauche, qui ont surtout cité sa dernière phrase – sous une forme optimisée (« les ONG ont pu se faire complices des passeurs »). Pourtant, la presse n’a presque jamais utilisé l’expression « petite phrase » à son sujet. Cette absence de qualification est anecdotique, bien sûr. Elle a pourtant de quoi étonner puisque, de nos jours, l’étiquette « petite phrase » s’accroche aisément à tout propos un peu détonant d’un personnage politique.

Sur un thème connexe, le prédécesseur de Christophe Castaner au ministère de l’Intérieur, Gérard Collomb, avait évoqué au printemps 2018 « les migrants qui font un peu de benchmarking pour regarder les différentes législations à travers l’Europe ». À l’époque, cette sortie avait été largement qualifiée de « petite phrase », par exemple chez France Télévisions, Le Parisien ou France Soir.

Comment expliquer cette différence de traitement ? La question, je le redis, est purement anecdotique. Mais peut-être la réponse éclairerait-elle un peu le fonctionnement des petites phrases ? Trois types d’explication, correspondant aux trois phases d’une petite phrase, sont envisageables.

  1. Au niveau du contenu, le léger doute introduit dans la formule généralement citée (« ont pu ») l’affaiblit peut-être. Surtout, il n’est pas impossible que l’allégation du ministre de l’Intérieur soit déjà largement admise implicitement, y compris par certains de ceux qui s’offusquent de l’entendre explicitée. La convergence d’intérêts entre passeurs, migrants et sauveteurs relève du simple bon sens. La mer est grande. Plutôt que de la parcourir à la recherche de petites embarcations comme des aiguilles dans des bottes de foin autant aller chercher du côté où un coup de fil vous a obligeamment dit qu’elles pourraient se trouver, comme l’a noté Frontex p. 32 de son rapport d’analyse des risques de 2017. La déclaration de M. Castaner a pu paraître purement factuelle et objective.

  2. Au niveau du contexte, une petite phrase suppose un grand personnage – grand par rapport à son sujet, du moins (tout est relatif!). Peut-être Christophe Castaner n’était-il pas audible, début avril, sur un thème politique majeur. À cette date, son image était sûrement influencée par sa fameuse fiesta en boîte de nuit. En tout cas, sa sortie à propos des ONG a été relativement peu reprise sur les réseaux sociaux. Et les recherches sur Google ne mentent pas : le graphique de tendance des recherches reproduit plus bas montre un grand intérêt pour la recherche « Castaner + boîte de nuit » au mois de mars et pratiquement aucun pour « Castaner + ONG » début avril (le résultat est le même si la recherche porte sur « passeurs » ou sur « migrant »). Un gros plan sur le début avril (second graphique) montre que le thème des ONG n'éclipse que très fugitivement celui de la boîte de nuit.

  3. Au niveau de la culture, la déclaration du ministre de l’Intérieur n’a pas de valeur heuristique, elle ne dit ni quoi faire ni quoi penser. Sa version « canonique » (« Les ONG ont pu se faire complices des passeurs ») évoque des acteurs qui concernent peu l’opinion publique. Celle-ci connaît les migrants, pas les passeurs ni les ONG. Si M. Castaner avait plutôt présenté les ONG comme « complices des migrants », sa déclaration aurait sans doute trouvé plus d’écho. Mais lequel ? Selon le dernier sondage Harris Interactive Epoka, l’immigration est le thème qui préoccupe le plus les électeurs aujourd’hui. En définitive, la déclaration du ministre de l’Intérieur était peut-être trop consensuelle pour faire petite phrase.
Michel Le Séac’h



mercredi 10 avril 2019

Un colloque sur les petites phrases à l’Université de Poitiers

La petite phrase fait son chemin dans l’université. Après un numéro spécial de la revue Mots. Les langages du politique l’an dernier, l’Université de Poitiers va accueillir au mois d’octobre un colloque « international, interdisciplinaire et transhistorique » sur « La petite phrase, de Proust à Twitter : percussion et répercussion (discours, littérature, arts) ». Longtemps traitée avec dédain (comme récemment encore par Cécile Alduy), la petite phrase est peu à peu reconnue comme un phénomène de communication spécifique, digne d’être étudié en tant que tel.

La nouvelle du colloque est annoncée par le site web de la Société des anglicistes de l’enseignement supérieur (SAES). Est-ce un paradoxe ? « Petite phrase », on le sait, est généralement rendu en anglais par « sound bite ». Si le français évoque un texte, l’anglais évoque un son. Cette différence peut être un handicap conceptuel : parle-t-on bien de la même chose ? Mais elle peut inversement ouvrir sur des réflexions plus larges : le syntagme ne désigne-t-il pas un phénomène mental ou cognitif plus général ?

Telle est apparemment la démarche adoptée par la Maison des sciences de l’homme et de la société (MSHS) de l’Université de Poitiers. Elle voit dans la petite phrase « un des traits essentiels du discours politique contemporain » mais ajoute qu’« il reste également à interroger la pertinence de l’acception « petite phrase » dans d’autres champs discursifs (littéraire en particulier, mais aussi philosophique, etc.), dans les arts visuels et les arts du temps que sont la musique, la danse, le théâtre, la vidéo ou le cinéma ». À condition de ne pas oublier que la « petite phrase » peut s’y appeler tout autrement – par exemple « réplique culte » au cinéma.

La référence à Marcel Proust dans le titre même du colloque est incontournable et symptomatique : la « petite phrase »[1] de la sonate de Vinteuil est clairement un phénomène mémoriel. Comme d’ailleurs bien d’autres « petites phrases » musicales : ainsi les « quatre coups du Destin » de Beethoven ou le chœur Va pensiero de Verdi n’ont pas besoin de paroles pour évoquer un vaste contexte politique[2].

Ainsi ouverte, la réflexion du colloque aura sans doute du mal à tenir dans les trois jours prévus (23-25 octobre 2019) !

Michel Le Séac’h

Photo : Marcel Proust en 1895, par Otto Wegener, domaine public, Wikipedia



[1] L’expression « petite phrase » n’est pas propre à Marcel Proust : avant le 20e siècle, elle relevait principalement du domaine musical. Il suffit pour s’en convaincre de rechercher l’expression dans les ouvrages du 19e siècle à l’aide de Google Recherche de livres (https://www.google.com/search?q=%22petite+phrase%22&hl=fr&tbm=bks&source=lnt&tbs=cdr:1,cd_min:1800,cd_max:1899&sa=X&ved=0ahUKEwiwubqd3sXhAhVRyYUKHZBlCIEQpwUIIQ&biw=1280&bih=923&dpr=1). La MSHS cite elle-même un texte de Balzac (« la France est le seul pays où quelque petite phrase puisse faire une grande révolution ») qui renvoie aux « airs les plus poétiques ». Avis contestable d’ailleurs : on pourrait en dire autant de l’Italie.
[2] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 148.

mardi 2 avril 2019

Sibeth Ndiaye a du mal avec les petites phrases

Des fois, ce qui va sans dire va mieux en ne le disant pas. Sibeth Ndiaye, nouvelle porte-parole du gouvernement, disait naguère : « j'assume parfaitement de mentir pour protéger le président ». Que la conseillère presse du président de la République soit prête à mentir si c’est utile, nul n’en doute. Il faut juste éviter de le dire.

Sibeth Ndiaye ne nie d’ailleurs pas. Elle assure juste que cette phrase de 2017 a été extraite de son contexte. Elle ne va pas jusqu’à dire : « Non, je ne suis pas prête à mentir pour défendre le président ». Elle laisse d’autres en accepter l’augure. « Je ne doute pas qu'elle n'aura pas la même dimension et la même approche maintenant dans sa responsabilité gouvernementale que celle qu'elle avait au sein d'un cabinet », a déclaré Hughes Renson, vice-président LREM de l’Assemblée nationale.

D’autres défenseurs de Sibeth Ndiaye préfèrent glisser sur cette justification du mensonge pour se focaliser plutôt sur une autre petite phrase fameuse : « la meuf est dead », aurait-elle écrit à un journaliste après la mort de Simone Veil. Certains chasseurs de fake news proclament victorieusement que la phrase est fausse : en réalité, Sibeth Ndiaye a écrit « la meuf est morte ». Comme si avoir écrit « morte » au lieu de « dead » l’excusait d’avoir qualifié Simone Veil de « meuf ».

On rappelle aussi beaucoup ces jours-ci l’épisode du « pognon dingue ». En juin dernier, une petite vidéo d’une réunion de travail à l’Élysée était diffusée sur les réseaux sociaux. « On met un pognon de dingue dans des minima sociaux », y déclarait Emmanuel Macron. De toutes les petites phrases malheureuses du président, celle-ci est sans doute l’une de celles qui ont eu le retentissement le plus large et le plus négatif. Or la vidéo avait été mise en ligne délibérément par Sibeth Ndiaye. Celle-ci l’avait accompagnée du tweet suivant :

« Le Président ? Toujours exigeant. Pas encore satisfait du discours qu’il prononcera demain au congrès de la Mutualité, il nous précise donc le brief ! Au boulot ! »

La vidéo était censée montrer combien Emmanuel Macron est travailleur. De toute évidence, Sibeth Ndiaye n’avait absolument pas compris le danger du « pognon dingue ». Pas plus que celui de la « meuf ». Et elle n’a pas su éviter de nombreuses petites phrases qui ont fait du tort à son patron, ou convaincre la presse que l’important dans ses discours était ailleurs.

Les petites phrases sont un phénomène éminemment culturel. Positive ou négative, leur puissance n’est pas dans leur formulation littérale, elle est dans leur contenu implicite qui renvoie à la culture de leur public. Née à Dakar, Sibeth Ndiaye a été élevée au Sénégal avant de venir faire des études supérieures en France (elle a été naturalisée française en 2016). Il n’est pas impossible que, sur le terrain des petites phrases, sa double culture soit un handicap plus qu’un avantage. Prête à mentir pour protéger le président, il lui arrive de le desservir en disant la vérité ! Elle n'est probablement pas la bonne personne au bon endroit. Se pourrait-il qu'elle soit à la communication d’Emmanuel Macron ce qu’était Alexandre Benalla à sa sécurité ?

Michel Le Séac’h


À propos des petites phrases d’Emmanuel Macron, voir aussi :


lundi 11 février 2019

Pratique de la petite phrase chez les académiciens

Si j’ai pu m’inquiéter d’une contradiction entre deux définitions de la « petite phrase », loin de moi, bien sûr, l’idée de donner des leçons de français à l’Académie française ! Au contraire : je dois souligner que, son nouveau site web en témoigne, la locution « petite phrase » n’est pas rare sous la plume de ses membres, et même dans leur bouche. Et le plus souvent, cette petite phrase n’est pas telle que l’Académie la déprécie à l’article « petit » mais bien telle qu’elle la salue à l’article « phrase ». Elle est une formule assez puissante pour marquer les esprits et non une formulation faiblarde.

En voici trois exemples parmi plus de vingt, représentant des dates et des circonstances très différentes.

Quand une génération prochaine, de même que la nôtre a redécouvert Tocqueville, redécouvrira en Georges Duhamel le moraliste et l’observateur des faits sociaux, elle ne manquera pas de s’arrêter sur cette petite phrase écrite ici, à Valmondois, en 1930, dans les Scènes de la vie future : « Puisque la machine existe, pourquoi ne pas tout lui demander ? Qu’elle nous délivre de tout, même de vivre. » Car le problème capital des temps modernes y était posé.

De génération en génération, votre influence bienfaisante continue de s’exercer. Votre ombre est donc en droit de négliger les railleries dont, vivant, on vous a poursuivi. Toutes celles dont le souvenir pourrait persister encore s’évanouissent devant une petite phrase de votre testament, une petite phrase si simple et si noble, qu’à la prononcer nous éprouvons une émotion très pure : « Je demande pardon aux hommes, avez-vous dit, de ne pas leur avoir fait tout le bien que je pouvais et que, par conséquent, je devais leur faire. »

Je ne sais comment m’exprimer sur un sujet si délicat. Que ne puis-je me faire entendre par une petite phrase bien innocente, bien polie ! Je vais l’essayer. On prétend que Voltaire, à qui des dames demandaient une histoire de voleurs, la commença gravement par ces mots : « Il y avait une fois un fermier général ».

Les circonstances spécialement remarquables que sont les discours de réception des nouveaux académiciens sont aussi l’occasion de petites phrases : on en trouve chez Marcel Achard, Philippe Beaussant, Paul Bourget, André Chaumeix, Jean Cocteau, Robert de Flers, Auguste-Armand de La Force, Jacques Laurent, Jean d’Ormesson, Jean-Louis Vaudoyer. On en trouve aussi dans des réponses de François Mauriac, Marcel Pagnol, Maurice Schumann et quelques autres.

Une phrase qui pose le problème capital des temps moderne, une phrase qui suscite une émotion très pure, une phrase qui résume innocemment une position sur un sujet délicat… de toute évidence, pour les académiciens une « petite phrase » n’est pas négligeable.

Michel Le Séac’h

Photo Nitot, Wikimedia, licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.5 Generic

dimanche 10 février 2019

L’Académie française hésite entre deux conceptions de la petite phrase

L’Académie française a mis en ligne cette semaine le nouveau site de son Dictionnaire. On peut y consulter la huitième édition de l’ouvrage (parue en 1932-1935) et la neuvième édition, qui s’arrête pour l’instant au début de la lettre S –exactement au mot Sabéisme – ainsi que de nombreux documents utiles, le tout sous une présentation claire et sobre. Bravo !

J’ai déjà dit mon admiration pour la définition élégante et audacieuse de la locution « petite phrase » proposée par l’Académie à l’article « phrase » : « formule concise qui, sous des dehors anodins, vise à marquer les esprits »[1]. On la retrouve telle quelle dans la version en ligne.

Hélas on y retrouve aussi une version un peu différente glissée parmi les exemples relatifs à l’adjectif « petit » : « phrase concise qui, sous des dehors anodins, vise à marquer les esprits ». Dans cette définition, la petite phrase n’est donc qu’une phrase et non une « formule », celle-ci étant définie par l’Académie comme, entre autres, une « expression condensée, nette et frappante ». Rien de plus cohérent.

Mais surtout, l’exemple « petite phrase » figure sous cette définition de l’adjectif « petit » : « Dont l’intensité, la force, la qualité est moindre que la moyenne ». Considérer comme faible en intensité, en force et/ou en qualité une phrase qui « vise à marquer les esprits », n’est-ce pas en faire un oxymore ?

Heureusement, l’Académie française procédant par ordre alphabétique, sa définition du mot « phrase » doit être postérieure à celle du mot « petit ». Il est juste dommage que cette définition plus récente n’ait pas été rétropolée (un mot que le Dictionnaire ignore encore à ce jour) sur la plus ancienne.

Michel Le Séac’h



[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite prase, Paris, Eyrolles, 2009, p. 129-130 et sur ce blog « Petite phrase : la définition magistrale de l’Académie française », http://www.phrasitude.fr/2015/07/petite-phrase-la-definition-magistrale.html

samedi 12 janvier 2019

« Trop de Français n’ont pas le sens de l’effort » : Emmanuel Macron invite au biais de confirmation

Et une de plus, encore une formule malheureuse d’Emmanuel Macron. En résumé, hier, au cours d’un discours officiel à l’Élysée[1], le chef de l’État a (ou aurait) déclaré que « trop de Français n’ont pas le sens de l’effort ».

Aussitôt, plusieurs journaux sonnent l’alarme :
Les commentaires hostiles se multiplient sur les réseaux sociaux. L’expression « sens de l’effort », qui ne suscitait aucune recherche sur Google les jours précédents, devient une vedette en quelques heures.


Beaucoup voient dans cette formule une attaque contre les « gilets jaunes » et/ou un dérapage du chef de l’État. « Voilà une petite phrase glissée dans un discours qui risque, une nouvelle fois, de poursuivre Emmanuel Macron », estime La Dépêche, qui ajoute : « Certains appelleront ça jeter de l'huile sur le feu. Il faut dire qu'à la veille de l’acte IX des Gilets jaunes, le moment était particulièrement mal choisi. »

Rares sont ceux qui s'interrogent, comme Geoffroy Clavel, chef du service politique du HuffPost : « Emmanuel Macron a-t-il vraiment dit "trop de Français n'ont pas le sens de l'effort"? » Réponse : « S'il ne l'a pas dit ainsi, le président de la République a semblé le suggérer dans une phrase alambiquée ». Un peu alambiqué aussi, ce commentaire est en tout cas fort en retrait sur la « petite phrase glissée dans un discours » de La Dépêche (ci-dessus).

Qu’a dit en réalité Emmanuel Macron ? D’abord, sa « phrase alambiquée » n’est compréhensible que dans son contexte. Le chef de l’État, respectant une vieille tradition, recevait des représentants des boulangers-pâtissiers venus lui remettre une galette de l’Épiphanie. Au discours de circonstance du représentant de la profession, il a répondu par un remerciement d’une douzaine de minutes. Un bref discours probablement pas rédigé à l’avance, sans prompteur, conforme aux principes des échanges de moutarde et de séné.

Après avoir complimenté la profession de boulanger-pâtissier, Emmanuel Macron a fait l’éloge de l’apprentissage dans les termes suivants :

...Le défi est que notre jeunesse trouve toute sa place dans et par le travail et qu'elle trouve toute sa place par l'engagement, le sens de l'effort, et l'apprentissage c'est cela. Notre jeunesse, elle a besoin qu'on lui enseigne un métier , des gestes, des savoirs, le sens de l'effort et le sens de cet engagement qui fait qu'on n'a rien dans la vie si il n'y a pas cet effort. Les troubles que notre société traverse sont aussi parfois dus et liés au fait que beaucoup trop de nos concitoyens pensent qu'on peut obtenir sans que cet effort soit apporté, que parfois on a trop souvent oublié qu'à côté des droits de chacun dans la République, et notre République n'a rien à envier à beaucoup d'autres pays je peux vous le dire à cet égard, il y a des devoirs. Et s'il n'y a pas cet engagement, ce sens de l'effort, le fait que chaque citoyen apporte sa pierre à l'édifice par son travail par son engagement au travail, notre pays ne pourra jamais pleinement recouvrer sa force, sa cohésion ce qui fait son histoire et je le crois encore son présent et son avenir. L'apprentissage est au cœur de cette philosophie…

Rien ne permet de dire que le chef de l’État pensait aux « gilets jaunes » en évoquant « les troubles que notre société traverse ». Rien ne permet de l’exclure non plus. Mais surtout, il est clair que ce n’était pas le cœur de son discours et qu’aucun effort de forme n’avait été fait pour créer une phrase « détachable » (les expressions « sens de l'effort » et « beaucoup trop de nos concitoyens » ne figurent d'ailleurs pas dans la même phrase). La petite phrase semble moins « glissée dans un discours », comme écrit La Dépêche (ci-dessus), qu'« extraite d’un discours » par des médias et des internautes sourcilleux.

Ce qui n'excuse pas entièrement Emmanuel Macron. Il sait aujourd’hui que toute déclaration, même anecdotique, peut être retenue contre lui. Mus par le classique « biais de confirmation », les gens « recherchent des informations susceptibles d’être compatibles avec les conviction qui sont alors les leurs »[2]. Puisque Emmanuel Macron a la réputation d’être arrogant, tout ce qui peut être interprété comme arrogance de sa part le sera[3]. Il ferait donc mieux d’éviter les improvisations. Un bon prompteur vaut mieux qu’une mauvaise polémique.

Michel Le Séac’h



[1] La vidéo est visible sur le site Elysee.fr : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/01/11/reception-maitres-boulangers-epiphanie-galette. Passage incriminé à 11 :25 environ.
[2] Daniel Kahneman, Système 1, système 2, les deux vitesses de la pensée, Paris, 2011, Flammarion, p. 103.
[3] Voir sur ce blog : « ‘Je traverse la rue’ : la flèche de l’image d’Emmanuel Macron s’égare », http://www.phrasitude.fr/2018/09/je-traverse-la-rue-la-fleche-de-limage.html