jeudi 22 novembre 2018

Mots – Les langages du politique : les petites phrases côté sciences du langage

Dans petite phrase il y a phrase, ce qui attire légitimement l’attention de la linguistique et autres sciences du langage. Ainsi la revue Mots – Les langages du politique a-t-elle publié cet été un numéro 117 consacréaux « petites phrases » (les guillemets sont d’elle). Le propos introductif de Henri Boyer et Chloé Gaboriaux, coordinateurs du dossier, annonce la couleur, ça ne va pas être un sujet simple, puisqu’il est intitulé « Splendeurs et misères des petites phrases » (Splendeurs et misères des courtisanes est l’un des romans de Balzac les plus sombres et les plus complexes ; il paraît qu’il détient le record du nombre de personnages). Il est difficile de donner une définition satisfaisante de la petite phrase, estiment-ils[i], citant diverses tentatives avant de parvenir à celle-ci :

La description scientifique de ce phénomène linguistique (et fait discursif) se veut à la fois plus objective et plus neutre. Il s’agit d’un segment de taille variable, emprunté à un ensemble discursif plus long pour être reproduit – fidèlement ou non – dans la sphère médiatique, de façon décontextualisée, souvent en raison de son caractère polémique.

Cette définition, qui laisse entrevoir maintes exceptions possibles, considère d’emblée que le « phénomène linguistique » n’en est pas vraiment un, ou pas seulement, puisque le fait constitutif de la « petite phraséification » serait l’emprunt fait au discours par la sphère médiatique. Aussi le dossier est-il « résolument pluridisciplinaire : les sciences du langage, de la communication et de l’information et la sociologie politique sont appelées à rendre compte des différentes facettes de ce phénomène ».

Le dossier, paradoxalement, ne cite pas beaucoup de petites phrases spécifiques. Son premier article est certes consacré à « la culture n’est pas une marchandise comme les autres », mais son auteure, Irit Sholomon-Kornblit, note que la qualification de « petite phrase » est ici incertaine : la déclaration « n’étant pas attribuée à une personnalité politique particulière, elle devrait plutôt être considérée comme une maxime ». La distinction importe peu, d’ailleurs, puisque l’article, conformément à son titre, est consacré à une analyse rhétorique et argumentative de cette petite phrase/maxime. Il alimente le débat sur la valeur de la culture plus qu’il n’éclaire la mécanique des petites phrases.

L’électeur trop peu présent

Les sciences politiques sont représentées au sein du dossier par Éric Treille et Romain Mathieu. Le premier s’est penché sur « L’expression politique à l’épreuve des débats télévisés des primaires de 2016-2017 ». Il constate que la brièveté des interventions, corollaire du grand nombre des compétiteurs en présence, a favorisé « l’usage de phrases courtes à visée pédagogique », autrement dit des « stratégies rhétoriques de réduction de phrases déjà formellement "petites" ». Et comme les primaires opposaient des compétiteurs du même camp, « les échanges ont banni les petites phrases trop définitives » ou ont été une « fabrique de petites phrases majoritairement consensuelles ». Sûr ? Curieusement, l’auteur ne cite le « qui imagine le général de Gaulle mis en examen » de François Fillon que de manière indirecte, à propos de la réponse de Nicolas Sarkozy ou d’une reprise de Bruno Le Maire. Étant donné l’énorme retentissement dans les médias et dans l’opinion de cette sortie largement qualifiée de « petite phrase », il eût été bon de s’interroger davantage sur ce qui distingue la phrase courte de la petite phrase.

Romain Mathieu s’est intéressé pour sa part à l’un des extrêmes de l’éventail politique dans « Les petites phrases comme instrument des négociations électorales. L’exemple de la gauche radicale ». Il souligne fortement, comme dans la définition de Henri Boyer et Chloé Gaboriaux citée plus haut, que les petites phrases se situent « à l’intersection du politique et du médiatique » et « résultent d’une logique de coproduction. Ce sont les acteurs politiques qui produisent des énoncés candidats au détachement par différents procédés de surassertion […]. Mais ce sont les journalistes qui détachent et décontextualisent (au sens d’une « sortie de texte) ces énoncés. » Romain Mathieu se penche donc sur l’utilisation de petites phrases en situation de négociations, par médias interposés, entre partis d’extrême-gauche. 

L’intérêt de cette étude est de situer les petites phrases au sein d’une culture politique spécifique. Comme l’auteur le note, elles se signalent notamment par « des représentations relatives à l’espace de la gauche radicale » ou « des signifiants culturels communs aux acteurs en présence ». Il est dommage n’être pas allé jusqu’au bout de la logique en s’interrogeant sur ce qui conduit les négociateurs à considérer que ces petites phrases ont un poids dans les négociations – car ils ne se les adressent pas les uns aux autres et ne comptent pas sur la presse pour arbitrer leurs débats. Le destinataire de la petite phrase est clairement l’électeur d’extrême-gauche ; c’est lui qui, à tort ou à raison, est censé lui donner de l’importance ou pas. Mais cet acteur-là paraît étrangement absent.

Plusieurs vies pour une petite phrase – donc plusieurs géniteurs ?

L’électeur, Sarah Al-Matary et Chloé Gaboriaux ont tenté d’aller à sa rencontre dans « Une nouvelle lutte des "clashes" ? Fragmentation des discours de campagne et mutation des clivages (France, 2016-2017) ». Elles s’intéressent à la dimension polémique des petites phrases en se demandant si la conflictualité vise à fournir aux électeurs « de nouveaux points de repère », Cependant, leur définition de la petite phrase laisse encore de côté le destinataire final : « c’est un énoncé coproduit, qui n’existe que par sa mise en valeur et en circulation par une pluralité d’acteurs sociaux, par le biais de procédés discursifs, médiatiques et politiques ». Le concept de coproduction représente un élargissement important de la définition posée dans l’introduction du dossier (voir plus haut), qui n’envisageait comme producteur de la petite phrase que celui qui la prononce. Étudiant plusieurs exemples, les auteures soulignent : « la plupart ont d’ailleurs été qualifiés de "petites phrases" dans la presse ». Ce qui pourrait ouvrir la voie à une définition radicale, pragmatique et objective : la petite phrase serait un énoncé que la presse qualifie de petite phrase ! 

Mais ce n’est pas suffisant. Les auteures notent très justement que certaines petites phrases peuvent être reprises, « enchâssées », détournées, etc. : « Ainsi, une petite phrase peut avoir plusieurs vies ». Or les papas ou les mamans des vies numéros 2, 3, etc. ne sont ni l’auteur initial, ni, le plus souvent, la presse : c’est donc d’une part que la coproduction est complexe, d’autre part qu’il y a dans la petite phrase, au moins potentiellement, davantage de sens qu’il n’y paraît à première vue.

Sarah Al-Matary et Chloé Gaboriaux posent par ailleurs une question fort pertinente à propos des petites phrases : « comment peuvent-elles à la fois condenser les significations complexes de la division politique et donner le sentiment d’un appauvrissement du discours ? ». À quoi elles répondent in fine : « ces énoncés susceptibles d’être détachés et mis en circulation se distinguent en effet toujours par leur épaisseur sémantique, ce qui explique l’attrait qu’ils suscitent. C’est leur parcours médiatique qui tend à les appauvrir. » C’est oublier que beaucoup de petites phrases qualifiées de telles par la presse n’étaient évidemment pas destinées à être détachées et mises en circulation. C’est en quelque sorte leur épaisseur sémantique qui provoque leur détachement, par la presse ou par l’opinion. Qu’on songe par exemple au « Je traverse la rue, je vous trouve un emploi » d’Emmanuel Macron, qui ne manquait sûrement pas d’épaisseur sémantique dans l’esprit du président de la République mais en a pris une autre dans l’esprit de beaucoup de Français. Comme disent les auteures, « il faudrait élargir l’enquête ».

La petite phrase comme construction collective

Le dossier de la revue Mots s’achève sur un article d’Annabelle Seoane, « La "petite phrase", une catégorisation méta-agissante du discours », qui fait remonter cette « catégorisation » aux années 1970 et l’explique par des transformations du paysage médiatique français. Il est vrai que le syntagme « petite phrase » a pris son essor à l’époque ; il relevait auparavant du vocabulaire musical – cf. la « petite phrase de Vinteuil ». Cependant, le concept est bien antérieur, sous d’autres noms : mots, figures, apophtegmes (« Georgette ne faisait pas de phrases. C'était une penseuse; elle parlait par apophtegmes », écrivait Victor Hugo, qui avait réfléchi à la question[ii]), etc. Beaucoup de remarques de Quintilien sur les sentences restent valables de nos jours.

« Cette catégorisation implicite autre chose que ce qui est simplement dit », note l’auteure. Il y a « contenu latent ». Mais qui le met là, ce contenu ? L’auteur de la petite phrase, sans doute, dans bien des cas (qui croirait que François Fillon parlait du général de Gaulle quand il disait « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen » ?). Mais d’autres fois, l’auditeur. Quand Emmanuel Macron dit : « je traverse la rue, je vous trouve un emploi », il croit parler d’emploi, c’est l’auditeur qui entend l’autoportrait d’un homme manquant d’empathie[iii]. « La catégorisation de "petite phrase" crée une relation de connivence ancrée dans un paradigme préexistant et un à-construire avec le lecteur », conclut enfin Annabelle Seoane ; « […] la "petite phrase" esquisse le passage d’un dit individuel à un dit plus collectif » : au dernier moment, l’auditeur entre enfin en force dans le dossier comme un acteur majeur de la petite phrase politique, et avec lui la psychologie, la sociologie, voire les neurosciences cognitives. Il était temps !

Michel Le Séac'h

Mots -- Les langages du politique, n° 117, juillet 2017, 160 p., E.N.S. Editions




[i] Pour moi, celle retenue par l’Académie française au sein de l’article « phrase » est un grand pas vers l’idéal du fait de sa richesse. Voir http://www.phrasitude.fr/2015/07/petite-phrase-la-definition-magistrale.html
[ii] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 139. Voir aussi « Merde, ce que Cambronne doit à Victor Hugo », http://www.phrasitude.fr/2015/06/merde-ce-que-cambronne-doit-victor-hugo.html, et « Le mot de Cambronne : une revanche hugolienne ? », http://www.phrasitude.fr/2015/06/le-mot-de-cambronne-une-revanche.html.
[iii] Voir « Je traverse la rue » : la flèche de l’image d’Emmanuel Macron s’égare », http://www.phrasitude.fr/2018/09/je-traverse-la-rue-la-fleche-de-limage.html

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