19 janvier 2022

À la recherche des petites phrases perdues d’Emmanuel Macron

Pour les commentateurs politiques, l’annonce prochaine d’une candidature d’Emmanuel Macron à la présidentielle ne fait semble-t-il aucun doute. Certains commencent à dresser des bilans. François-Xavier Bourmaud a tenté dans Le Figaro, ce 19 janvier, de faire le point sur « Cinq ans de discours, à la recherche du mot juste et de la phrase percutante ». Des formules qu’on pourrait comparer à « Le nationalisme c’est la guerre » de François Mitterrand ou à « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » de Jacques Chirac.

Sa récolte n'est pas très fournie. Pour François-Xavier Bourmaud, le président a surtout été marqué par ses discours d’hommage. Il cite ceux prononcés après l’assassinat de Samuel Paty ou lors des obsèques de Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, tués au cours d’une opération militaire en Afrique. Pourtant, le chef de l’État  n’a pas pour les héros d'aujourd'hui les mêmes accents lyriques que pour ceux d’hier. 

« En ce jour, le silence millénaire de l’esprit de résistance et de l’acharnement français vous accompagne », déclamait-il ainsi en octobre dernier devant le cercueil d’Hubert Germain, dernier survivant du commando Kieffer. « C’est cette cohorte chevaleresque qui vient du fond des âges, de Reims, d’Arcole et du Chemin des Dames, de la Garde impériale à Koufra, d’Orléans à Bir-Hakeim, qui se tient à vos côtés et nous rappelle cette irrésistible résolution de la France. » Jamais il n’a invoqué la même « cohorte chevaleresque » pour les militaires français tués dans les opérations décidées par lui. En comparaison, une formule à la troisième personne comme « Celui qui meurt au combat, dans l’accomplissement de son devoir, n’a pas seulement accompli son devoir, il a rempli sa destinée » a des airs de minimum syndical.

Le plus souvent, d’ailleurs, l’Élysée se borne à un communiqué plutôt standardisé. Ainsi, après la mort du brigadier Ronan Pointeau, tué au Sahel, à l’automne 2019, par un engin explosif, le chef de l’État « adresse ses condoléances attristées à sa famille et à ses proches, et les assure de la pleine solidarité de la Nation en ces douloureuses circonstances. Ses pensées vont également vers ses camarades engagés dans les opérations au Sahel. » Il y a de la tristesse, de la compassion, mais rien pour mobiliser les Français. Lesquels étaient désormais 51 % à s’opposer à ces opérations en janvier 2021, alors que 63 % y étaient favorables en 2013.

Un seul discours fait exception, celui 28 mars 2018 en l’honneur du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, assassiné par un islamiste après avoir pris la place d’une otage. Emmanuel Macron fait alors écho à une intense émotion populaire : « Soudain se levèrent obscurément dans l’esprit de tous les Français, les ombres chevaleresques des cavaliers de Reims et de Patay, des héros anonymes de Verdun et des Justes, des compagnons de Jeanne et de ceux de Kieffer »

Une guerre qui marque peu

Quant aux « discours de guerre » prononcés dans les premiers temps de la pandémie de covid-19, il est peu probable qu’ils laissent des traces impérissables. Le discours du 16 mars 2020 détient pourtant le record historique du discours présidentiel écouté par le plus grand nombre de Français. C’est celui du « nous sommes en guerre ». Il doit être « immédiatement performatif », assure l’entourage du chef de l’État à songeant notamment au fameux « quoi qu’il en coûte ». Mais ce « quoi qu’il en coûte » remonte en réalité à l’adresse présidentielle du 12 mars, qui avait cherché au contraire à rassurer les Français.

« Autant de mots qui ont marqué sur le moment mais pas forcément imprimé aussi profondément que ses lointains prédécesseurs », conclut François-Xavier Bourmaud. Pas autant, sans doute, que des formules moins maîtrisées (quoique…) comme « Je traverse la rue, je vous trouve du travail » ou «Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » !

Michel Le Séac’h

17 janvier 2022

Jean-Luc Mélenchon n'a pas inventé les petites phrases olfactives

Jeudi, Jean-Luc Mélenchon s’abaisse à traiter le ministre de l’Éducation de « crétin utile » et néanmoins « bon à rien » ‑ une « petite phrase qui fait mal », note RTL. Dimanche, il s’élève à des hauteurs insurpassables avec un meeting-spectacle « immersif et olfactif » articulé autour de l’espace, l’électronique et la mer. Avant l’élection présidentielle de 2017, il avait déjà joué de la technologie en se multipliant grâce à des hologrammes.

Pour le meeting de Nantes, la nouveauté n’était pas vraiment dans les 200 mètres d’écrans et les seize vidéoprojecteurs installés pour entourer la salle de visuels à 360 degrés – les salles de cinéma organisés sur ce principe ne manquent pas. Plus original était l’aspect « olfactif » : la diffusion de parfums d’ambiance correspondant aux différents passages du discours. Hélas, raconte Ouest-France, les effets olfactifs sont « totalement imperceptibles à cause du masque FFP2 distribué à l’entrée ». Avec ou sans le virus, l’anosmie restera caractéristique de la pandémie.

Dommage : si les odeurs de l’électronique et de la mer sont assez familières, on était curieux de connaître celle de l’espace. Le vide sidéral a-t-il donc une odeur ? Oui, à en croire l’astronaute Tim Peake[1], qui affirme l’avoir senti plusieurs fois à l’occasion de sorties spatiales. Entre collègues, « on parle de steak trop cuit, de métal chaud, de fumées de soudure et de barbecue », raconte-t-il.

Neuwagengeruch, l’anti-nauséabond

Il y a une parenté entre les odeurs et les petites phrases : les unes et les autres mettent en jeu des mécanismes cognitifs étrangers au raisonnement logique. Les senteurs ont une place depuis des décennies dans la panoplie du marketing. Justement, un mois avant la visite de Jean-Luc Mélenchon, l’office de tourisme de Nantes a lancé son propre parfum, à l’imitation d’un grand nombre de villes. Et le plus vieux métier du monde sait depuis des millénaires que quelques gouttes de sent-bon aident à attirer le client.

Mais les odeurs en politique ? Les métaphores olfactives et gustatives abondent dans le vocabulaire politique. « Nauséabond » désigne classiquement des partis ou des hommes infréquentables. « Les larmes de nos souverains ont le goût salé de la mer qu’ils ont ignorée », disait Richelieu, cité par Jean-Luc Mélenchon. Lequel dénonçait naguère « l’odeur du micmac politicien ». Jacques Chirac a beaucoup ramé pour faire oublier « le bruit et l’odeur ». Il semble en revanche qu’Emmanuel Macron ignore l'olfactif.

Le marketing politique pourrait-il aller jusqu’à proposer des « slogans olfactifs » ou des « petites phrases odorantes » ? Il le fait déjà. Un parfumeur italien, La Via del profumo, propose ses services aux candidats. En 2018, le parti libéral allemand FDP a fait campagne en Bavière avec pour slogan « Frisches Bayern » (« une Bavière fraîche ») et pour parfum d’ambiance une odeur de voiture neuve (« Neuwagengeruch »), parce que ce qui sent bon est forcément bon ! Cette senteur artificielle est couramment utilisée par les vendeurs de voitures d’occasion. En 2010, Carl Paladino, candidat républicain au poste de gouverneur de l’État de New York, proclamait : « Something STINKS in Albany » (« Quelque chose PUE à Albany »). Ses tracts étaient imprégnés d’une odeur de poubelle. Il avait été largement battu.

M.L.S

Illustration : copie partielle d'une page Facebook du FDP/Frisches Bayern

[1] Tim Peake, Y a-t-il du wi-fi dans l’espace ? et autres questions auxquelles seul un astronaute peut répondre, Paris, Alisio, 2019.

11 janvier 2022

Ouest-France veut ignorer les petites phrases qui choquent, mais…

François-Xavier Lefranc a adressé hier une lettre aux lecteurs de Ouest-France. Le rédacteur en chef du  premier quotidien francophone du monde ‑ plus de 600 000 exemplaires quotidiens ‑ y explique comment le journal couvrira la campagne présidentielle de 2022 « Nous sommes bien décidés à ne pas nous disperser et à rester concentrés sur l’essentiel », assure-t-il : « ce que les citoyennes et les citoyens ont à dire. L’essentiel, ce sont aussi des principes sur lequel nous ne transigerons pas. »

Quels principes ? Le premier est « l’indépendance », le deuxième « l’attention permanente à toutes et tous ». Et François-Xavier Lefranc explique : « Nous ne nous laisserons pas détourner par les polémiques faciles et savamment organisées, les petites phrases qui choquent parce que tout cela nous détourne des vrais sujets et des problèmes réels ».

Pour les divertir, Ouest-France propose néanmoins à ses lecteurs un quiz sur les « petites phrases de présidents qui ont pimenté la vie politique française ». On y trouve, par exemple, « les Français sont des veaux », du général de Gaulle, ou « vous n’êtes pas l’homme du passé mais l’homme du passif », pique de Mitterrand à Giscard. Les deux formules figurent en même temps dans la liste de « belles phrases profondes » également présente sur le site web du quotidien.

Quant à « j’ai très envie d’emmerder les non-vaccinés », cette petite phrase patentée a évidemment tenu une bonne place dans les colonnes du journal ces derniers jours.

Ouest-France n’est pas une exception. Les « petites phrases qui choquent » et qui détournent des vrais sujets, mais qui sont quand même là, constituent un grand classique. « C'est triste, mais c'est ainsi », s’affligeait ainsi Éric Le Boucher dans Les Échos à propos d’Emmanuel Macron : « la petite phrase sur les "Gaulois" ou le dialogue avec un jeune chômeur occupent bien plus d'espace médiatique que des sujets majeurs sur la santé, la pauvreté ou l'école[i]»

Les attentes des citoyens-lecteurs

Personne ne songerait à ne pas le déplorer. Pourtant, on ne peut écarter d’emblée une hypothèse élémentaire : en mettant en valeur les petites phrases, la presse se plie tout simplement aux préférences des citoyens-lecteurs. Peut-être ceux-ci désirent-ils élire des personnes plutôt que des programmes, dans le fond. Avec les petites phrases, la presse campe en quelques mots le caractère des candidats. À propos, Ouest-France ne propose pas de quiz sur le contenu des programmes électoraux.

Les petites phrases sont souvent négatives, c’est vrai. Se pourrait-il que les citoyens comptent sur la baston entre candidats qui sollicitent leurs suffrages ? Et que le caractère même de ces candidats les y porte ? « On doit s’attendre à ce que les médias insistent sur les informations négatives en partie parce que c’est leur métier », constatent Soroka et McAdams[ii]. « Et puis, journalistes et rédacteurs en chef sont aussi humains, après tout, et obéissent aux mêmes tendances que leur public. »

Bien entendu, la presse écrite n’est pas seule sujette à ce paradoxe. On l’a vu à propos de TF1, les médias audiovisuels et électroniques sont très capables d’expulser les petites phrases par la porte tout en les laissant rentrer par la fenêtre. On verra bien si Ouest-France parvient à tenir en 2022 ses résolutions de début d’année. Les petites phrases sont des faits de communication, et les faits sont têtus.

Michel Le Séac’h


[i] Éric Le Boucher, « Juger Macron sur le fond, pas sur la forme », Les Échos, 21 septembre 2018, https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/juger-macron-sur-le-fond-pas-sur-la-forme-139617, consulté le 18 septembre 2021.
[ii] Stuart Soroka et Stephen McAdams, « News, Politics and Negativity », Political Communication, vol. 32, n° 1, 2015, p. 1-22, https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10584609.2014.881942

07 janvier 2022

Valérie Pécresse : « il faut ressortir le Kärcher »

« Je vais ressortir le Kärcher de la cave », assure Valérie Pécresse dans un entretien à La Provence. Puis, dans un tweet : « Il faut ressortir le Kärcher qui a été remisé à la cave par Hollande et Macron depuis plus de dix ans ». Et encore, dans la soirée du 6 janvier, sur son compte Twitter de campagne : « "Je veux que la peur change de camp. Les voyous, les dealers, les mafieux, les prêcheurs de haine, c’est eux qu’il faut harceler, traquer et priver de leurs droits civiques. Je passerai le kärcher. »

« Il faut ressortir le Kärcher » est aussitôt qualifié de « petite phrase » par de nombreux médias comme Télé 7 jours (« Petites phrases : Valérie Pécresse fait plus fort qu'Emmanuel Macron et propose de "ressortir le Kärcher" ! ») ou Gala.

Bien entendu, ce « Kärcher » est l’écho d’une déclaration de Nicolas Sarkozy en 2005. Alors ministre de l’Intérieur, il promettait de « nettoyer la racaille au Kärcher ». Plus de quinze ans après, la formule reste fameuse et clivante.

Valérie Pécresse aurait pu tenter une petite phrase originale, qui lui aurait été propre, pour afficher une intention sécuritaire. Mais elle aurait eu du mal à imprimer, la candidate en est sûrement consciente, faute d’une cohérence cognitive avec son image personnelle assez lisse. 

 « Une expression qu’on attendrait plus dans la bouche d’un jeune du 9.3 que dans celle d’une élue biberonnée entre Neuilly et Versailles »remarque Benoït Gaudibert dans L’Est républicain. Mais justement, l'un des buts de la manœuvre est probablement de corriger son image ! Réutiliser une petite phrase célèbre, c’est récupérer aussi son message, ses sous-entendus. L’industriel Kärcher n’en est peut-être pas ravi, mais ce n’est pas sa réputation d’efficacité que Valérie Pécresse entend exploiter. C’est la réputation d’énergie de Nicolas Sarkozy. Récupération qui n’est pas sans risque : tous ses concurrents de droite s’empressent de rappeler que l’ancien président, finalement, n’a guère utilisé son Kärcher.

Petites phrases recyclées

Le recyclage de petite phrase n’est pas propre à Valérie Pécresse. La méthode a déjà fait la preuve de son efficacité. Par exemple quand Emmanuel Macron recycle une phrase de Donald Trump, « Make our planet great again ». Ou, bien auparavant quand, lors de la campagne présidentielle de 1988, François Mitterrand glisse ironiquement à Jacques Chirac : « Vous n’avez pas le monopole du cœur pour les chiens et les chats », reprenant la petite phrase de Valéry Giscard d’Estaing qui, selon certains, avait tranché le sort de l’élection de 1981 (« Vous n’avez pas le monopole du cœur »).

Ce genre d’exercice a ses limites. Un leader ne peut se contenter de reprendre les paroles des autres. On ne connaît pas de petite phrase recyclée qui soit devenue un mot historique.

Mais Valérie Pécresse n’a pas renoncé à imposer ses propres petites phrases. Au contraire : quand elle accuse Emmanuel Macron d’avoir « cramé la caisse », elle impose sa marque. Et peut-être Emmanuel Macron est-il inspiré par ce parler relâché quand il dit vouloir « emmerder les non-vaccinés » !

Ce qui pourrait signifier que les candidats à la présidentielle de 2022 ont fini par redécouvrir cette face méconnue de la communication politique que sont les petites phrases. Comme avant eux Manuel Valls, marchant explicitement sur les traces de Clemenceau (ce qui prouve au passage que les petites phrases ne peuvent pas tout…).

Michel Le Séac’h

05 janvier 2022

« Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » : Emmanuel Macron perd-il ses nerfs ?

 Le consensus médiatique est clair : « les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » est une petite phrase. La locution est employée entre autres par France Culture, Francetvinfo, le Huffington Post, Le Midi libre, France Inter, BFM TV, La Dépêche, Sud Radio, Le Point et jusqu’au Parisien lui-même, celui par qui le scandale est venu.

Cet « emmerder » n’est pas une simple provocation, c’est une politique délibérée, souligne Emmanuel Macron lui-même, répondant aux questions des lecteurs du Parisien : « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie. » Et il énumère les emmerdements : « Vous n’aurez plus le droit d’aller au restau, vous n’aurez plus le droit de prendre un canon, etc. »

Bien entendu, ces propos déclenchent un tollé dans les médias, les réseaux sociaux et les milieux politiques. Et aussi beaucoup de perplexité. Trois semaines plus tôt, dans son entretien avec TF1 et LCI, le chef de l’État avait assuré regretter ses petites phrases. « Les petites phrases ont disparu de ses interventions depuis de nombreux mois », notait d’ailleurs Grégoire Poussielgue dans Les Échos le 16 décembre 2021. 

Les commentateurs se perdent en conjectures. Les partisans du président de la République cherchent à les orienter vers le mot « emmerder ». Ils tentent un rapprochement avec « Arrêtez d’emmerder les Français », qui est probablement la petite phrase la plus connue du président Pompidou. Les emmerdements prendraient fin si tout le monde était vacciné, donc les non-vaccinés sont des emmerdeurs…

Le glissement sémantique est trop visible pour être efficace. Emmanuel Macron n’appelle pas à cesser d’emmerder les Français, au contraire : il est déterminé à emmerder certains d’entre eux. Ou même à leur dénier la qualité de Français puisqu’il ajoute : « Un irresponsable n’est plus un citoyen » -- déclaration qui n’est pas sans problème dans la bouche du gardien de la Constitution.

Les non-vaccinés ne sont que 10 % de la population. Cherche-t-on à en faire des boucs émissaires ? À attaquer une minorité pour se concilier la majorité, grand classique de la propagande politique ? On a peine à croire qu’Emmanuel Macron pourrait suivre une stratégie d’une faiblesse aussi évidente. Tous les vaccinés sont d’anciens non-vaccinés (voire de futurs non-vaccinés s'ils tardent à se faire injecter la Nième dose obligatoire). Une partie d’entre eux n’ont sauté le pas, justement, que dans l’espoir, en partie déçu, d’éviter les emmerdements. Ils peuvent conserver un certain degré de sympathie pour les non-vaccinés. Dans un pays occupé, si 90 % de la population se tient tranquille, cela ne signifie pas qu’elle est hostile aux 10 % qui résistent. D’ailleurs, le constat est clair : toutes les composantes de l’opposition s’indignent bruyamment. Elles savent bien que les propos du président heurtent la majorité des Français et pas seulement les 10 % de non-vaccinés.

Emmanuel Macron coutumier du fait ?

Faut-il vraiment chercher des hypothèses compliquées ? L’explication pourrait résider en Emmanuel Macron lui-même. Ce ne serait pas la première fois que, sous la pression, il perd ses nerfs. Et il ne serait pas le seul : on a noté la fureur du Premier ministre Jean Castex face à une Assemblée nationale qui retardait le débat sur le passe vaccinal.

On se souvient par exemple de sa sortie du 6 juillet 2015. Il était reçu non par Le Parisien mais par La Provence. Répondant à l’appel du parti Syriza, les électeurs grecs venaient de rejeter par référendum le projet d’accord sur leur dette nationale proposé par l’Union européenne, la BCE et FMI. Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, s’était beaucoup investi dans le projet (il voulait éviter de faire « le traité de Versailles de la zone euro »). Ulcéré par le Non grec, il avait lancé : « Le Front national est une forme de Syriza à la française ». C’était apparemment la pire insulte qui lui était venue à l’esprit. La gauche française, pas moins ulcérée, était monté au créneau : qui oserait comparer Syriza (l'acronyme signifie « Coalition de la gauche radicale-Alliance progressiste ») à l’extrême-droite ? Emmanuel Macron, fait rare, avait aussitôt battu en retraite avec un tweet apaisant : « Aucune confusion possible entre le FN et Syriza, issu de la gauche grecque ».

Quand il intervient à brûle-pourpoint et que l’ambiance est un peu chaude, Emmanuel Macron ne maîtrise pas toujours ses paroles. Ainsi lui doit-on :

  • « Le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler » (2016)
  • « Il y a des gens qui râlent pour tout, donc râlez » (2017)
  • « Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes » (2017)
  • « S’ils veulent un responsable, qu’ils viennent me chercher » (2018)
  • « Jojo avec un gilet jaune a le même statut qu’un ministre ou un député » (2019)
  • « Vous avez fait le Kamasutra de l'ensauvagement, depuis quinze jours, tous ensemble. Donc je vous laisse à votre Kamasutra » (2020)

« Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » pourrait bien appartenir à la même veine. Aux psychologues d’expliquer ce qu’il faut bien considérer comme un travers (serait-ce une manifestation de frustration infantile ?). Mais le constat immédiat pourrait être : Emmanuel Macron reste tel qu’en lui-même.

Michel Le Séac’h

P.S. Sur ce sujet, on peut consulter l'entretien de Guillaume Echelard avec Damien Deias paru dans Challenges.

01 janvier 2022

Emmanuel Macron a-t-il annoncé qu’il ne serait pas candidat à sa réélection en 2022 ?

Des vœux du président de la République pour 2022, les médias retiennent surtout un message positif : « Je suis résolument optimiste »… Mais certains notent une tonalité en demi-teinte, un manque général de dynamisme : le président ne semble pas à l’offensive.

Ils remarquent aussi une déclaration un peu étrange. Après avoir rappelé que 2022 serait une année électorale, Emmanuel Macron ajoute : « Pour ma part, quelles que soient ma place et les circonstances, je continuerai à vous servir. Et de la France, notre patrie, nul ne saura déraciner mon cœur. »

La Montagne qualifie ce passage de « petite phrase-clé », et la plupart des médias s’interrogent sur sa signification. Sans guère s’y attarder en général. Pourtant, il y aurait beaucoup à en dire.

Tout au long de son allocution, Emmanuel Macron distingue nettement ce qui est collectif et ce qui est personnel. Il entretient un dialogue entre la première personne du singulier :

J’ai avant tout une pensée pour nos 123 000 compatriotes à qui le virus a enlevé la vie... Je n’oublie pas non plus ceux d’entre vous qui sont touchés par le COVID long… Je veux ce soir, une fois encore, en votre nom à tous, témoigner notre reconnaissance pour nos personnels soignants…

et la première personne du pluriel :

Nous aurons à prendre de nouvelles décisions pour lutter contre l’islamisme radical… Nous aurons à prendre de nouveaux choix industriels… Nous aurons à élire au printemps prochain le Président de la République…

Quand il dit « je continuerai à vous servir », il s’exprime à titre personnel, non en tant que président de la République. Et « quelle que soit ma place » ne peut guère signifier autre chose que : si je ne suis plus président. La presse y voit une clause purement rhétorique, certainement pas la marque d’une hésitation. « Son intention de briguer un nouveau mandat ne fait guère de doute », écrit par exemple Alexandre Lemarié dans Le Monde.

On imagine que les vœux du président ont été lus et relus par ses communicants. Or, c’est un principe de base, un candidat ou un presque-candidat à une élection n’évoque jamais la possibilité d’être battu. Il évoque à la rigueur la catastrophe que serait l’élection d’un autre – mais il en parle au conditionnel. Il y a quelque chose d’étrange dans la formule d’Emmanuel Macron.

Et l’étrangeté de ce « quelle que soit ma place » est encore accrue par la phrase qui le suit : « Et de la France, notre patrie, nul ne saura déraciner mon cœur. » Déjà bizarre en soi, elle devient plus troublante encore si l’on considère son origine. Comme le notent Charlotte Chaffanjon et Lilian Alemagna dans Libération, elle est empruntée à L’Étrange défaite de Marc Bloch ! Ce livre écrit en 1940 n’est pas exactement la référence qu’on attendrait d’un candidat qui se prépare à gagner une élection.

Qui plus est, la citation n’est pas reproduite exactement. Voici le passage en question :

la France, enfin, dont certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et peut-être (qui sait ?) y réussiront, demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux.

Dans ces lignes aux accents zemmouriens, on lit bien : « je ne saurais déraciner mon cœur » et pas « nul ne saura déraciner mon cœur ». Emmanuel Macron déforme donc le propos de Marc Bloch. Une simple étourderie ? C’est très peu probable. Il a lui-même cité la phrase de l’historien dans sa forme exacte. C’était il n’y a pas si longtemps, le 4 septembre 2020, au Panthéon, lors du 150e anniversaire de la proclamation de la République. Là encore, si la mémoire lui avait manqué, ses communicants auraient rectifié le tir.

Assurément, cette partie des  vœux présidentiels contient un message subliminal. Lequel ? Sans s’égarer en conjectures, il faut rappeler qu’Emmanuel Macron a déjà évoqué l’hypothèse de sa non-candidature en 2022. Et même deux fois plutôt qu’une.

  • Le 4 décembre 2020, dans un entretien avec Brut, interrogé sur l’élection de 2022, il répond : « Parce que les circonstances l'exigeront, peut-être que je devrai faire des choses dures dans la dernière année […], qui rendront impossible le fait que je sois candidat. »
  • Le 15 décembre 2021, reçu par TF1 et LCI, il refuse de dire s’il sera candidat à un second mandat en 2022. « Au moment où nous nous parlons je dois encore prendre des décisions difficiles », explique-t-il. Et il ajoute : « Je ne suis pas là pour conserver le pouvoir […], il y a une vie avant et une vie après. »

À quelles « choses dures », à quelles « décisions difficiles » Emmanuel Macron pouvait-il penser ? En comparaison de la réforme des retraites, du rétablissement des comptes publics ravagés par le « quoi qu’il en coûte », des mesures à prendre face au réchauffement climatique, des perspectives migratoires, de la lutte contre le séparatisme islamique, etc., la crise sanitaire apparaîtra demain comme un parcours de santé… Nul n’est mieux placé que lui pour s’en apercevoir. Il n’est probablement pas du genre à fuir ses responsabilités. Mais il n’a qu’une vie, et il n’en a peut-être pas assez épuisé les plaisirs pour, à 44 ans, faire don de sa personne à la France.

Michel Le Séac’h

Illustration : copie partielle d'écran, site elysee.fr, https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2021/12/31/voeux-2022-aux-francais

29 décembre 2021

Élysée confidentiel, d’Eliot Blondet et Paul Larrouturou

Eliot Blondet et Paul Larrouturou fréquentent assidûment l’Élysée, l’un comme photojournaliste, l’autre comme reporter politique. Leur livre est né d’un constat : la « bulle Macron » est difficilement saisissable. D’abord parce qu’elle n’existe pas : en réalité, « il en existe autant que de personnes qui l’ont approché de près ou de loin ». Ils dressent donc les portraits de quatorze d’entre elles : l’ancien Premier ministre Manuel Valls mais aussi Sibeth Ndiaye, Stéphane Séjourné, Benjamin Griveaux, Christophe Castaner, Arnaud Jolens, Jean Gaborit, Aurélien Taché, Jean-Marc Dumontet, Marie Tanguy, Patrick Pelloux, Laurence Benhamou et deux inconnus auxquels le président a conféré leur quart d’heure de célébrité, le Gilet jaune Gépy et l’homme prié de traverser la rue, Jonathan Jahan.

Les petites phrases ne manquent pas dans ce livre, dès la première ligne : « Emmanuel Macron est bien évidemment loyal à l’égard du Président », dit Manuel Valls en mai 2016. Quatre lignes et une trahison plus bas, le festival commence. « Macron, c’est Brutus, mais avec une petite différence : Hollande n’est pas César », persifle Alain Juppé, alors considéré comme le grand favori pour l’élection présidentielle de 2017. « Il serait le fils naturel de Kennedy et de Mendès France », chipote Édouard Philippe. « On peut en douter ; Le premier avait plus de charisme, le second plus de principes », répliquent les auteurs.

Le premier témoin par ordre d’entrée en scène, Manuel Valls, est aussi le plus féroce envers Emmanuel Macron : c’est le jugement d’un ambitieux envers un ambitieux qui vise le même fauteuil que lui et qui lui coupe l’herbe sous le pied en attaquant le premier. « Abel contre Caïn ? » demandent les auteurs, qui préfèrent finalement une comparaison empruntée à Walt Disney : Valls est comme Scar, le méchant du Roi Lion, tandis que Macron serait le lionceau Simba, « le petit prince trop cool ». Puis pas si cool que ça, finalement.


Le ton est bien différent avec Sibeth Ndiaye, « moins une duègne qu’une boxeuse », que les auteurs ont vue à l’œuvre comme porte-parole du gouvernement. Elle prétend porter sa part du fardeau : « Chaque fois qu’un truc a cloché, j’ai toujours considéré que je ne l’avais pas assez protégé. » Pourtant, elle a du mal à assumer ses propres gaffes : « Tout ça, c’était pas des conneries au moment où je les dis. » C’est la faute des autres : « Avec le recul, j’ai été un très bon soldat dont le travail était de prendre les balles perdues. »

Les auteurs montrent plus d’indulgence avec Stéphane Séjourné, dont « la plupart des phrases commencent désormais par la triste formule : "Personne ne s’intéresse à ce que l’on fait, mais…" » et qui analyse « l’explosion en plein vol de Nathalie Loiseau à son arrivée au Parlement européen ». Surtout, il explique, clair mais peut-être pas désintéressé, comment Emmanuel Macron devrait s’appuyer sur son image de champion de l’Union européenne et du monde libre pour être réélu en 2022.

Benjamin Griveaux, en revanche, prédecesseur de Sibeth Ndiaye comme porte-parole du gouvernement, et comme elle issu du Parti socialiste, incarne « l’arrogance en politique ». Les auteurs n’en rajoutent pas – ils ne mentionnent qu’en passant l’affaire de la vidéo intime qui a mis fin à sa campagne pour la mairie de Paris – mais  rappellent sa fameuse petite phrase sur Wauquiez, « le candidat des gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel », tirade qui a « fait honte » à Bayrou mais qu’il assure n’avoir jamais prononcée. De toute façon, le personnage, « plus irritant sniper de la macronie », serait plutôt surévalué. Il « n’a jamais été suffisamment dans la première bulle pour être réellement dans les petits papiers du président ». La preuve : sa candidature à la mairie de Paris est victime de « l’inaction, la stratégie de pourrissement très darwinienne d’Emmanuel Macron ».

Avec Christophe Castaner, on remonte le temps : il a précédé Sibeth Ndiaye et Benjamin Griveaux au poste de porte-parole du gouvernement. « Christophe Castaner et Sibeth Ndiaye se livrent un duel pour savoir quel porte-parole a fait le plus de boulettes au cours du quinquennat », assurent les auteurs. Pourtant, ils manifestent une certaine tendresse envers ce « faux calme mais vrai sensible » qui reproche à Emmanuel Macron d’avoir festoyé à La Rotonde au soir du premier tour de l’élection, reconnaît s’être « planté » à propos des Gilets jaunes et doit quitter le ministère de l’Intérieur à la suite d’une rébellion de ses troupes.

Le scénographe Arnaud Jolens est l’homme des visuels : il livre quelques secrets des mises en scène présidentielles et raconte comment le bleu du drapeau français a (re)viré du bleu cobalt au bleu marine. On apprend que l’image est parfois sacrifiée au texte, comme à Athènes, le 7 septembre 2016, où « l’image sur le Pnyx est dingue, j’en suis très fier, mais elle est passée à la trappe à cause de la petite phrase sur les fainéants » (« Je ne céderai rien ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes »).

Avec Jean Gaborit, on découvre un pan anecdotique de l’entourage présidentiel. Ce cascadeur du Puy-du-Fou a attiré Emmanuel Macron dans le fief de Philippe de Villiers. À un journaliste qui s’en étonne, le ministre répond : « l’honnêteté m’oblige à vous dire que je ne suis pas socialiste », l’une de ses petites phrases les plus tonitruantes. Mais Gaborit déplore la fracture persistante entre Paris et les régions et finit par abandonner l’Élysée pour la Vendée.

Aurélien Taché, « caution de gauche de la majorité présidentielle », voire « curé de gauche de la Macronie », est « fier d’être le "gauchiste de service" ». Après un parcours classique d’apparatchik socialiste, il a misé sur le mauvais cheval avec DSK. Le voilà donc chez Macron. Cet ambitieux qui a choisi d’escalader le pouvoir par la face gauche est dépité. « Dans la Macronie, si j’avais été le bon élève, si j’avais fait du Gabriel [Attal] depuis le départ, je serais au gouvernement, j’en suis certain ». Il s’en va voir ailleurs.

Jean-Marc Dumontet ne révèle pas grand chose de l’Élysée. Son regard est celui d’un homme de spectacle et d’un expert en mondanités. Il assure qu’il ne demande rien mais se serait bien vu ministre de la Culture.

Marie Tanguy, écorchée vive de gauche, arrive dans l’équipe de campagne après avoir été la plume de Laurent Berger. C’est d’elle qu’on attendrait des petites phrases, mais on a tort. « La colonisation est un crime contre l’humanité » n’est surtout pas son œuvre ! Elle la ressent comme un « tremblement de terre ». Avec son entourage, elle conclut : « le mec a quand même tendance à sortir à son audience ce qu’elle a envie d’entendre et à aller trop loin. » Elle est fière tout de même d’avoir imaginé une petite phrase reprise trois ou quatre fois par Emmanuel Macron : « Je ne suis pas le père Noël ». Le père Noël, pourtant, elle n’y croit plus : « Il a suivi le fil de l’excellence. Du darwinisme. Une espèce de dureté. » Elle finit par décrocher et ne figurera pas dans la distribution des prix post-électorale.

Jonathan Jahan est « la vraie vie derrière la petite phrase "Je traverse la rue, je vous en trouve du travail" ». Sa vision de l’Élysée n’a rien de confidentiel : elle se limite à une visite, un jour de portes ouvertes en septembre 2018. Impitoyablement, les auteurs reproduisent l’intégralité du récit qu’il a posté sur Facebook : « comme vous laver surement remarquer hier je suis passer à la télévision… ». D’abord satisfait de l’aventure, il est retourné par les commentaires qui l’assaillent : « c’est comme s’il m’avait donné une claque ». Il a traversé la rue mais continue de galérer.

Le confidentiel vrai de vrai vient de Patrick de Perglas, alias Gépy, Gilet jaune qui a obtenu un entretien à l’usure. Il veut prévenir le président de faire attention, car une révolution va avoir lieu. « J’ai trouvé l’homme extraordinaire, attentionné », dit-il. « M. le président n’a pas bouleversé mon comportement, c’est moi, je pense, qui ai bouleversé le comportement de M. le président de la République. » Il a une autre révélation, encore plus sensationnelle : « Le président n’est qu’une marionnette. Il est dirigé par d’autres personnes. »

L’urgentiste vedette Patrick Pelloux, en revanche, ne révèle rien du tout. Il figure dans le livre en réalité parce qu’il n’a rien à dire. Malgré l’épidémie de covid-19, il N’A PAS rencontré Emmanuel Macron. Mais il a échangé des messages aimables avec Brigitte Macron.

Laurence Benhamou, enfin, représente l’Agence France Presse à l’Élysée. Un poste privilégié ? Pas si sûr : en quatre ans, elle n’a jamais eu une vraie conversation avec Emmanuel Macron. En cas de mauvaise humeur, dit-elle, il ne faut pas attendre de lui des petites phrases mais des phrases toutes faites : « Ce ne sont pas les journalistes qui m’intéressent, ce sont les Français », etc. Car Emmanuel Macron n’aime pas les journalistes. Il a voulu supprimer la salle de presse de l’Élysée, les oblige à fonctionner en pool et les pousse en marge en communiquant en direct sur les réseaux sociaux.

Malgré quelques longues digressions, par exemple sur l’attaque d’un bâtiment ministériel par les Gilets jaunes en 2019 (trois pages), l'itinéraire de Jonathan Jahan entre Beaune-la-Rolande et l’Élysée ou les températures enregistrées pendant la canicule de 2003, ce livre souvent féroce, ponctué de photos originales, jette des éclairages vifs sur Emmanuel Macron. Dire qu’il en dresse LE portrait serait excessif. Il fonctionne plutôt à la manière d'un kaléidoscope, comme si le président était plusieurs personnages en même temps. Là est peut-être la vraie confidence.

Michel Le Séac’h

Élysée confidentiel, une enquête d’Eliot Blondet et Paul Larrouturou, Paris, Flammarion, 2021. 240 pages, 22,90 €. ISBN : 9782080245717.

21 décembre 2021

Olivier Véran : « Le pass vaccinal est une forme déguisée d’obligation vaccinale » (PPDM)

PPDM* qualifiée par : Femme actuelle, 18 décembre 2021

« Quelle différence entre pass vaccinal et obligation vaccinale ? » demande Brut à Olivier Véran. « Le pass vaccinal est une forme déguisée d'obligation vaccinale », répond franco le ministre de la Santé. Jeanne Ferry, dans Femme actuelle, y entend « une petite phrase [qui] risque de faire beaucoup de bruit ». Le ministre qui traquait le virus il y a six mois traque plutôt les non-vaccinés à présent.

Cependant, Brut peut se montrer policé. Si la question/réponse ci-dessus est bien celle qu’il a postée sur Twitter, la version qu’on peut lire sur son site web est un peu différente. « Quelle différence entre pass vaccinal et obligation vaccinale ? » y demande le média. À quoi le ministre répond : « Le pass vaccinal est une façon d'arriver à l'obligation vaccinale. » Cette forme atténuée paraît moins susceptible de provoquer des effets secondaires.

Olivier Véran est en pointe depuis un moment dans l’actualité des petites phrases. Ouest-France a aussi accordé le label « petite phrase » hier à cette considération formulée samedi sur France inter : « On ne peut pas empêcher les gens d’aller travailler s’ils ne sont pas vaccinés, mais on peut exiger d’eux qu’ils passent un test s’ils ne sont pas vaccinés. »

* PPDM : petite phrase du moment. En période pré-électorale, les petites phrases à espérance de vie limitée se multiplient. Cette leur rubrique est consacrée. Elle est destinée à des déclarations qualifiées de « petite phrase » par au moins un média important.

16 décembre 2021

Emmanuel Macron dit regretter ses petites phrases, mais en a-t-il bien analysé les ressorts ?

Les petites phrases ont tenu une place majeure dans « Où va la France », l’entretien du président de la République avec Audrey Crespo-Mara et Darius Rochebin diffusé ce 15 décembre sur TF1 et LCI. LCI titre ainsi : « Sur TF1 et LCI, Emmanuel Macron regrette certaines de ses petites phrases "terriblement blessantes" ».

Les petites phrases font aussi titre chez Voici  (« "J'ai blessé des gens" : Emmanuel Macron regrette certaines de ses petites phrases polémiques »), Femme Actuelle : « "J'ai blessé des gens" : Emmanuel Macron s'explique sur ses petites phrases polémiques », Le Figaro (« Pécresse, Zemmour, petites phrases, "gilets jaunes", réforme des retraites... Ce qu'il faut retenir de l'interview de Macron »), Actu Orange (« "Traverser la rue", "ceux qui ne sont rien"... Emmanuel Macron revient ses petites phrases »), etc.

De quelles petites phrases s’agit-il ? Essentiellement de celles qui auraient déclenché le mouvement des Gilets jaunes : « je traverse la rue, je vous trouve du travail », « on met un pognon dingue dans les minima sociaux », « une gare c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien »… Cette dernière petite phrase est la seule que le président de la République dit expressément regretter : « On ne peut pas dire ça. (…) J’ai cette formule, en effet, qui est terrible, c’est terriblement blessant ».

Mais surtout, cette phrase est la plus ancienne du lot : elle remonte au 29 juin 2017, moins de deux mois après l’élection présidentielle. Le « pognon dingue » date du 12 juin 2018, « Je traverse la rue » du 16 septembre 2018. Si Emmanuel Macron a pris conscience des dangers des petites phrases, il lui a quand même fallu un certain temps de réflexion. D’autant plus que, bien avant les « gens qui ne sont rien », à la mi-septembre 2014 – il venait d’être nommé ministre de l’Économie –, il y avait eu « les illettrées de GAD ». L’expression avait fait scandale. Elle a marqué durablement : Thomas Raguet en a fait un exemple typique dans Petites phrases, grandes conséquences ‑ La Gauche contre le peuple, un documentaire diffusé par La Chaîne parlementaire (LCP) le 15 février 2021.

Le président invoque une circonstance atténuante : il incrimine ce qu’il appelle la « société de la décontextualisation » : « Vous dites deux mots, on les sort du contexte et ils paraissent affreux ». Mais pourquoi cet « on » sort-il du contexte « les gens qui ne sont rien » plutôt que « les gens qui réussissent » ? Cette question demande d’autant plus réflexion qu’Emmanuel Macron inaugurait alors la Station F, incubateur d'entreprises aménagé dans un ancien établissement SNCF – d’où cette étourderie sur le thème de la gare. Il s’adressait à de jeunes « start-upeurs »  – en général peu enclins à considérer qu’ils ne sont rien. La phrase ne pouvait être blessante qu’au second degré, pour ceux qui, en l’entendant, se classaient spontanément du côté des « ne sont rien ».

Pour dégager au moins partiellement sa responsabilité, le président devrait incriminer plutôt deux phénomènes :

  • Un biais cognitif bien connu, le biais de confirmation. Dans les informations qu’il reçoit, notre cerveau recherche de quoi confirmer ce qu’il croit déjà savoir. Les « illettrées » de 2014 ont braqué le projecteur sur un défaut réel ou supposé d’Emmanuel Macron : il serait méprisant. Trouve-t-on encore des indices de mépris dans ses déclarations suivantes ? Qui cherche trouve.
  • Un esprit populaire, le désir d’indignation. Depuis des années, les Français cherchent des raisons de se sentir outragés. Ils ont acheté 2,2 millions d’exemplaires d’Indignez-vous, l’opuscule de Stéphane Hessel(1), et fait un succès à Génération offensée de Caroline Fourest(2). Gérald Bronner rapporte que pas moins de 182 sujets les ont scandalisés en 2019(3). C’est peut-être une affaire de technologie. Le moindre mot d’indignation introduit dans un tweet augmente le taux de retweets de 17 % en moyenne, a déclaré un ancien de Google devant le Sénat américain(4). Trouve-t-on des motifs d’indignation dans les propos d’Emmanuel Macron ? Qui cherche trouve (bis).

Emmanuel Macron et son entourage en sont probablement conscients, et l’émission de TF1 pourrait en être un signe. « La volonté de l’Élysée, c’est manifestement de produire un long clip publicitaire », estime Philippe Moreau-Chevrolet. « C’est rond, c’est rassurant, on est dans une pub Herta ! »(5). Autrement dit, on cherche à désamorcer l’indignation. En pariant peut-être que, saturés d’indignation par la campagne électorale qui commence, les électeurs en viendront à préférer la sérénité, même artificielle.

Michel Le Séac’h

(1) Stéphane Hessel, Indignez-vous, Paris, Indigène, 2010.
(2) Caroline Fourest, Génération offensée, Paris, Le Livre de poche, 2021.

(3) Gérald Bronner, Apocalypse cognitive, Paris, PUF, 2021, p. 130.
(4) Bryan Menegus, « This Is How You’re Being Manipulated », Gizmodo, 25 juin 2019, https://gizmodo.com/this-is-how-youre-being-manipulated-1835853810/amp.
(5) Romain David, « Emmanuel Macron sur TF1 : "Nous ne sommes pas dans un registre journalistique, mais publicitaire", analyse Philippe Moreau Chevrolet », Public Sénat, 16 décembre 2021, https://www.publicsenat.fr/article/politique/emmanuel-macron-sur-tf1-c-etait-ambition-intime-sans-karine-le-marchand-analyse

14 décembre 2021

« J’ai commis le crime parfait », petite phrase extra judiciaire

La locution « petite phrase » est fréquente dans les milieux politiques et sportifs. Elle est rare chez les juges et les policiers, qui cultivent la précision du vocabulaire. Que vient-elle faire dans l’affaire Jubillar ?

Après la disparition inexpliquée d’une jeune infirmière, Delphine Jubillar, dans le Tarn, l’an dernier, son mari, Cédric, est soupçonné par les enquêteurs. Mis en examen pour homicide volontaire, il reste incarcéré à ce jour. Dans son dossier figurerait un aveu, révélé par Cécile Ollivier et Matthias Tesson sur BFM TV le 13 décembre. À sa jeune sœur qui lui dit avoir des ennuis au lycée, Cédric Jubillar répond : « Enola, de toi à moi, je suis le meurtrier parfait pour l'instant, n'oublie pas que j'ai commis le crime parfait. Si tu as besoin de conseil... »

Son téléphone est sur écoute. Avec ce « j’ai commis le crime parfait », Cédric Jubillar livre-t-il aux gendarmes la clé de leur enquête ? Ses avocats s’indignent. Ils « dénoncent une petite phrase en forme de mauvaise plaisanterie, sortie de son contexte », relate Nicolas Zarrouk dans Le Midi libre.

Le thème de la « petite phrase sortie de son contexte » est un grand classique dans le débat politique. Mais il est ambigu. Le contexte d’une déclaration politique, c’est son public. Une petite phrase ne sort pas de son contexte, elle y entre. Dans l’affaire Jubillar, la petite phrase a deux publics très différents :

·       Elle est destinée à Enola Jubillar, dont on ne sait si elle a trouvé le réconfort recherché dans ce qui est vraisemblablement une private joke d’un goût douteux de son grand frère

·       Elle est écoutée par les enquêteurs qui cherchent un indice susceptible de les mettre sur la piste d’un assassin.

Le cas est anecdotique, la leçon ne l’est pas. Une petite phrase contient toujours un sous-entendu, elle exploite une connivence entre l’orateur et l’auditoire (« de toi à moi »). Le logos forme un arc entre l’ethos et le pathos, en quelque sorte. Mais l’orateur doit être conscient que d’autres publics peuvent l’entendre et passer ses propos au filtre de leurs propres sous-entendus. Une même petite phrase peut en faire deux.

Une évidence ? Pas si sûr. On a bien vu, il n’y a pas si longtemps, un candidat à la présidence de la République déclarer en Algérie que « la colonisation est un crime contre l’humanité » avant de s’apercevoir que les Français l’avaient entendu aussi.

 Michel Le Séac'h

Photo Marco Verch Professional Photographer via Flickr, licence CC BY 2.0