12 octobre 2016

« Car tel est notre bon plaisir » : une formule falsifiée mais mémorable

« Car tel est notre bon plaisir », formule attribuée à François Ier et à ses successeurs, est une fabrication. Mais elle persiste. Même des sources en principe bien informées y contribuent. Tel le château de Chambord, voici quelques jours sur son compte Twitter.

Chambord n’est pas seul. Dans Les Mots célèbres de l’histoire (Albin Michel, 2003), par exemple, Daniel Lacotte affirme péremptoirement que « sans contestation possible, [François Ier] utilise régulièrement cette expression au bas des édits promulgués ». Diderot, Voltaire, Camille Desmoulins, Robespierre, Marat en avaient dit à peu près autant avant lui.

Jean Bodin est un cas intéressant. « Aussi voyons-nous à la fin des édits et ordonnances ces mots : “Car tel est notre bon plaisir” », est-il censé avoir écrit dans Les Six livres de la République. Un bataillon de bons auteurs citent ce passage[i]. Ils se trompent tous ! On peut le vérifier aisément puisque la reproduction de l’original est disponible sur Gallica. Voici ce qu’on y lit : « Aussi voyons-nous à la fin des édits et ordonnances ces mots : “Car tel est notre plaisir” ». Le cliché du « bon plaisir » est-il si puissant que ces auteurs pensent avoir lu l’adjectif là où Jean Bodin n’en avait pas mis ? En tout cas, le « bon plaisir » est un mythe.

Au XIXe siècle, l’historien Louis de Mas Latrie est parti à sa recherche dans la masse des archives disponibles. Sa conclusion est sans appel : « Nulle part, jamais, pas une seule fois dans cette recherche poursuivie depuis longtemps, je n’ai trouvé la formule :“ Car tel est notre bon plaisir.” C’est toujours : “Car tel est notre plaisir”, qui est écrit partout[ii]. » Internet aidant, le fait est aisément vérifiable de nos jours : le « bon plaisir » est absent des édits de François Ier. L’édit du Plessis-Macé, par exemple, se termine par cette formule : « car ainsi nous plaît-il estre fait ».

Aucune subjectivité dans ce plaisir

Entre « bon plaisir » et « plaisir » tout court, la différence n’est pas seulement de degré. L’adjectif introduit une subjectivité attribuée au monarque : François Ier et ses successeurs auraient excipé de leur propre caprice. Là encore, c'est faux : « plaisir » vient du latin placitum, qui signifie chose décidée. Il dénote simplement une volonté, comme dans la locution « s’il vous plaît ». Le Dictionnaire de l’Académie française l’avait bien noté dès sa première édition. De même que le Supplément au Dictionnaire oeconomique du père Chomel, paru en 1743 : « Car tel est notre bon plaisir, est ce qu’on disait anciennement en latin quia tale est nostrum placitum. […] le mot placitum est traduit peu fidèlement du latin, car en latin placitum n’est pas pour signifier plaisir de fantaisie mais uniquement ce qui a paru bon & a été approuvé par le dictamen du droit & de la raison. »

Pourquoi une erreur aussi manifeste est-elle aussi persistante ? Chez Voltaire et Diderot, une intention propagandiste est probable. Et depuis 1789, le « bon plaisir » s'inscrit bien dans l’imaginaire politique issu de la Révolution : la subjectivité n’est pas dans la formule de François Ier mais dans la mémoire des Français. Au point que lorsque Napoléon voudra adopter une posture monarchique, à partir de 1804, il invoquera son « bon plaisir » au bas de ses décrets[iii] : l’imaginaire est devenu réalité.

Et que le château de Chambord se console : il n’est pas seul à propager l’erreur sur l’internet. « [La volonté du roi] fait force de loi qu'il exprime par des édits ou des ordonnances qu'il signe de la formule « car tel est notre bon plaisir », a longtemps assuré Wikipédia à l’article « Royaume de France » [l'article a été corrigé depuis lors]

Michel Le Séac'h


[i]Ainsi Jean Bodin est-il cité notamment par Henri Baudrillart, Jean Bodin et son temps, Paris, Guillaumin, 1853, p. 271 ; Louis Rougier, Les Paralogismes du rationalisme, F. Alcan, Paris 1920, p. 499 ; Horst Denzer, Jean Bodin, Beck, 1973, p. 352 ; Alain Milhou, Pouvoir et absolutisme royal dans l’Espagne du xvie siècle, Presses universitaires du Mirail, Toulouse 2000, p. 70 ; Jean Picq, Une histoire de l’État en Europe, Les Presses de Sciences Po, Paris 2009 ; Bruno Bernardi, Le principe d’obligation, Vrin-Éditions de l’EHESS, Paris 2007, p. 89, Simone Goyard-Fabre, Qu’est-ce que la politique, Bodin, Rousseau et Aron, Paris, Vrin, 1992, p. 93. Le fac-similé des anciennes éditions est disponible sur Gallica.
[ii] Bibliothèque de l'école des chartes. 1881, tome 42. pp. 560-564.
[iii] Gabriel Demante, « Observations sur la formule "Car tel est notre bon plaisir dans la chancellerie française", Bibliothèque de l’École des chartes, année 1893, numéro 54. Voir http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1893_num_54_1_447731, consulté le 12 octobre 2016.

18 septembre 2016

« Brexit is Brexit » en révèle davantage sur les petites phrases que sur les intentions de Theresa May

« Le mot d’ordre de Mme May depuis son entrée au 10 Downing Street en juillet est ‘Brexit is Brexit’ » (« Mrs May's mantra since entering No 10 in July has been 'Brexit is Brexit' »), assurait ce matin Tim Sculthorpe dans le Daily Mail, dont il est rédacteur en chef politique adjoint. C’est presque vrai : la formule prononcée par Theresa May en acceptant le poste de Premier ministre du Royaume-Uni, le 13 juillet dernier était en réalité « Brexit means Brexit ».

Qu’y a-t-il de plus simple que « Brexit means Brexit » ? Réponse : « Brexit is Brexit ». Trois lettres en moins. Quant à la signification ou à l’absence de la signification de la formule, bien entendu, changer le verbe ne change rien. Mais on a là une illustration de la tendance des petites phrases à aller vers la formule la plus simple[1]. Si la presse cite majoritairement la formule exacte, le grand public a manifesté dès le début une propension à simplifier, comme le montrent les tendances de recherche calculées par Google Trends :


Même d’éminents auteurs s’y laissent prendre. « ‘Brexit is Brexit’, répète Theresa May, chef du gouvernement britannique », écrit le professeur Christian de Boissieu dans Les Échos. Et à propos, on note la fréquence de la formule non traduite dans la presse française. « Brexit means Brexit » y est plus fréquent que « Brexit signifie Brexit » ; « Brexit is Brexit » l’est à peine moins : comme « I have a dream » ou « Yes we can », c’est devenu l’une des rares petites phrases en langue étrangère connues en France[2].

Il faut dire que le redoublement lui confère une force particulière[3]. Dans Mythologies, Roland Barthes s’agaçait de « la prédilection de la petite-bourgeoisie pour les raisonnements tautologiques (Un sou est un sou, etc.) ». Pensant les condamner, il y voyait de l’anti-intellectualisme, or c’est justement ce qui fait la puissance des petites phrases : elles ne s’adressent pas à la logique. Le raisonnement tautologique n'est pas un raisonnement.

David MacShane, ancien ministre travailliste, était sur la même ligne quand il écrivait le mois dernier dans Le Monde : « La formule incantatoire du premier ministre Theresa May, ‘Brexit is Brexit’, est un slogan et non une politique. Elle sonne juste mais n’en est pas moins dépourvue de sens. » Pour injuste qu’elle soit (Theresa May a livré quelques explications sur ses intentions), cette déclaration a le mérite de souligner qu’une petite phrase « sonne juste », quand bien même elle ne voudrait rien dire. Les poètes de l’Antiquité le savaient déjà, la rime donne un sentiment de vérité[4]. La petite phrase est un sound bite : elle est de l’ordre du son et non du raisonnement. « Brexit is Brexit » en est une bonne illustration.

Michel Le Séac'h

Photo : Theresa May, DFID - UK Department for International Development, licence CC Attribution 2.0 Generic, Wikimedia Commons



[1] Cf. Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Eyrolles, Paris 2015, p. 210.
[2] Idem, p. 20.
[3] Ibid., p. 221.
[4] Ibid., p. 218.

04 septembre 2016

Alain Juppé ne veut pas de petites phrases. Il en aura. Mais il a changé de bottes

« Le candidat Juppé, ‘bien dans ses bottes’, veut éviter ‘les petites phrases’ », titrait hier Libération. Bel oxymore, puisque le refus des petites phrases en général va ici de pair avec une référence à une petite phrase en particulier.

En aura-t-il soupé, Juppé, de cette histoire de bottes ! Depuis plus de vingt ans, chacune de ses résurgences en politique la réactive. Mais la VO n’est pas celle que les guillemets de Libération sous-entendent. En 1995, au journal de TF1, alors premier ministre de Jacques Chirac, Alain Juppé avait déclaré : « Je reste droit dans mes bottes ». Le contexte, le ton sec et ce que l’opinion publique savait ou croyait savoir du personnage avaient fait le reste : droit dans ses bottes, Juppé était un psychorigide autoritaire.

Combattre une petite phrase installée est difficile. Inutile de la nier quand elle a été prononcée en direct au journal télévisé d’une grande chaîne. Tenter de la corriger comme l’avait fait Michel Rocard avec « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde »[i] est pratiquement voué à l’échec. Brouiller les pistes (comme l’avait fait Najat Vallaud-Belkacem avec ses « pseudo-intellectuels ») suppose une intervention rapide. Tourner la page et ne plus en parler est difficile quand vos adversaire la ressortent à l’envi. Saturer l’opinion en multipliant les formules choc est délicat. La tactique apparemment choisie par Alain Juppé est habile : recycler la petite phrase en la modifiant discrètement afin qu’elle colle à l’image de vieux sage qu’il cherche à se donner aujourd’hui (au risque d’essuyer des « Juppépé » et autres « bonze de Bordeaux »…).

Ce que l’oreille retient le plus de « droit dans mes bottes », ce sont les bottes. L’adjectif « droit », utilisé ici comme adverbe peut être discrètement remplacé. La sémantique de « bien dans mes bottes » est évidemment différente de celle de « droit dans mes bottes ». La rigidité laisse place à la sérénité en respectant une continuité. La tentative paraît délibérée. « Bien dans mes bottes » n’est pas seulement une plaisanterie lancée dans le TGV de La Baule, en route vers le campus des Républicains. Alain Juppé avait déjà utilisé la formule une semaine plus tôt, en lançant sa campagne à Chatou. Avant le titre de Libération, elle avait fait un titre du Monde sous la plume de Françoise Fressoz : « Primaires à droite : Juppé bien dans ses bottes ».

L’idée de remplacer « droit » par « bien » pourrait venir de Thomas Guénolé, qui l’a suggérée lors d’un entretien avec LCI en novembre 2014. Mais le spécialiste de la communication politique ne s’en vantera sans doute pas : « Oui, Alain Juppé a changé : il est pire qu’avant », affirmait-il en avril dernier dans un article de Slate !

Michel Le Séac’h
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[i] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Eyrolles, Paris 2015, p. 101-103.

Photo Florence Cassisi, Wikimedia Commons, licence CC Attribution 4.0

02 septembre 2016

Petites phrases et politique-fiction : Philippulus fait parler les présidentiables

Les petites phrases ont leur place dans la politique-fiction. Tout au long du mois d’août, Philippulus a imaginé dans Le Figaro les premiers jours du prochain président de la République. En plusieurs versions, selon l’identité de l’élu de 2017. L’auteur n’en est pas à son coup d’essai. Il connaît sur le bout du doigt les milieux politiques. Il sait que les petites phrases sont un excellent moyen de renvoyer succinctement à une situation de référence à l’instar d’une image, une petite phrase vaut mille mots. Et ses spéculations présidentielles sont truffées de petites phrases, à commencer par le titre même de la série, « Eux présidents », dans lequel chacun reconnaît le « snowclone » d’une fameuse anaphore de François Hollande.

Au moins une autre forme de snowclone apparaît dans « Eux présidents ». Dominique de Villepin, usant d’un suffixe célèbre[1], écrit au nouveau président : « si le divin Arthur était toujours parmi nous, il écrirait que toute cela est époustouflantesque ! » Nommée premier ministre, Valérie Pécresse invoque une réplique culte d’un film de Michel Audiard : « on va leur faire comprendre qui c’est, Raoul ! ».

Car Philippulus ne fait pas toujours dans la dentelle. Dès son premier scénario, celui de l’élection de Marine Le Pen, il rappelle la « forte phrase » de Jacques Chirac à propos de Margaret Thatcher : « Qu’est-ce qu’elle veut encore, cette ménagère, mes couilles sur un plateau ? ». Une fois élu, son Bruno Le Maire invoque des formules gaullistes : « Le quarteron. Le ‘Hélas, Hélas, Hélas !’, puis le ‘J’ai besoin de vous’. » Bernard Cazeneuve festoyant à La Lanterne avec Valls à peine élu, cite Mitterrand : « Le centre n’est ni de gauche… ni de gauche ! »

Évidemment, Philippulus ne se contente pas de citations. Imaginant les déclarations à venir du personnel politique, il s’en donne à cœur joie. Quelques exemples :
  • Jean-Louis Borloo : « les bourgeois bohèmes sont au mieux des niais, au pire de sinistres cons ».
  • Montebourg : « mon ennemi a un visage et il porte des lunettes. Mon ennemi, c’est François Hollande ».
  • Valls : « Allons-y pour le grand charivari ! »
  • Bruno Le Maire : « Nicolas qui, dites-vous ? »
Et François Hollande ? Philippulus ne paraît pas le tenir pas en haute estime. À défaut de petite phrase, il lui attribue une « petite blague », ce qui n’est pas du tout la même chose, adressée à un Montebourg élu : « Toi qui n’aimes pas les Allemands, j’espère que tu ne vas pas bombarder Berlin ». Il le fait s’auto-caricaturer, aussi, dans un discours de non-candidature « en se lançant dans une interminable anaphore qui le vit répéter vingt-cinq fois ‘Moi plus président…’ ». Certes, quand le président battu doit laisser sa place à Marine Le Pen, il demande à son « amie de cœur » : « penses-tu que je doive préparer une phrase historique pour bien marquer l'énormité du moment ? ». Mais cette question ne vient qu’en second, après « À ton avis, comment dois-je m'habiller ? »



[1] Voir « Abracadabrantesque » in Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles 2015.

07 juillet 2016

Petite phrase et petite musique, de Proust à Natacha Polony

Ce qui fait la petite phrase n’est pas la volonté de son auteur mais la mémoire de son public. Comme le dit l’Académie française, une petite phrase « vise à marquer les esprits » : sujet du verbe (c’est elle qui « vise »), elle doit trouver des cerveaux réceptifs. Et son cheminement est souvent mystérieux. Natacha Polony en donne un exemple très intéressant dans sa dernière tribune du Figaro[1].

« Paris, Xe arrondissement. Un ''poète'' sème des vers sur les murs de mon quartier », raconte-t-elle. « Parfois des vers de mirliton, et puis cette phrase : ''Que Paris est beau quand chantent les oiseaux, que Paris est laid quand il se croit français.'' Mon fils de 8 ans l’a retenue parce que, dit-il, ''elle reste dans la tête''. Il me demande ce qu’il doit en penser. »

Ce graffiti inscrit sur le mur du Xe arrondissement est issu d’une chanson des Têtes raides, groupe musical qui eut son heure de gloire à la fin du siècle dernier. La phrase, qui date de 2000, a inspiré un grapheur de 2016 suffisamment pour qu’il la reproduise sur un mur. Là, elle arrête à son tour un garçon de 8 ans : il ne la comprend pas, et pourtant elle lui « reste dans la tête ». C’est assurément cela que l’Académie française signifie quand elle dit que la petite phrase « vise à marquer les esprits ».

D’où vient la force de cette phrase ? Il est difficile de savoir quel point sensible elle a touché dans le cerveau du grapheur et dans celui de l’enfant. Mais on note qu’elle contient deux rimes (beau/oiseaux et laid/français). Les rimes favorisent la mémorisation. « Un homme retient mieux dans sa mémoire un vers qu’une phrase en prose », soulignait Nietzsche dans Le Gai savoir. Mieux : comme l’a démontré une étude célèbre[2], une formule rimée est perçue comme plus « vraie » qu’une formule de sens identique mais ne rimant pas. C’est pourquoi les poètes de l’Antiquité grecque n’étaient pas seulement des artistes mais des « maîtres de vérité »[3]. Pour faire bonne mesure, la phrase des Têtes raides contient aussi une anaphore (que Paris est).

Que doit en penser le fils de Natacha Polony ? Pas du bien, selon sa maman, qui ne suit pas Anne Hidalgo, maire de Paris, quand elle dissocie Paris de la France en opposant États-nations passéistes et « villes-monde » innovantes dans la déclaration qu’elle a signée la semaine dernière avec Sadiq Khan, maire de Londres. Mais là n’est pas la question. « Mon fils, lui, gardera cette petite musique-là dans sa mémoire », suppose l’éditorialiste. Cette « petite musique-là » : la petite phrase demeure dans la mémoire comme des sons plus que comme des mots.

De fait, les rimes sont des sons. Et, en anglais, « petite phrase » se dit « sound bite » -- littéralement « bouchée sonore ». Si vous recherchez les « petites phrases » sur un moteur de recherche, l’une des plus fréquentes est « la petite phrase de Vinteuil », qui bien sûr n’est pas verbale mais musicale. Or elle est, elle aussi, le support d’un souvenir, elle « reste dans la tête » ‑ peut-être est-elle « entêtante » ? « La petite phrase continuait à s’associer pour Swann à l’amour qu’il avait pour Odette », écrit Marcel Proust. Proust a été un pionnier des études sur la mémoire ; « Proust Was a Neuroscientist », assure même le titre d’un livre de Jonah Lehrer. Elle aussi pilier du Figaro, Natacha Polony prolonge à sa manière cet aspect de son œuvre !

Michel Le Séac’h

Photo : Natacha Polony, par Georges Biard, licence CC, Wikimedia Commons



[1] Natacha Polony, « Paris se débarrasse de la France », Le Figaro, 2 juillet 2016.
[2] Matthew S. McGlone et Jessica Tofighbakhsh, « Birds of a feather flock conjointly (?): rhyme as reason in aphorisms », Psychological Science, septembre 2000, vol. 11, 5, p. 424-428.
[3] Marcel Detienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, Le Livre de Poche, 2006.

13 mai 2016

On déteste les petites phrases en gros mais pas en détail

De « abaissante » à « zlatanesque », toute sorte d’adjectifs ont été accolés à l’expression « petite phrase ». Étant donné la mauvaise réputation des petites phrases, on pourrait croire que les adjectifs les plus fréquents sont aussi les plus négatifs. Ce n’est pas vrai.

L’adjectif le plus fréquent est plutôt positif. Il s’agit de « philosophique » : le moteur de recherche Google recense environ 79 300 occurrences de « petite phrase philosophique ». La deuxième marche du podium est certes occupée par la « petite phrase assassine », mais avec une fréquence presque quatre fois moindre. Loin derrière vient « polémique », suivi d’une macédoine d’adjectifs divers. Voici une liste établie à l’aide de Google :

Adjectif
Résultats
Philosophique
79300
Assassine
20100
Polémique
4110
Amusante
2640
Sympa
2500
Malheureuse
2430
Magique
2290
Musicale
2100
Gentille
2020
Humoristique
1890
Incompréhensible
1740
Drôle
1460

(On notera que la « petite phrase musicale » doit beaucoup à Marcel Proust : les deux tiers des cas recensés se rapportent à la sonate de Vinteuil, la plus célèbre des œuvres musicales fictives !)

Mais ces résultats peuvent être trompeurs. La « petite phrase philosophique », que d’autres appelleraient aussi maxime, adage, aphorisme, sentence ou pensée, apparaît le plus souvent au présent. Au pluriel (« petites phrases philosophiques »), Google n’en compte plus que 627. En revanche, les « petites phrases assassines » sont au nombre d’environ 23 800. C’est-à-dire qu’on en parle encore plus collectivement qu’individuellement !

Le phénomène est identique avec « haineuse », « agressive », « négative », « insultante », etc. Comme les patrons, les fonctionnaires et bien d’autres catégories, les petites phrases sont critiquées en bloc ; mais si on les prend individuellement, si l’on songe à une petite phrase en particulier, elles paraissent bien moins antipathiques.

Prise comme antécédent, cependant, la petite phrase s’avère plutôt agressive. Selon Google, « la petite phrase qui tue », sœur jumelle de la « petite phrase assassine », vient en tête avec environ 9 390 résultats, suivie par la « petite phrase qui fâche » (5 480), loin devant la « petite phrase qui fait du bien » (4 390) ou la « petite phrase qui fait réfléchir » (2 790).

Michel Le Séac’h

Illustration : extrait d’une vidéo Open Thots, YouTube

11 février 2016

Elon Musk, piètre orateur mais expert en petites phrases

À première vue, Elon Musk, patron de Tesla Motors (automobiles électriques) et de SpaceX (lanceurs spatiaux), est un orateur déplorable. On l'a vu fin 2015 lors du lancement de la Tesla Model X : malgré l’importance capitale de l’événement pour son entreprise, il bafouille et multiplie les « euh… ». Rien à voir avec la maîtrise souveraine de feu Steve Jobs auquel on le compare parfois. Le public français a pu en juger en direct en décembre dernier lors du discours prononcé par Elon Musk à la Sorbonne.

Mais si la forme de ses discours laisse à désirer, Elon Musk maîtrise leur contenu. « Quand vous écoutez Musk parler, vous retenez toujours une ou deux petites phrases mémorables » note ainsi Joseph Stubblebine, un spécialiste des ressources humaines. Musk sait particulièrement bien s’adapter à son public. Il veille à l’alignement entre le contenu de ses formules et la culture de son public. Devant des ingénieurs, par exemple, il mettra en valeur des spécifications de ses produits. Devant des journalistes, il mentionnera des détails qui nourriront un article.

Contrairement aux patrons média-traînés à mort par leurs chargés de com’, il ne contraint pas sa parole. C’est dans sa nature : s’il n’a pas hésité à réinvestir dans des technologies incroyablement risquées les centaines de millions que lui avait rapporté la vente de PayPal, pourquoi aurait-il peur des mots ? La Silicon Valley résonne encore d’une ses sorties à propos d’Apple, qui cherchait à embaucher certains de ses ingénieurs : « Si vous ne réussissez pas chez Tesla, vous partez travailler chez Apple. »

En juin 2014, Tesla Motors a décidé de mettre ses brevets à la disposition de quiconque souhaiterait les utiliser « de bonne foi ». Pour annoncer cette mesure radicale, Elon Musk a publié dans le blog officiel de la société un article intitulé : « All Our Patent Are Belong To You ». Incompréhensible pour le commun des mortels, ce charabia reprenait en fait, à la manière d’un snowclone, une phrase-culte du monde geek : « All your base are belong to us » (souvent résumée en « AYBABTU »)[1]. Avec ces sept mots, le message a été instantanément compris du public visé.

Les petites phrases ne naissent pas égales : celles qui sont prononcées par des personnages en vue partent avec un meilleur bagage dans la vie, car elles ont bien plus de chances d’être répétées, donc mémorisées. Les chefs d’entreprise sont rarement connus du grand public. Mais il y a des exceptions, et Elon Musk est l’une d’elles.

Michel Le Séac'h


[1] Voir La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, Eyrolles, 2015, p. 144-145.

Photo : Elon Musk en 2015 par Steve Jurvetson via WikipediaCC BY 2.0

Biographie « à l’américaine » sur le créateur d’entreprise le plus extraordinaire de notre temps, le livre d’Ashlee Vance sur Elon Musk fait un tabac aux États-Unis. Il dresse le portrait d’un génie tourmenté, incroyablement exigeant envers lui-même et ses équipes, qui bouleverse des industries entières (paiements en ligne, automobile, aérospatial...) grâce à des technologies ambitieuses et à des modèles économiques radicaux. Elon Musk (que j'ai eu le privilège de traduire) vient de paraître chez Eyrolles.

08 février 2016

Présidentielle américaine : Marco Rubio s’est tiré une petite phrase dans le pied

Le succès d’une petite phrase tient à sa reprise par les médias, à sa répétition sur le web, à sa mémorisation par le public. L’homme politique qui a mijoté une formule puissante cherchera donc à orienter les citations vers elle. Au risque d’en faire trop.

C’est ce qui est arrivé samedi à Marco Rubio lors du dernier débat des candidats républicains à la présidence des États-Unis avant la primaire du New Hampshire. Malgré son air juvénile, Rubio n’est pas un perdreau de l’année. À 44 ans, il a siégé une dizaine d’années à la Chambre des représentants de Floride avant d’être élu sénateur de cet État en 2010. Jusqu’à ce week-end, il était considéré comme l’un des favoris parmi les prétendants à la Maison blanche.

La thématique des petites phrases ne lui est pas étrangère. « Il ne parle jamais des questions de fond et il est incapable de sortir davantage qu’une petite phrase de dix secondes sur les sujets clés », disait-il en septembre dernier de son rival Donald Trump. Mais en bon professionnel de la politique, lui-même n’arrive jamais sur un plateau de télévision sans quelques formules bien senties dans sa besace.

Samedi, comparé par son concurrent Chris Christie au Barack Obama inexpérimenté de 2008, Marco Rubio a répondu : « Dire que Barack Obama ne sait pas ce qu’il fait, c’est juste pas vrai, il sait exactement ce qu’il fait. » Christie a insisté, Rubio a répété sa phrase. Christie ne l’a pas manqué : « Nous y voilà, le discours de 25 secondes appris par cœur » ! Et Rubio, comme groggy, de répéter deux fois encore : « [Obama] sait exactement ce qu’il fait. »

Toute la presse en a fait des gorges chaudes. « La sortie de Rubio constitue une manière nouvelle de perdre un débat télévisé » a commenté Alan Schroeder, professeur de journalisme à Northwestern University, qui compare le sénateur de Floride à un robot humanoïde du film Les Femmes de Stepford (1975) : « il s’est trouvé bloqué en mode détraqué ». On a pu dire parfois qu’une petite phrase avait remporté une élection présidentielle[1] ; une petite phrase peut aussi faire perdre une élection.

Michel Le Séac’h



[1] On songe en particulier à « Vous n’avez pas le monopole du cœur », Voir La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, p. 109.

Photo de Marco Rubio par Michael Vadon via Flickr, licence CC BY-SA 2.0

01 février 2016

Désamorcer une petite phrase : la réponse de Valls à Taubira

« Parfois résister c’est partir » : en quelques heures, la petite phrase twittée par Christiane Taubira s’est imposée dans la presse et sur l’internet. Ses « 3C » -- contenu, contexte et culture de son public -- étaient bien alignés :
  • Contenu : une formule concise, non ambiguë (du moins sous cette forme raccourcie, débarrassée de l’autre volet du tweet initial), au caractère heuristique marqué (elle prescrit une action).
  • Contexte : la démission d’une ministre en vue à l’occasion d’un débat largement répercuté par la presse.
  • Culture : la résolution par la rupture d’une tension interne à une partie de la gauche, en faisant implicitement appel à une référence sacrée de l’histoire nationale (« résister »).
Cette petite phrase conférait une valence positive à la démission de la ministre de la Justice, ce qui n’était pas du tout le cas de la formule célèbre de Jean-Pierre Chevènement : « un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne ». Démissionner, cette fois, c'est affirmer solennellement une attitude morale supérieure et non rentrer dans le rang à contrecœur (ou, au mieux, se retirer sur un Aventin individuel).

La substitution d’une « jurisprudence Taubira » à la « jurisprudence Chevènement » comportait évidemment un risque de discrédit pour le gouvernement, risque dont la petite phrase était en quelque sorte l’agent actif. Manuel Valls, qu'on sait sensible aux petites phrases, n’a pas laissé passer celle-ci. « Résister aujourd’hui, ça n’est pas proclamer, ça n’est pas faire des discours », a-t-il glissé dans ses vœux à la presse, dès le lendemain. « Résister c’est se confronter à la réalité du pays».

Si le nom de Christiane Taubira n’était pas prononcé (Manuel Valls l'avait mentionnée un peu plus tôt, en louant sa « cohérence » et son « efficacité »), tous les commentateurs ont naturellement considéré qu’elle était la cible de cette remarque. Peut-être s’agissait-il simplement d’une « réponse du berger à la bergère », comme l’a dit Solenn de Royer dans Le Figaro. Mais, que ce soit par hasard, par calcul ou par intuition, la déclaration de Manuel Valls est aussi un bel exemple de communication politique tactique.

Le lendemain, Libération, BFM TV et de nombreux autres médias titraient : « Résister c’est se confronter à la réalité ». Construite comme celle de Christiane Taubira autour du même verbe fort, « résister », cette petite phrase introduit une dissonance cognitive (« Résister c’est quoi déjà ? »). Elle brouille les pistes de l’opinion publique, réduisant ainsi largement les chances d’une « petitephaséification » durable de la déclaration de l’ex-Garde des Sceaux.

Michel Le Séac’h
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Photo © Rémi Jouan, CC-BY-SAGNU Free Documentation LicenseWikimedia Commons

30 janvier 2016

« Résister c’est partir », la demi-petite phrase de Christiane Taubira

En oratrice de talent, Christiane Taubira a émaillé de plusieurs formules bien frappées la conférence de presse organisée au ministère de la Justice dans la foulée de sa démission du gouvernement mercredi dernier : « Je choisis d’être fidèle à moi-même, à mes engagements, à mes combats, à mon rapport aux autres », « je quitte le gouvernement sur un désaccord politique majeur », « nous ne devons concéder [au terrorisme] aucune victoire » et même « nous ne livrerons pas le monde aux assassins d'aube », citation approximative d’Aimé Césaire. Pourtant, à quelques exceptions près comme Le Monde, Sud-Ouest ou Europe1, les médias y ont rarement puisé leurs titres.

En revanche, beaucoup se sont focalisés, l’instar de L’Humanité, du Dauphiné ou du quotidien francophone algérien El Watan, sur un tweet posté par l’ex-Garde des Sceaux : « Parfois, résister c’est partir ». Et le web a fait un triomphe à cette formule. Pourquoi ? Probablement parce que les déclarations de Christiane Taubira au ministère de la Justice rendaient compte d’un débat intellectuel à la première personne alors que son tweet se donne des allures de règle heuristique : il prescrit une attitude valable pour tous.

La formule retenue par la presse et le web n'est cependant qu’un extrait du tweet d'origine. Son contenu complet était : « Parfois résister c’est rester, parfois résister c’est partir. Par fidélité à soi, à nous. Pour le dernier mot à l’éthique et au droit. » La première de ces trois phrases avait de bons atouts pour devenir une petite phrase reprise par les médias et mémorisée par l’opinion : énonciatrice, elle reposait sur le redoublement[1] d’un verbe d’action fort renvoyant à une composante majeure de la culture historique contemporaine, la Résistance (« Résister c’est partir », écrit Léon Blum dans ses Mémoires à propos de la situation de juin 1940).

En revanche, elle avait un handicap presque rédhibitoire : elle évoquait deux attitudes contradictoires : rester et partir. Une petite phrase ne s’inscrit dans les esprits que si elle apporte une réponse et une seule, elle ne doit jamais susciter la perplexité. Les médias, et les internautes plus encore, ont donc spontanément raccourci la déclaration de Christiane Taubira en ne gardant que la partie conforme à sa prescription implicite.

Cette petite phrase sera-t-elle pérenne pour autant ? Le Premier ministre a fait de son mieux pour l’éviter. J’y reviendrai.

Michel Le Séac'h