lundi 18 mai 2015

« Pseudo-intellectuels » : comment déminer une petite phrase ?

Peut-on « rattraper » une petite phrase aux effets négatifs ? En général, le rétropédalage est difficile*. J’ai analysé ici voici quelques jours la transformation en petite phrase de l’expression « pseudo-intellectuels » utilisée par Najat Vallaud-Belkacem. Il est intéressant d’observer la riposte menée par celle-ci.

Bien entendu, cette contre-attaque ne porte pas seulement sur le terrain de la petite phrase elle-même : la ministre de l’Éducation nationale défend l’ensemble de son projet de réforme du collège. Cependant, le calendrier est éloquent. Le projet de réforme a été présenté le 10 mars ; de nombreuses critiques lui ont été adressées depuis lors. Mais le débat ne s’est enflammé qu’au retour du pont du 1er mai, après la déclaration de Najat Vallaud-Belkacem sur RTL le 30 avril. Le tapage est allé croissant dans la deuxième semaine de mai. La ministre a répondu à l’occasion du Grand rendez-vous d’Europe 1 dimanche dernier.

Elle y a été interrogée expressément sur les « pseudo-intellectuels ». C’était couru, et elle s’y était certainement préparée. Trois aspects de sa réponse sont à noter :
  1. Elle s’est bien gardée de réitérer sa formule, fût-ce pour la démentir, ne la désignant que par une périphrase : « l’expression que j’emploie ce jour-là ». Mais elle a aussi évité de se mettre en position de faiblesse en présentant des excuses. Elle a plutôt invoqué l’excuse de provocation : au milieu d’un débat vif, elle s’est simplement « échauffée » (un terme répété deux fois, choisi peut-être pour faire pièce à celui de « dérapage »).
  2. Elle a aussitôt tenté de déplacer le débat vers un thème connexe mais mineur, sans chercher à revenir à la réforme dans son ensemble : à attaque anecdotique, riposte anecdotique. À ce stade de son intervention, elle s’est concentrée l’enseignement des Lumières, et même sur un simple détail de présentation (« gras, non gras »).
  3. Enfin et peut-être surtout, elle s’est efforcée de segmenter les publics. Comme on l’a dit ici, le grand danger des « pseudo-intellectuels » était d’inviter tous les adversaires de la réforme – à droite comme parmi les enseignants ‑ à se sentir globalisés dans un même opprobre : une petite phrase est comprise de la même manière au sein d’une même culture. Najat Vallaud-Belkacem s’est donc efforcée de dédoubler la signification de sa formule en fonction de deux publics différents**. « J’ai la plus grande considération envers les intellectuels », a-t-elle dit. « De façon très claire, ceux à qui je m’adressais, leur nombre était très limité. » À l’intention du corps enseignant, elle a ajouté : « je ne doute pas que les professeurs qui seront consultés, eux, nous ferons remonter ces remarques-là, et c’est pour ça que c’est important de les écouter ». Et pour mieux cliver, elle s'en est pris à Nicolas Sarkozy. Elle a distingué, en somme, deux catégories d’opposants : leurs critiques sont peut-être les mêmes, mais les uns sont inspirés par la bonne volonté, les autres par la mauvaise foi.
Si sa riposte paraît dans l’ensemble habile, la ministre de l’Éducation a néanmoins commis une imprudence. À la question « Regrettez-vous cette expression ? », elle a répondu : « Je regrette la façon dont elle a été dénaturée par la presse ». Un peu plus tard, elle a insisté : « je ne m’adressais sûrement pas, comme ça a été crié dans la presse, à Pierre Nora. » C’était risquer de se mettre à dos les journalistes après les intellectuels. Nul doute qu’elle en aura tiré une leçon pour la prochaine fois lors du débriefing avec son staff de communicants !

Michel Le Séac'h
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* Voir par exemple le cas de Michel Rocard, La Petite phrase, Eyrolles (à paraître), p. 101-102.
** Comme je l’ai déjà noté, certains auteurs prennent l’habile précaution de préciser : « les intellectuels et les pseudo-intellectuels ».

Illustration : extrait d’une copie d’écran du Grand rendez-vous d’Europe 1.

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