mercredi 30 septembre 2015

« La main invisible du marché », une petite phrase orpheline

La « main invisible du marché » est sans conteste l’une des petites phrases les plus connues du domaine économique. Qu’on critique, qu’on salue ou qu’on nie le concept, tous ou presque s’accordent sur l’origine de la formule : elle est due à l’économiste écossais Adam Smith (1723-1790).

Ainsi commence, par exemple, l’article « main invisible » de trois encyclopédies en ligne largement utilisées :
  • Dans le domaine socio-économique, la main invisible est une expression (due à Adam Smith)Wikipédia
  • La main invisible est une expression due à l'économiste écossais Adam SmithWikilibéral
  • D'après les théories et les écrits d'Adam Smith Wiktionary
L’image de la main invisible est commode : elle réduit à deux mots une longue description. Elle apparaît dans un nombre immense de livres et d’articles de sciences économiques, presque toujours associée à Adam Smith. Veut-on un exemple entre mille ? Dans les Cahiers d’économie politique*, Philippe Nemo évoque « l’auto-organisation des actes économiques au niveau du marché, c’est-à-dire le phénomène que Smith a qualifié de "main invisible" ». Le thème est fréquent aussi dans le débat politique, avec le plus souvent une connotation négative. « On parle souvent de la main invisible du marché, en reprenant une expression de l’économiste Adam Smith », écrit Pierre Ivorra sur le site du PCF. On pourrait établir un livre entier avec ce genre de citations.

L’économiste tchèque Tomas Sedlacek a consacré à Adam Smith un chapitre entier de son Économie du bien et du mal**. « Aujourd’hui, on a l’impression que le liant de la société était selon lui la main invisible du marché », note-t-il. « Or il n’a lui-même utilisé l’expression "main invisible" que trois fois ». Et, qui plus est, dans trois contextes différents : « Elle est tantôt coordinatrice de la poursuite individuelle d’un intérêt personnel, tantôt intervention collective de redistribution, tantôt puissance mystique, divine. Il n’aurait guère pu donner au terme qu’il a forgé une palette de significations plus large et plus confuse. »

Déni de paternité

Dans aucun des trois cas Adam Smith ne spécifie que cette main est celle « du marché ». Dans le troisième, il écrit même explicitement : « la main invisible de Jupiter ». En fait, seule la première de ces trois mains est celle du marché. De plus, comme le démontre Sedlacek***, « Adam Smith s’élève fortement contre l’idée qu’on lui attribue à tort ». Or beaucoup d’entre nous ne connaissent rien d’autre de son œuvre !

Qu’on lui ait attribué la paternité de l’expression est d’autant plus surprenant qu’il est loin d’avoir été le premier à l’utiliser. Bien avant lui, elle désignait couramment la providence divine ou, plus rarement, un auteur inconnu. « Il se sentit frappé d’une main invisible », écrit par exemple Voltaire à propos du roi Charles IX dans La Henriade en 1722. On alignerait aisément, en français comme en anglais, des dizaines de citations du même acabit antérieures à 1776, date de parution des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations où figure la première des trois mains invisibles d’Adam Smith.

Le marché n’a été accolé que récemment à la main invisible. Avant 1950, l’expression « main invisible du marché » est rarissime dans la littérature anglophone et francophone. Son utilisation se répand seulement à partir des années 1980, comme le montre le graphique ci-dessous, établi par Google Ngram Viewer. Pourquoi ? Aucune explication ne s’impose clairement. Pas davantage que pour son attribution à Adam Smith. L’œuvre de quelque main invisible, peut-être ?
Michel Le Séac'h
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* Philippe Nemo, « La théorie hayékienne de l'ordre auto-organisé du marché (la “main invisible”). », Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy 2/2002 (n° 43) , p. 47-67.
** Tomas Sedlacek, L'économie du bien et du mal , Paris, Eyrolles, 2013.
*** Bien entendu, Sedlacek n'est pas le seul économiste à avoir noté qu'on en fait trop dire à Smith ! Richard Thaler, entre autres exemples, le dit clairement au chapitre 11 de Misbeheaving (W.W. Norton & Cy, 2015).

mercredi 23 septembre 2015

Petite phrase… pourquoi petite, d’abord ?

Linguistes et humoristes, l'ont noté : l’adjectif « petit » occupe une place à part dans la langue française. Dans son usage courant, il s’applique à une chose de peu d’importance ou de taille inférieure à la moyenne : un petit pain, un petit moment, le petit doigt, Le Petit Poucet… Mais il sert aussi à exprimer l’affection, la sympathie (on parle d’usage « hypocoristique ») : une petite dame, un petit ami, le petit père des peuples… Et même l’admiration : petite merveille, petit génie… Mais aussi l’ironie : petit confort, petite vie… voire le mépris : petite crapule, petit blanc…

Auquel de ces usages la petite phrase renvoie-t-elle ? Ce n’est pas une question de taille. La petite phrase est brève, bien sûr, mais l’immense majorité des phrases brèves ne sont pas des petites phrases. L’expression n’est manifestement pas affectueuse ni admirative, pas vraiment ironique non plus. Le mépris, alors ? Cela ne paraît pas plus satisfaisant.

Si l’on se tourne vers le passé, on constate que l’expression « petite phrase » connote depuis très longtemps un texte dont l’importance est bien supérieure à la taille. Une devise est ainsi décrite au 18e s. comme «  une petite phrase ou sentence qui n’est quelquefois composée que d’un mot pour signifier quelque qualité que l’on attribue aux choses »*. Dans La Description d’Égypte, best-seller du début du 19e s., Edme Jomard mentionne une « petite phrase » sculptée systématiquement sur des bas-reliefs représentant des prêtres ; il parle aussi de « légende sacerdotale »**.

On constate aussi qu’au 19e siècle, l’expression relève davantage du domaine de la musique que de celui des inscriptions et belles-lettres. Dans la Recherche, Marcel Proust évoque ainsi à plusieurs reprises la « petite phrase de la sonate de Vinteuil », qui sublime l’amour de Swann pour Odette (« à ce que l’affection d’Odette pouvait avoir d’un peu court et décevant, la petite phrase venait ajouter, amalgamer son essence mystérieuse »).

Qu’elle soit composée de lettres ou de notes, la petite phrase semble donc avoir toujours signifié beaucoup plus qu’elle-même.

Michel Le Séac’h
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* Nouveau dictionnaire historique-géographique universel pour l’intelligence des affaires d’État, des nouvelles publiques et des conversations du tems qui s’y rapportent, Jean Rodolphe Imhof & fils, Bâle 1766, p. 461.
** Description de l’Égypte, ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l’expédition de l’Armée française, publié par les ordres de sa Majesté l’Empereur Napoléon le Grand, T. I, chap. 5, Imprimerie impériale, Paris, 1809, p. 35.

Portrait de Marcel Proust à 21 ans par Jacques-Émile Blanche, Musée d’Orsay, domaine public

dimanche 20 septembre 2015

Michel Onfray esquive la petite phrase

La mécanique de la petite phrase « montée en épingle » commence à être bien comprise des meilleurs débatteurs. Témoin cette passe d’armes entre Michel Onfray et Léa Salamé* hier soir sous le regard de Laurent Ruquier dans On n’est pas couché, sur France 2 (à 1:59:15 dans l’enregistrement) :
- Je retiendrai votre dernière phrase : la France a une politique islamophile.
- C'est ça qui vous intéresse, hein ? Pour pouvoir faire un petit machin... Hein, la petite phrase…
Trois ou quatre fois déjà au cours de l’émission, la journaliste avait entrepris le philosophe sur le thème « vous avez écrit… » ou « vous avez dit… », faisant même diffuser un extrait d’une déclaration à la radio-télévision suisse, qu’elle avait ponctué de la question : « Pourquoi Marine Le Pen est libertaire ? ». Et Michel Onfray, au lieu de répondre directement, de demander : « Vous pouvez donner la question qui m’avait été posée ? », puis d’expliquer : « C'est facile de sortir un mot comme ça et de dire "vous avez dit" ‑ fiche de police ‑ chez les Suisses, une fois, telle chose. » Et un peu plus tard : « Vous avez juste envie que je vous dise que j'adore Marine Le Pen et comme je ne le fais pas ça vous embête. »

Sortir une petite phrase de son contexte pour en faire une exploitation polémique est une pratique vieille comme le débat politique. Chercher « proactivement » à faire prononcer une petite phrase qu’on exploitera ensuite est plus récent et peut poser un problème déontologique. « C'est vrai que vous êtes trop journaliste là, Léa », a commenté Laurent Ruquier. Trop journaliste ? Ou au contraire pas assez ?

Michel Le Séac'h
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* Participaient aussi à l’émission Émilie Frèche, Louis Garrel, Vincent Macaigne, Philippe Martinez, Yann Moix, Nekfeu.

samedi 19 septembre 2015

Les hommes politiques les plus souvent associés à une petite phrase

Qui sont les hommes politiques les plus souvent associés à l’expression « petite phrase » par les moteurs de recherche ? Pour s’en faire une idée, voici les résultats d’une recherche effectuée le 18 septembre. Le classement est établi sur la base des résultats de Google pour un échantillon de personnages politiques contemporains (« petite phrase » + prénom et nom du personnage concerné). On note une relative cohérence du classement relatif d’un moteur de recherche à l’autre. Seuls le score de François Hollande sur Bing et ceux d’Emmanuel Macron et de Ségolène Royal sur Exalead étonnent vraiment, sans qu’on puisse les expliquer.

Cette petite compilation n’a rien de scientifique bien sûr. Elle ne dit pas si les personnages répertoriés sont cités comme auteurs ou comme victimes de petites phrases, ou même si deux sujets sans rapport entre eux voisinaient sur une même page web. Elle ne distingue pas les citations originales et les reprises, et pas davantage la tonalité des commentaires. Etc. Elle répond juste à la question qui ouvre ce billet.

D’après ce classement, Marine Le Pen dépasse son père et Emmanuel Macron a fait un démarrage fracassant. Car l’ancienneté joue logiquement un rôle : ainsi, Jacques Chirac figure encore à un rang élevé alors qu’il est retiré de la vie publique depuis des années. Si François Mitterrand figurait dans ce classement, il se situerait entre Jean-Marie Le Pen et Laurent Fabius alors qu’il est mort en 1996, à une époque où l’internet commençait à peine à toucher le grand public. Le général de Gaulle lui-même, disparu en 1969, s’intercalerait entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon.

Google
Bing
Exalead
Nicolas Sarkozy
86100
19500
12138
François Hollande
83700
33600
8179
Manuel Valls
51500
12500
3163
Marine Le Pen
44100
12700
2478
Ségolène Royal
39400
12900
3822
Jacques Chirac
31900
14000
1642
Jean-Marie Le Pen
26300
12100
1038
Laurent Fabius
24500
10400
1193
Alain Juppé
24300
12900
1206
François Fillon
24000
8800
2034
Martine Aubry
19200
9380
2228
Emmanuel Macron
19000
10800
344
Jean-Luc Mélenchon
17400
6560
1276
François Bayrou
14900
6470
1285
Cécile Duflot
12800
5000
814

jeudi 17 septembre 2015

Manuel, as-tu du cœur ?

Lors du débat consacré à « l’accueil des réfugiés en France et en Europe », hier à l’Assemblée nationale, Manuel Valls a une fois de plus illustré son goût (ou celui des rédacteurs de ses discours) pour les petites phrases. Parmi ses formules bien trempées, une a particulièrement retenu l’attention de la presse : « il faut du cœur, bien sûr, mais un cœur intelligent, un cœur ferme et un cœur lucide ».

Cette formule, pourtant, ne dit rien d’autre que : « il faut du sentiment et de la raison », ce qui paraît être un minimum de la part d’un chef de gouvernement. Mais elle possède la force mystérieuse des répétitions internes, fameusement illustrée par Danton : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » Elle a aussi l’avantage de pouvoir être reprise aussi bien par les partisans du sentiment que par ceux de la raison : chacun pourra placer le curseur à sa guise entre le cœur d’une part, l’intelligence, la fermeté et la lucidité de l’autre.

Les mains du Premier ministre soulignent cette recherche d’équilibre et de neutralité. Parlant au perchoir, il veille à les garder à plat sur le pupitre. Un peu plus tard dans la même séance, échauffé par le débat, il reviendra à une gestuelle qui exprime sans doute mieux sa personnalité, braquant l’index droit alternativement vers le ciel et vers ses interlocuteurs.

Michel Le Séac'h 

Photos : copies partielles d’écran, vidéo de l’Assemblée nationale, séance du 16 septembre 2015 à 1:27:02 et 3:47:54

mardi 15 septembre 2015

« C’est pas grave » : la petite antiphrase de Bruno Le Maire

« L’anaphore est temporairement indisponible », assure Béatrice Toulon, la patronne de Maestria Consulting, spécialiste de la formation à l’expression orale. L'anaphore, figure de style, qui consiste à répéter le même mot au début de plusieurs phrases successives, a été mise en valeur par le célèbre « moi président » de François Hollande. L’utiliser désormais serait passer pour un « copieur ridicule ».

Par quoi la remplacer ? « Sachez que la rhétorique dispose en rayon de l’épiphore », signale Béatrice Toulon dans un intéressant commentaire inspiré par cette déclaration de Bruno Le Maire au 7/9 de Patrick Cohen sur France Inter, lundi 14 septembre :

Ah ! bien Daesch est là, ils tuent, ils égorgent.
Ils égorgent le responsable du site de Palmyre, 72 ans, qui a consacré sa vie entière à garder le patrimoine de l'humanité, c’est pas grave.
Ils égorgent des jeunes soldats qui sont proches de nous, c’est pas grave.
Ils violent des femmes, c’est pas grave.
Ils veulent étendre leur emprise, c’est pas grave.
Ils menacent le Liban qui est un pays frère de la France, c’est pas grave.
Ils pourraient laisser s’installer bientôt des troupes iraniennes à proximité de l’Etat d’Israël dont nous avons toujours dit que nous garantirions la sécurité, c’est pas grave…

Le caractère incantatoire de l’épiphore*, est évident. Comme l’anaphore, elle conduit à répéter plusieurs fois la même formule, mais à la fin des phrases et non au début. La répétition joue un rôle clé dans la pérennisation d’une petite phrase. On n’est jamais si bien servi que par soi-même : en répétant plusieurs fois une même formule, l’orateur accroît ses chances de marquer les esprits.

Une petite phrase est rarement négative**. Le « c’est pas grave » de Bruno Le Maire l’est-il ? Évidemment non : c’est une antiphrase. Ne risquait-elle pas d’être prise au premier degré ? Manifestement, Bruno Le Maire ne le craignait pas. Il se sentait sur la même longueur d’onde que son auditoire. Et l’on voit là une autre caractéristique forte des petites phrases réussies : leur alignement avec la culture du public.

Bruno Le Maire a tout de même pris une petite précaution oratoire en utilisant la formule relâchée « c’est pas grave » et non le plus formel « ce n’est pas grave », ce qui revenait à dire implicitement : « On se comprend à demi-mot, n’est-ce pas ? ».

Michel Le Séac’h
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* Le mot « épiphore » est inconnu de l’Académie française, tout comme son synonyme « épistrophe ». Il appartenait autrefois au domaine médical, désignant un écoulement lacrymal permanent et douloureux. Il n’est que rarement utilisé pour désigner une figure de style avant le 20e siècle. Il est cependant défini par le baron Jakob-Friedrich von Bielfeld dans L'érudition universelle, ou analyse abrégée de toutes les sciences, des beaux-arts et des belles lettres (Berlin, 1768).
** Voir La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, p. 223.


Photo de Bruno Le Maire : Thesupermat, Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA

samedi 12 septembre 2015

« Ajouter de la guerre à la guerre » : derrière la petite phrase de Fabius, le fantôme de Mitterrand ?

<i>« Ajouter de la guerre à la guerre »</i> : derrière la petite phrase de Fabius, le fantôme de Mitterrand ?</
« Ce n’est pas en ajoutant de la guerre à la guerre qu’on va arriver à une solution » : cette petite phrase de Laurent Fabius a été largement relayée, via un article de l’AFP, par Le Figaro, Le JDD et quelques autres. Elle a (ou aurait, on va le voir) été prononcée jeudi soir dans le Grand Soir de France 3. Le ministre des Affaires étrangères était interrogé par Patricia Loison.

Ainsi, alors que le président de la République venait d’envisager des frappes aériennes français en Syrie, le numéro 2 du gouvernement se montrait hostile à toute intervention ? Il était aisé d’y voir l’expression d’un désaccord interne. Le ministre a démenti ces interprétations dès le lendemain. Et en vérité, l’AFP avait pratiqué une légère ablation. Comme en atteste l’enregistrement du Grand Soir, Laurent Fabius n’avait pas dit comme indiqué plus haut :
« Ce n’est pas en ajoutant de la guerre à la guerre qu’on va arriver à une solution »
mais
« Ce n’est pas en ajoutant de la guerre à la guerre qu’on va arriver à la solution politique »
Ce « politique » oublié changeait évidemment le sens de la formule. Il en faisait un truisme au lieu d’une contestation.

La petite phrase pourrait tout de même laisser des traces. La construction même de la phrase de Laurent Fabius favorise sa mémorisation du fait de sa répétition interne (« la guerre à la guerre »). Mais surtout, elle a pu éveiller des réminiscences. Laurent Fabius lui-même pourrait bien l’avoir extraite inconsciemment de sa mémoire : elle descend en droite ligne d’une déclaration de François Mitterrand. Le 13 août 1992, celui-ci avait été interrogé par Sud-Ouest à propos de la guerre civile dans les Balkans. Il avait redit son opposition à une intervention militaire sur le terrain et conclu l’entretien par cette formule : « ajouter la guerre à la guerre ne résoudra rien ».

Bernard-Henri Lévy et les autres intellectuels qui réclamaient alors l’envoi des troupes le lui avaient vivement reproché. « Le président de la République se rend-il compte que c’est comme s’il disait aux Serbes : ‘Faites ce que vous voudrez […] ?’ », écrivait BHL dans Le Lys et la cendre. Un débat purement historique de nos jours ? Ce n’est pas si sûr. Interrogé un peu plus tard par Jean-Pierre Elkabbach, Mitterrand expliquait : « En tout état de cause, si l'on n'occupe pas le terrain après la frappe aérienne, cela risque d'être inutile. Il faudrait donc envoyer des troupes, des soldats, au sol. » Par-delà la petite phrase de Laurent Fabius, c’est François Mitterrand qui semble contester François Hollande !

Michel Le Séac'h

Photo SPC 5 James Cavalier, US Military, domaine public, Wikimedia Commons

mardi 8 septembre 2015

« J’y pense en me rasant » : un snowclone classique

« J'y pense en me rasant » est une petite phrase intéressante à plus d'un titre. Outre la simplification de sa forme (qui était initialement « J'y pense parfois le matin en me rasant »), le glissement de son sens et son changement d'attribution (on croit le plus souvent qu'elle est de Nicolas Sarkozy et non de Laurent Fabius), elle est devenue un snowclone* répandu.

Les journalistes politiques l'utilisent souvent pour évoquer les ambitions des hommes politiques qu'ils interrogent. Et ces derniers comprennent parfaitement le sens caché d'une question telle que « À quoi pensez-vous le matin en vous rasant ? », la réponse standard étant, on l'a dit : « Je pense à ne pas me couper ».

Quelques-uns tentent cependant des sorties plus originales :
  • En me rasant le matin, je n’exclus rien – Yves Jégo
  • J’y pense aussi en me lavant les dents – Arnaud Montebourg
  • Quand je me rase, je pense à me raser – Alain Juppé
  • Quand je me rase le matin, je me dis merde je suis candidatPhilippe Poutou
  • Vous n'y pensez pas chaque matin en vous rasant – Dominique de Villepin, devant un congrès de femmes maires
  • Je ne pense pas à Bruxelles en me rasant – Emmanuel Macron
  • Je ne pense à aucune autre fonction en me rasant – Claude Bartolone
La petite phrase a même débordé sur le domaine sportif :
  • Je ne me rase pas le matin en pensant à l’Olympique de MarseillePape Diouf
  • Le Vendée Globe, j’y pense tous les matins en me rasant – Damien Seguin
  • Non, tous les matins en me rasant, ça c’est sûr que non [je ne pense pas aux Bleus] – Laurent Travers
« La petite phrase lâchée par Nicolas Sarkozy en 2003 sur son rasage est devenu un running gag qui commence à nous hérisser les poils », commente Leila Marchand dans un intéressant article de Slate sur le sort de la formule. Mais comme la répétition fait la force d'une petite phrase, la critique même contribue à la renforcer. Sans nul doute, on entendra celle-ci plus d'une fois encore !


Michel Le Séac'h
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* Voir La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, p. 135.

Photo « At The Cutting Edge » par Andrew Dyer, Flickr, CC BY-SA 2.0

samedi 5 septembre 2015

« Il n’est pas question qu’il y ait des quotas d’immigrés », encore une petite phrase boomerang pour François Hollande

Voilà une petite phrase qu’il sera difficile d’effacer. Le 19 mai 2015, alors que l’Union européenne commençait à envisager une répartition obligatoire des migrants, réfugiés ou clandestins entre tous ses pays, François Hollande avait exprimé une position on ne peut plus claire : « Il n’est pas question qu’il y ait des quotas d’immigrés ».

Qui plus est, cette déclaration avait été faite à Berlin, alors que les quotas étaient une proposition allemande défendue par la chancelière Angela Merkel. Elle n’était donc pas passée inaperçue. L’AFP en avait même fait le titre d’un article repris par plusieurs grands titres de la presse française comme Le Dauphiné libéré.

François Hollande ne faisait que répéter peu ou prou ce que Manuel Valls avait affirmé trois jours plus tôt devant micros et caméras lors d’une visite dans les Alpes-maritimes : « Je souhaite et nous souhaitons être particulièrement clairs sur ce point, je suis contre l'instauration de quotas de migrants ».

« Pas question », « particulièrement clairs » : le président de la République et le Premier ministre n’avaient pas hésité à brûler leurs vaisseaux par des formules marquant l’intangibilité de leur position. Celle-ci avait été réaffirmée de la manière la plus solennelle le lendemain du discours de Berlin dans le compte-rendu du conseil des ministres du 20 mai 2015 :
« La France est et restera opposée à toute idée de quotas en matière de demande d’asile, la demande d’asile étant un droit, attribué à partir de critères objectifs et ne pouvant faire l’objet d’un contingentement. Il ne peut non plus y avoir de quotas en matière d’immigration irrégulière, puisque les migrants irréguliers doivent, dès leur entrée sur le territoire de l’Union, faire l’objet de procédures de reconduite vers leurs pays d’origine. »
« Il n’est pas question qu’il y ait des quotas d’immigrés » : une formule aussi énergique, venant d’aussi haut, concernant un problème aussi actuel, répétée un aussi grand nombre de fois, avait tout pour devenir une petite phrase pérenne.

L'étonnement a donc été grand, jeudi dernier, moins de quatre mois plus tard, quand François Hollande, dans une déclaration conjointe avec le Premier ministre irlandais Enda Kenny, a exprimé une position toute différente : « il faudra répartir ces demandeurs d’asile […]. Nous avons proposé avec la chancelière Merkel un mécanisme permanent obligatoire. »

Qu’est-ce qu’un mécanisme de répartition permanent obligatoire ? C’est un système de quotas. Est-ce le mot « quota » qui fait peur ? Ce serait nouveau : depuis des décennies, l’Union européenne manie les quotas de toutes sortes : quotas laitiers, quotas de pêche, quotas d’émissions, quotas de représentation féminine, quotas de traducteurs, quotas d’importation d’huile d’olive tunisienne, etc. 

François Hollande ne peut d’ailleurs compter sur les mots pour brouiller les pistes : une partie de la presse a tout de suite noté une « contradiction » ou une « volte-face ». Peut-être compte-t-il sur la photo tragique du petit Aylan pour obtenir l’indulgence temporaire du public ? Il est probable qu'il invoquera une évolution de la situation ou qu'il admettra avoir changé de position (ce qui serait peut-être moins grave pour son image que pour celle de Manuel Valls). Mais à l’instar de « l’inversion de la courbe du chômage » ces « quotas d’immigrés » lui reviendront sans doute en boomerang pendant longtemps.

Michel Le Séac’h
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Photo : Matthieu Riegler, CC-by, Commons Wikimedia

mercredi 2 septembre 2015

« Fuite d’eau » (quater) : l’inondation de Gentiloni

Au mois de juin, on s’en souvient, Nicolas Sarkozy a suscité un tollé pour avoir « comparé l'afflux de migrants en Europe à une grosse fuite d'eau » (AFP). Sa déclaration, était en réalité celle-ci : « C'est un peu comme la maison où il y a une canalisation qui se déverse dans la maison, elle se déverse dans la cuisine, et le type qui a réfléchi, il dit, attention, on va répartir la fuite, on va mettre une partie de la canalisation qui est dans la cuisine, on va la mettre aussi dans la salle à manger, puis dans le salon », etc.

Mercredi dernier, Paolo Gentiloni, ministre des Affaires étrangères italien, a fait la déclaration suivante : « Chiedere a Grecia e Italia di fare i compiti a casa sull’immigrazione sarebbe come dire a Paesi colpiti da un alluvione di accelerare la produzione di ombrelli » (demander à la Grèce et l'Italie de faire leurs devoirs sur l'immigration serait comme dire à des pays victimes d’une inondation d'accélérer la production de parapluies).

On note l’étroite parenté entre ces métaphores aquatiques, dirigées toutes deux contre l’attitude de la Commission européenne ou de pays européens et non contre les migrants eux-mêmes (que ni l’une ni l’autre ne désigne directement). On aurait pu s’attendre à ce que l’effet de la seconde soit encore plus fort car :
  1. Elle mentionne explicitement « un alluvione » alors que l’autre n’inclut même pas les mots « fuite d’eau ».
  2. Elle émane d’un ministre en exercice, directement impliqué dans la question des migrants, et non d’un chef de parti.
  3. Elle a été publiée sous forme d’un entretien officiel avec le Corriere della Sera, l’un des principaux quotidiens italiens, et non filmée à la sauvette dans une réunion de militants.
Pourtant, au contraire de celle de Sarkozy, la petite phrase de Gentiloni est passée presque inaperçue. Ce fait l’illustre bien, une petite phrase n’est pas tout entière dans son contenu : elle ne prospère que s’il y a alignement entre ce contenu, le contexte dans lequel elle intervient et la culture de ses lecteurs ou auditeurs. En l’occurrence, un aspect essentiel de cette culture pourrait bien être l’image de celui qui s’exprime. Et l’image de Paolo Gentiloni, passé de l’extrême-gauche au centre gauche (il est élu du Partito Democratico) via l’écologisme, est assurément très éloignée de celle de Nicolas Sarkozy.

Michel Le Séac’h
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Paolo Gentiloni à New York, le 18 juin 2015, photo Luca Marfe’, Flickr, CC-BY-2.0

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