01 mai 2023

Citations historiques et petites phrases : quels recoupements ?

Dans sa thèse sur les petites phrases, Damien Déias conteste qu’une citation historique puisse être considérée comme une petite phrase. Plus exactement, il voit là un « glissement sémantique » (p. 41) qu’il constate chez d’autres mais auquel, dans une démarche de rigueur académique, il se refuse : « il serait malaisé de statuer sur une utilisation abusive de la formulation [petite phrase] pour qualifier des citations historiques célèbres. Les mots n’étant la propriété de personne, cet exemple est une preuve supplémentaire du succès de la formulation qui voit désormais son emploi s’élargir » (p. 32).

Selon lui, dans mon propre ouvrage sur La Petite phrase, « la dénomination [petite phrase] est étendue à toute citation célèbre » (p. 42). Il n’en est rien. Prononcées par ou attribuées à des personnages connus, les cinquante citations analysées ont été choisies parce qu'elles disent en peu de mots quelque chose du pouvoir politique. C’est cela qui en fait des petites phrases ; elles ne sont devenues citations que par la suite. Prononcées aujourd’hui, « Rendez à César ce qui est à César », « Souviens-toi du vase de Soissons » ou « l’État c’est moi » pourraient sans aucun doute être qualifiées de petites phrases. Est-il illégitime de les considérer comme telles rétrospectivement ?

Pour Damien Déias, le fait de recontextualiser ces citations confirmerait un glissement sémantique : « L’idée d’une perte du sens originel, en contexte, de la PPh, que cette perte ait pour origine le temps qui passe ou bien des intentions manipulatrices est fermement associée à la dénomination "PPh" ». Pourtant, quand on relate l’histoire d’une petite phrase, ancienne ou récente, exposer son contexte est la moindre des choses. Cela permet d’ailleurs de constater – ou pas – une « perte du sens originel ». Et le plus important n’est pas ce « sens originel » mais le message politique actuel qu’elle délivre encore malgré le temps qui passe.

Petite phrase biblique

La première publication académique expressément consacrée aux petites phrases est un article de Patrick Brasart, « Petites phrases et grands discours (Sur quelques problèmes de l'écoute du genre délibératif sous la Révolution française) »(1). Ce texte de 1994 est tout entier consacré à montrer que les discours du 18e siècle abondent en formes brèves analogues à ce qu’on appelle maintenant petites phrases. Et que ce n’est pas un hasard : « Quand les orateurs recourent aux longs discours suivis, ils les dotent de nombreux dispositifs suggérant, préparant, appelant l’extrait » (qu’on appellerait sans doute « détachement » de nos jours).

Patrick Brasart remonte même dans le temps bien au-delà de la période révolutionnaire : la démarche des « fort petites paroles » était, dit-il, citant Boileau, « familière à l’univers littéraire classique ». Il va jusqu’à y rattacher le Fiat lux biblique ! Damien Déias n'y voit cependant (serait-ce par solidarité entre universitaires ?) qu'une « extension de l'emploi de la dénomination "PPh" » et non un glissement sémantique.

Les petites phrases sont des propos de personnages politiques qui frappent l’opinion. La marque laissée par ce coup est plus ou moins durable. La plupart s’effacent des mémoires en quelques jours. Il en est qui survivent à leur auteur. Quelques-unes, même, laissent une telle empreinte qu’elles deviennent des citations inscrites dans la culture générale. Il convient alors de se demander, comme je l’ai écrit, « pourquoi ces petites phrases-là demeurent, pourquoi, contrairement à d’innombrables autres, elles ont échappé aux poubelles de l’histoire » (2).

Dans sa thèse de doctorat, Damien Déias considère expressément comme une petite phrase le « Je vous ai compris » du général de Gaulle (p. 70). Il date de 1958. Cette date antérieure au « figement » de l’expression, qui n’apparaît que dans les années 1970 (p. 46) n’empêche pas de considérer l’exclamation comme une petite phrase. Qu’elle soit devenue une citation ne l’empêche pas de demeurer une petite phrase. Il y a du flou dans le vocabulaire ? Sûrement, mais s’il peut troubler l’étude d’un objet linguistique, il n’a rien d’étonnant dans l’étude d’un phénomène social et cognitif.

 A propos du général de Gaulle, et en dépit du temps qui passe,
l'INA associe clairement petites phrases et leadership

Addendum du 8 mai 2023 ‑ Un exemple d’application de la locution « petite phrase » à une citation historique : Dans Le Monde du 18 avril 1969, le célèbre chroniqueur judiciaire Jean-Marc Théolleyre qualifiait de « petite phrase » cette déclaration de Chateaubriand à la duchesse de Barry : « Madame, votre fils est mon roi. »

M.L.S.

(1) Mots – Les langages du politique, 1994, n° 40, p. 106-112.
(2) La petite phrase – D’où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ? Paris, Eyrolles, 2015, p. 16.

29 avril 2023

La première thèse de doctorat sur les petites phrases soutenue par Damien Déias

On attendait les sciences politiques, les sciences de l’information et de la communication voire les sciences cognitives… la première thèse de doctorat spécifiquement consacrée aux petites phrases relève des sciences du langage. Soutenue par Damien Deias le 7 décembre 2022 à l’université de Lorraine, elle est désormais accessible en ligne. Elle est intitulée Les petites phrases en politique : analyse d’un phénomène médiatique. Les sciences politiques et la communication ne sont donc pas bien loin…

Le contraire eût été étonnant. Les travaux académiques antérieurs évoquant les petites phrases s’intéressent en général au cadre de la communication politique. C’est le cas notamment de la thèse de doctorat soutenue par Laura Goldberger-Bagalino en 2017 sous le titre Le Web politique : l'espace médiatique des candidats de la présidentielle 2012.

Damien Déias, qui abrège la locution « petite phrase » sous la forme « PPh », a organisé son sujet en trois parties : « Caractériser et définir les PPh », « Détachement, circulation et reprises des PPh » et « Fonctionnement argumentatif des PPh ».

Pas de définition consensuelle

Définir les petites phrases était une gageure. Cependant, puisque la dénomination est « connue, repérable, unificatrice », elle « crée une catégorie sémantique (…) et offre un angle d’attaque pertinent pour le linguiste, au carrefour de l’énonciation, de la syntaxe, de la sémantique et de la pragmatique ». On comprend aisément qu’un carrefour aussi fréquenté n’est pas facile à traverser.

Il n’existe pas de définition couramment admise de l’expression « petite phrase ». Pas de traduction consensuelle en d’autres langues, non plus. Le concept n’est pas propre au français, pourtant : « des objets similaires aux petites phrases existent en anglais, italien, espagnol ou allemand, mais nous sommes bien en peine pour trouver un équivalent à l’étiquette francophone ».

Damien Déias envisage même que la PPh constitue à elle seule un « genre de discours » ‑ un thème cher à son directeur de thèse, Mustapha Krazem. Au terme d’un examen de la pratique médiatique du détachement des PPh, encouragée côté politique, il conclut néanmoins qu’elles ne sont au fond qu’une « forme de routine […], pas suffisante pour parler de genre discursif. »

Avant tout, une pratique citationnelle

La dénomination « petite phrase » est d’usage relativement restreint, d’ailleurs. Si le grand public sait ce qu’est un proverbe ou un slogan, la PPh n’est pas une catégorie nommée spontanément. Il serait pourtant erroné de n’y voir qu’une projection médiatique sans contenu discursif et linguistique solide. Plutôt qu’à un genre discursif, elle renvoie à une « pratique citationnelle » : « est une PPh un énoncé détaché par un tiers médiatique et qui a été nommé "petite phrase" par celui-ci ». Cette définition presque tautologique permet au moins d’avancer. Elle rejoint d’ailleurs celle donnée par Alice Krieg-Planque : « un énoncé que certains acteurs sociaux rendent remarquable et qui est présenté comme destiné à la reprise et à la circulation. » De fait, si les journalistes qui citent une PPh désignent toujours son auteur, ils rappellent souvent le discours dont elle est extraite et la situation d’énonciation.

Damien Déias ne s’en tient pas à cette définition utilitaire : au terme de sa première partie, il dégage une définition « de linguiste » plus complexe. Elle comprend huit points : 1) La dénomination « PPh » désigne un fragment de discours ayant subi un détachement fort pour être cité dans un texte. 2) La dénomination « PPh » provient du monde des professionnels de la communication et des médias. 3) La dénomination « PPh » est de valeur péjorative. 4) Le détachement des PPh est opéré par des acteurs médiatiques. 5) L’intégration des PPh au discours journalistique peut impliquer des adaptations et modifications des énoncés détachés. 6) Les PPh en circulation sont des phrases courtes. 7) La PPh marque une prise de position vigoureuse et/ou un engagement énonciatif fort. 8) Les PPh sont engagées dans un processus de circulation intense.

Très logiquement compte tenu de cette définition, la deuxième partie de la thèse a pour thème « Détachement, circulation et reprises des PPh ». Pratique citationnelle, celles-ci ne se réduisent pourtant pas à un discours rapporté. Elles circulent de discours en discours et dans des mémoires collectives, et elles sont souvent polémiques. Leur détachement découle d’une « surassertion », notion introduite par Dominique Maingueneau, les énoncés surassertés étant « préparés par le locuteur et signalés comme étant détachables ».

Cette détachabilité n’est cependant pas une règle absolue, car – et Damien Déias cite ici le professeur Maingueneau ‑ « rien n’empêche un journaliste, par une manipulation appropriée, de convertir souverainement en "petite phrase" une séquence qui n’a pas été surassertée, voire de fabriquer des "petites phrases" à partir de plusieurs phrases. »

Ce que devient la petite phrase

Il n’y a pas de surassertion non plus dans le cas des PPh « manifestement involontaires, qui échappent à l’acteur politique ». Trois cas de figures principaux se distinguent : le lapsus, l’erreur de communication (un énoncé malheureux est détaché et devient une PPh) et la PPh volée (des propos authentiques qui n’étaient pas destinés à devenir publics). Ils seraient toutefois « marginaux dans l’ensemble de la production des PPh ».

La surassertion est avant tout verbale, puisque « les PPh sont d’abord des phénomènes oraux », mais elle peut être soutenue par une gestuelle. Elle l’est aussi par l’évolution des médias : les chaînes d’information en continu ont suscité « des dispositifs médiatiques que nous qualifions de "fabrique des PPh" », car elles « poussent les acteurs politiques à produire des énoncés remarquables susceptibles d’être détachés ». Il en va de même dans les entretiens de presse écrite, où « la production d’énoncés surassertés devenant des PPh est […] une modalité négociée et préparée ».

Il ne suffit pas que la PPh soit prononcée : elle doit être détachée et rapportée, « elle devient en soi une actualité ». Damien Deias étudie donc le travail effectué sur les PPh par les journalistes. Il note qu’elles « sont souvent accompagnées de verbes introducteurs spécifiques » comme « tempête », « lancé » ou « lâché » qui orientent leur réception par le lecteur.

Une fois détachée, la PPh peut être citée, voire modifiée (« défigée »), sans même qu’il soit nécessaire de préciser son auteur ou son contexte. Damien Déias distingue ainsi un « continuum des reprises : 1) énoncé dans le discours source, 2) énoncé entouré/accompagné du cotexte, 3) PPh, 4) Expression issue de la PPh. Malgré « plusieurs points communs », il distingue cependant la PPh de la « formule » telle que définie par Annie Krieg-Planque. Il constate aussi des reprises sous forme de « snowclones » mais évite prudemment de s’aventurer sur le terrain de la « mémétique ».

La vie des PPh peut devenir aventureuse : Damien Déias souligne la fréquence et la diversité des utilisations parodiques.

La petite phrase côté auditoire

Si le personnage principal est le locuteur dans la première partie de la thèse et le journaliste dans la seconde, la troisième s’intéresse à l’auditeur. Beaucoup plus brève, elle « vise à décrire le fonctionnement argumentatif des PPh, les considérant comme un outil stratégique pour les acteurs politiques et médiatiques ». L’analyse du discours y flirte avec la science politique.

La question est moins simple qu’il n’y paraît. L’auditoire ramène la PPh à « un seul énonciateur, quand bien même il s’agit d’une co-construction avec les médias, et quand bien même certaines PPh peuvent être le fruit d’une préparation collective. Elle est, en tous les cas, assumée ou attribuée à un seul sujet ("la petite phrase de…") ». Or, souligne Damien Déias en se référant à Chaïm Perelman, « étudier l’argumentation, c’est avant tout étudier le rapport de l’orateur à l’auditoire ».

Quant à l’auditoire, « pour qu’un acteur politique puisse espérer que sa PPh soit non seulement détachée, mais aussi qu’elle puisse susciter l’adhésion d’une partie des lecteurs qui croiseront son chemin dans les médias, il doit veiller à ce que ces derniers puissent être en accord avec une doxa qu’elle véhicule ».

Quant à l’orateur, Damien Déias souligne à juste titre que « le phénomène des PPh met en avant, dans la triade rhétorique aristotélicienne, l’ethos » : si les premières contribuent à construire le second, le second influence la réception des premières par le public. Cette relation à double sens est spécialement visible dans le cadre des débats politiques ; la thèse s’étend en particulier sur les débats télévisés de second tour lors des élections présidentielles.

Ces débats illustrent la relation entre les PPh et la polémique. L’expression « petite phrase » elle même « est une dénomination dépréciée, souvent envisagée péjorativement ». D’où ce paradoxe : alors que les acteurs politiques en usent largement, « la dénomination "PPh" est perçue négativement, y compris par les acteurs médiatiques. Elle est utilisée pour dénigrer le discours de l’adversaire et l’adversaire lui-même. Celui qui fait des PPh, c’est toujours l’autre. »

Ce caractère polémique conduit Damien Déias à développer en conclusion un concept qui lui est propre, celui de « confusion des scènes », déjà présenté dans un article recensé (et contesté) ici même : « la parole politique se met alors en scène comme une parole du quotidien, parfois injurieuse ou violente, parfois parodique ».

Reste-t-il des pierres à retourner ?

En s’attaquant au sujet encore très peu exploré des petites phrases, Damien Déias a fait œuvre de pionnier. La richesse de sa thèse et la grande diversité des thèmes évoqués montrent que, malgré leur dénomination, les « petites phrases » ne sont pas un sujet mineur. Qu’il ait fallu attendre 2023 pour que le monde académique en prenne conscience, s’agissant d’une expression utilisée depuis au moins un demi-siècle, demeure un mystère.

Damien Déias s’est efforcé de ne laisser aucune pierre qui n’ait été retournée. A-t-il néanmoins laissé un peu d’espace pour ses successeurs ? Oui bien sûr, que leur travail relève des sciences du langage ou d’autres sciences.

Par exemple, s’il évoque la relation entre ethos et PPh, il ne se penche à aucun moment sur le troisième élément de la triade aristotélicienne, le pathos. Sauf erreur, le mot est même totalement absent de sa thèse. Y a-t-il une relation entre PPh et pathos ? Par exemple, évoquerait-on comme des PPh « je traverse la rue » ou « le pognon dingue » sans un pathos français ? L’ethos même, en l’occurrence, ne procède-t-il pas du pathos ?

Si Damien Déas s’interroge légitimement sur les équivalents de l’expression PPh dans d’autres langues, il n’étend pas sa recherche aux équivalents du passé (pique, trait, flèche…). Ce n’est pas un oubli. « Peut-on parler de PPh avant la création de la dénomination ? » demande-t-il expressément. Non, répond-il implicitement : il s’agit de « prendre appui sur la dénomination "petite phrase" pour créer un concept linguistique ». Ce qui le conduit d’ailleurs à refuser l’appellation « petite phrase » aux citations historiques(1). Un point de vue différent pourrait assurément être soutenu.

Alors que les « verbes introducteurs » utilisés par les journalistes sont bien étudiés, les adjectifs, en revanche, le sont peu, hormis bien sûr « petit », étudié dans la première partie à propos de la formulation PPh elle-même. L’adjectif « polémique » est, lui, analysé dans la troisième partie. Pourtant lourd de sens et souvent accolé à l’expression « petite phrase », l’adjectif « assassine » n’est cité que deux fois, dont une en italien, à propos de PPh spécifiques. Philosophique, malheureuse, nostalgique et autres adjectifs souvent accolés aux PPh pourraient devenir un jour un sujet d’étude.

Enfin, si Damien Déias note au passage la présence de métaphores, voire de métaphores filées, dans certaines PPh, il ne cherche pas à analyser spécifiquement leur rôle dans la genèse de celles-ci. De nombreux travaux ont déjà étudié la place des métaphores dans les proverbes ; le tour des PPh viendra certainement.

Michel Le Séac’h

Damien Deias. Les petites phrases en politique : analyse d’un phénomène médiatique. Linguistique. Université de Lorraine, 2022. Français. ‌NNT : 2022LORR0181‌. ‌tel-03933020‌

(1) Je compte revenir sur ce sujet prochainement.

Illustration : The Orator, par Steve Tannock, via Flickr sous licence CC BY-NC-SA/2.0

17 avril 2023

Emmanuel Macron et Taiwan : pas vraiment une petite phrase

L’interview donnée par Emmanuel Macron aux Échos dans l’avion qui le ramenait de Chine, le 9 avril, a suscité des réactions abondantes, en France et dans le monde. Une phrase en particulier, à propos des tensions entre Américains et Chinois autour de Taiwan, y a été ciblée :

« La pire des choses serait de penser que nous, Européens, devrions être suivistes sur ce sujet et nous adapter au rythme américain et à une surréaction chinoise. »

Cependant, les médias qui la rangent dans la catégorie « petite phrase » ne sont pas nombreux. On peut citer :

  • La Croix : « de nouveau une petite phrase qui fait polémique »
  • Cnews : « cette petite phrase d’Emmanuel Macron qui provoque la colère de ses partenaires occidentaux »
  • 20 minutes : « après avoir secoué l’Occident, la petite phrase d’Emmanuel Macron sur Taïwan est applaudie en Chine »
  • Valeurs actuelles : « la polémique gonfle autour d’une petite phrase glissée par Emmanuel Macron dans une interview aux Échos, le 9 avril »

À l’étranger, la RTBF évoque aussi dans une revue de presse « Emmanuel Macron et la petite phrase qui fâche ».

Plusieurs médias rappellent l’étrange propension du président de la République à effectuer des déclarations controversées lors de ses voyages à l’étranger. Mais cette fois la controverse a lieu plus à l’étranger qu’en France même.

La question des retraites accapare toujours l’opinion. La déclaration elle-même manque des caractéristiques qui font les petites phrases notables. Elle est longue (27 mots), elle contient des mots complexes et allusifs (suiviste, surréaction), elle est au conditionnel, elle concerne des pays lointains et elle ne s’adresse pas aux Français mais aux Européens. Elle est peu reprise sur les médias sociaux, sauf au second degré, pour évoquer une parenté avec certaines déclarations du général de Gaulle ou pour souligner les réactions hostiles enregistrées à l’étranger.

Google Trends révèle que les recherches sur Macron + Taiwan ne sont pas à leur maximum le 10 avril, après la parution de l’article en France, mais le 11 et le 12, lorsque sont connues les réactions à l’étranger. Le 12 avril, les recherches sur Macron + Trump sont même plus nombreuses que celle sur Macron + Taiwan. Interrogé par Fox News à propos de la déclaration du président français, Donald Trump vient de lâcher : « he is licking China’s ass » (il lèche le cul de la Chine) ! Une petite phrase, pour le coup, ignorée par l’essentiel de la presse américaine mais largement citée en France, par Le Figaro, Le Point, Le Parisien, RTL, Sud Ouest, etc. La France montre en l’occurrence une certaine propension à s’adapter au « rythme américain »… Cependant, l’intérêt pour le sujet disparaît en quelques jours (cf. copie d’écran)

Cette déclaration, qu’on pourrait considérer comme la plus importante jamais prononcée par Emmanuel Macron en matière de politique internationale, aura sans doute moins marqué sa carrière présidentielle en France que les « Gaulois réfractaires » ou le « pognon dingue ». Elle dit quand même quelque chose du rapport entre le président et les Français : récupérer un leadership perdu n’est sûrement pas une mince affaire.

Michel Le Séac'h

28 mars 2023

La « petite phrase » de Maurice Leblanc, contemporaine de celle de Marcel Proust

Une « petite phrase » domine sans conteste la littérature du début du 20e s. Elle n’est pas faite de mots mais de notes de musique : c’est bien sûr la « petite phrase de la sonate de Vinteuil ». Pour Marcel Proust et pour ses personnages, elle bien plus qu’une séquence musicale : elle devient « l’air national » de l’amour de Swann et d’Odette.

Un contemporain de Proust a néanmoins introduit la « petite phrase » textuelle dans la littérature : Maurice Leblanc (1864-1941), le père du gentleman cambrioleur Arsène Lupin. Plus que celle de Marcel Proust, la petite phrase de Maurice Leblanc préfigure celle de la communication politique contemporaine. C’est une locution qui décrit quelques mots lourds de sous-entendus prononcés par un personnage important.

Il y a beaucoup de « phrases » dans les romans de Maurice Leblanc. Elles signalent souvent des tournants essentiels du récit. La manière dont elles sont prononcées est parfois précisée pour les mettre en valeur : « jetée négligemment », « sur un ton si railleur et si désespéré », « en frappant du poing », « comme un avertissement », « d’un ton sec »… Divers adjectifs leur sont accolés : inachevée, incompréhensible, inconcevable, bizarre, terrible, énorme, burlesque, bête, impitoyable, obsédante, ambiguë…

À côté de ceux-ci, on pourrait imaginer que l’adjectif « petite » s’applique à une phrase anodine. Or c’est tout le contraire. Presque toutes, les petites phrases de Maurice Leblanc constituent à elles seules des rebondissements romanesques majeurs :

  •  « Cette petite phrase, jetée négligemment, fut suivie d’un silence. Il fallait des raisons sérieuses pour que Raoul l’eût prononcée. Un sentiment de curiosité anxieuse tourna les autres vers lui. » (La Barre-y-va)
  • « Marthe sentit toute l’importance qu’il attachait à cette petite phrase. » (La Frontière)
  • « La petite phrase, si terrible en sa concision, sépara net les deux adversaires. » (La Frontière)
  • « Syllabe par syllabe, Raoul laissa tomber cette petite phrase » (La Femme aux deux sourires)
  • « Cette petite phrase, où se révélait toute l’intelligence subtile de M. Rousselain, provoqua une véritable stupeur. » (Le Chapelet rouge)
  • « Il paraissait avoir dit la petite phrase comme un avertissement banal que l’on donne sans presque y songer. Une sorte de stupeur cependant avait suivi l’étrange petite phrase imprévue, une stupeur qui paralysait les deux adversaires. » (Le Triangle d’or)
  • « La petite phrase fut articulée très simplement, mais avec une fermeté qui lui donnait la signification d’une sentence irrévocable. Il était clair qu’Essarès se trouvait en face d’un dénouement qu’il ne pouvait plus éviter que par une soumission absolue. Avant une minute, il aurait parlé, ou il serait mort. » (Le Triangle d’or)
  • « Lupin prononça cette petite phrase d’une voix très nette. La jeune fille eut un frisson. » (Les Confidences d’Arsène Lupin)
  • « La petite phrase qui constituait l’aveu le plus formel et le plus terrible se prolongea dans un silence effrayant, comme un écho qui répéterait, syllabe par syllabe, un message de mort et de deuil. » (Le Pardessus d’Arsène Lupin).

Pour Maurice Leblanc, « petit » n’est clairement pas un simple adjectif qualifiant une phrase brève. La petitesse est rhétorique. Ces phrases font profil bas pour mieux pousser le lecteur à deviner leur importance. Il ne semble pas qu’un autre auteur français ait fait un usage aussi précoce de la locution, passée dans le langage de la politique un bon demi-siècle après les aventures d’Arsène Lupin.

M.L.S.

Illustration : couverture d’un ouvrage de Maurice Leblanc. Éditions Pierre Lafitte. Bibliothèque et Archives Canada. Livres rares. Collection de romans en fascicules canadiens. Arsène Lupin, gentleman cambrioleur, 1932. Boîte 1, nlc010084. Via Flickr, licence CC BY 2.0.

22 mars 2023

« La foule n’a pas de légitimité » : après un débat pauvre en petites phrases, Emmanuel Macron reprend la parole par accident

Le débat parlementaire sur la réforme des retraites a été pauvre en petites phrases. Ce n’est pas une opinion, c’est un constat. Aucune formule n’a été qualifiée de « petite phrase » par un nombre significatif de médias.

Sans doute, Gala a bien titré, début mars, « Olivier Véran ridiculisé : cette petite phrase qui fait rire jaune », avec confirmation par BFMTV, qui a aussi évoqué une petite phrase du ministre du travail, tandis que Francetvinfo distinguait chez Élisabeth Borne « une petite phrase qu’elle a répété une dizaine de fois dans l’hémicycle ». Mais ce sont plutôt des exceptions qui confirment la règle : ce débat s’est déroulé sans formule remarquable qui ait saisi les esprits.

Cette disette irait plutôt dans le sens de ce que disent certains commentateurs : quoique massivement hostile à la réforme, l’opinion publique n’a pas trouvé de vrai débouché politique, pas de porte-parole consensuel.

Cette période de carence s’est soudain achevée le 21 mars de la plus étrange façon. La veille de son entretien télévisé de ce mercredi, le président de la République reçoit des parlementaires de sa majorité. L’un de ceux-ci diffuse un enregistrement clandestin dans lequel Emmanuel Macron déclare : « La foule n’a pas de légitimité face au peuple qui s’exprime à travers ses élus ».

La formule se répand immédiatement sur les réseaux sociaux. Elle est expressément tenue pour une petite phrase par TF1, francetvinfo, L’Indépendant, L’Humanité, France Bleu, RMC et d’autres. Et elle est reçue de manière très négative. Le quotidien suisse Le Temps évoque « cette petite phrase, maladroitement tirée de son contexte ou volontairement clivante, quoi qu’il en soit très polémique ». « Ce qui m'inquiète, c'est le retour d'une vieille spécialité d'Emmanuel Macron : la petite phrase qui fâche, prononcée à contre-temps », s’inquiète Stéphane Vernay sur RCF.

Comme au temps des gilets jaunes

Il est troublant de constater qu’on retrouve le même genre de phénomène qu’à la grande époque du « carré macronien » (« je traverse la rue », les « Gaulois réfractaires », les « gens qui ne sont rien », le « pognon de dingue ») : des phrases ambiguës, prononcées et/ou saisies plus ou moins au hasard, sorties de leur contexte… ou entrées dedans et interprétées systématiquement de manière négative.

Quant au fond, la petite phrase enfonce pourtant une porte ouverte : bien entendu, la foule n’a pas de légitimité face au suffrage universel (Donald Trump lui-même n’a pas été jusqu’à prétendre que l’assaut du Capitole par ses partisans, le 6 janvier 2021, suffisait à renverser le résultat de l’élection présidentielle américaine). Mais cette analyse constitutionnaliste n’est guère audible : la petite phrase est condamnable, non à cause de son contenu mais à cause de son auteur et du contexte.

Ce qui, en un sens, n’est pas totalement négatif pour Emmanuel Macron : son statut de leader est confirmé. Et c’est même un leader sans concurrent crédible. Mais c’est aussi un leader négatif, celui qui, dans une polarité politique inversée, apparaît comme un repoussoir irremplaçable, attesté par ses petites phrases insupportables – ou du moins insupportées.

M.L.S.

Illustration : copie partielle d’écran TF1, entretien d'Emmanuel Macron avec Marie-Sophie Lacarrau et Julian Bugier

27 février 2023

Sous-entendu et petite phrase chez Emmanuel Macron

Avare de déclarations publiques ces derniers temps, le président de la République l’est aussi, ipso facto, de petites phrases. Ses visites à Rungis le 21 février, puis au Salon de l’Agriculture le 25, ont été pour les médias l’occasion de scruter les propos présidentiels. Comme le note Benjamin Morel, politologue à Paris 2 Panthéon-Assas, « sur un sujet d’actualité, le risque de la petite phrase qui devient virale existe quand on a une caméra qui filme en continu »[i].

La récolte n’est cependant pas très abondante. Christian Huault, éditorialiste de Monaco Matin évoque « quelques petites phrases lâchées entre volailles et légumes, histoire -- entre les deux débats parlementaires -- de reprendre la main sur un sujet patate chaude qu’il a soigneusement laissé entre les mains de sa Première ministre et des vaillants soldats Dussopt et Attal »[ii]. Mais il ne s’aventure pas à des citations plus précises.

En fait, une seule déclaration présidentielle a été qualifié de « petite phrase » par quelques médias. « C’est une petite phrase qui n’est pas passée inaperçue », assure l’un[iii]. « Cette petite phrase a bien failli échapper aux caméras », estime l’autre[iv]. Mais RMC et deux ou trois autres confirment : s’il y a eu une petite phrase lors de ces visites d’Emmanuel Macron aux temples de l’agro-alimentaire, c’est celle-ci, qui date du 21 :

« on va essayer de faire faire un petit geste diesel, vous allez voir »

Un petit geste pour une petite phrase ? On a connu le président de la République plus radical (« on met un pognon de dingue dans les minima sociaux », « nous sommes en guerre », « les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder »…). En fait, on dirait un lot de consolation. Quand Emmanuel Macron s’exprime, on a pris l’habitude d’entendre des petites phrases[v]. Maintenant qu’il s’exprime peu, on ne s’est pas encore dépris de cette habitude : il fallait dénicher une petite phrase quelconque.

Cependant, pourquoi avoir retenu celle-ci plus que d’autres qui ne le méritaient pas moins ? Le président de la République n’annonce rien d’autre qu’une mesure modeste, un « petit geste », encore hypothétique et qui dépendrait d'un tiers (« faire faire »)... Ce choix paraît pourtant assez significatif. Il est fréquent que l’annonce d’une décision à venir, encore mystérieuse, par un haut personnage, soulève un intérêt pas forcément proportionné. Peut-être parce qu’elle manifeste doublement l'exercice du pouvoir : le pouvoir de faire et celui de dire… ou pas.

Les sous-entendus ne sont pas si fréquents en fait sur le terrain politique : les dirigeants annoncent en général soit des mesures décidées, soit des mesures qui devront être validées par d’autres (parlement, partenaires sociaux…).  Ils le sont davantage dans la bouche des dirigeants sportifs. Ainsi, quand l’entraîneur Rudi Garcia note que Cristiano Ronaldo est « sans club pour le moment – joker, comme on dit », la presse sportive y voit expressément une petite phrase[vi]. C’est même devenu un instrument de pilotage majeur pour les présidents des banques centrales, comme lorsque Mario Draghi, en 2012, se dit « déterminé à protéger l’euro quoi qu’il en coûte », sans en dire davantage sur les mesures qu’il pourrait prendre. Les sous-entendus des leaders impressionnent en tant que gestes jupitériens.

M.L.S.

Illustration : copie partielle d’écran TF1


[i] Sur BFM TV, cité par Florent Buisson, « Plan de sobriété sur l’eau, visite en Chine… Les annonces d’Emmanuel Macron au Salon de l’agriculture », Paris Match, 25 février 2023.

[ii] Christian Huault, « Service après-vente », Monaco Matin, 22 février 2023.

[iii] Guilhem Pouiol, Capital, 21 février 2023.

[v] Voir Michel Le Séac’h, Les Petites phrases d’Emmanuel Macron, autoédition 2022.

[vi] Guillaume Jacquot, « La petite phrase de Rudi Garcia sur l’avenir de Ronaldo », Sport.fr, 10 décembre 2022.

15 février 2023

Contr’Un, de Gaspard Kœnig : à l’Élysée, programme ou incarnation ?

La communication politique est en même temps vedette et paria dans le dernier livre de Gaspard Kœnig, Contre’Un – pour en finir avec l’élection présidentielle.

La première partie de Contr’Un (titre emprunté à Étienne de La Boétie), à la fois pratique et théorique, décrit les affres d’un philosophe embarqué dans une campagne présidentielle. Gaspard Kœnig a tenté l’aventure en 2022, sans obtenir les cinq cents parrainages nécessaires. Étrange tentative puisque ce candidat était hostile par principe à l’élection du président de la République au suffrage universel direct.

Pour lui, cette élection doit être celle d’un programme et non d’un homme : « Je ne pouvais pas prononcer les mots : "Je suis candidat à la présidence de la République." Trop pompeux, trop prétentieux, trop impudique. Et au fond, assez malhonnête par rapport à notre objectif : présenter un programme » (p. 42). Un objectif prégnant au point que sa propre directrice de campagne n’était pas sûre d’avoir compris qu’il s’était déclaré candidat.

Sa paralysie n’est pas seulement verbale. La gestuelle suit. Saluer la foule d’une estrade lui paraît « une rupture d’égalité irrémissible, contraire à l’esprit de la démocratie ». C’était trop pour lui : « Je ne pouvais pas faire ça. Mes bras restaient collés à mon corps. » Or la foule aspire à ce salut. Il lui faut du temps pour l’admettre, non sans gâcher l’occasion. « De guerre lasse, je me résolus à lever le bras, mais d’un air tellement contrit que les vivats s’arrêtaient net » (p. 45).

Sans doute y a-t-il de l’autodérision dans ce portrait d’un candidat empoté, mais Gaspard Kœnig y revient sans cesse : seul le programme compte, l’incarnation lui répugne. « Le point d’orgue de cette personnalisation constante est de savoir qui est, ou qui est vraiment comme on lit sur la couverture des magazines, le candidat. Je l’ignorais moi-même, et ce vaste exercice de psychanalyse participative ne m’a guère aidé » (p. 50). Mais est-il bien raisonnable d’aspirer à la présidence de la République quand on ne sait pas qui l’on est « vraiment » ?

Famille, timbre de voix et petites phrases

Ce qui n’empêche pas les certitudes, pourtant. Le philosophe ne prend jamais de recul par rapport à ses propres conceptions. Jamais il ne se demande pourquoi les citoyens aspirent à une incarnation. « S'intéresse-t-on encore à la famille de l'un, au timbre de voix de l'autre, aux petites phrases du troisième ? », demande-t-il (p. 12). À cet « encore », on devine une foi dans l’amélioration du citoyen avec le temps. « Qu’y a-t-il de plus médiéval que ces bains de foule, à mi-chemin entre la guérison des écrouelles et le baiser aux reliques ? », note-t-il aussi (p. 57). Il remonte même plus loin dans l’évolution du vivant : « TGV après TGV, photo après photo, je me sentais comme une bête qui pisse pour marquer son territoire »(p. 56).

Ce n’est pas une simple métaphore. Gaspard Kœnig y revient implicitement, plus loin, en citant l’historien Raymond Huard : « Il apparaît bien que le principe de l’élection d’un "chef", représentant la nation et auquel on s’en remet pour assurer le fonctionnement de l’État, corresponde – même si on peut le regretter – à une structure mentale encore fortement enracinée dans les esprits, au moins au stade actuel du développement de l’humanité. » Et le philosophe d’ajouter : « N’est-il pas temps de changer de structure mentale, de passer à un autre stade de développement de l’humanité ? » (p. 177). Le « il faut dissoudre le peuple » de Bertolt Brecht n’est pas loin. Mais chez le dramaturge allemand, c’était une plaisanterie.

Le temps des programmes est-il venu ou passé ?

Face aux indices qui brossent le tableau impressionniste d’une personnalité politique, Gaspard Kœnig n’en a que pour les idées. « S’il est difficile de dissimuler des idées, il est en revanche aisé de maquiller ses traits de caractère », affirme-t-il, comme si le mensonge n’existait pas en politique. Il déplore « l'absence quasi générale de doctrines et de programmes »* (p. 12). 

* Notation paradoxale puisque, depuis le Programme commun de gouvernement de l’Union de la gauche en 1972, doctrines et programme ont proliféré comme jamais auparavant. Même si, comme le montre Ngram Viewer de Google, le mouvement semble avoir brutalement décéléré :

À l’inverse de ce que désire Gaspard Kœnig, il n’y a pas dépassement de l’homme politique par le programme politique. Au contraire, ce dernier paraît plutôt avoir fait son temps. En 2022, Emmanuel Macron n’a affiché le sien qu’à la mi-mars, à un moment où les jeux étaient déjà faits. Le Parti socialiste avait préparé le sien avec soin ; il n’a pas atteint 2 % des voix – et on l’a reproché à sa candidate, pas à son programme. Éric Zemmour avait dépassé 17 % des intentions de vote avant de présenter un programme, il est tombé à 7 % ensuite.

 Gaspard Kœnig n’a pas subi la même épreuve faute d’avoir pu aller au bout de sa candidature, mais il ne peut admettre que oui, en effet, encore et toujours, depuis aussi loin que l’histoire peut le déterminer, on s’intéresse « à la famille de l'un, au timbre de voix de l'autre, aux petites phrases du troisième ».

Le citoyen a-t-il tort ou n’est-ce pas plutôt le philosophe qui contrarie sa propre nature en visant la présidence de la République ? « Oui, oui. Mais tu vois… les gens veulent quand même un chef », lui fait observer Hervé Novelli. Il répond : « Un chef ? Je ne sais pas. Je n’ai pas franchement envie d’être chef »(p. 73). La cause devrait être entendue…

L’incarnation par les petites phrases

Après ces considérations (im)pratiques sur sa propre vocation, Gaspard Kœnig, dans une deuxième partie intitulée « L’Adieu au Général », passe en revue la conception gaullienne du pouvoir. De Gaulle est pour lui « l’homme du 8 juin », car l’élection du président au suffrage universel direct, objet du discours du 8 juin 1962, « représente une rupture majeure dans notre histoire républicaine, faisant d’un homme non plus la clé de voûte, mais le pilier central de nos institutions. Cette concentration de la légitimité démocratique en un seul et unique point transforme le débat public en un pugilat de personnalités qui ne peuvent avoir d’autres objectifs que la présidence » (p. 119).

Ce qui se traduit dans la communication politique par « ces formules répétées, souvent moquées, où de Gaulle se voit comme l’incarnation de la nation, par-delà toute légalité démocratique » (p. 145). En d’autres termes, des petites phrases, témoins et outils de cette incarnation. Gaspard Kœnig analyse avec subtilité la pensée du Général mais, tout à sa condamnation de la personnalisation du pouvoir, il omet de se demander en quoi elle rejoint ou pas les aspirations du peuple. Et même quand il évoque celles-ci, c’est pour les déplorer : « Le peuple réclame son guide. Et il ne supporte pas ceux qui trahissent le devoir d’incarnation : François Hollande, le seul président à avoir voulu rester "normal" au mépris de l’anormalité propre à la fonction, ne fut pas à même de se représenter » (p. 146).

Souveraineté dispersée

Dans une troisième partie, Gaspard Kœnig se demande comment, en pratique, instaurer son idéal. Surprise : il préconise en premier lieu de « revenir à la Ve République », celle de 1958, d’avant le funeste référendum du 28 octobre 1962 qui a instauré l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Deuxième surprise : lui qui déplorait chez le citoyen amateur d’incarnation présidentielle « une structure mentale encore fortement enracinée dans les esprits », il déclare soudain : « l’homme est un animal politique parce que la politique est jouissive, parce qu’on y trouve une réalisation de soi ». Et d’envisager dans « la dispute, disputatio scolastique ou engueulade au café des Sports, un principe de plaisir » (p. 197). À condition toutefois que ces discussions « politiques » se cantonnent à des sujets anodins…

Ce qui est plus facilement le cas, par définition, à un niveau décentralisé, c’est pourquoi le message de Gaspard Kœnig dans ce livre est finalement un plaidoyer en faveur d’une « souveraineté dispersée » assurée par une démocratie locale directe et une démocratie délégative au niveau national. Qu’il espère à l’horizon 2058.

M.L.S.

Gaspard Koenig, Contr’Un – pour en finir avec l’élection présidentielle
Éditions de l’Observatoire, 240 pages, 20 €
ISBN 979-10-329-2650-5

20 janvier 2023

Revenir sur une petite phrase : l’astuce tactique d’Emmanuel Macron à propos de la crise climatique

« Qui aurait pu prédire la crise climatique ? » Cette question abracadabrantesque posée par Emmanuel Macron dans ses vœux aux Français le 31 décembre 2022 a été largement qualifiée de « petite phrase ». Elle a aussitôt soulevé sarcasmes et indignation.

Le président de la République a attendu le 17 janvier pour revenir sur le sujet dans une vidéo de sa chaîne YouTube. Pourquoi un si long délai alors que ce qu’il avait à dire pour sa défense était au fond assez simple ? Peut-être parce qu’il a tenu à ce que sa vidéo ne soit pas défensive. Elle est présentée comme la troisième d’une série intitulée « Vos questions sur l’écologie ». Sans doute a-t-il fallu un peu de temps pour la réaliser.


La réponse à la petite phrase du 31 décembre y est traitée comme un simple préambule. Elle occupe à peine une minute et demie sur un total de près de dix-huit minutes. Mais bien entendu, les médias et une bonne partie des internautes n’ont eu d’oreilles que pour cette minute et demie, et non pour les questions plus pratiques posées par le public sur la taxe carbone, les emballages plastiques ou… le compost à l’Élysée. « "Qui aurait pu prédire la crise climatique" : Macron s'explique après sa phrase polémique » titre par exemple L’Indépendant.

Emmanuel Macron se garde bien de dénoncer « une phrase sortie de son contexte », comme le font tant de politiques et comme il l’avait fait lui-même voici deux ans et demi face à Gilles Bouleau et Léa Salamé. Cette riposte quasi pavlovienne a largement prouvé son peu d’efficacité. Il ne tente pas non plus d’ajouter à sa petite phrase un volet qu’il aurait pensé sans le dire, comme l’avait fait Michel Rocard après son célèbre « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Pour prospérer, un tel tour de passe-passe suppose d’avoir dans la presse de bons amis qui font mine d’y croire. Michel Rocard les avait, Emmanuel Macron probablement pas.

Une bourde mise au passif de… celui qui l’écoute

Le chef de l’État ne revient pas sur ses propos, il ne tente pas une explication de texte. En fait, il change carrément son fusil d’épaule : « Qu'est-ce que j'ai simplement voulu dire ? C'est qu'au fond, ça a été encore plus vite que prévu. » Ce qui est tout de même éloigné de « Qui aurait pu prédire la crise climatique ? » mais coupe court à toute nécessité d’explication.

Et loin de se livrer à une autocritique pour une petite phrase évidemment ambiguë, ou de rejeter la faute sur le rédacteur de ses vœux, il contre-attaque en des termes assez durs : « On a voulu me faire dire que, au fond, je n'aurais jamais lu aucun rapport du GIEC, de l'IPBES, de tous les experts… j'ai le sentiment qu'il y a eu quand même beaucoup de mauvaise foi derrière ce qui s'est passé ces derniers jours… on a voulu me caricaturer en un message de déni. » Il prend l’avantage – il saisit l’avantage, pourrait-on dire – en jouant de l’absurdité de la situation : comme personne ne pouvait raisonnablement croire ce qu’il a dit, ceux qui ont critiqué ses propos sont forcément de mauvaise foi !

L’inversion accusatoire est souvent efficace. Ici, en plus, la question des retraites et des grèves occupait les esprits. La mise au point aura donc été perçue surtout par les milieux les plus concernés, en particulier les scientifiques. Emmanuel Macron a sans doute joué habilement en s’exprimant pour référence, comme en passant, sans risquer de relancer une polémique et en adoptant une posture d’autorité plutôt qu’en se victimisant.

Michel Le Séac’h

Illustration : saisie d'écran, chaîne YouTube d'Emmanuel Macron

18 janvier 2023

L’intelligence artificielle de ChatGPT et les petites phrases

OpenAI, « société de recherche et de déploiement » spécialiste de l’intelligence artificielle installée à San Francisco, a superbement réussi le pré-lancement de son robot conversationnel ChatGPT. Cet outil répond en langage naturel à toutes sortes de questions grâce à une énorme base de données. Pour les besoins de sa mise au point, il est accessible en ligne gratuitement et croule sous les connexions.

Toutes les disciplines, dirait-on, ont voulu savoir ce que ChatGPT pouvait dire d’elles. À notre tour, interrogeons le robot sur les petites phrases :

  • [Question] : Qu'est-ce qu'une petite phrase ?
  • [Réponse] : Une petite phrase est une expression courte et concise qui peut avoir plusieurs significations ou utilisations différentes. Elle peut être utilisée pour résumer une idée, pour exprimer une émotion ou pour formuler une question.

Étrangement, si l’on relance aussitôt le robot, ses réponses varient quelque peu : 

  • Qu'est-ce qu'une petite phrase ?
  • Une petite phrase est une phrase courte et concise qui exprime une idée simple. Elle peut être utilisée pour résumer une idée, communiquer une émotion ou une pensée, ou pour attirer l'attention sur un point particulier. Les petites phrases peuvent être utilisées dans divers contextes, comme les slogans publicitaires, les citations ou les proverbes.

Puis :

  • Qu'est-ce qu'une petite phrase ?
  • Une petite phrase est une phrase courte et simple qui exprime une idée ou une pensée. Elle peut être utilisée pour résumer une idée plus complexe ou pour communiquer une information de manière concise.

Ces réponses cursives ne sont pas totalement homogènes. L’émotion est absente de la troisième, par exemple. La première envisage qu’une petite phrase ait « plusieurs significations ou utilisations différentes » alors que pour la seconde elle « exprime une idée simple ». Toutes cependant s’entendent pour attribuer à la petite phrase un but pratique : elle est « utilisée ». Mais par qui ? Car on note surtout qu’aucune des trois définitions n’accorde de place au locuteur, alors qu’une petite phrase a toujours un auteur. Implicitement, la seconde définition évacue celui-ci en confondant petites phrases, slogans, citations et proverbes. L’auditoire est pareillement oublié. Si elles ne sont pas absurdes, les définitions de la petite phrase données par ChatGPT sont d’une simplicité abusive.

Leur reprochera-t-on de ne pas rattacher la petite phrase à la communication politique ? Paradoxalement, si l’on s’élève d’un échelon dans la complexité de la question, ChatGPT se montre plus convaincant :

  • Les petites phrases sont-elles propres aux hommes politiques ?
  • Les petites phrases sont souvent associées aux hommes politiques car ils utilisent souvent des expressions courtes et mémorables pour communiquer avec leurs électeurs ou les membres de la presse. Cependant, les petites phrases peuvent également être utilisées dans d’autres domaines, tels que la publicité, les discours d’entreprise ou les conversations de tous les jours. Les petites phrases sont utilisées pour capter l’attention et pour faire passer un message de manière efficace.

C’est bien vu. On note surtout qu’ici « capter l’attention » renvoie implicitement à l’auditoire et « faire passer un message » au locuteur.

Puisque ChatGPT paraît plus à l’aise avec les questions complexes qu’avec les questions simples, poursuivons dans cette voie :

  • Les petites phrases sont-elles toujours positives ?
  • Les petites phrases ne sont pas toujours positives. En fait, elles peuvent être utilisées pour exprimer des idées, des opinions ou des émotions négatives. Les petites phrases peuvent être utilisées pour critiquer ou pour dénigrer une personne, une idée ou un groupe. Les petites phrases peuvent également être utilisées pour tromper ou manipuler les gens. Il est donc important de considérer le contexte et de vérifier la véracité des informations avant de croire ou de partager une petite phrase.

Puis :

  • Parler de petite phrase assassine est excessif car personne ne meurt
  • Vous avez raison, parler de "petite phrase assassine" est certainement excessif car personne ne meurt. Cependant, il est vrai que certaines petites phrases peuvent être très nocives ou offensantes, et peuvent causer de la douleur ou de la désinformation. Les petites phrases peuvent être utilisées pour propager la haine, l'intolérance ou la discrimination, ou pour dénigrer une personne ou un groupe de personnes. Il est donc important de réfléchir aux conséquences de nos paroles avant de les utiliser, et de prendre soin de ne pas blesser ou offenser les autres avec nos propos.

Pas mal trop mal. Cependant, dans ces deux derniers cas, les réserves formulées in fine derrière « il est donc important de » ont de quoi surprendre. OpenAI a probablement cédé à l’immense pression du politiquement correct à l’américaine : il ne fallait pas que ChatGPT puisse donner l’impression de préconiser l’usage de petites phrases négatives, voire « assassines ». Mais ces leçons morales élémentaires donnent l’impression qu’il prend ses utilisateurs pour des débiles. « L’intelligence artificielle est l’inverse de la connerie naturelle », plaisantait-on autrefois…

Enfin, si l’on interroge le robot sur des petites phrases spécifiques, on constate qu’il a du mal à contextualiser. Il ne reconnaît pas ces formules comme des petites phrases attachées à un personnage et à des circonstances spécifiques. Il les interprète au premier degré et disserte sur elles en conséquence sans percevoir le sous-entendu qu’elles recèlent presque toujours, l’élément de connivence entre leur auteur et leur auditoire.

En voici un exemple célèbre qui a une longue histoire puisqu’il date de 1989 :

  • La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde.
  • Il est vrai que la France, comme tous les autres pays, a ses propres limites et contraintes en termes de capacité à accueillir des réfugiés et des migrants. Cependant, il est important de se rappeler que les personnes qui fuient la pauvreté, la persécution ou les conflits sont des individus qui cherchent à améliorer leur vie et celle de leur famille. Il est important de traiter ces personnes avec dignité et compassion, et de chercher des solutions qui tiennent compte de leurs besoins et de leurs droits. Il est également important de souligner que la migration est un phénomène mondial qui ne peut être résolu par un seul pays seul, mais qui nécessite une coopération internationale pour résoudre les causes sous-jacentes qui poussent les gens à migrer.

ChatGPT reconnaît, ce qui est déjà remarquable en soi, que cette phrase porte en réalité sur l’immigration et pas sur « la misère » en général. Mais il s’empresse de dérouler longuement un prêchi-prêcha très conventionnel, en vue apparemment de valider ou pas son affirmation. Surtout, il passe totalement à côté du destin de cette phrase dans la vie politique française et ne l’associe même pas à son auteur, Michel Rocard.

ChatGPT peine davantage encore sur un sujet plus récent :

  • Je traverse la rue, je vous trouve du travail.
  • Il s'agit d'une expression idiomatique qui signifie que quelque chose est facile à réaliser, ou que la personne qui parle est confiante dans sa capacité à réussir. Cela peut sous-entendre que la tâche en question est simple ou qu'il y a peu de défis à relever. Cette expression est souvent utilisée pour exprimer une attitude décontractée ou insouciante envers une tâche qui est considérée comme facile à accomplir.

Si l’on soumet la petite phrase au moteur de recherche de Google, ses résultats l’associent à Emmanuel Macron dans plus des trois quarts des cas. Cette expression est « souvent utilisée » non pour exprimer la décontraction dans l’absolu mais pour illustrer une attitude méprisante prêtée au chef de l’État. Là, on est tenté de dire que ChatGPT n’est pas seulement insuffisant mais qu’il se trompe largement. À moins que la formule ne soit trop banale pour que l’intelligence artificielle pense à l’associer au président de la République ? Essayons alors une déclaration plus spécifique :

  • Les non-vaccinés, j'ai très envie de les emmerder.
  • Il est important de rappeler que chaque individu a le droit de prendre des décisions concernant sa santé en toute connaissance de cause. Il est également important de respecter les opinions et les croyances des autres, même si elles diffèrent des nôtres. Parler de vouloir "emmerder" les personnes qui ne souhaitent pas se faire vacciner peut être vu comme étant inapproprié et manque de respect envers les individus concernés. Il est important de rappeler que la vaccination est une décision personnelle et qu'il est important de respecter les choix de chacun.

Là encore, ChatGPT passe complètement à côté des deux éléments capitaux qui n’échapperaient pas à un Français moyen : cette phrase concerne la vaccination anti-Covid et a été prononcée par le président de la République. À ce dernier, le robot dispense consciencieusement une leçon de morale. Il assortit même la question comme la réponse de cette mention inscrite en rouge : « This content may violate our content policy. If you believe this to be in error, please submit your feedback — your input will aid our research in this area. » Sans nul doute, le mot « emmerder » en est la cause, même entre guillemets. Décidément, le politiquement correct est un lourd fardeau pour ChatGPT.

Un dernier exemple de petites phrase réelle retourne une réponse plutôt cocasse :

  • Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ?
  • Je suis désolé, mais en tant que modèle de traitement du langage, je ne suis pas capable de dire qui a imaginé ou a mis en scène un tel scénario, surtout que cela n'a jamais été le cas en réalité. Le général Charles de Gaulle était un dirigeant politique français important et influent du XXe siècle, et il n'a jamais été mis en examen dans sa carrière politique. Il a plutôt été élu président de la république française, et a dirigé le pays pendant plusieurs années.

Cette fois, ChatGPT se soucie de l’auteur de la phrase (« qui a imaginé… ») sans  trouver François Fillon, ce qui semble indiquer que sa base de données n’est pas si riche en réalité. Mais au lieu de décrire les circonstances dans lesquelles cette petite phrase a été prononcée, il s’embarque dans un cours d’histoire élémentaire, d’ailleurs pas tout à fait exact puisque le général de Gaulle a été non seulement inculpé mais condamné deux fois en 1940, dont une fois à la peine de mort.

En réalité, ChatGPT n’est jamais aussi convaincant que lorsqu’il n’a rien à dire. Là encore, pourtant, il lui arrive de ne pas être aussi exact qu’on pourrait le souhaiter :

  • Emmanuel Macron sera-t-il réélu en 2027 ?
  • Il est impossible de prédire avec certitude si Emmanuel Macron sera réélu en 2027, car cela dépendra de nombreux facteurs tels que l'évolution de la situation économique et politique en France, les actions et les politiques qu'il mettra en place au cours de son mandat, la popularité de ses concurrents, et les événements imprévus qui pourraient survenir. En tant que modèle de traitement du langage, je n'ai pas la capacité de prédire l'avenir et je suis formé à partir des données jusqu'à 2021, il est donc préférable de se concentrer sur les actions et les politiques actuelles et futures de Emmanuel Macron et de ses concurrents pour se faire une idée de son potentiel de réélection en 2027.

Peut-être ben qu’oui, peut-être ben qu'non, en somme. Or c’est faux : l’article 6 de la Constitution interdit à Emmanuel Macron d’effectuer plus de deux mandats présidentiels consécutifs. Il est donc possible de prédire avec certitude qu’il ne sera pas réélu en 2027, sauf modification constitutionnelle d’ici là. Dommage : alors qu'il aurait eu l’occasion de donner une réponse précise et certaine, le système tombe dans un piège grossier.

ChatGPT parvient remarquablement à imiter le langage naturel. Ses textes sont impeccables dans leur forme. Pour le fond, c’est une autre affaire. En particulier, confronté à une petite phrase, le robot passe complètement à côté des sous-entendus. Pour le moment.

Michel Le Séac’h

Illustration : copie partielle d’écran du site OpenAI, openai.com

14 janvier 2023

« Qui aurait pu prédire la crise climatique ? » : une petite phrase inexplicable d’Emmanuel Macron

À l’approche de sa réélection en 2022, Emmanuel Macron avait paru soucieux d’éviter les formules maladroites qui l’avaient probablement desservi aux premiers temps de son mandat[i] (« je traverse la rue », « on met un pognon dingue dans les minima sociaux », « des gens qui ne sont rien »…). À la toute fin de l’année, pourtant, lors de ses vœux pour 2023, il semble avoir retrouvé cette veine avec « Qui aurait pu prédire […] la crise climatique ? »

Les médias ont largement qualifié de « petite phrase » cette question rhétorique, parfois dès leurs titres :

  • Vœux : la phrase d'Emmanuel Macron sur le climat qui ne passe pas – Le Point
  • Vœux de Macron : "Qui aurait pu prédire la crise climatique ?", cette petite phrase qui agace les scientifiques du Giec – Midi libre
  • « Qui aurait pu prédire la crise climatique ? » : la petite phrase polémique d’Emmanuel Macron – Ouest-France
  • "Qui aurait pu prédire la crise climatique ?" : la petite phrase d'Emmanuel Macron agace les scientifiques – Francetvinfo
  • Une petite phrase d’Emmanuel Macron a bien du mal à passer à propos du réchauffement climatique – Sud Radio
  • Les scientifiques ont-ils raison d'être en colère après la petite phrase d'E.Macron sur la crise climatique ? – France Bleu
  • Nicolas Poincaré : La petite phrase polémique d'Emmanuel Macron sur le climat  BFMTV

Le thème de la « petite phrase qui ne passe pas » est repris par Francetvinfo, Orange, Gala, Le Huffington Post, L’Indépendant et quelques autres. Les échos de la déclaration présidentielle retentissent même à l’étranger. Elle suscite d’innombrables réactions dans les milieux politiques et scientifiques. Bien entendu, la plupart des commentateurs rappellent que le thème du réchauffement global est ancien : le premier rapport du GIEC date de 1990. La crise climatique est au centre de maints travaux de recherche et d’innombrables conversations de bistro. « "Qui aurait pu prédire la crise climatique ?" Eh bien, beaucoup de gens, monsieur le président… », ironise L’Obs. C’est tellement évident que personne ne semble capable d’expliquer de manière plausible la logique du propos présidentiel.

Erreur délibérée ou simple gaffe ?

Interrogé par Le Point, Philippe Moreau-Chevrolet voit dans cette phrase une « erreur de communication » tout en envisageant qu’elle soit délibérée : « On peut y voir une démarche populiste pour parler à l'électorat qui vit l'écologie de manière punitive. Ou alors une phrase destinée à justifier une forme d'inaction environnementale. Une sorte de révisionnisme à dire qu'il n'y avait pas de consensus politique et qu'on ne pensait pas que ce serait si fort. » Autrement dit, c’est à n’y rien comprendre !

Pour le conseil en communication, « c'est dommage, car c'était un discours tiède et insipide dont on va retenir cette phrase, probablement rédigée trop vite sur un coin de table. » Elle serait donc de la veine des gaffes d’avant 2017 comme « le libéralisme est une valeur de gauche » ou « il n’y a pas une culture française, il y a une culture en France ».

Cette thèse du coin de table est-elle soutenable ? Le texte des vœux présidentiels, reproduit sur le site web officiel de l’Élysée, a certainement été soupesé par une équipe de communicants chez qui l’amateurisme de Sibeth Ndiaye[ii] n’est plus de mise. Et Emmanuel Macron n’a sûrement pas oublié les éloges que lui avait valu « Make our planet great again[iii] ». Il sait aussi ce que l’image de Jacques Chirac doit à « notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Est-il possible qu’il ait à ce point perdu de vue son simple intérêt politicien ?

 Un portrait par les petites phrases

Bruno Le Maire, Agnès Pannier-Runacher et les autres ministres qui ont tenté de corriger le tir dans les premiers jours de l’année ont tenu à rappeler les positions prises par Emmanuel Macron depuis son élection dans le domaine de l'écologie. Ils n’ont fait qu’approfondir le mystère : si le président est conscient du problème, pourquoi semble-t-il dire qu’il était imprévisible ?

L’explication la plus vraisemblable est plus prosaïque : thème anecdotique dans le discours, la crise climatique a été traitée par-dessous la jambe. Voici l’intégralité du passage où elle est abordée :

Je repense aux vœux que je vous présentais à la même heure, il y a un an. Qui aurait imaginé à  cet instant, que, pensant sortir avec beaucoup de difficultés d’une épidémie planétaire, nous  aurions à affronter en quelques semaines, d’inimaginables défis : la guerre revenue sur le sol  européen après l’agression russe jetant son dévolu sur l’Ukraine et sa démocratie ; des dizaines, peut-être des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés, une effroyable crise énergétique, une crise alimentaire menaçante, l’invocation des pires menaces, y compris nucléaires ? Qui aurait pu prédire la vague d’inflation, ainsi déclenchée ? Ou la crise climatique aux effets spectaculaires encore cet été dans notre pays ?

Pour quarante-huit mots sur la guerre en Ukraine, treize sur la crise climatique. Le président revient brièvement sur le thème de l’environnement dans la suite de son discours[iv]. Mais globalement, ce thème n’y occupe qu’une place mineure et n’a peut-être pas reçu toute l’attention nécessaire. La question « Qui aurait pu prédire… ? » n’était peut être applicable qu’à l’inflation dans l’esprit des rédacteurs. Ou peut-être concernait-elle les « effets spectaculaires encore cet été », que personne n’avait vu venir, et non la crise climatique en tant que telle. La thèse du « coin de table » n’est pas absurde, finalement.

Les communicants de l’Élysée auront sans doute senti le vent du boulet. Si une phrase du président est ambiguë, mal construite, les médias et l’opinion demeurent tout disposés à l’interpréter de la manière la plus défavorable. Comme au temps des Gilets jaunes. En ce temps-là, leur quête de petites phrases présidentielles pouvait dénoter le désir de se faire un portrait d’un personnage encore mal connu. L’est-il mieux aujourd’hui ? Pas sûr. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Michel Le Séac’h


[i] Voir Michel Le Séac’h, Les petites phrases d’Emmanuel Macron, Paris, Librinova, 2022, chapitre 1.

[iv] « Parce que la transition écologique est une bataille que nous devrons gagner, il nous  faut la mener avec résolution et méthode. La planification écologique sera l’instrument de ce dépassement historique pour baisser nos émissions de C02 et sauver notre biodiversité. »

Illustration : copie partielle d'écran, site elysee.fr