15 août 2025

Juger les mots. Liberté d'expression, justice et langage, d’Anna Arzoumanov : lecture au filtre des petites phrases

Ce livre « vise à préciser les contours de [la liberté d’expression] en France, à clarifier et discuter les principes selon lesquels il revient aux magistrats de juger les mots », annonce la 4eme de couverture. Or son auteur n’est pas juriste mais linguiste, maîtresse de conférence à la faculté des lettres de Sorbonne Université ; en effet, les juges « ont pour tâche d’analyser les mots litigieux et de trancher sur leur interprétation, même lorsqu’elle est ambiguë » (p. 37).

L'exposé d'Anna Arzoumanov traite clairement de l’identification des discours de haine (qui est attaqué ?), de la caractérisation des énoncés (qu’est-ce qui est dit ?) et de leur interprétation au regard du contexte (qu’est-ce qui est compris ?). Il s’efforce de définir ce qui sépare les mots admissibles des mots litigieux. Ainsi, « les discours les plus sanctionnés renferment des mots qui renvoient à des personnes (les Français, les Juifs), là où ceux qui dénoncent des entités abstraites (la France, le catholicisme) le sont peu » (p. 45).

Michel Houellebecq peut ainsi qualifier l’islam de « religion la plus con » parce que « le terme islam ne peut référer à la communauté qui pratique cette religion » (p. 46) ; « l’outrage au dogme n’est pas l’injure aux personnes à raison de leur religion et le délit d’outrage à la morale religieuse n’existe pas », a posé la Cour de cassation en 2006.

La loi sanctionne les discours litigieux visant une communauté dans son ensemble. Mais quelle est « l’extension référentielle » d’une expression ? Vise-t-elle un groupe dans son entier ou seulement en partie ? Éric Zemmour a naïvement mangé le morceau : « la plupart » est une formule magique qui lui a permis d’échapper à plusieurs condamnations, alors que « tous » est un mot qui vous envoie « en enfer médiatique et judiciaire ». Trop facile ! « Le tribunal judiciaire de Paris l’a condamné en concluant que le polémiste "ne s’est pas mépris sur la portée des mots" et qu’il a visé la totalité de la communauté que constituent les mineurs isolés » (p. 71), même s’il parlait de « la plupart » d’entre eux. Autrement dit, le tribunal a condamné Zemmour non pour ce qu’il a certainement dit (« la plupart ») mais pour ce qu’il a probablement pensé (« tous »). Il est surprenant que l’auteure ne le relève pas plus nettement.

De même, Christine Boutin a été condamnée pour s’en être prise à l’homosexualité car, pour ses juges, il y avait « référence, par le biais d’un nom abstrait, à une communauté ». Est-ce que, par ailleurs, « les Français de souche" constituent une catégorie raciale et seraient à ce titre protégeables en tant que groupe homogène ? » demande encore l’auteure. « Plusieurs juridictions ont eu à répondre à cette question dont la réponse dépend largement de la vision du monde de celui qui la donne », reconnaît-elle une fois encore. « Ces exemples d’interprétations contradictoires montrent à quel point le critère de l’extension peut être complexe à appliquer dès lors que le locuteur fait usage de mots qui ciblent localement des sous-ensembles tout en s’appuyant sur une vision du monde opposant des communautés entre elles dans leur totalité. » Autrement dit, la loi ne fournit pas de critère objectif pour distinguer « l’extension référentielle » et l’usage des mots, et il revient au juge de qualifier ce qui relève de la subjectivité du locuteur.

Juge-t-on des mots ou des sous-entendus ?

Par ailleurs, un mot peut vouloir dire autre chose que lui-même, « le contexte lexical peut en modifier le fonctionnement référentiel » (p. 54), en particulier dans le cas des métonymies et des métaphores. Le mot « police » désigne-t-il une institution ou ses agents présents ? Les juges n’ont « pas eu le choix » assure Anna Arzoumanov : ils ont dû condamner les chanteurs de NTM pour l’expression « je nique la police » (p. 55). Dans un autre cas, un locuteur condamné en première instance a été relaxé en appel « au regard du sens des mots en langue, en s’appuyant sur des articles de dictionnaires ». Le dictionnaire n’est-il pas la loi du mot ? Pas du tout, souligne l’auteure ‑et d’ailleurs, dans le même cas, la Cour de cassation a finalement considéré qu’il y avait matière à condamnation malgré les dictionnaires.

Enfin, il appartient aux juges d’apprécier les mots à la lumière d’un contexte social ou sociétal. Par exemple, dans une décision concernant le chanteur Orelsan, dont les chansons ont été « comprises au regard d’un "contexte ambiant" » établi suivant plusieurs critères : « la personnalité du chanteur déterminée à partir de certaines prises de parole publique, la réception effective de ses chansons à partir de l’évaluation des spécificités de son public, un contexte sociétal de domination violente des hommes sur les femmes » (p. 150). La relaxe est prononcée en appel parce que « la médiocrité des personnages que jouerait Orelsan serait la marque qu’il prend de la distance par rapport à eux » : les personnages d’Orelsan sont médiocres, donc ils ne sont pas lui… Peut-on encore parler, alors, de « juger les mots » ? « Il est difficile de ne pas y lire une influence de la popularité grandissante du chanteur au moment de cet arrêt, en 2016 », ne peut que constater Anna Arzoumanov (p. 151)

Celle-ci conclut son livre en affirmant qu’« il est essentiel de saluer le travail des magistrats, qui exige non seulement une expertise technique pointue, mais aussi un engagement constant en faveur de la liberté d’expression, une adaptation permanente aux transformations sociétales et aux nouvelles questions qu’elles font émerger » (p. 160). Cette conclusion sur « les magistrats » ne laisse pas d’étonner.

En effet, tout au long du livre, Anna Arzoumanov multiplie les signes d'interférence entre la subjectivité du juge et le droit de la presse. Les cas qu’elle rapporte montrent en particulier que d’un juge à l’autre, les mêmes mots peuvent prendre des sens différents. Comme le sabre de Monsieur Prudhomme, on peut s’en servir « pour défendre nos institutions et au besoin pour les combattre »... Ce n’est pas « le » juge qui juge mais un magistrat en chair et en os -- et en opinions. L’auteure en convient même assez expressément à plusieurs reprises :

-          « Observer ce que [les juges] retiennent comme diffamatoire apparaît comme un bon observatoire de l’évolution générale des mœurs et des normes comportementales ou plus exactement de la représentation que les juges s’en font » (p. 94).

-          « Ces décisions contradictoires selon les juridictions montrent bien que l’évaluation d’une morale communément partagée reste fortement tributaire des croyances de ceux qui jugent, malgré l’objectivité idéale à laquelle doit tendre le juge » (p. 97).

-          « Entrer dans la fabrique du jugement juridique des mots montre l’inévitable intervention de biais idéologiques, théoriques ou cognitifs »(p. 157).

-          « Il est manifeste que les critères que les juges mobilisent témoignent parfois de leurs sensibilités particulières et de leur univers de croyance » (p. 158).

Mais elle en tire une leçon surprenante : « Plutôt que de nier cette influence qui met à mal l’égalité de traitement entre justiciables, les professionnels ont tout à gagner à en tirer parti pour affiner leurs outils et méthodes d’analyse » (p. 158), autrement dit prendre un « recul critique par rapport à cette illusion d’objectivité et d’impartialité du jugement ».

La légitimation de leur partialité satisfait sans doute les « professionnels » mais n’est évidemment pas de nature à rassurer les justiciables saisis par un sentiment d’insécurité juridique. Or aucune autre voie n’est esquissée : il y a de quoi s’interroger sur la légitimité d’une législation qui laisse à des individus faillibles, qui ne sont pas des lexicologues, le pouvoir de juger non seulement des mots mais, à travers eux, des opinions, censément sanctuarisées par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Petites phrases au risque de l’assassinat

Les petites phrases politiques ne semblent pas tellement concernées par le droit de la presse. N’est-ce pas étrange ? Beaucoup d’entre elles s’en prennent directement à des personnes nettement désignées, en des termes que leurs victimes considèrent volontiers comme injurieux. Cependant, la jurisprudence tend à considérer que « le discours politique par exemple peut parfois justifier des attaques personnelles de l’adversaire dès lors qu’elles servent à qualifier ses opinions » (p. 117 ; on note au passage qu’une fois de plus il est question des opinions, non des expressions).

En 2014, par exemple, Jacques Séguéla désigne Marine Le Pen comme la « fille de ce nazi » et se trouve poursuivi pour injure. Le tribunal de première instance concède que « le terme de « nazi » peut constituer une injure », mais qu’il « n’est pas à prendre au pied de la lettre et ne signifie pas membre du parti national-socialiste » et qu’il ne viserait pas « à abaisser ou outrager la partie civile mais à qualifier des opinions de la partie civile qui ont choqué le publicitaire », par ailleurs habitué aux « formules chocs ».

En 2023, une plainte vise l’humoriste Guillaume Meurice pour « provocation à la violence et à la haine antisémite » et « injures publiques à caractère antisémite » : sur Radio France, il a décrit le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou comme une « sorte de nazi sans prépuce ». Le parquet de Nanterre classe la plainte sans suite car les deux infractions n’apparaissent pas caractérisées. L’intéressé ne laisse pas passer l’occasion : « Si je dis : Nétanyahou, c’est une sorte de nazi, mais sans prépuce, c’est bon, le procureur l’a dit cette semaine. Allez-y, faites-en des mugs, des tee-shirts, c’est ma première blague autorisée par la loi française. »

Cette laxité pourrait cependant être à géométrie variable selon les opinions des uns et des autres. Christine Tasin a été condamnée pour provocation à la haine envers les musulmans en raison des expressions « Islam assassin » et « Islam dehors » parues sur le site Riposte laïque. « Islam » ne désigne-t-il pas une doctrine et non des personnes ? Non, il y a « glissement métonymique allant de l’islam aux musulmans » en raison des termes assassin et dehors qui « orienteraient le discours vers une personnification ». Ne parlez plus de « petites phrases assassines », cela pourrait prêter à conséquence !

Il faudrait aussi rappeler que le jugement des mots peut emprunter les voies du droit civil. Jean-Marie Le Pen a été condamné à de lourdes indemnités pour avoir dit « les chambres à gaz sont un détail » en raison de la douleur ressentie par certains auditeurs de cette phrase dépréciative, difficilement punissable au pénal. Autrement dit, quoi que dise un logos, il pourra être jugé différemment en fonction de l’ethos du locuteur et du pathos des auditeurs.

Michel Le Séac’h

09 août 2025

« Houston, we have a problem », petite phrase spatiale optimisée par Hollywood

Jim Lovell, qui vient de mourir à 97 ans, restera dans l’histoire comme l’astronaute qui a dit, ou presque : « Houston, we have a problem ». 

« Houston, on a un problème » est assurément l’une des petites phrases spatiales les plus connues (loin derrière « Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité », cependant). Elle illustre éloquemment la parenté qui existe parfois entre répliques cultes et petites phrases, les premières relevant de la fiction, les secondes de la « vraie vie ». 

Elle remonte au 13 avril 1970, au cours de la mission spatiale Apollo 13. Alors que le vaisseau spatial américain s’apprête à atterrir sur la Lune, un réservoir d’oxygène explose, provoquant de nombreux dommages. « We’ve had a problem » prévient l’un des astronautes. Le contrôle de mission de la NASA, à Houston, demande une confirmation. « Houston, we’ve had a problem », répond Jim Lovell, commandant de la mission. La NASA interrompt aussitôt le programme prévu et s’attache à ramener au plus vite les astronautes sur la Terre.

James Lovell en 2008, entre Frank Borman et William Anders ; ls formaient
l’équipage de la mission Apollo 8, qui a orbité autour de la Lune en 1968.
Photo Chris Radcliff, via Wikimedia Commons sous licence CCAS 2.0.

L’enregistrement de la séquence ne laisse aucun doute : James « Jim » Lovell a bien dit : « Houston, we’ve had a problem » (« Houston, nous avons eu un problème »). Pourtant, la phrase est presque toujours citée sous la forme : « Houston, we have a problem » (« Houston, on a un problème »). La raison en est parfaitement connue. 

La mission spatiale, et surtout son problem, a fait l’objet du film hollywoodien à gros budget Apollo 13 réalisé par Ron Howard en 1995. Le scénariste du film, William Broyles, a délibérément opté pour le temps présent « we have », au lieu du passé « we’ve had ». Ainsi, cette phrase qui signale le début de l’épisode central du film contribue beaucoup mieux au suspense. 

On note que les petites phrases, en particulier celles qui deviennent des mots historiques, sont rarement à l’imparfait ; le présent, l’impératif et le futur leur conviennent beaucoup mieux(1). Mais la parenté entre répliques cultes et petites phrases ne s’arrête pas là. Les unes et les autres peuvent être considérées comme des « microrhétoriques » associant un logos, un ethos et un pathos

Logos, ethos pathos : un parfait alignement

Le logos, les paroles prononcées telles que revues par Broyles, n’a pas pour seule qualité d’être au présent. Au premier degré, la phrase de Lovell est d’une banalité absolue. Chacun a pu l’entendre et la lire, voire la prononcer, des centaines de fois dans des articles, des discours et des conversations du quotidien. Sa force, ici, est dans son sous-entendu, vite compris de tous dans la culture américaine. Elle constitue pour le public une sorte de message codé : il sait que ces quelques mots vont se déployer en une aventure palpitante. Le public est délibérément poussé dans cette voie par l’affiche du film, où « We have a problem » figure en guise de slogan.

L’ethos du locuteur n’est pas moins puissant. La phrase est prononcée par le commandant d’une mission spatiale, par essence un héros moderne. Qui plus est, Lovell est incarné dans le film par Tom Hanks, probablement l’acteur le plus adulé du moment depuis la sortie de Forrest Gump l’année précédente. Toujours optimiste, Forrest Gump prend la vie comme elle vient sans se démonter devant l’adversité.

Le pathos américain du moment, enfin, fait une large place à des valeurs comme le courage, la résilience, la sérénité, l’objectivité,  qui s’expriment bien à travers ce simple constat prononcé sur un ton énonciatif : « On a un problème ». Cet air du temps a fait le succès de Forrest Gump comme il fera celui d’Apollo 13, qui contribuent à le renforcer par un effet cerceau. 

Le récit plus fort que le réel

« We have a problem » n’est pas tout à fait conforme à la réalité mais l’améliore, la rend plus propice à la mémorisation. Quant à la traduction française, le choix du « on » au lieu du « nous » donne plus de force à la phrase, ne serait-ce qu’en la raccourcissant d’une syllabe. Il en va de même d’un grand nombre de petites phrases et de citations historiques : le public les optimise spontanément. Le détour par la fiction ne fait que souligner un fait cognitif : le récit l’emporte sur le réel. Le « merde ! » de Cambronne à Waterloo a suivi le même cursus : l’intervention de Victor Hugo a largement contribué à le rendre fameux

Jim Lovell accepte sans difficulté le « redressement » de sa phrase (il joue même un petit rôle dans Apollo 13). Il n’est pas le seul, car le film comporte une deuxième réplique culte : « Failure is not an option ». Elle est mise dans la bouche du directeur de mission Gene Kranz (joué dans le film par Ed Harris), qui ne l’a jamais prononcée. Mais elle exprimait si bien son état d’esprit et son rôle qu’il en a fait le titre de son autobiographie ! (La traduction de cette phrase dans la version française du film, « L’échec n’est pas envisageable » n’a certainement pas la même force.) 

L’American Film Institute (AFI) a classé « We have a problem » au cinquantième rang des cent répliques cultes les plus fameuses du cinéma américain. Mais les bonnes fées qui se sont penchées sur son berceau en ont fait davantage encore : une expression idiomatique. Elle est souvent utilisée pour signaler un problème inattendu auquel on n’a pas d’autre choix que de faire face. 

L’engouement de la presse scientifique

Signe de la puissance de cette phrase, mais aussi de sa banalisation, elle fait une carrière inattendue dans les revues scientifiques. Depuis quelques années, certaines de celles-ci s’attachent à se démarquer par des titres accrocheurs – ou supposés tels. Elles surexploitent « Houston, we have a problem ». Les revues médicales en sont spécialement friandes :

Mais toutes les disciplines sont concernées, comme les technologies de l’information (“Houston, we have a problem!: The use of ChatGPT in responding to customer complaints”, E Koc, S Hatipoglu, O Kivrak, C Celik, K Koc - Technology in Society, 2023), le bâtiment (“'Houston, we've got a problem': The political construction of a housing affordability metric in New Zealand”, L Murphy - Housing Studies, 2014), l’histoire contemporaine (“" Houston, we have a problem": China and the race to space”, J Johnson-Freese - Current History, 2003), le droit (“Houston, We Have a Problem: Does the Second Amendment Create a Property Right to a Specific Firearm?”, JL Schwab, TG Sprankling - Colum. L. Rev. Sidebar, 2012), et bien d’autres encore. 

Un certain nombre d’auteurs tentent de subtiles variantes. « Houston, we have a solution » n’est pas rare. On trouve aussi, par exemple :

La mode s’est même répandue à des revues publiées dans d’autres langues que l’anglais (“Även om det inte hände är det sant–Houston, We Have a Problem”, S Pejkovic - Nordisk Østforum, 2020). 

Naturellement, la référence s'impose dans bon nombre d'articles consacrés aux problèmes de la ville de Houston (“Houston, We Have a Gentrification Problem: The Gentrification Effects of Local Environmental Improvement Plans in the City of Houston”, MM Byers - Tex. A&M Journal of Property Law, 2021). Cette tendance à l’automatisme, comme si le mot « problem » appelait le nom « Houston », agace plus d’un Texan !

(1) Voir Michel Le Séac'h, Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique, p. 201 s.

Michel Le Séac’h

26 juillet 2025

« Le macronisme s’achèvera avec Emmanuel Macron » : Bruno Retailleau engage-t-il le combat des chefs  ?

« Le macronisme s’achèvera avec Emmanuel Macron » : la déclaration de Bruno Retailleau à Valeurs actuelles, le 22 juillet, a été qualifiée de « petite phrase » par de nombreux médias comme RTL, BFMTV, Les Dernières nouvelles d’Alsace ou Gala. La formule est délibérée : son texte a sûrement été soumis au ministre de l’Intérieur avant publication. Pourtant, il n’est pas dit qu’elle ait été capitale dans son esprit.

« Curieusement, cet entretien n’a fait de bruit dans le Landerneau que par la nécrologie du macronisme », observe Francis Brochet dans Le Journal de Saône-et-Loire. En effet, dans le même texte, Bruno Retailleau déclare vouloir « l’union des électeurs de droite, pas l’union des droites », autrement dit pas d’alliance formelle avec le Rassemblement national mais une main tendue sur le terrain électoral. La fin du « cordon sanitaire » devrait avoir un grand retentissement sur la vie politique française. (Choisir de s’exprimer dans Valeurs actuelles paraît logique dans cette optique.)

Par ailleurs, la phrase de Bruno Retailleau choisie par Valeurs actuelles pour annoncer son entretien à la Une était : « Je ne crois pas au en même temps ».

Deux prises de position majeures, donc, l’une portant sur la stratégie électorale, l’autre sur la doctrine politique, qui auraient pu elles aussi être qualifiées de « petites phrases ». Pourtant, la quasi-totalité des commentateurs préfèrent retenir ce qui est, à première vue, une simple conjecture sur l’avenir d’un « macronisme » que le ministre ne s'attarde guère à définir (« le macronisme n'est ni un mouvement politique ni une idéologie : il repose essentiellement sur un homme... »).


Le même pronostic a déjà été exprimé au mois de mai par Sophie Primas, porte-parole du gouvernement (« le macronisme, probablement, trouvera une fin dans les mois qui viennent »), énergiquement approuvée par Gérard Larcher, président du Sénat (« après Emmanuel Macron, il n’y aura plus de macronisme »). Ces positions ont suscité dans Le Monde une analyse de Nathalie Segaunes intitulée : « Le macronisme surviva-t-il à Emmanuel Macron ? ». La question était donc sur la table, et la formule de Bruno Retailleau n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel clair. C’est presque une banalité !

Le président du Sénat est le troisième personnage de l’État alors que Bruno Retailleau n’est « que » cinquième dans l’ordre protocolaire du gouvernement. Pourquoi la petite phrase du second a-t-elle néanmoins plus de retentissement que celle du premier, alors qu’elles sont presque identiques ? Probablement parce que si toutes deux sont comprises comme des défis lancés au président de la République,seul l’un des deux locuteurs apparaît comme un challenger crédible. La désignation du leader est l’un des principaux rôles des petites phrases, mais il faut un ethos de leader pour s’aligner.

Quand un ministre ne ferme pas sa gueule

Une petite phrase est moins faite de mots que de sous-entendus. Quand Laurent Fabius, parlant de François Mitterrand, déclare en 1984 : « lui c’est lui, moi c’est moi », il n’énonce pas un simple truisme. Premier ministre de François Mitterrand, il prend ses distances avec le président. Ou du moins la phrase est-elle comprise ainsi (Laurent Fabius affirmera plus tard qu’elle avait été concoctée d’un commun accord avec Mitterrand : le sous-entendu était trafiqué en vue d’un résultat désiré). Dans « le macronisme s’achèvera avec Emmanuel Macron », on entend quelque chose comme : « j’ai l’intention de prendre la place d’Emmanuel Macron ».

Du leader, on attend qu’il remette le challenger à sa place. Avec sa propre petite phrase ravageuse, s'il en a les moyens. S’il s’agit d’un ministre, il pourra le démettre, selon la doctrine édictée par Jean-Pierre Chevènement en 1983 : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne. » En l’occurrence, réclamer la démission de Bruno Retailleau reviendrait probablement à faire tomber le gouvernement. Que reste-t-il à Emmanuel Macron pour prouver qu’il demeure le patron ? En pratique, une seule solution : brandir son sceptre en mettant en scène une prérogative régalienne. De là à dire que la reconnaissance d’un État palestinien serait une riposte à une petite phrase, il y a tout de même une marge. Mais l'annonce anticipée d'une telle décision, pourquoi pas ?

Michel Le Séac’h

Photo Thomas Bresson : Réunion publique de Bruno Retailleau à la salle des fêtes de Belfort, le 24 mars 2025, via Wikimedia, licence CC BY 4.0.

23 juillet 2025

« J’en ai rien à péter de la rentabilité des agriculteurs » : la petite phrase sauvage de Sandrine Rousseau

 Le 11 juillet, Sandrine Rousseau est interrogée par le site d’extrême-gauche Le Média. Elle exprime son opposition à la loi Duplomb qui, entre autres, rend aux agriculteurs français le droit d’utiliser certains pesticides. Une nécessité pour leur rentabilité ? « J’en ai rien à péter de leur rentabilité ! » s’insurge-t-elle. La députée écologiste est experte dans l’utilisation des petites phrases : cherche-t-elle une fois de plus à faire scandale pour renforcer sa notoriété ?

Cela paraît improbable. D’abord, elle sait qu’elle s’exprime sur un site relativement marginal. Le Média ne livre pas de chiffres d’audience mais compte 173 000 abonnés sur X et 47 200 abonnés à sa chaîne YouTube, Le Média 24-7. La polémique autour de la petite phrase a dopé sa fréquentation sans la porter à des niveaux extraordinaires. Au 22 juillet, l’émission avec Sandrine Rousseau a été vue 27 000 fois sur Le Média 24-7 ; elle a recueilli 1 200 pouces en l’air et 517 commentaires.

Capture d'écran Le Média
Ensuite, Sandrine Rousseau elle-même n’a sans doute pas le sentiment d’avoir agressé une profession. Dans la foulée, elle précise même : « en fait, c’est pas le sujet ». Pour elle, le sujet, c’est que « la rentabilité de l’agriculture par des produits chimiques au détriment des sols, de la biodiversité, de notre santé, c’est pas de la rentabilité en fait, c’est de l’argent sale ». Plus tard, elle s’efforce, plutôt laborieusement, d’établir une distinction entre « rentabilité » et « revenu des agriculteurs ». Il lui faut y revenir plusieurs fois avant de mettre au point, sur Bsky, une formule expressive : « La rentabilité c’est un sujet d’agrobusinessman, le revenu c’est un sujet d’agriculteur ».

Qu’elle le veuille ou non, Sandrine Rousseau a émis une petite phrase « sauvage »(1) : une formule qui lui a échappé et s’est trouvé un public. Lequel n’est pas celui auquel elle pensait s’adresser. Son « j’en ai rien à péter » en témoigne. Le langage de cette universitaire est d’ordinaire plus classique. Un mot grossier employé exceptionnellement et délibérément peut rendre une déclaration remarquable, comme lorsque Emmanuel Macron déclare : « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder ». Mais encore une fois, le sujet de Sandrine Rousseau n’est pas la rentabilité des agriculteurs. Il est probable qu’elle adopte un langage relâché dont elle pense, à tort ou à raison, qu’il correspond au média dans lequel elle s’exprime.

Des retombées imprévues

Quand la petite phrase, reprise par d’autres médias, en particulier CNews, première chaîne d’information de France, touche d’autres publics que celui des militants d’extrême-gauche ou des électeurs écologistes, il en va autrement. Pour les agriculteurs, la rentabilité est bel et bien un sujet ! Leur pathos écorché considère la petite phrase comme violemment négative car aggravée par un logos grossier. Lequel peut correspondre, tout en l’accentuant, à l’ethos d’une femme politique pas très bien connue mais généralement considérée comme extrémiste. Et comme les Français ont très majoritairement une image positive des agriculteurs et sont conscients de leurs difficultés économiques, ils réagissent négativement à la formule de Sandrine Rousseau. Une grande partie des médias rendent compte de ses propos, parfois en les qualifiant expressément de « petite phrase », comme dans Gala ou le Huffington Post. Les recherches en ligne sur son nom redémarrent, atteignant en plein été un niveau sans précédent depuis un an.

Il est probable que la polémique contribue aussi à l’un des phénomènes politiques les plus notables de ces derniers mois : le succès de la pétition « Non à la Loi Duplomb — Pour la santé, la sécurité, l’intelligence collective », déposée le 10 juillet par une étudiante de 23 ans, qui recueille 1,5 million de signatures en dix jours. Au 23 juillet, elle en est à 1 743 260 signatures. Cela en fait en fait de très loin le texte le plus massivement soutenu des deux mille et quelques pétitions déposées sur le site ad hoc de l’Assemblée nationale.

Michel Le Séac’h

(1) Sur la distinction entre petites phrases domestiques et petites phrases sauvages, voir Michel Le Séac’h, Petites phrases : des microrhétoriques dans la communication politique, p. 125 s.

À lire aussi :

Sandrine Rousseau : la notoriété par les petites phrases

Les petites phrases de Sandrine Rousseau inspirées par Angela Merkel ?

30 juin 2025

Retour à la parole de Julien Barret : lecture au filtre des petites phrases

À l’heure ou certains s’inquiètent d’un déclin de la lecture, Julien Barret se félicite d’un sursaut de la parole. Elle est partout et, montre-t-il dans la première partie de son livre, elle l’est de manière consciente et organisée. Les concours d’éloquence sont redevenus à la mode, la Conférence du stage a fait école et l’épreuve reine du baccalauréat est depuis 2021 le « grand oral », qui n’a pas pour but de « répéter des choses apprises en cours » mais de « valider la faculté de parler en public ». L’enseignement supérieur fait place à la rhétorique depuis plusieurs décennies et de nombreuses formations pratiques sont aussi proposées, comme les ateliers théâtre des lycées ou le dispositif « slam a l’école ». Et bien entendu, les médias et les réseaux sociaux mettent en valeur l’usage de la parole.

Dans une seconde partie, Julien Barret s’attache à retracer l’histoire de l’art oratoire, depuis la naissance de la rhétorique dans la Sicile du Ve siècle av. J.-C. jusqu’à sa fin au XIXe siècle dans la plupart des pays d’Europe, en passant par la disputatio médiévale et les envolées révolutionnaires.

Le livre s’achève sur un plaidoyer vigoureux et détaillé en faveur de l’éloquence comme savoir pratique ; Julien Barret, qui est aussi formateur, s’y montre convaincant ! Si elle sert à dire, soigner, théâtraliser, etc., elle répond aussi à des enjeux majeurs à l’école et dans l’entreprise ainsi que dans le monde social, aussi bien dans un but de pouvoir que de compréhension.

Marquer les esprits

Les petites phrases ne font, sous cette appellation, qu’une seule apparition explicite, plutôt dépréciative : « Les moyens de communication promeuvent des discours brefs et interrompus, des petites phrases et des punchlines faites pour emporter l’adhésion en quelques minutes, sinon en quelques secondes, loin des discours fleuves qui ont pu servir de modèle délibératif à l’époque révolutionnaire. » C’est leur accorder une puissance extraordinaire qui, en soi, justifierait qu’on s’y intéresse : à quoi bon de grands discours si des petites phrases permettent d’emporter une adhésion quasi immédiate ? « "De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace." La Révolution va libérer une parole fougueuse et éloquente, qui semble contenue en précipité dans la célèbre phrase de Danton » (p. 95). De cette phrase, Merlin de Thionville disait : « Voilà Danton ». Julien Barret dit en quelque sorte : « Voilà la Révolution ». Cela en dit beaucoup sur les petites phrases !

Ce petit livre, qui traite de l’éloquence en bloc et non dans ses détails, fait néanmoins une place aux formes brèves. Le pitch commercial, par exemple, « devrait être, comme le sont en général les titres d’œuvres, à la fois synthétique et incitatif » (p. 55), et renvoie « aux concepts scénaristiques de tagline (slogan intriguant) et logline (histoire résumée en une phrase) qui complètent celui de punchline, cet énoncé percutant destiné à marquer les esprits ». Rappelons que l’Académie française définit la « petite phrase » comme une « formule concise […] qui vise à marquer les esprits ».

Leçon essentielle en effet : « l’éloquence se définit par rapport à un public : c’est un discours adressé à une assemblée » (p. 13). L’enjeu d’une culture commune entre l’orateur et l’auditeur transparaît à maintes reprises, comme à propos du « mème », « détournement parodique de séquences populaires », qui au fond « actualise le bon vieux cliché, cette vérité partagée du lieu commun. Ainsi, la rhétorique classique et celle des réseaux sociaux poursuivent les mêmes buts, en commençant par la captatio benevolentiae et en terminant par un appel à l’action » (p. 62-63).

Un lieu est commun parce que la vérité est partagée. Mais si elle ne l’est pas ? Prendre la parole, c’est courir le risque « que la mémoire défaille, que la langue fourche, lâche un gros mot ou dise le contraire de ce que l’on veut dire » (p. 152). Ce « contraire de ce que l’on veut dire » dit bien ce qu’il veut dire : le risque essentiel n’est pas ce qui est dit mais ce qui est entendu, c’est celui d’un logos qui ne rencontre pas le pathos. « L’orateur prend conscience des mots qu’il prononce au moment où il les articule » : c’est plus vrai encore de l’auditeur !

Rhétorique de l’incompréhension

Julien Barret ne fait pourtant pas l’impasse sur ce dernier. L’un des objectifs de la formation à l’éloquence, souligne-t-il, est d’« Éduquer à la réception ». Là encore, il met en cause les petites phrases : « À l’heure où la punchline et l’invective font loi dans une société marquée par l’hyper-susceptibilité de ses membres, il devient utile de former des citoyens capables d’écouter, de déjouer les manipulations, d’évaluer chaque prise de parole en fonction du contexte d’énonciation. […] Ainsi des polémistes s’imposent sur la scène publique à force de punchlines incendiaires, de clashs et de buzz. Cette rhétorique de la manipulation œuvre à coups de phrases péremptoires, accompagnées de chiffres anxiogènes et invérifiables, peu contextualisés » (p. 143). La formation viserait à « résister à ces discours par un processus de décryptage, voire d’autodéfense intellectuelle ».

Mais à la « rhétorique de la manipulation », Julien Barret ferait bien d'ajouter une rhétorique de l’incompréhension. Les brandons de la discorde, souvent, n’ont pas de but belliqueux. Quand Emmanuel Macron, par exemple, dit « je traverse la rue, je vous trouve du travail » ou « on met un pognon dingue dans les minima sociaux », le pouvoir incendiaire de ces petites phrases tient à « l’hyper-susceptibilité » du corps social. Ces formules concises contiennent beaucoup de sens sous forme d’allusions, de métaphores, de litotes, etc. Une formation à l’éloquence permet d’en prendre conscience, pas de combler un fossé culturel.

Corrélativement, la conscience de ce fossé risque de paralyser la parole. Comme le dit l’auteur, « le surmoi social est si prégnant, la peur de déranger si communément partagée, la crainte de n’être pas légitime si répandue que le travail des coachs […] consiste le plus souvent à rassurer le client qui souhaite s’améliorer à l’oral » (p. 145). Au risque de déranger en effet ? L'éloquence ne peut ignorer que la diversité de la société rend la parole plus dangereuse que jamais.

Julien Barret
Retourà la parole – De la rhétorique antique aux concours d’éloquence
ACTES SUD, mai 2025
La Compagnie des langues

ISBN : 978-2-330-20693-2
176 pages10.00 x 19.00 cm, 19,00 €

Michel Le Séac’h

17 juin 2025

Pourquoi les intellectuels se trompent, de Samuel Fitoussi : lecture au filtre des petites phrases

Les intellectuels choisissent-ils leurs idées parce qu’elles sont justes ou parce qu’ils en tirent un avantage social ?

Après Gustave Le Bon, George Orwell, Raymond Aron, Jules Monnerot – qu’étrangement il ne cite pas –, Roger Scruton, Jean-François Revel, Raymond Boudon et bien d’autres, Samuel Fitoussi tente d’expliquer pourquoi les intellectuels, ou du moins beaucoup d’entre eux, se vautrent dans l’erreur et le mensonge. Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Roland Barthes et Michel Foucault se retournent dans leur tombe une fois de plus.

Il y a beaucoup de neuf, pourtant, dans ce livre. Fitoussi n’est pas condamné à répéter ce qu’ont écrit ses prédécesseurs, d’abord parce que de nouveaux errements sont venus s’ajouter aux anciens, ensuite parce qu’il peut s’appuyer sur les travaux récents des sciences cognitives et de la psychologie évolutive. Il cite largement Steven Pinker, Hugo Mercier et Dan Sperber, Jonathan Haidt, Melvin Lerner, Pascal Boyer, etc.

Souvent, soutient-il, ce n’est pas parce qu’on a été convaincu par des arguments qu’on adopte une opinion ; c’est au contraire parce qu’on a adopté cette opinion qu’on se laisse convaincre par les arguments en sa faveur. Les intellectuels, dont l’opinion est le royaume, disposent d’un luxe formidable : ils peuvent choisir des idées qui rapportent de la reconnaissance, du prestige, des positions. Car le cerveau humain fonctionne ainsi, « nous exerçons nos capacités cognitives en partie pour accéder à la vérité, certes, mais aussi et surtout pour marquer des points sociaux, soigner notre réputation, faciliter la coopération avec nos pairs » (p. 22).

Se tromper, chez les intellectuels, peut être profitable. Même après vingt ans d’erreurs lourdes et systématiques, des experts restent considérés comme des autorités crédibles dans leur domaine, comme l’a montré Tetlock (p. 30). Les intellectuels ne sont pas devenus pour autant des adeptes cyniques de la « post-vérité ». Il semble plutôt que « toutes les factions idéologiques tiennent à la vérité, c’est pourquoi elles projettent leurs certitudes quant à ce qu’elles croient être la vérité sur l’actualité » (p. 82)

La logique du groupe est essentielle. « Pourquoi l'adhésion à des idées fausses permet-elle de démontrer efficacement sa loyauté envers le groupe d'appartenance ? » demande Fitoussi. Réponse, inspirée par Pinker : « parce qu'elle envoie un signal : je suis plus fidèle au groupe qu'à la réalité" (p. 193). Le sacrifice de la vérité n’est d’ailleurs pas le seul consenti pour avoir sa place dans une collectivité : plus l’appartenance à un groupe est coûteuse (respecter des interdits alimentaires ou changer de sexe, par exemple) plus on prouve sa fidélité. Au contraire, l’intellectuel qui dénonce l’erreur de son groupe est voué aux ténèbres extérieures...

Des petites phrases au service des erreurs ?

Fitoussi s’intéresse au fond, au contenu de l’erreur, et non à la forme sous laquelle elle est exprimée. Dans son livre, il n’est donc pas question de petites phrases. Mais elles ne sont pas loin.

C’est l’élite culturelle qui définit ce qui relève de l’erreur ou de la vérité. Ses idées ne sauraient donc être considérées comme fausses (p. 210). Et c’est elle qui transforme la complexité du monde en « contenu digérable », à travers des « cadres de référence » soumis à une subjectivité. Celle-ci, «  inévitablement, est celle de l’élite : elle est fonction de l’humeur intellectuelle du moment, des visions dominantes au sein de la classe urbaine et cultivée ».

Si la plupart des gens « font confiance à un petit cercle de leaders d’opinion, au jugement desquels il se rangent presque aveuglément » (p. 214), de longs discours sont inutiles. Par ailleurs, « de nombreux travaux classiques suggèrent que les croyances idéologiques se diffusent rapidement du haut vers le bas : l’opinion publique peut fluctuer rapidement au gré de l’évolution de quelques influenceurs intellectuels, pour le meilleur comme pour le pire » (p. 214). Les petites phrases, phénomène cognitif réunissant un logos bref, l’ethos du locuteur et le pathos des auditeurs, sont bien adaptées à la circulation rapide d’idées formatées par le cadre de référence de leaders à destination d’un public acquis d’avance. Elles assurent la diffusion rapide d’idées ou de consignes sous une forme facilitant leur mémorisation et leur répétition.

Cette dernière est importante, car « nous succombons tous au biais de vérité illusoire, c’est-à-dire que nous avons tendance à accorder une valeur de vérité à une chose que nous entendons beaucoup, simplement parce que nous l’entendons beaucoup ». La répétition fait le consensus, et « comme le formule Rémy de Gourmont, "une erreur tombée dans le domaine public n’en sort jamais" » (p. 211). À quoi Jean-François Revel ajoutait : « Les opinions se transmettent héréditairement. Cela finit par faire l’histoire. » On songe assez aisément au nombre de recueils de citations consacrés à Ces petites phrases qui ont fait l’histoire, et autres titres analogues !

Des petites phrases ne peuvent rendre compte de grands débats, sans doute. Mais, observe Fitoussi, « la "majorité silencieuse", dans nos sociétés, pourrait être avant tout une majorité docile qui regarde de loin la bataille des idées se disputer, et se range, après le combat, du côté des vainqueurs » (p. 225). La petite phrase d’un leader dominant pourrait être, comme la devise d’un chef de guerre, un signe de ralliement. Elle n’a pas besoin de dire grand-chose explicitement : l’essentiel est relationnel et chargé de métaphores, de sous-entendus et d’euphémismes(1) qui témoignent d’une connivence entre le locuteur et son public.

La lecture de Samuel Fitoussi a inspiré à Philippe Bilger une chronique(2) sur « Jean-Luc Mélenchon, un intellectuel qui se trompe... », à propos du tweet(3) où le chef des Insoumis écrit : « Rima [Hassan] à Paris, c’est Victor Hugo de retour de Guernesey ». Pour l’ancien magistrat, il « devrait nous faire exploser de rire ou nous étouffer d'indignation ». Mais on notera aussi qu’il confirme les vertus de l’erreur décrites par Fitoussi : pour Mélenchon, qu'on dit prompt à l'exclusion et très attaché à la fidélité inconditionnelle de son entourage, une telle énormité pourrait servir à vérifier qui lui est vraiment fidèle au point de le suivre dans l’absurdité.

Avant les intellectuels

Jeune intellectuel fougueux remarqué pour ses billets satiriques dans Le Figaro, Samuel Fitoussi aime pousser un peu le bouchon. Cela lui a valu une protestation de Luc Ferry, qui s’est sans doute senti visé (« non, les intellectuels ne se sont pas tous trompés »). Mais il lui arrive aussi de rester en retrait. Ainsi, il évite de trop se demander si la croyance en un Dieu « qui n’existe peut-être pas » doit être rangée parmi les erreurs.

Il consacre son étude aux erreurs des intellectuels sans se demander pourquoi on n’a commencé à s’en inquiéter qu’au 20e siècle. La réponse est probablement que les intellectuels ne sont entrés en scène que dans les dernières années du 19e siècle avec Gustave Le Bon. De sa première édition en 1694 à sa septième édition en 1878, le Dictionnaire de l’Académie française a donné une définition quasi identique du mot « intellectuel », qui était un adjectif :

Qui appartient à lintellect, qui est dans l’entendement. La faculté intellectuelle. L’espérance et la foi sont des vertus intellectuelles. Objet intellectuel. Vérités intellectuelles.

Dans la huitième édition, en 1935, le mot reste un adjectif mais peut être substantivé :

Il se dit aussi des Personnes chez qui prédomine l’usage de l’intelligence et, dans ce sens, il s’emploie souvent par opposition à Manuel.

Il faut attendre la 9e édition, publiée en novembre 2024, pour voir le mot défini aussi comme un nom :

Spécialement. Personne qui, exerçant une profession intellectuelle, intervient dans la vie publique au nom de son savoir, de ses idées. L’engagement des intellectuels. Le terme d’intellectuel fut surtout utilisé, dans ce sens, à partir de l’affaire Dreyfus.

Bien avant ces intellectuels prompts à l’erreur, il y avait évidemment les philosophes et surtout les religieux, élite intellectuelle unie par une « vérité révélée » qui ne protège pas forcément de l’erreur. Mais le temps n’est sans doute pas venu pour Samuel Fitoussi de se brouiller avec tout le monde.

Samuel Fitoussi 
Pourquoi les intellectuels se trompent
Éditions de l’Observatoire, 2025
ISBN 979-10-329-3388-6
270 pages, 22,00 

Michel Le Séac’h

(1)  Fait intéressant, les euphémismes gomment le sentiment d’erreur. Voir Alexander C. Walker, Martin Harry Turpin, Ethan A. Meyers, Jennifer A. Stolz, Jonathan A. Fugelsang, Derek J. Koehler, “Controlling the narrative: Euphemistic language affects judgments of actions while avoiding perceptions of dishonesty”, Cognition, vol. 211, 2021, https://doi.org/10.1016/j.cognition.2021.104633

(2)  Philippe Bilger, « Jean-Luc Mélenchon, un intellectuel qui se trompe… », Justice au Singulier, 15 juin 2025, https://www.philippebilger.com/blog/2025/06/jean-luc-m%C3%A9lenchon-un-intellectuel-qui-se-trompe.html

(3)  https://x.com/JLMelenchon/status/1933280019532398992

 

10 juin 2025

Emmanuel Macron brainwashe à contretemps

« On raconte une histoire abracadabrantesque », s’indignait Jacques Chirac, interrogé sur une affaire immobilière impliquant la mairie de Paris. Les commentaires s’étaient alors focalisés sur l’adjectif plutôt que sur l’affaire elle-même(1). Emmanuel Macron recourt-il au même subterfuge quand il déclare dans la presse quotidienne régionale, le 7 juin : « Certains préfèrent pendant ce temps-là brainwasher sur l'invasion du pays et les derniers faits divers » ?

C’est peu probable. De ses propos prononcés à l’occasion de la troisième conférence de l’ONU sur les océans, les journalistes retiennent d’abord : « Je ne suis pas content de ce que j’ai pu voir ces derniers jours », à propos de reculs gouvernementaux sur des sujets écologiques. Cependant, Maurice Szafran note :

Dans ces confidences accordées à nos confrères, une autre « petite phrase » est passée inaperçue, en réalité stupéfiante. « Certains préfèrent « brainwasher » (opérer un lavage de cerveau, ndlr) sur l’invasion du pays et les derniers faits divers. »(2)

Peut-être en effet la phrase serait-elle passée vraiment inaperçue sans l’étrange « brainwasher ». Mais ce verbe attire l’attention sans la justifier à lui seul. Il ne présente pas l’intérêt littéraire d’un vocable emprunté à Arthur Rimbaud. Il introduit plutôt qu’il n’occulte « l’invasion du pays et les derniers faits divers ».

Et si le logos de la petite phrase tient pour beaucoup à ce « brainwasher », son pathos réside plutôt dans les deux derniers mots. Sarah Knafo le relève aussitôt sur X : « Il y a des parents qui enterrent leur fils de 17 ans. Et un Président qui appelle ça "brainwasher"sur un fait divers. Qu’il ose leur dire en face. » Le tweet est vu 400 000 fois en deux jours. Le franglais de pacotille aggrave ce que la locution « fait divers » a de minoratif alors qu’elle désigne une préoccupation majeure de l’opinion à ce moment.

« À l’évidence [Emmanuel Macron] vise l’extrême-droite », estime Maurice Szafran. Mais une fois de plus, son tir fait ricochet. Pire : il alimente trop aisément son ethos déjà dégradé : « un mot franglais bricolé, ça lui ressemble bien… » De fait, il lui arrive d’introduire des anglicismes ou des mots anglais dans ses déclarations (« Je veux que la France soit une start-up nation », « Il faut maintenant être dans un agenda de réalisation »…).

Cela ne le distingue pas des Français dans leur ensemble : l’anglais tient une place croissante dans leur langage de tous les jours. La publicité, qui parle comme « les gens », en témoigne amplement. « Il n’y a plus de lieux "safe" », disait Gérald Darmanin, ministre de la Justice, voici quelques jours. Mais le président de la République ne fait pas partie des Français dans leur ensemble. Pour lui, il n’y a plus de mots safe.

M.L.S.

(1) Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Eyrolles, Paris 2015, p. 83.

(2) Maurice Szafran, « Quand Macron cogne sur l’extrême-droite… Et surtout sur son propre camp », Challenges, 8 juin 2025, https://www.challenges.fr/idees/quand-macron-cogne-sur-lextreme-droite-et-surtout-sur-son-propre-camp_605728

Illustration : pêle-mêle publié sur X par la députée au Parlement européen Sarah Knafo

27 mai 2025

Un vaste espace entre langue de bois et petites phrases pour les porte-parole du gouvernement

Interrogée par Sonia Mabrouk sur CNews le 20 mai, Sophie Primas, porte-parole du gouvernement, a déclaré que « le macronisme, probablement, trouvera une fin dans les mois qui viennent ». Qualifiée de « petite phrase » par LCP, Europe1, BFMTV ou Le Parisien, cette sortie a irrité les proches du président de la République, François Bayrou, Gabriel Attal, le secrétaire d’État Hervé Berville, Aurore Bergé… Sans s’excuser vraiment, Sophie Primas a voulu calmer le jeu. « Ce n’était ni l’objectif ni la volonté de lever un tel tollé », a-t-elle assuré trois jours plus tard à Apolline de Malherbe sur BFM TV. « J’ai dit quelque chose de factuel, c’est que le mandat du président Emmanuel Macron va se terminer au début de l’année 2027 ». Son explication a été plus ou moins acceptée.

Le factuel ne fait pas petite phrase. Celle-ci suppose un sous-entendu. Le problème, c’est quand les auditeurs entendent quelque chose que l’orateur n’a pas voulu dire. Là où Sophie Primas dit avoir parlé du calendrier constitutionnel, Pieyre-Alexandre Anglade, député Renaissance, a entendu une « offensive brutale de la droite réactionnaire ». La petite phrase est dans le delta entre deux intentions possibles d’une même formulation.

À réécouter la phrase de la porte-parole du gouvernement ‑ « le macronisme, probablement, trouvera une fin dans les mois qui viennent » ‑ on soupçonne quand même qu’elle n’était pas si innocente. Le mandat présidentiel s’achèvera à date fixe dans près de deux ans ; si l’on parle des « mois qui viennent », a priori, ce n’est pas du mandat qu’il est question. D’autant plus qu’il s’achèvera sûrement et non « probablement ». Mais les subtilités adverbiales sont rarement perçues par les auditeurs. Le logos des petites phrases n’est pas tant modulé par un éventuel adverbe que par l’ethos de la personne qui le prononce. Or la locutrice « était jusqu'à présent une illustre inconnue », estime Pieyre-Alexandre Anglade.

Différentes incarnations pour une même fonction

Était… Il est probable que la notoriété de Sophie Primas a fait un bond. Ce n’est peut-être pas un hasard si l’une des réactions les plus vives et les plus rapides à sa petite phrase a été celle de Prisca Thévenot. Elle-même ancienne porte-parole du gouvernement, elle a pu apprécier le double paradoxe de cette fonction, inhérent aux deux pôles opposés de la communication politique : la langue de bois et la petite phrase. 

D’une part, le porte-parole du gouvernement est là en principe pour informer ; pourtant, il doit exceller dans la langue de bois, autrement dit, l’art de ne rien dire tout en faisant semblant de dire quelque chose. (Jean-François Copé, qui a occupé le poste de 2002 à 2007, en a tiré un livre  : Promis, j’arrête la langue de bois*.) À l’inverse, le porte-parole du gouvernement ne manque pas d’occasions de signifier plus qu’il ne dit. 

Cette double compétence n’est pas donnée à tout le monde, et si l’on repense aux prédécesseurs de Sophie Primas, Christophe Castaner (mai 2017‑novembre 2017), Benjamin Griveaux (novembre 2017‑mars 2019), Sibeth Ndiaye (mars 2019‑juillet 2020), Gabriel Attal (juillet 2020‑mai 2022), Olivia Grégoire (mai 2022‑juillet 2022), Olivier Véran (juillet 2022‑janvier 2024), Prisca Thévenot (janvier 2024‑septembre 2024), Maud Brégeon (septembre 2024‑décembre 2024), on se dit que les gouvernements d’Emmanuel Macron n’ont pas toujours eu la main heureuse.

* Paris, Hachette Littérature, 2006.

M.L.S.

Illustration : UMP Photos, 17 janvier 2015, réunion des nouveaux adhérents (recadrée) licence CC BY-NC-ND 2.0

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05 mai 2025

De la descendance des petites phrases

La durée de vie utile d’une petite phrase est généralement brève. Nancy Freeman Regalado, professeur émérite à New York University, l’a parfaitement exprimé :

« La petite phrase politique naît d'une circonstance et finit le plus souvent avec elle. Rien de plus éphémère que la petite phrase politique : elle ne dure pas comme la locution, création anonyme d'usage courant ; son autorité ne s'accroît pas avec le temps et la répétition comme celle du proverbe. Passagère comme le slogan, elle n'est pas forcément créée pour porter un programme politique. Elle est révélatrice cependant des grandes questions qui occupent les esprits à un moment particulier : elle exprime une mentalité ; elle peut menacer un pouvoir, faire crouler un régime. Mais, à moins de devenir un "mot historique"[…], la petite phrase du moment passe avec son temps.[i] » 

Nancy Freeman Regalado n’est pourtant professeur ni de sciences du langage ni de sciences politiques : c’est une spécialiste mondialement reconnue de la littérature médiévale[ii] ! Le passage ci-dessus est extrait d’un article en français dans lequel elle étudie « une petite phrase à résonance politique, qui semble avoir eu cours dans les couloirs du palais de Philippe le Bel, […] entre les pages de cinq textes datant de 1313 à 1359 : "Porchier mieus estre ameroie que Fauvel torchier" » (mieux vaut être porcher que servir Fauvel ‑ un mauvais maître).


Le cas n’est pas unique. Le linguiste suisse André Burger (1896-1985) a de son côté étudié un passage de la Chanson de Roland où Ganelon « ne répond que par une petite phrase, Veir dites, jol sai bien, qui, sous son apparence banale, est chargée d'un sens terrible »[iii]. Des petites phrases au Moyen-âge, bien avant la radio-télévision et les campagnes électorales modernes ? L’anachronisme apparent paraît tout aussi délibéré que sous la plume de Patrick Brasart, spécialiste de la littérature du 18e siècle à Paris 8, auteur de la première publication académique en français explicitement consacrée aux petites phrases : « Petites phrases et grands discours (Sur quelques problèmes de l'écoute du genre délibératif sous la Révolution française) » [iv]. Autrement dit, si la locution « petite phrase » est contemporaine, la microrhétorique est de tous les temps.

Comme le souligne Mme Freeman Regalado, la petite phrase est « révélatrice des grandes questions qui occupent les esprits à un moment particulier ». Autrement dit, elle correspond au pathos d’un public à un certain moment. Or le temps passe : les contextes évoluent, les actualités s’enchaînent, une polémique chasse l’autre. Dans les sociétés démocratiques, la noria des leaders et des élections appelle un flux constant de déclarations. Les médias audiovisuels et l’internet favorisent cette tendance. Le sort naturel de la petite phrase est l’oubli. L’être humain est un « avare cognitif », selon l’expression de Susan T. Fiske et Shelley E. Taylor. Il se passe tant de chose autour de nous que nous devons nous en remettre à des raccourcis, en politique comme dans les autres domaines de la vie, et que nous nous en débarrassons quand il ne nous est plus utile de les connaître.

Cependant, note expressément Nancy Freeman Regalado, une petite phrase peut se transformer en « mot historique ». Elle en donne comme exemple « le mot qu'on attribue à Marie-Antoinette en 1789 ‑ "Qu'on leur donne donc de la brioche !" » ‑ et l’on pourrait songer aussi bien à des mots attribués à Louis XIV (« l’État c’est moi »), à Henri IV (« Ralliez-vous à mon panache blanc ») ou même à Jésus (« Rendez à César ce qui est à César »). 

Le mot historique n’est d’ailleurs pas la seule descendance possible des petites phrases. Les plus fortes d’entre elles peuvent muter vers d’autres formes de phrases sans texte : maximes, aphorismes, sentences, dictons, proverbes, adages, lieux communs, etc. Leur logos demeure mais leur ethos s’estompe : l’identité de leur auteur devient moins significative. C’est le cas par exemple pour des quasi-dictons comme « Il faut savoir terminer une grève », « Si c’est flou, il y a un loup » et même « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ».

M.L.S.

Illustration : Philippe le Bel entouré de sa cour en 1286, par Jean Fouquet.


[i] Nancy Freeman Regalado, « Le porcher au palais : Kalila et Dimma, le Roman de Fauvel, Machaut et Boccace », Études littéraires, vol. 31, n°2, hiver 1999, https://id.erudit.org/iderudit/501238ar, consulté le 20 octobre 2023.
[ii] Voir Eglal Doss-Quinby, Roberta L. Krueger et E. Jane Burns, dir., Cultural Performances in Medieval France: Essays in Honor of Nancy Freeman Regalado, Boydell & Brewer, 2007, https://www.jstor.org/stable/10.7722/j.ctt169wfdd
[iii] André Burger, « Les deux scènes du cor dans la Chanson de Roland », in La Technique littéraire des chansons de geste, Librairie Droz, 1959, p. 115. Voir aussi André Burger, « Le rire de Roland », Cahiers de Civilisation médiévale, année 1960, 3-9, p. 2-11.
[iv] Patrick Brasart, « Petites phrases et grands discours (Sur quelques problèmes de l'écoute du genre délibératif sous la Révolution française) ». Mots, septembre 1994, n°40, p. 106-112.

27 avril 2025

L’Empire du discrédit, de Christian Salmon : lecture au filtre des petites phrases

« Le discrédit est partout », affirme d’emblée Christian Salmon dans son nouveau livre paru fin 2024, c’est un « monstre aux mille visages » qui englobe aussi bien la haine et la colère que le « mutisme de l’époque » et le « trash-talk ». Ce dernier est lui-même multiforme : englobant provocations verbales, bouffonneries, chambrages, autoglorification et insultes, il «  est devenu le principe performatif à la base de tout divertissement populaire, de la télé-réalité aux débats télévisés, selon lequel les experts du sport et de la politique produisent à partir de petites questions portées à l’extrême des affrontements génériques. » (p. 18).

Réunir en un même « empire » tant de phénomènes de communication et psychosociologiques est une démarche ambitieuse. Christian Salmon propose même de la théoriser davantage en introduisant Mandelbrot dans les sciences humaines : toute communication contemporaine obéirait à un comportement de « fractales » dans lequel chaque partie, même minime, reproduit le caractère discréditif du tout. La question centrale du livre, résumée par l’auteur, est celle-ci : « Comment la laideur, l’infâme, l’indigne sont-ils devenus désirables dans nos sociétés ? Comment la notoriété s’acquiert-elle sur les réseaux sociaux au prix du discrédit jeté sur toutes les formes de discours et d’action légitime ? » (p. 21).


Cette double question paraît étrangement moralisatrice. Si la société considère un comportement comme désirable, le dire laid, infâme, indigne ne revient-il pas à le juger au nom de valeurs supérieures qu’il conviendrait d’expliciter ? Et si toutes les formes d’action légitime se trouvent discréditées, c’est peut-être qu’elles ne sont pas si légitimes que cela, après tout. Il se pourrait aussi que le discrédit soit moins généralisé que ne le ressent l’auditeur des chaînes d’information, nécessairement focalisées sur ce qui va de travers : les trains qui arrivent à l’heure ne sont pas de l’information.

La question ne sera pas posée. Christian Salmon procède par affirmations et ne lésine pas sur le performatif. Ce n’est pas un hasard si son essai se réfère souvent aux Mythologies de Raymond Barthes, qu’il cite lui-même à plusieurs reprises. À juste titre, d’ailleurs, car il en a le talent de plume et le foisonnement conceptuel. Son livre est construit en grande partie, surtout dans les derniers chapitres, autour de mots clés comme « Carnavalisation, Éclipse, Meutes, Dévoration, Confinement, Offuscation… Un "essaim" de mots plutôt qu’un ordre discursif ou une narration. »

La novlangue du discrédit

Ce parti pris étonne puisque les passages consacrés au récit et au langage sont parmi les plus convaincants du livre. Christian Salmon est fasciné par le cas de Barack Obama, pour qui « le seul vrai pouvoir est celui de mettre en récit le monde » (p. 101) et qui « au fond n’aura fait qu’un seul métier. De l’auteur du livre Les Rêves de mon père au candidat à la présidence des États-Unis, du président au producteur, c’est le narrateur animé par sa "foi en la puissance du récit" qui poursuit sa route, une route qui conduit au-delà du politique » (p. 104).

L’épisode du covid-19 serait en revanche une « épidémie verbicide » : « le virus qui répand la terreur ne s’attaque pas au corps mais au langage ; il se transmet non par le toucher ou la respiration, mais par l’ouïe. […] Tout individu contaminé par le virus voit aussitôt dépérir ses fonctions langagières ; il se met à parler une langue incompréhensible, une sorte de bande-son constituée de paroles liquéfiées, débris de phrases broyées, désarticulées, une kyrielle de mots incohérents, d’onomatopées, d’interjections qui ne sont plus langage mais maelström de mots » (p. 162).

En dépit de cette désarticulation, la « langue du discrédit » est un outil de communication, et aussi « un moyen de reconnaissance, le signe d’appartenance à une tribu sportive, culturelle, médiatique » (p. 271). Revoilà le trash-talk, qui est « le principe à la base de tout divertissement populaire, de la télé-réalité aux débats télévisés… C’est l’art de créer de la rivalité à partir de rien et de porter ce rien à l’incandescence. » Il « ravive les passions, mobilise les partisans, tente de désarçonner l’adversaire », et bien entendu, « les politiciens y ont recours quand il s’agit d’attaquer un opposant ».

Ambivalence du discrédit

L’illustration qu’en donne l’auteur surprend néanmoins : « Quoi de plus représentatif de cette perte d’aura de la chose politique que le fameux "Ferme ta gueule" du président du Sénat Gérard Larcher à l’adresse de Jean-Luc Mélenchon ? » À cette question rhétorique, on pourrait répondre : Quoi de plus représentatif ? ...mais le tweet de Jean-Luc Mélenchon (9,1 millions de vues !) qui en est la cause : « Ruth Elkrief. Manipulatrice. Si on n’injurie pas les musulmans, cette fanatique s'indigne. Quelle honte ! » Le discrédit apparaît ainsi comme une affaire de point de vue.

Christian Salmon ne prétend pas à la neutralité. Il range implicitement le communiste Fabien Roussel dans le camp du discrédit pour avoir « enfourché lui aussi le cheval de bataille de la viande pendant la campagne électorale de 2020 en décrivant ses concurrents de gauche comme de "tristes mangeurs de soja" », mais n’évoque pas l’autrement plus discréditif « Il y a du Doriot dans Roussel » de Sophia Chikirou.

Le traitement réservé à Donald Trump est un autre exemple d’ambivalence : « Visage fermé, sourcils froncés, regard de défi, Donald Trump surjoue à l’évidence le rôle de l’homme en colère. Ce n’est pas une attitude chez lui, c’est une seconde nature. La colère est sa chair, son éthos » (p. 32). Cet accent mis sur l’ethos est capital. Christian Salmon évoque le désarroi d’un photographe : après sa victoire de 2016, Trump « souriait gentiment », et « ça n’avait pas l’air naturel ». Pour y remédier, il « lui a proposé de rejouer son fameux "You are fired!" de l’émission The Apprentice. » Si l’on consulte Google Images, on voit aussi un Trump fier, interloqué, interrogatif, etc. « L’air naturel » qu’on retient de lui (ou qu’on veut retenir de lui) est néanmoins une mimique surjouée dans une émission de téléréalité !

Ambivalence encore à propos de l’opération menée par Steve Bannon en 2016 pour exploiter la célèbre petite phrase de Hillary Clinton sur le « basket of deplorables » (bande de minables) du clan Trump : « le terme "déplorable" est devenu un signe de ralliement pour les supporters de Trump » souligne Christian Salmon (p. 48) qui semble y voir un comportement de discrédit. Il reste pourtant que l’insulte originelle a été proférée par Hillary Clinton, non par Bannon, qui l’a retournée en une revendication positive. (Christian Salmon reproduit ici un passage de son précédent livre, La Tyrannie des bouffons, et maintient à tort que Hillary Clinton « visait la mouvance des nazillons et des suprémacistes blancs qui gravitaient autour de Donald Trump et de Steve Bannon lui-même » ; en réalité, son attaque publique désignait « half of Trump’s supporters ».)

Discrédit générationnel

Globaliser sous l’appellation « discrédit » l’ensemble des phénomènes contemporains d’incivilité, de brutalité ou de mépris est nouveau ; en revanche, l’incivilité, la brutalité ou le mépris eux-mêmes ne le sont pas. Les guerres de religion, la Fronde ou les années 30, et bien sûr la Révolution française, ont connu des déferlements de haine, d’insultes et de liquidations physiques. La France a toujours produit des pamphlets, des libelles et des caricatures. Le Canard enchaîné prospère depuis 1915. Le sentiment d’un « discrédit » omniprésent pourrait être propre à la génération des boomers dans une société transformée par la diversité : quand un « jeune » trace « ACAB » (pour « All Cops Are Bastards ») sur un mur de sa cité, le graffiti est probablement discréditif, mais tout aussi probablement le geste est positif, si ce n’est héroïque, pour son auteur et ses copains.

Ce caractère générationnel, Christian Salmon le constate implicitement : « Depuis la fin des années 2000, nos mythologies contemporaines trouvent leur source […] dans le discrédit » (p. 277), « Depuis les années 2000, la télévision par câble et ses talk-show ont promu un nouveau modèle de journalisme », « Depuis les années 2000, le débat public s’est déplacé […] vers les chaînes d’info en continu et les réseaux sociaux » (p. 279), « L’imaginaire du cyborg inspire désormais les collections de haute couture de la fin des années 2000 ». Il s’est passé quelque chose en ces années 2000 : les boomers ont amorcé leur déclin. Toute génération vieillissante estime que « c’était mieux avant ».

Christian Salmon
L'empire du discrédit
LLL Les Liens qui libèrent
, 2024

ISBN9791020923233
290 pages, 22,50 €

Michel Le Séac’h

à lire aussi : 

Note de lecture 

La Tyrannie des bouffons – Sur le pouvoir grotesque,
de Christian Salmon :
les petites phrases comme éléphant dans la pièce