29 octobre 2015

« Certains juges sont pervers et psychopathes » : gros mots et petite phrase chez Henri Guaino

 Henri Guaino, député des Yvelines et ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, fait les titres de la presse pour avoir vivement critiqué « certains magistrats » lors des questions au gouvernement, hier à l’Assemblée nationale. Et ces titres sont à peu près unanimes :
  • «Pervers», «psychopathes» : la charge de Guaino contre les magistrats – Le Figaro
  • Henri Guaino s’en prend à certains magistrats « pervers » et « psychopathes » ‑ Le Monde
  • Guaino s'en prend à l'Assemblée à certains juges «pervers», «psychopathes» ‑ Libération
  • Guaino s'en prend à l'Assemblée à certains juges "pervers", "psychopathes" – L’Obs
  • Henri Guaino dénonce les magistrats "pervers", "psychopathes" et "militants aveuglés" à l'Assemblée nationale ‑ RTL
  • La charge violente d'Henri Guaino contre des juges "pervers" et "psychopathes" – BFM TV
On voit à l’œuvre le mécanisme classique de raccourcissement, de simplification et de renforcement des petites phrases. Car la phrase réellement prononcée par Henri Guaino était celle-ci :
Dans la magistrature, comme partout ailleurs, il y a des gens qui honorent leurs fonctions, il y a aussi des pervers, des psychopathes, des militants aveuglés par leur idéologie, des gens auxquels l'ivresse de leur toute-puissance fait perdre tout discernement.
Sur une intervention de deux minutes, on a conservé essentiellement deux adjectifs. La première partie de la phrase, qui relativisait la seconde, est oubliée (plus exactement, elle est citée par la presse audiovisuelle – BFM TV, RTL, FranceTVinfo, etc.– mais omise par la presse écrite*). Une petite phrase est simple quitte à être simplificatrice : la coexistence de deux idées ne lui convient pas**.

Michel Le Séac'h
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* Peut-être parce que la dépêche AFP consacrée à l’événement titrait sur ces deux adjectifs.

Photo NicholasNCE, Wikimedia commons, licence CC BY 3.0

21 octobre 2015

« La France est un pays de race blanche » : les gros sabots fourchus de Nadine Morano

La diabolisation est l’heuristique suprême en politique : le personnage visé devient infréquentable, tout ce qu’il dit, fait ou touche se trouve contaminé. Ce qui simplifie radicalement le travail de ses adversaires, désormais dispensés de plus ample démonstration. Et la diabolisation a souvent pour instrument majeur une petite phrase montée en épingle (on connaît le rôle de l’épingle dans la malédiction vaudoue…)*.

On vient d’en voir un bon exemple avec Nadine Morano à la suite de sa déclaration du 26 septembre dans l’émission « On n’est pas couché » sur France 2. Il n’est pas question ici d’analyser ses propos mais uniquement les réactions qu’ils ont suscitées.

« Nous sommes un pays judéo-chrétien, le général de Gaulle le disait, de race blanche » a déclaré Mme Morano. Le débat s'est focalisé sur le second terme (race blanche), d'ordre biologique, et non sur le premier (judéo-chrétien), d'ordre religieux. Il n'empêche qu'il a largement fait appel à l'encontre de la  « pécheresse » à des concepts et expressions aux connotations religieuses. En voici quelques exemples :
  • Faute : ce mot qui désigne un manquement à une règle morale a souvent été utilisé, en particulier, lit-on ici et là, par Alain Juppé et Nicolas Sarkozy. Les plus indulgents ont qualifié cette faute de « vénielle », un adjectif directement venu de la religion.
  • Exécration : Nathalie Kosciusko-Morizet a jugé « exécrables » les propos de sa collègue. L’exécration est originellement, dit l’Académie française, une « malédiction suprême par laquelle on se vouait soi-même aux divinités infernales en cas de parjure ».
  • Enfer : Christine Clerc, dans une tribune du Figaro, a évoqué « une mauvaise manière qui conduit tout droit à l’enfer FN ».
  • Scandale : ce mot utilisé par plusieurs commentateurs, à l’instar d’Europe 1, était autrefois défini par l’Académie comme « ce qui est occasion de tomber dans l’erreur, dans le péché ». « Malheur à celui par qui le scandale arrive », prévient l’Évangile selon saint Matthieu (XVIII).
  • Amende honorable : Nadine Morano a refusé de faire « amende honorable », a-t-on lu sous la signature de Mehdi Pfeiffer dans Le Parisien, de Xavier Brouet dans Le Républicain lorrain ou de Laurent de Boissieu dans La Croix. Disparue avec l’Ancien régime, l’amende honorable a été rétablie en 1825 par une loi dite « du sacrilège », qui disposait que « la profanation des hosties consacrées commise publiquement sera punie de mort ; l’exécution sera précédée de l’amende honorable faite par le condamné ».
  • Expiation : Interrogé dans 20 minutes par Anne-Laetitia Béraud, le politologue Eddy Fougier, chercheur associé à l’IRIS, a vu dans Nadine Morano « une victime expiatoire de la droite ». L’expiation était une cérémonie religieuse destinée à apaiser la colère des dieux.
Métaphores profanes ou signes d'une religiosité subliminale ? Dans un « pays judéo-chrétien », la seconde hypothèse a sa place. Nadine Morano et ses défenseurs n'ont pas manqué d'invoquer à leur tour des concepts religieux : procès en sorcellerie, bouc émissaire, etc. C’est assez classique, mais particulièrement défendable en l’espèce : pour son propre camp, l’eurodéputée est désormais un ange déchu.

Michel Le Séac'h
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18 octobre 2015

« Ralliez-vous à mon panache blanc » : une leçon de leadership en six mots

Si l’on me demande quelle est ma préférée parmi les petites phrases analysées dans mon livre*, je réponds que j’ai un faible pour : « Ralliez-vous à mon panache blanc ».

Le 15 mars 1590, Henri iv affronte à Ivry une armée catholique bien supérieure en nombre. Avant la bataille, il donne ses dernières instructions à ses soldats : si dans le tumulte de la bataille ils ne savent que faire, qu’ils le cherchent des yeux et fassent comme lui. « Ralliez-vous à mon panache blanc ! » conclut-il en baissant la visière de son casque.

La force de cette formule réside d’abord dans son évocation visuelle : on imagine les troupes tournoyant autour d’une cascade de plumes de cygne. Or, si le panache désigne Henri iv à ses soldats, il le désigne aussi à l’ennemi. Le mot prend avec lui son sens figuré : il ne désigne plus seulement le plumet mais la bravoure. En six mot seulement, Henri iv délivre une leçon de leadership : le vrai chef montre l’exemple, il paie de sa personne.

Et ce n’est pas tout ! « Ralliement » signifie regroupement mais aussi changement de camp. « Ralliez-vous à mon panache blanc » peut être compris comme une formule d’ouverture, une offre d’apaisement. Il n’est pas question ici de soumission à une personne mais de consentement à l’union autour d’un symbole sacerdotal : le blanc est la couleur traditionnelle de la fonction souveraine en Occident. La formule d’Ivry présage l’édit de Nantes et la fin de la guerre civile.

Enfin, la petite phrase d’Henri iv est riche en références historiques. Le panache du roi apparaît pour la première fois sous la plume du poète-ambassadeur Guillaume du Bartas, mort peu après la bataille (on n’est pas certain qu’il y ait participé), sous la forme suivante :
Un horrible panache / Ombrage sa salade
Une « salade » était un casque de forme ronde. Plus intéressant est l’horrible panache (c’est-à-dire, dans le français de l’époque, le panache effrayant). Il rappelle clairement le portrait d’Hector dans les traductions anciennes de L’Iliade : « L’orgueil est sur son front, un horrible panache flotte sur sa tête ; sous lui, une jeunesse intrépide appelle le carnage et la mort. »

Depuis les débuts de la Renaissance, Homère, « prince des poètes », jouit d’un prestige immense. En 1572, Ronsard a marché sur ses traces en publiant les premiers chants de La Franciade. Il y attribue la création de la France à un Troyen nommé Francion, ou Francus**. Or Francion est le fils d’Hector ! Son « horrible panache » dépeint Henri iv comme le descendant à la fois de l’un des plus prestigieux héros de l’Antiquité grecque et du fondateur de la monarchie française, il légitime son titre royal.

D’épopée en épopée, Voltaire s’emparera à son tour du panache d’Henri iv dans La Henriade. Puis les royalistes et légitimistes le brandiront après la Révolution. Le roi qu’ils réclament au 19e siècle, le comte de Chambord, porterait lui aussi le nom d’Henri. Leur insistance agace même Chateaubriand, pourtant monarchiste lui-même, qui refuse d’apparaître comme un « un rabâcheur de panache blanc et de lieux communs à la Henri iv »***.

Allez donc chercher dans les déclarations des hommes politiques contemporains des petites phrases aussi chargées de sens que celle-là !

Michel Le Séac'h
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** Ronsard a évoqué le panache d’Hector dans son sonnet Jamais Hector aux guerres n'était lâche. Dans La Franciade, il décrit aussi un héros « qui d’un panache ombrage son armet » ; il s’agit de Charles Martel.
*** François-René de Chateaubriand, De la Restauration et de la monarchie élective, Paris, Le Normant fils, 1831, p. 28.

Henri iv par Frans Pourbus Le Jeune, domaine public

30 septembre 2015

« La main invisible du marché », une petite phrase orpheline

La « main invisible du marché » est sans conteste l’une des petites phrases les plus connues du domaine économique. Qu’on critique, qu’on salue ou qu’on nie le concept, tous ou presque s’accordent sur l’origine de la formule : elle est due à l’économiste écossais Adam Smith (1723-1790).

Ainsi commence, par exemple, l’article « main invisible » de trois encyclopédies en ligne largement utilisées :
  • Dans le domaine socio-économique, la main invisible est une expression (due à Adam Smith)Wikipédia
  • La main invisible est une expression due à l'économiste écossais Adam SmithWikilibéral
  • D'après les théories et les écrits d'Adam Smith Wiktionary
L’image de la main invisible est commode : elle réduit à deux mots une longue description. Elle apparaît dans un nombre immense de livres et d’articles de sciences économiques, presque toujours associée à Adam Smith. Veut-on un exemple entre mille ? Dans les Cahiers d’économie politique*, Philippe Nemo évoque « l’auto-organisation des actes économiques au niveau du marché, c’est-à-dire le phénomène que Smith a qualifié de "main invisible" ». Le thème est fréquent aussi dans le débat politique, avec le plus souvent une connotation négative. « On parle souvent de la main invisible du marché, en reprenant une expression de l’économiste Adam Smith », écrit Pierre Ivorra sur le site du PCF. On pourrait établir un livre entier avec ce genre de citations.

L’économiste tchèque Tomas Sedlacek a consacré à Adam Smith un chapitre entier de son Économie du bien et du mal**. « Aujourd’hui, on a l’impression que le liant de la société était selon lui la main invisible du marché », note-t-il. « Or il n’a lui-même utilisé l’expression "main invisible" que trois fois ». Et, qui plus est, dans trois contextes différents : « Elle est tantôt coordinatrice de la poursuite individuelle d’un intérêt personnel, tantôt intervention collective de redistribution, tantôt puissance mystique, divine. Il n’aurait guère pu donner au terme qu’il a forgé une palette de significations plus large et plus confuse. »

Déni de paternité

Dans aucun des trois cas Adam Smith ne spécifie que cette main est celle « du marché ». Dans le troisième, il écrit même explicitement : « la main invisible de Jupiter ». En fait, seule la première de ces trois mains est celle du marché. De plus, comme le démontre Sedlacek***, « Adam Smith s’élève fortement contre l’idée qu’on lui attribue à tort ». Or beaucoup d’entre nous ne connaissent rien d’autre de son œuvre !

Qu’on lui ait attribué la paternité de l’expression est d’autant plus surprenant qu’il est loin d’avoir été le premier à l’utiliser. Bien avant lui, elle désignait couramment la providence divine ou, plus rarement, un auteur inconnu. « Il se sentit frappé d’une main invisible », écrit par exemple Voltaire à propos du roi Charles IX dans La Henriade en 1722. On alignerait aisément, en français comme en anglais, des dizaines de citations du même acabit antérieures à 1776, date de parution des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations où figure la première des trois mains invisibles d’Adam Smith.

Le marché n’a été accolé que récemment à la main invisible. Avant 1950, l’expression « main invisible du marché » est rarissime dans la littérature anglophone et francophone. Son utilisation se répand seulement à partir des années 1980, comme le montre le graphique ci-dessous, établi par Google Ngram Viewer. Pourquoi ? Aucune explication ne s’impose clairement. Pas davantage que pour son attribution à Adam Smith. L’œuvre de quelque main invisible, peut-être ?
Michel Le Séac'h
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* Philippe Nemo, « La théorie hayékienne de l'ordre auto-organisé du marché (la “main invisible”). », Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy 2/2002 (n° 43) , p. 47-67.
** Tomas Sedlacek, L'économie du bien et du mal , Paris, Eyrolles, 2013.
*** Bien entendu, Sedlacek n'est pas le seul économiste à avoir noté qu'on en fait trop dire à Smith ! Richard Thaler, entre autres exemples, le dit clairement au chapitre 11 de Misbeheaving (W.W. Norton & Cy, 2015).

23 septembre 2015

Petite phrase… pourquoi petite, d’abord ?

Linguistes et humoristes, l'ont noté : l’adjectif « petit » occupe une place à part dans la langue française. Dans son usage courant, il s’applique à une chose de peu d’importance ou de taille inférieure à la moyenne : un petit pain, un petit moment, le petit doigt, Le Petit Poucet… Mais il sert aussi à exprimer l’affection, la sympathie (on parle d’usage « hypocoristique ») : une petite dame, un petit ami, le petit père des peuples… Et même l’admiration : petite merveille, petit génie… Mais aussi l’ironie : petit confort, petite vie… voire le mépris : petite crapule, petit blanc…

Auquel de ces usages la petite phrase renvoie-t-elle ? Ce n’est pas une question de taille. La petite phrase est brève, bien sûr, mais l’immense majorité des phrases brèves ne sont pas des petites phrases. L’expression n’est manifestement pas affectueuse ni admirative, pas vraiment ironique non plus. Le mépris, alors ? Cela ne paraît pas plus satisfaisant.

Si l’on se tourne vers le passé, on constate que l’expression « petite phrase » connote depuis très longtemps un texte dont l’importance est bien supérieure à la taille. Une devise est ainsi décrite au 18e s. comme «  une petite phrase ou sentence qui n’est quelquefois composée que d’un mot pour signifier quelque qualité que l’on attribue aux choses »*. Dans La Description d’Égypte, best-seller du début du 19e s., Edme Jomard mentionne une « petite phrase » sculptée systématiquement sur des bas-reliefs représentant des prêtres ; il parle aussi de « légende sacerdotale »**.

On constate aussi qu’au 19e siècle, l’expression relève davantage du domaine de la musique que de celui des inscriptions et belles-lettres. Dans la Recherche, Marcel Proust évoque ainsi à plusieurs reprises la « petite phrase de la sonate de Vinteuil », qui sublime l’amour de Swann pour Odette (« à ce que l’affection d’Odette pouvait avoir d’un peu court et décevant, la petite phrase venait ajouter, amalgamer son essence mystérieuse »).

Qu’elle soit composée de lettres ou de notes, la petite phrase semble donc avoir toujours signifié beaucoup plus qu’elle-même.

Michel Le Séac’h
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* Nouveau dictionnaire historique-géographique universel pour l’intelligence des affaires d’État, des nouvelles publiques et des conversations du tems qui s’y rapportent, Jean Rodolphe Imhof & fils, Bâle 1766, p. 461.
** Description de l’Égypte, ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l’expédition de l’Armée française, publié par les ordres de sa Majesté l’Empereur Napoléon le Grand, T. I, chap. 5, Imprimerie impériale, Paris, 1809, p. 35.

Portrait de Marcel Proust à 21 ans par Jacques-Émile Blanche, Musée d’Orsay, domaine public

20 septembre 2015

Michel Onfray esquive la petite phrase

La mécanique de la petite phrase « montée en épingle » commence à être bien comprise des meilleurs débatteurs. Témoin cette passe d’armes entre Michel Onfray et Léa Salamé* hier soir sous le regard de Laurent Ruquier dans On n’est pas couché, sur France 2 (à 1:59:15 dans l’enregistrement) :
- Je retiendrai votre dernière phrase : la France a une politique islamophile.
- C'est ça qui vous intéresse, hein ? Pour pouvoir faire un petit machin... Hein, la petite phrase…
Trois ou quatre fois déjà au cours de l’émission, la journaliste avait entrepris le philosophe sur le thème « vous avez écrit… » ou « vous avez dit… », faisant même diffuser un extrait d’une déclaration à la radio-télévision suisse, qu’elle avait ponctué de la question : « Pourquoi Marine Le Pen est libertaire ? ». Et Michel Onfray, au lieu de répondre directement, de demander : « Vous pouvez donner la question qui m’avait été posée ? », puis d’expliquer : « C'est facile de sortir un mot comme ça et de dire "vous avez dit" ‑ fiche de police ‑ chez les Suisses, une fois, telle chose. » Et un peu plus tard : « Vous avez juste envie que je vous dise que j'adore Marine Le Pen et comme je ne le fais pas ça vous embête. »

Sortir une petite phrase de son contexte pour en faire une exploitation polémique est une pratique vieille comme le débat politique. Chercher « proactivement » à faire prononcer une petite phrase qu’on exploitera ensuite est plus récent et peut poser un problème déontologique. « C'est vrai que vous êtes trop journaliste là, Léa », a commenté Laurent Ruquier. Trop journaliste ? Ou au contraire pas assez ?

Michel Le Séac'h
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* Participaient aussi à l’émission Émilie Frèche, Louis Garrel, Vincent Macaigne, Philippe Martinez, Yann Moix, Nekfeu.

19 septembre 2015

Les hommes politiques les plus souvent associés à une petite phrase

Qui sont les hommes politiques les plus souvent associés à l’expression « petite phrase » par les moteurs de recherche ? Pour s’en faire une idée, voici les résultats d’une recherche effectuée le 18 septembre. Le classement est établi sur la base des résultats de Google pour un échantillon de personnages politiques contemporains (« petite phrase » + prénom et nom du personnage concerné). On note une relative cohérence du classement relatif d’un moteur de recherche à l’autre. Seuls le score de François Hollande sur Bing et ceux d’Emmanuel Macron et de Ségolène Royal sur Exalead étonnent vraiment, sans qu’on puisse les expliquer.

Cette petite compilation n’a rien de scientifique bien sûr. Elle ne dit pas si les personnages répertoriés sont cités comme auteurs ou comme victimes de petites phrases, ou même si deux sujets sans rapport entre eux voisinaient sur une même page web. Elle ne distingue pas les citations originales et les reprises, et pas davantage la tonalité des commentaires. Etc. Elle répond juste à la question qui ouvre ce billet.

D’après ce classement, Marine Le Pen dépasse son père et Emmanuel Macron a fait un démarrage fracassant. Car l’ancienneté joue logiquement un rôle : ainsi, Jacques Chirac figure encore à un rang élevé alors qu’il est retiré de la vie publique depuis des années. Si François Mitterrand figurait dans ce classement, il se situerait entre Jean-Marie Le Pen et Laurent Fabius alors qu’il est mort en 1996, à une époque où l’internet commençait à peine à toucher le grand public. Le général de Gaulle lui-même, disparu en 1969, s’intercalerait entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon.

Google
Bing
Exalead
Nicolas Sarkozy
86100
19500
12138
François Hollande
83700
33600
8179
Manuel Valls
51500
12500
3163
Marine Le Pen
44100
12700
2478
Ségolène Royal
39400
12900
3822
Jacques Chirac
31900
14000
1642
Jean-Marie Le Pen
26300
12100
1038
Laurent Fabius
24500
10400
1193
Alain Juppé
24300
12900
1206
François Fillon
24000
8800
2034
Martine Aubry
19200
9380
2228
Emmanuel Macron
19000
10800
344
Jean-Luc Mélenchon
17400
6560
1276
François Bayrou
14900
6470
1285
Cécile Duflot
12800
5000
814

17 septembre 2015

Manuel, as-tu du cœur ?

Lors du débat consacré à « l’accueil des réfugiés en France et en Europe », hier à l’Assemblée nationale, Manuel Valls a une fois de plus illustré son goût (ou celui des rédacteurs de ses discours) pour les petites phrases. Parmi ses formules bien trempées, une a particulièrement retenu l’attention de la presse : « il faut du cœur, bien sûr, mais un cœur intelligent, un cœur ferme et un cœur lucide ».

Cette formule, pourtant, ne dit rien d’autre que : « il faut du sentiment et de la raison », ce qui paraît être un minimum de la part d’un chef de gouvernement. Mais elle possède la force mystérieuse des répétitions internes, fameusement illustrée par Danton : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » Elle a aussi l’avantage de pouvoir être reprise aussi bien par les partisans du sentiment que par ceux de la raison : chacun pourra placer le curseur à sa guise entre le cœur d’une part, l’intelligence, la fermeté et la lucidité de l’autre.

Les mains du Premier ministre soulignent cette recherche d’équilibre et de neutralité. Parlant au perchoir, il veille à les garder à plat sur le pupitre. Un peu plus tard dans la même séance, échauffé par le débat, il reviendra à une gestuelle qui exprime sans doute mieux sa personnalité, braquant l’index droit alternativement vers le ciel et vers ses interlocuteurs.

Michel Le Séac'h 

Photos : copies partielles d’écran, vidéo de l’Assemblée nationale, séance du 16 septembre 2015 à 1:27:02 et 3:47:54

15 septembre 2015

« C’est pas grave » : la petite antiphrase de Bruno Le Maire

« L’anaphore est temporairement indisponible », assure Béatrice Toulon, la patronne de Maestria Consulting, spécialiste de la formation à l’expression orale. L'anaphore, figure de style, qui consiste à répéter le même mot au début de plusieurs phrases successives, a été mise en valeur par le célèbre « moi président » de François Hollande. L’utiliser désormais serait passer pour un « copieur ridicule ».

Par quoi la remplacer ? « Sachez que la rhétorique dispose en rayon de l’épiphore », signale Béatrice Toulon dans un intéressant commentaire inspiré par cette déclaration de Bruno Le Maire au 7/9 de Patrick Cohen sur France Inter, lundi 14 septembre :

Ah ! bien Daesch est là, ils tuent, ils égorgent.
Ils égorgent le responsable du site de Palmyre, 72 ans, qui a consacré sa vie entière à garder le patrimoine de l'humanité, c’est pas grave.
Ils égorgent des jeunes soldats qui sont proches de nous, c’est pas grave.
Ils violent des femmes, c’est pas grave.
Ils veulent étendre leur emprise, c’est pas grave.
Ils menacent le Liban qui est un pays frère de la France, c’est pas grave.
Ils pourraient laisser s’installer bientôt des troupes iraniennes à proximité de l’Etat d’Israël dont nous avons toujours dit que nous garantirions la sécurité, c’est pas grave…

Le caractère incantatoire de l’épiphore*, est évident. Comme l’anaphore, elle conduit à répéter plusieurs fois la même formule, mais à la fin des phrases et non au début. La répétition joue un rôle clé dans la pérennisation d’une petite phrase. On n’est jamais si bien servi que par soi-même : en répétant plusieurs fois une même formule, l’orateur accroît ses chances de marquer les esprits.

Une petite phrase est rarement négative**. Le « c’est pas grave » de Bruno Le Maire l’est-il ? Évidemment non : c’est une antiphrase. Ne risquait-elle pas d’être prise au premier degré ? Manifestement, Bruno Le Maire ne le craignait pas. Il se sentait sur la même longueur d’onde que son auditoire. Et l’on voit là une autre caractéristique forte des petites phrases réussies : leur alignement avec la culture du public.

Bruno Le Maire a tout de même pris une petite précaution oratoire en utilisant la formule relâchée « c’est pas grave » et non le plus formel « ce n’est pas grave », ce qui revenait à dire implicitement : « On se comprend à demi-mot, n’est-ce pas ? ».

Michel Le Séac’h
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* Le mot « épiphore » est inconnu de l’Académie française, tout comme son synonyme « épistrophe ». Il appartenait autrefois au domaine médical, désignant un écoulement lacrymal permanent et douloureux. Il n’est que rarement utilisé pour désigner une figure de style avant le 20e siècle. Il est cependant défini par le baron Jakob-Friedrich von Bielfeld dans L'érudition universelle, ou analyse abrégée de toutes les sciences, des beaux-arts et des belles lettres (Berlin, 1768).
** Voir La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, p. 223.


Photo de Bruno Le Maire : Thesupermat, Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA

12 septembre 2015

« Ajouter de la guerre à la guerre » : derrière la petite phrase de Fabius, le fantôme de Mitterrand ?

<i>« Ajouter de la guerre à la guerre »</i> : derrière la petite phrase de Fabius, le fantôme de Mitterrand ?</
« Ce n’est pas en ajoutant de la guerre à la guerre qu’on va arriver à une solution » : cette petite phrase de Laurent Fabius a été largement relayée, via un article de l’AFP, par Le Figaro, Le JDD et quelques autres. Elle a (ou aurait, on va le voir) été prononcée jeudi soir dans le Grand Soir de France 3. Le ministre des Affaires étrangères était interrogé par Patricia Loison.

Ainsi, alors que le président de la République venait d’envisager des frappes aériennes français en Syrie, le numéro 2 du gouvernement se montrait hostile à toute intervention ? Il était aisé d’y voir l’expression d’un désaccord interne. Le ministre a démenti ces interprétations dès le lendemain. Et en vérité, l’AFP avait pratiqué une légère ablation. Comme en atteste l’enregistrement du Grand Soir, Laurent Fabius n’avait pas dit comme indiqué plus haut :
« Ce n’est pas en ajoutant de la guerre à la guerre qu’on va arriver à une solution »
mais
« Ce n’est pas en ajoutant de la guerre à la guerre qu’on va arriver à la solution politique »
Ce « politique » oublié changeait évidemment le sens de la formule. Il en faisait un truisme au lieu d’une contestation.

La petite phrase pourrait tout de même laisser des traces. La construction même de la phrase de Laurent Fabius favorise sa mémorisation du fait de sa répétition interne (« la guerre à la guerre »). Mais surtout, elle a pu éveiller des réminiscences. Laurent Fabius lui-même pourrait bien l’avoir extraite inconsciemment de sa mémoire : elle descend en droite ligne d’une déclaration de François Mitterrand. Le 13 août 1992, celui-ci avait été interrogé par Sud-Ouest à propos de la guerre civile dans les Balkans. Il avait redit son opposition à une intervention militaire sur le terrain et conclu l’entretien par cette formule : « ajouter la guerre à la guerre ne résoudra rien ».

Bernard-Henri Lévy et les autres intellectuels qui réclamaient alors l’envoi des troupes le lui avaient vivement reproché. « Le président de la République se rend-il compte que c’est comme s’il disait aux Serbes : ‘Faites ce que vous voudrez […] ?’ », écrivait BHL dans Le Lys et la cendre. Un débat purement historique de nos jours ? Ce n’est pas si sûr. Interrogé un peu plus tard par Jean-Pierre Elkabbach, Mitterrand expliquait : « En tout état de cause, si l'on n'occupe pas le terrain après la frappe aérienne, cela risque d'être inutile. Il faudrait donc envoyer des troupes, des soldats, au sol. » Par-delà la petite phrase de Laurent Fabius, c’est François Mitterrand qui semble contester François Hollande !

Michel Le Séac'h

Photo SPC 5 James Cavalier, US Military, domaine public, Wikimedia Commons