12 août 2017

La « ligne rouge » d’Obama prolongée jusqu’à Trump

Donald Trump, le 8 août, promet à la Corée du Nord des représailles terribles au cas où elle continuerait à menacer les États-Unis. Aussitôt, le thème de la « ligne rouge » resurgit. « Trump vient de fixer sa propre ‘ligne rouge’ infranchissable – et la Corée du Nord l’a franchie instantanément », titre NBC News. Les guillemets à « ligne rouge » peuvent donner l’impression que l’expression est de Donald Trump. Elle renvoie en fait à son prédécesseur à la Maison Blanche[1].

Voici presque exactement cinq ans, le 20 août 2012, Barack Obama déclare à propos de la guerre civile en Syrie : « Une ligne rouge serait franchie si nous constations le déplacement ou l’utilisation d’une certaine quantité d’armes chimiques  ». Cette petite phrase – une formule brève, détachable, relativement anodine mais pleine de sous-entendus menaçants – s’adresse-t-elle vraiment aux belligérants ? En tout cas, elle frappe l’opinion américaine. Très souvent condensée dans son élément le plus significatif (« red line »), elle véhicule l’image d’un chef d’État énergique et déterminé.

Un an plus tard exactement, des armes chimiques sont effectivement utilisées en Syrie. Barack Obama accuse formellement le gouvernement de Bachar el Assad. La ligne rouge est donc franchie. So what? Barack Obama ne prend pas les décisions radicales que sa « ligne rouge » semblait annoncer. Son image en est aussitôt affectée. Il tente de recadrer ses propos de 2012, affirmant qu’il n’a fait que résumer la position de la communauté internationale à l’époque (« I didn’t set a red line. The world set a red line »).

Mais si la « red line » de 2012 était une erreur, celle de 2013 est une faute. On ne se débarrasse pas aussi facilement d’une petite phrase : une fois qu’elle a marqué l’opinion, il appartient à cette dernière de l’oublier ou pas. Or toute nouvelle mention tend à la rendre moins oubliable… La ligne rouge de Barack Obama a un côté sparadrap du capitaine Haddock : elle colle à son image. Et désormais, son sens s’est inversé : au lieu d’un président énergique, elle signale un président faible. De nombreux commentateurs, comme le professeur David Rothkopf, ont analysé la perte de crédibilité qu’Obama s’était ainsi auto-infligée.

Donald Trump n’a pas qualifié de « red line » son avertissement à la Corée. Certains commentateurs le font pour lui[2]. Pour le mettre en valeur par rapport à son prédécesseur ? Ou plutôt pour le pousser dans le même corner ? Cette petite phrase en deux mots, pourrait alors signifier quelque chose comme : « Barack Obama était peut-être un président inconséquent, mais Donald Trump ne vaut pas mieux ». Cette ligne n’est d’ailleurs pas réservée aux partisans de Barack Obama : on la retrouve aussi dans la bouche de Lindsey Graham, sénateur républicain de Caroline du Sud et candidat malheureux à la candidature présidentielle face à Donald Trump.

Michel Le Séac'h


[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles 2015, p. 142.
[2] Ce n’est pas la première fois. L’expression « red line » a déjà été appliquée à des déclarations ou des décisions de Donald Trump à propos de la Syrie. 

Photo [cc] Gage Skidmore via Wikipedia Commons

09 juillet 2017

« La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » : Emmanuel Macron dédouane Michel Rocard

Lors de la réunion préparatoire du G20 à Berlin, le 29 juin 2017, Emmanuel Macron a cité Michel Rocard. Selon le communiqué officiel allemand, il a déclaré : « Michel Rocard hat in Frankreich einmal gesagt: Man kann nicht die gesamte Misere der Welt auf sich nehmen, aber jeder muss seinen Anteil übernehmen. » Ce qui en langue rocardienne d’origine doit signifier : « Michel Rocard disait un jour : La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais elle doit en prendre sa part. » La presse française a peu relevé cette déclaration. Il s’agit pourtant d’un marqueur politique.

« La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde », qui date de 1989, est assurément l’une des petites phrases politiques les plus célèbres de la fin du 20e siècle[i]. À première vue, c’est un truisme. Selon la Banque mondiale, 767 millions de personnes vivent dans une extrême pauvreté, dont la moitié en Afrique subsaharienne. Les accueillir toutes propulserait la densité de la population française au-delà de 1 240 personnes par km² : moins que Monaco, la bande de Gaza ou le Vatican, mais bien plus que le Bangladesh. Pourquoi, alors, cette simple évidence est-elle devenue petite phrase ?

Une petite phrase est ce qu’en fait le public

Sans doute parce que, reprise à droite et à l’extrême-droite, elle a vite été comprise comme « halte à l’immigration ! » voire comme « les immigrés dehors ! ». Elle a pris un sens implicite qui n’était probablement pas dans l’intention de son auteur : une petite phrase n’en fait qu’à sa tête – ou plutôt elle est ce qu’en fait le public. Par contrecoup, la formule de Michel Rocard, alors premier ministre de François Mitterrand, est devenue scandaleuse à gauche. Dans Le Monde diplomatique, le journaliste Thomas Deltombe y a vu une « tache indélébile », un exemple type de ces « ces ‘petites phrases’ compromettantes qui trottent dans toutes les têtes, et que les journalistes — toujours prompts à jouer leur rôle de contre-pouvoir, comme on sait… — aiment à rappeler. » La même petite phrase est appréciée des uns et honnie des autres, dans les deux cas au nom d’une signification qu’on lui prête au second degré. Ce qui dénote au minimum une césure culturelle : il y a bien un « peuple de droite » et un « peuple de gauche ».

Michel Rocard a tenté de redresser le tir. En 1996, il a publié dans Le Monde une tribune libre intitulée : « La France ne peut accueillir toute la misère du monde mais elle doit en prendre fidèlement sa part ». Il y sous-entendait, dans une de ces explications obscures dont il avait le secret, que sa déclaration, au « destin imprévisible », avait été tronquée. Il a réitéré sa tentative en 2009. Objectivement, les deux formules sont parfaitement compatibles : l’une dit que la France ne peut accueillir 100 % de la misère du monde, l’autre qu’elle doit en accueillir davantage que 0 %. Subjectivement, elles sont radicalement différentes : l’une est comprise comme une condamnation de l’immigration, l’autre comme un plaidoyer pour l’accueil des migrants.

Division au sein de la gauche

Réécrire sa phrase d'origine était a priori une tentative baroque de la part de Michel Rocard. En effet, une vidéo de l’INA permet à quiconque de vérifier ce qu'il a réellement dit. Et pas seulement une fois puisqu’il a répété sa phrase en janvier 1990 dans un discours officiel : « Je l'ai déjà dit et je le réaffirme : " nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde " ».

Néanmoins, à cette époque où l’on ne parlait pas encore de fake news, beaucoup ont affecté de croire l’ancien premier ministre sur parole. Et même, note Thomas Deltombe, « on entendra de nombreux journalistes conspuer ceux qui osent reprendre la phrase rocardienne ‘hors de son contexte’ ». Au-delà de la presse, « la gauche reprend en chœur » la partie ajoutée de la phrase, indique Geoffroy Clavel dans le Huffington Post au lendemain de la mort de Michel Rocard, en juillet 2016.

Ce n’est pourtant pas totalement exact. Il est vrai que la droite a continué à citer la petite phrase dans sa version d’origine, à l’instar d’Alain Juppé sur TF1 le 25 août 2015. Mais à la césure gauche/droite s’est ajoutée une cassure à l’intérieur de la gauche entre ceux qui, voulant bien faire, font mine de croire à la rectification, et les adversaires de Michel Rocard pour qui sa formule d’origine révélait la noirceur du personnage. C’est à gauche que la tentative de transformation de la petite phrase a été le plus énergiquement dénoncée, par exemple par Pascal Riché dans Le Nouvel Observateur ou Juliette Deborde dans Libération. Inversement, Michel Rocard est cité ainsi qu’il le souhaitait par le Dicocitations du Monde. Et donc désormais par le président de la République. 

Michel Le Séac’h



[i] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 101-103.

Photo : Michel Rocard à la conférence du MEDEF 2008, par Olivier Ezratty via Wikipedia

03 juin 2017

« Make our planet great again » : la petite phrase d’Emmanuel Macron, un snowclone qui tombe à pic

Emmanuel Macron ne s’était pas signalé au cours de sa campagne présidentielle par des petites phrases spécialement remarquables. Certaines sorties auraient même pu lui coûter cher en des circonstances moins favorables. Il vient de rattraper son retard d’un seul coup, le 1er juin 2017, avec une petite phrase… en anglais. En quelques heures « Make our planet great again » a fait le tour de la Terre et a battu le record de partages sur Twitter en France. Dans la foulée, le président de la République s’est même offert une deuxième petite phrase : « Il n'y a pas de plan B car il n'y a pas de planète B ».

Les petites phrases en langue étrangère ne sont pas inconnues en France[i]. Mais, de « Vae Victis » à « Yes we can » et de « No pasaran » à « Ich bin ein Berliner », en général, elles viennent d’ailleurs. Les rares petites phrases en langue étrangère d’hommes politiques français ne sont guère enviables : on songe au « What do you want… » de Jacques Chirac en Israël ou au « The yes needs the no to win » de Jean-Pierre Raffarin. Emmanuel Macron n’est décidément pas un homme politique ordinaire…

La force de « Make our planet great again » n’est cependant pas dans sa signification, ni dans l’identité de son auteur : elle est dans son origine et dans le choix du moment. Il s’agit d’un « snowclone », un détournement d’une formule très connue préexistante. Et quelle formule ! le slogan de Donald Trump au cours de sa campagne présidentielle victorieuse de l’an dernier, « Make American great again ». Jeudi dernier, alors que le président américain venait d’annoncer son intention de sortir de l’Accord de Paris sur le climat, le président français a repris la balle au bond en réutilisant ses propres paroles, le soir même, dans une déclaration solennelle.

Les trois bonnes fées de la communication s’étaient donc penchées sur le berceau de cette petite phrase :
  • Au niveau du contenu, elle prenait appui sur un texte déjà très connu.
  • Au niveau du contexte, elle portait sur un sujet d’intérêt brûlant pour la presse internationale, commenté par un responsable de premier plan
  • Au niveau de la culture, elle exploitait la défaveur de Donald Trump dans une grande partie de l’opinion française, américaine et mondiale.
La presse française a largement salué ce qu’elle a parfois appelé une « punchline » ou un « coup de com » « mais pas un coup improvisé », a souligné Christophe Barbier sur BFM TV, qui estime que la formule était mijotée depuis plusieurs jours. Et en effet, si la mise en scène était impeccable, le texte n’était pas très original. En réalité, le slogan de Donald Trump (qui a pris soin de le déposer, alors qu’il avait déjà été utilisé par Ronald Reagan sous la forme « Let’s make America great again ») a fait l’objet de nombreux détournements.

« Make Europe great again » a été largement utilisé au cours de la campagne électorale allemande par les partisans de Martin Schulz. Plaisantins et opportunistes ont imaginé, entre autres, « Make coal great again », « Make gin great again », « Make emoji great again », « Make the Internet great again » et même « Make periods great again », nom d’un site web créé par le fabricant de tampons hygiéniques Lola ! « Make Earth great again » est devenu le titre d’un web-sermon du pasteur James Hein et d’une affiche mettant en scène Donald Trump et Vladimir Poutine. Ainsi était-il amplement démontré que « Make America great again » était propice aux recyclages. Encore fallait-il saisir la bonne occasion, ce qu’Emmanuel Macron a remarquablement réussi.

Google Trends révèle un courant de recherches antérieur au 1er juin 2017 sur
des phrases comme "Make our planet great again" ou "Make the world great again"


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[i] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 113 et s.

25 mai 2017

Des petites phrases pour les nouveaux candidats aux élections législatives ?

On se bouscule aux portes de l’Assemblée nationale. Interdiction du cumul des mandats et défaveur des partis traditionnels aidant, une foule de jeunes députés vont entrer à l’Assemblée nationale le mois prochain. Les vocations ne manquent pas : En Marche ! aurait reçu 19 000 demandes d’investiture. Tous partis confondus, 7 882 candidats se présentent aux prochaines élections législatives. Beaucoup de novices sont en train de faire leurs premières armes en communication politique.

Si vous êtes l’un d’eux, les petites phrases peuvent-elles faire partie de votre arsenal ? Bien sûr. « Rendez à César ce qui est à César » est une réplique prononcée par un homme de 33 ans, dirigeant d’un obscur groupuscule local[1]. Deux millénaires plus tard, elle est probablement la petite phrase la plus célèbre de tous les temps ; en tout cas, c’est la parole de Jésus-Christ la plus souvent citée sur le web. Le cas n’est pas unique : la petite phrase n’attend pas le nombre des années.

Vous trouverez beaucoup d’exemples et de remarques utiles dans mon livre, La Petite phrase (Eyrolles, 2015). Mais déjà, n’oubliez pas ces principes élémentaires :

1. Vous parlez pour un public

L’important n’est pas ce que vous avez à dire mais ce que votre public doit entendre. Or il n’est pas prêt à tout entendre. Il est sourd à certaines choses : celles-ci sont « inaudibles ». Et comme une petite phrase fonctionne à l’aide de sous-entendus, ce qu’elle ne dit pas expressément doit se trouver déjà dans l’esprit des auditeurs. Cela permet de dire beaucoup en peu de mots. Et aussi d’invoquer un sentiment de connivence : vous et votre public, vous êtes « sur la même longueur d’onde ». Ce qui suppose que vous le connaissiez bien, que vos mots soient les siens.

Si vous n’êtes pas certain d’être en phase avec votre public, évitez les petites phrases qui risqueraient d'être comprises de travers. Si vous voulez jouer la sécurité, contentez-vous de la langue de bois – des formules admises par tous. Ainsi, ce que vous direz ne sera pas retenu contre vous. Ne sera pas retenu du tout, d’ailleurs : ce que vous aurez dit sera oublié et vous serez jugé sur votre bonne mine.

Bien entendu, votre public n’est pas forcément homogène : vous pouvez vous adresser différemment à des publics ciblés (les citoyens d’une commune, les partisans d’une cause, les adhérents d’un parti, les praticiens d’un métier, etc.).

2. Une petite phrase utile doit être reprise

Si vous avez pris le soin de concevoir une petite phrase, ne l’abandonnez pas à son sort. Elle ne s’inscrira dans l’esprit du public qu’à condition de circuler et d’être répétée.

Vous avez évidemment une politique de présence sur les réseaux sociaux. Utilisez-les pour diffuser votre petite phrase : faites en un tweet, le titre d’un billet de blog, une publication sur Facebook, etc. Demandez à votre équipe de la reprendre afin qu’elle soit lue un grand nombre de fois. Lancez des discussions autour d’elle.

Si vous rédigez un communiqué de presse, mettez-y votre petite phrase en valeur. Faites-en un titre, un sous-titre, la première phrase de votre texte ou la dernière. Composez la en italiques, soulignez la. Reprenez la en exergue.

3. Persévérez

Le 18 juin ne marquera pas forcément la fin de vie de votre petite phrase. Si elle est puissante, si elle reflète un aspect essentiel de votre personnalité ou de vos convictions, répétez la encore. Faites-en une sorte de devise ou de slogan personnel. Répétition rime avec mémorisation.

« Carthago delenda est », martelait Caton l’Ancien à la fin de tous ses discours, un siècle et demi avant Jésus-Christ : on s’en souvient encore. Et Carthage a été détruite ! On n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Et n’oubliez pas que parmi les publics auxquels vous vous adressez, il y a ceux qui sélectionneront les candidatures la prochaine fois. On se souvient plus facilement de ceux dont on a une phrase en mémoire (sauriez-vous qui était Caton sans « Carthago delenda est » ?). Votre petite phrase de 2017 pourrait être votre sésame pour 2022.

Michel Le Séac’h
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[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 64.

Buste de Caton l’ancien : photo Patrizio Torlonia, Wikimedia Commons

18 mai 2017

« En même temps » : du tic de langage à la petite phrase chez Emmanuel Macron ?

Emmanuel Macron, on le sait, a des tics de langage, dont le plus fréquent est « en même temps ». La locution adverbiale figurait deux fois dans sa déclaration de candidature du 16 novembre 2016 (à 4:03 et 5:05).

Longtemps avant qu’Emmanuel Macron ne se présente à l’élection présidentielle, ces « en même temps » avaient pu être repérés dans ses interventions publiques. Trois fois dans un seul discours sur les taxis devant l’Assemblée nationale le 28 janvier 2015, par exemple. Ils ont ponctué à maintes reprises sa campagne électorale au point de susciter quelques moqueries. Emmanuel Macron lui-même en a plaisanté lors de son grand meeting de Bercy, le 17 avril : « Excusez-moi, vous avez dû le noter, j'ai dit en même temps. Il paraît les amis que c'est un tic de langage. »

Emmanuel Macron n’est pas le premier à cultiver cette locution : Albert Camus, qu’il cite volontiers, en faisait grand usage. « En même temps » figure quarante-cinq fois dans L’Homme révolté, dix fois dans La Chute, vingt-trois fois dans L’Exil et le royaume, etc. Mais sous la plume de Camus, elle signifie le plus souvent « simultanément ». Or, dans un sens figuré et plus populaire, elle peut signifier aussi « cependant », « en revanche », « d’un autre côté ».

Quel sens a-t-elle chez Emmanuel Macron ? Il s’en est expliqué lui-même le 17 avril à Bercy (c’est moi qui souligne) :

« Je continuerai à utiliser 'en même temps' dans mes phrases mais aussi dans ma pensée, parce que en même temps ça signifie simplement que l'on prend en compte des impératifs qui paraissaient opposés mais dont la conciliation est indispensable au bon fonctionnement d'une société. »

Explicitement, les « en même temps » d’Emmanuel Macron renvoient ainsi à une résolution des contradictions. Le président de la République pense pouvoir satisfaire tout le monde à la fois au lieu de trancher en faisant des mécontents. Ces trois mots seraient représentatifs d’un mode de gouvernement. Il n’est donc pas étonnant que plusieurs éditorialistes les aient traités comme une petite phrase, sur France Culture, dans L’Obs, Le Point, Challenge, La Croix, L’Express, etc. Avec une tonalité généralement négative. « Sous vos airs polis, vous avez dit beaucoup de choses et leurs contraires », lui disait Alba Ventura sur RTL. Ce jeune président serait aussi capable qu’un vieux politicien de tout promettre à tout le monde.

Pour Emmanuel Macron, le risque est clair : transformé en petite phrase dans l’esprit du public, « en même temps » pourrait brosser en trois mots le portrait d’un président conciliant… ou d’un dirigeant imprécis et indécis. Ou les deux en même temps (simultanément), selon les publics.

En même temps (cependant), la chance sourit à Emmanuel Macron : il ne semble pas que cette idée plutôt négative ait marqué l’électorat à ce jour. Google Trends ne révèle pas une envolée des recherches sur « en même temps » au cours des derniers mois. Sans doute la petite phrase n’a-t-elle pas dépassé le stade des médias, elle ne s’est pas inscrite dans l’esprit du public. Mais le risque demeure, car les bases sont posées. Une décision gouvernementale conflictuelle pourrait transformer la locution adverbiale en petite phrase toxique. Le président de la République aurait tout intérêt à la bannir désormais de son vocabulaire.

Michel Le Séac’h

14 avril 2017

Marine Le Pen se rediabolise avec le Vél’ d’hiv'

Marine Le Pen a été l’invitée du Grand jury de RTL le 9 avril. Pendant cinquante minutes, elle a été interrogée sur son programme électoral par Olivier Mazerolle, Christophe Jakubyszyn et Yves Thréard. À en juger par une revue de presse, le temps fort de cette émission a été cet échange :

Olivier Mazerolle : « Est-ce que Jacques Chirac a eu tort de prononcer son discours sur le Vél’ d’hiv’ » ?
Marine Le Pen « Je pense que la France n’est pas responsable du Vél’ d’hiv’, voilà ».

Sur le coup, ni la candidate ni les journalistes n’ont paru accorder une importance particulière à cette sortie, coincée entre le thème de l’Europe et celui de la délinquance, et qui venait après quarante minutes d’un débat nourri. Le lendemain, pourtant, dépêche AFP aidant, elle servait de titre dans Le Figaro, Le Monde, Libération, Sud-Ouest et plusieurs autres journaux. Rétrospectivement, ce passage qui a occupé 2 % de l’émission (une minute sur cinquante) est devenu son moment essentiel.

La phrase de Marine Le Pen n’est pourtant pas étonnante en soi. Elle est conforme au refus de la repentance inscrit dans son programme électoral. Elle n’est pas novatrice : si elle s’écarte de la position prise par Jacques Chirac le 16 juillet 1995[1], elle reprend celle adoptée par le général de Gaulle dans l’ordonnance du 9 août 1944[2], jamais abrogée. Marine Le Pen s’était d’ailleurs empressée de reprendre la ligne gaullienne (« S’il y a des responsables, hein, c’est ceux qui étaient au pouvoir à l’époque, c’est pas ‘la France’ ») et de ranger implicitement le Vél’ d’hiv parmi « les moments historiques les plus sombres ».

Non, l’étonnant dans cette formule est qu’elle ait été même prononcée. Marine Le Pen ne manque pas d’expérience. La plupart de ses interviews sont à charge et l’on a souvent tenté de l’amener à exprimer des positions en rapport avec la Seconde Guerre mondiale, avec la certitude qu’elles auraient un retentissement dans les médias – et c’est bien ce qui s’est passé ici. Elle sait, ou devrait savoir, que certains mots lui sont pratiquement interdits et engendrent presque à coup sûr des petites phrases.

« Vél’ d’hiv’ » est de ceux-là (le mot « détail » aussi, bien entendu). Même si Olivier Mazerolle l’avait prononcé le premier, elle aurait dû éviter de le répéter : lui peut le dire, elle pas. Les échappatoires possibles ne manquaient pas : puisque la question portait sur Jacques Chirac, il était possible de concentrer le tir sur l’ancien président de la République. De ramener le débat sur une élection présidentielle à venir plutôt que sur un événement de 1942 ou un discours d’il y a vingt-deux ans. De broder autour de la notion de « repentance ». De contrer par une question en retour du genre : « Quelle était pour vous la France de 1942 : la France de la Collaboration ou la France de la Résistance ? » Mais une fois « Vel’ d’hiv’ » prononcé, il était trop tard : Marine Le Pen avait attaché son nom à un nom rappelant un univers auquel ses adversaires cherchent à la renvoyer.

Piqûre de rappel et épingle vaudoue


Maints commentateurs ont estimé que ce « Vél d’hiv’ » ruinait le travail de « dédiabolisation » entrepris par Marine Le Pen depuis des années. Tout comme le mot «repentance», « dédiabolisation » renvoie au registre de la religion, et ce n’est pas par hasard. Marine Le Pen a enfreint un tabou. Elle a commis une « faute », a écrit Le Monde dans un éditorial

La diabolisation est la forme négative de ce qu’Edward Thorndike a appelé « halo effect » - qu’on traduit généralement par « effet de halo », mais qu’on peut mieux encore traduire par « effet d’auréole » puisque le « halo » anglais désigne aussi la luminosité qui entoure le saint[3] : quand on aime une personne en raison de l’une de ses caractéristiques, on a tendance à tout aimer d’elle. C’est spécialement vrai en politique, a noté Daniel Kahneman[4].

L’inverse est vrai aussi : quand on déteste une caractéristique, on tend à détester le reste. La diabolisation est ainsi l’heuristique suprême en politique : elle dispense de démontrer sans cesse les défauts d’un personnage ou d’un groupe. Une fois diabolisé, il incarne le mal. Des opinions qui sentent le soufre (« nauséabondes ») n’ont plus à être discutées. La charge cognitive des électeurs s’en trouve radicalement simplifiée. Et le premier trait négatif qui contamine le reste est souvent une petite phrase « montée en épingle » (l’épingle étant comme chacun sait un accessoire de base de la malédiction vaudoue !)[5]. Marine Le Pen, peut-être fatiguée par quarante minutes de débat plutôt vif, n’a pas su éviter le piège.

Michel Le Séac’h

Illustration : extrait d’une copie d’écran du site RTL.



[2] Ordonnance du 9 août 1944 relative au rétablissement de la légalité républicaine sur le territoire continental. Cf. Légifrance, https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=LEGITEXT000006071212
[3] Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 176.
[4] Daniel Kahneman, Système 1, système 2, les deux vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, 2012, p. 103
[5] Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 177.

10 avril 2017

« On n’a pas d’immunité ouvrière » : la « punchline » de Philippe Poutou

S’il est resté une petite phrase du débat télévisé du 4 avril entre les onze candidats à la présidentielle, c’est bien sûr la sortie de Philippe Poutou : « nous, on n’a pas d’immunité ouvrière ». Largement répercutée sur les médias sociaux, elle a même été remarquée à l’étranger. « Le ‘pas d’immunité ouvrière’ de Poutou marque le non-débat des onze », a titré la Tribune de Genève.

Les petites phrases sont relayées par la presse en fonction de leur contexte – dont l’importance respective des candidats est un élément. Un « petit » candidat comme Philippe Poutou a moins de chances qu’un « grand » de faire de gros titres. Cependant, le contexte d’un débat tendait à égaliser les conditions. Surtout, Philippe Poutou répondait ici à Marine Le Pen. Il a en quelque sorte bénéficié du statut de celle-ci. Si la formule est passée du statut de petite phrase émise à celui de petite phrase transmise, elle le doit moins à son auteur qu’à sa destinataire :
Marine Le Pen ‑ C’coup-là vous êtes pour la police !
Philippe Poutou ‑ Ouais, quand nous on est convoqué par la police, nous, vous voyez, par exemple, on n'a pas d'immunité ouvrière, on y va.

Les petites phrases les plus efficaces sont rarement négatives[1]. Mais celle-ci l’est-elle vraiment ? En réalité, son objet n’est pas de constater l’absence d’une hypothétique immunité ouvrière. Elle ne contient aucune information spécifique ; le « on y va » a rarement été repris. Elle n’a même pas suscité beaucoup d’interrogations sur la notion d’immunité parlementaire. Le graphique Google Trend ci-dessous est éloquent : peu d’internautes ont cherché à en savoir plus après le débat ; ils avaient été sept fois plus nombreux à faire une recherche sur « immunité parlementaire » un mois auparavant quand le Parlement européen avait en partie levé l’immunité de Marine Le Pen.

Clairement, la force de cette petite phrase est qu’elle signifie : « deux poids, deux mesures ». Elle doit sa puissance au rejet de la classe politique. Ce n’est pas une revendication ouvrière mais une manifestation d’antiparlementarisme. Si elle a atteint le stade ultime de petite phrase admise, c’est parce qu’elle a trouvé aisément sa place parmi des opinions préexistantes.

Punchline et petite phrase

La formule de Philippe Poutou répond parfaitement à la définition de la petite phrase par l’Académie française, c’est une « formule concise qui sous des dehors anodins vise à marquer les esprits ». Mais les médias sociaux et une partie de la presse l’ont souvent qualifiée de « punchline ». Le détail n’est pas innocent. Le mot anglais « punchline » (initialement « punch line ») désigne la chute d’une histoire drôle. Le titre du film Punchline de David Seltzer (1988) a été logiquement traduit en français par Le Mot de la fin.

Plus récemment, le mot « punchline » a été popularisé par les amateurs de rap. « Aujourd'hui tous les rappeurs manient les "punchlines" (les chutes) avec brio », écrit l’un d’eux[2]. « Nous buvions punchline, dormions punchline et rappions punchline. Pourquoi ? Parce qu'une punchline est ce qui reste une fois le morceau terminé et digéré. » De fait, les journaux qui ont titré sur le mot ne relèvent généralement pas de la presse politique mais plutôt de la presse du spectacle ou « people » :
  • « Philippe Poutou et ses punchlines au Grand Débat » ‑ Closer
  • « La meilleure punchline du grand débat est signée Philippe Poutou » – Vanity Fair
  • « Le top 10 des « punchlines » et coups bas du Grand Débat présidentiel » ‑ Gala
Même Le Figaro a noté cette parenté avec le rap dans un article intitulé « Poutou, il va plus vite qu'Eminem dans les punchlines! » (pour mémoire, Eminem est probablement le rappeur le plus connu au monde). La parenté entre petite phrase et punchline est évidente : on vient de le voir, si la première « vise à marquer les esprits », la seconde est « ce qui reste une fois le morceau terminé ». Mais l’emploi préférentiel du mot « punchline » pourrait bien être un symptôme de l’évolution (de la dérive ?) de la politique vers le spectacle, du débat vers le « battle ».

Michel Le Séac’h

Illustration : Philippe Poutou en meeting à Toulouse e 2012 par Pierre-Selim, via Wikipedia, licence CC BY 3.0



[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 223-224.
[2] Passi et Steeve Balende, Explication de textes, Paris, Éditions Fejtaine, 2013.

17 février 2017

Les petites phrases d’Emmanuel Macron : en marche avant ou en marche arrière ?

« Emmanuel Macron qualifie la colonisation de crime contre l’humanité » : à diverses variantes près, on a pu lire ce titre dans Le Monde, Libération, Le Figaro, L’Express, L’Obs, la plupart des quotidiens régionaux, et d’autres encore. Puis, le lendemain ou le surlendemain, dans une grande partie des mêmes : « Pour Emmanuel Macron, on a humilié les opposants au mariage pour tous ».

Deux petites phrases adressées par un candidat à des publics radicalement différents ? On pense aux méthodes mises en œuvre par le marketing politique américain depuis l’élection présidentielle de 1996 : face à un électorat éclaté aux valeurs disparates, il faut s’adresser tour à tour à chacune de ses « microtendances ». C’est du moins ce qu’a expliqué le publicitaire Mark Penn, inventeur du concept auprès du président Clinton[1]. Emmanuel Macron aurait-il tapé un coup subliminal à gauche puis un coup subliminal à droite ?

Certainement pas. Dans le premier cas, en visite à Alger, l’ancien ministre de l’Économie cherchait de toute évidence à se racheter d’une déclaration précédente, au Point, l’automne dernier : « en Algérie, il y a eu la torture, mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie ». Ce relativisme lui avait été reproché. Et voici ce qu’il a déclaré cette semaine à la chaîne de télévision algérienne Echorouk News : « Je pense qu'il est inadmissible de faire la glorification de la colonisation. Certain ont voulu faire cela en France, il y a dix ans. Jamais vous ne m’entendrez tenir ce genre de propos. J’ai toujours condamné la colonisation comme un acte de barbarie. La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime contre l’humanité. » C’était une tentative « diplomatique » et non un message à l’électorat français.

Rectifier le tir ? On n’arrête pas une flèche partie

Hélas pour Emmanuel Macron, l’électorat français l’écoute. Et plus encore ses concurrents à l’élection présidentielle. Qu’elle ait amadoué ou pas les officiels algériens, sa déclaration, reformulée et simplifiée (« la colonisation est un crime contre l’humanité ») a été abondamment répétée, surtout par ses adversaires, et donc mémorisée à un certain degré par le public. Elle est devenue une petite phrase à part entière, et sa signification implicite est quelque chose du genre : « Emmanuel Macron fait des déclarations scandaleuses ».

Et voilà le candidat obligé (ou qui se croit obligé) de rectifier le tir une fois de plus dans une vidéo diffusée par les réseaux sociaux pour dénoncer « une instrumentalisation de ses propos », ce qui a surtout pour effet de les répéter une fois de plus, donc de favoriser davantage encore leur mémorisation… On n’arrête pas une flèche tirée, on ne peut qu’en tirer une autre.

C’est sans aucun doute par malchance, et non par calcul, qu’est paru dans L’Obs le surlendemain un entretien au cours duquel Emmanuel Macron déclarait : « Une des erreurs fondamentales de ce quinquennat a été d’ignorer une partie du pays qui a de bonnes raisons de vivre dans le ressentiment et les passions tristes. C’est ce qui s’est passé avec le mariage pour tous, où on a humilié cette France-là. Il ne faut jamais humilier, il faut parler, il faut "partager" des désaccords. » Là encore, l’ancien ministre cherchait probablement à se faire pardonner une visite précédente à Philippe de Villiers au Puy-du-Fou. Et le résultat est du même ordre : simplification (« on a humilié les adversaires du mariage pour tous »), répétition, mémorisation et signification implicite du genre : « Emmanuel Macron fait des déclarations scandaleuses ».

Le spectre de la bravitude

Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron est victime de petites phrases involontaires. Et qu’il se montre incapable de concevoir et de mettre en valeur des formules qui seront répétées et mémorisées à son avantage. Il aura intérêt à y veiller. L’électorat a besoin de formules concises qui résument ce qu’il croit savoir de la personnalité d’un candidat (osera-t-on l’expression « roman macronal » ?). Si on ne lui en donne pas, il en trouvera. Emmanuel Macron se trouve ainsi exposé à une mésaventure analogue à la « bravitude » de Ségolène Royal en 2007[2].

Et ce n’est sûrement pas en revenant sur ses interventions antérieures qu’il l'évitera. Les petites phrases n’ignorent pas le passé mais ne sont pas rétrospectives. En tant qu’heuristiques, elles guident une réaction présente ou future, elles ne disent pas ce qu’il aurait fallu faire ou penser hier[3]. En marche ! d’accord, mais pas en marche arrière.

Michel Le Séac’h

Illustration : capture partielle d’écran d'une vidéo explicative mise en ligne par Emmanuel Macron



[1] Voir Mark Penn, avec Kinney Zalesne, Microtrends – The  Small Forces Behind Todays’s Big Changes, New York, Twelve, 2007.
[2] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 85-86.
[3] Idem, p. 225-226.

06 février 2017

La trajectoire d’une petite phrase est imprévisible, n’est-ce pas François Fillon ?

Le destin d’une petite phrase n’est jamais écrit d’avance. François Fillon vient d’en faire la fâcheuse expérience.

L’ancien premier ministre n’avait jamais été réputé pour ses esclandres, à de rares exceptions près. Sa déclaration du 28 août 2016 a donc surpris à cause de ce passage : « Ceux qui briguent la confiance des Français doivent en être dignes. Ceux qui ne respectent pas les lois de la République ne devraient pas pouvoir se présenter devant les électeurs. Il ne sert à rien de parler d'autorité quand on n'est pas soi-même irréprochable. Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ? »

Une petite phrase qui porte est rarement interrogative[1]. Mais ici, la question était purement rhétorique. Et personne ne l’avait prise au premier degré. Les commentateurs avaient aussitôt estimé qu’elle constituait une agression délibérée contre Nicolas Sarkozy, mis en examen dans deux affaires et que François Fillon allait affronter lors des primaires des Républicains pour la présidentielle.

Dans la presse et les médias sociaux, le passage s’était vite resserré autour du groupe de mots le plus fort : « général de Gaulle ». « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? » était presque instantanément devenu l’une des premières petites phrases de la campagne présidentielle de 2017. « L’ancien Premier ministre est parvenu à signer la petite phrase qui a le plus fait parler d’elle : ‘ Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ?’ », estimait Louis Hausalter dans Marianne. (Selon un phénomène de simplification habituel, « un seul instant », qui n’apporte pas d’information spécifique, disparaît des citations à peu près deux fois sur trois.)

Il est probable que cette petite phrase, quand elle avait été retenue, avait pris des significations implicites différentes pour des publics différents :
  • « Nicolas Sarkozy n’est pas un candidat acceptable » pour une partie des électeurs de droite.
  • « François Fillon est irréprochable comme le général de Gaulle » pour une autre partie de l’électorat, probablement plus large.
  •  « François Fillon est un homme d’une agressivité condamnable » pour les cadres des Républicains (selon une dépêche AFP reprise notamment par L’Express et Le Nouvel Obs, MM. Larcher et Retailleau « reprochent à Fillon sa phrase assassine »).
Étant donné son retentissement médiatique à l’époque, il n’est guère envisageable que la déclaration du 28 août ait été sans effet sur l’électorat. Il est vrai que, dans l’immédiat, les sondages n’ont pas montré d’évolution en faveur de François Fillon pour la primaire de la droite. Pourtant, sa campagne commencée sur des intentions de vote décevantes a vite tourné à la marche triomphale. Un effet boule de neige amorcé par sa petite phrase ? Les enquêtes ne permettent pas de l’affirmer, mais l’hypothèse ne peut être écartée. Comme l’a souligné Emmanuel Voguet, la victoire de l’ancien premier ministre à la primaire a été une « victoire de la réputation sur la communication ».

Hélas, l’affaire Pénélope Fillon est venue troubler le jeu. La formule du mois d’août dernier est réapparue en force (Google en répertorie à peu moitié autant d’occurrences depuis la parution du Canard enchaîné le 25 janvier que dans les deux semaines qui ont suivi le 25 août), et elle ne cadre pas du tout avec la réputation victorieuse. Comment le cerveau de l'électeur peut-il s’accommoder de cette dissonance ? Il ne peut pas. Ou plutôt, il ne le peut qu’en réévaluant le sens implicite de la petite phrase :
  • « François Fillon est un hypocrite ».
Et tel est bien le sens d’une grande partie des commentaires qui circulent depuis une douzaine de jours sur les réseaux sociaux. Manuel Valls, qui sait ce que petite phrase veut dire, l’a bien saisi avec sa formule miroir : « Vous imaginez le général de Gaulle employer tante Yvonne à l'Elysée ? » Nicolas Sarkozy, à en croire Europe 1, renchérit en petit comité : « Et il dit quoi, le général, là ? ». (On note dans les deux cas la forme interrogative, qui souligne le parallélisme avec la phrase d’origine.)

Sans l’affichage implicite de sa probité, la faute commise par François Fillon en rémunérant son épouse aurait probablement été beaucoup moins grave pour sa campagne politique (après tout, il est loin d’être seul dans son cas et le comportement de François Mitterrand en son temps avait été autrement plus critiquable). Sa petite phrase du mois d’août, revenant comme un boomerang, a réduit en miettes la précieuse réputation qu’il avait réussi à construire. Quel gâchis !

Sa campagne n’est pas condamnée pour autant. L’opinion est volatile. Mais comme la petite phrase y laissera longtemps une rémanence, François Fillon devra se reconstruire une réputation différente. Faire oublier l’épisode ? Inutile d’y songer ! En revanche, il devrait chercher à l’intégrer dans son nouveau personnage. Dur métier.

Michel Le Séac’h

Photo de François Fillon : archives du gouvernement russe


[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles, 2015, p. 244.

31 janvier 2017

« L’État, c’est moi » : quand la petite phrase façonne l’histoire

« L’État, c’est moi » : ces quatre syllabes d’un roi adolescent sont peut-être la citation la plus connue de toute l’histoire de France. Elles représentent l’archétype du mot historique : bref, célèbre, chargé de sens… et apocryphe.

La formule date du printemps 1655. La France a besoin d’argent, il faut augmenter les impôts pour faire face aux dépenses du royaume, en guerre contre l’Espagne. Depuis des années, le parlement de Paris conteste à peu près systématiquement les tours de vis fiscaux ; il est à l’origine de la révolte de la Fronde qui a ébranlé le pouvoir royal quelques années plus tôt. Cette fois encore, il se réunit pour manifester son opposition.

Louis XIV, qui n’a pas 17 ans, accourt aussitôt. Voltaire a décrit cette scène fameuse dans son Siècle de Louis XIV. Le roi se présente vêtu de son habit de chasse, « en grosses bottes, le fouet à la main » et déclare : « On sait les malheurs qu’ont produits vos assemblées ; j’ordonne qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. » Apparemment sûr de ses sources, Voltaire précise : « Ces paroles, fidèlement recueillies, sont dans les Mémoires authentiques de ce temps-là : il n’est permis ni de les omettre ni d’y rien changer dans aucune histoire de France.»

« L’État, c’est moi » ne figure pas dans la description de Voltaire mais dans les Mémoires secrets sur le règnes de Louis XIV, la Régence et le règne de Louis XV de l’historien breton Charles Pinot Duclos, qui en tant qu’historiographe royal assure avoir « lu une infinité de mémoires » ‑ mais qui ne dit pas où et quand la phrase aurait été prononcée. La tradition a rapproché l’image de Voltaire et les paroles de Duclos. Reste que les deux ouvrages ont été rédigés pas loin d’un siècle après la scène. Beaucoup d’historiens doutent que celle-ci ait réellement eu lieu.

Mais peu importe : la petite phrase est profondément ancrée dans les mémoires car elle « démontre » à l’évidence le comportement despotique des rois de France (tout comme d’autres formules plus douteuses encore : « ainsi sera car tel est notre bon plaisir »[1], « s’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche »[2]…). Pourquoi sait-on que les rois étaient des despotes ? Parce que Louis XIV a dit : « l’État c’est moi » ! Même apocryphe, cette petite phrase a véritablement « fait l’histoire », elle raconte une histoire qu’elle a contribué à fabriquer. Y compris à l’étranger. « L’État c’est moi: the cult of Sarko », titrait en 2009 le quotidien britannique The Independent[3].


[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Eyrolles, 2015, p. 35.
[3] [3] John Lichfield, « L’Éétat c’est moi: the cult of Sarko », The Independent, 23 octobre 2009, http://www.independent.co.uk/news/world/europe/iltat-cest-moii-the-cult-of-sarko-1807658.html, consulté le 31 janvier 2017.

Portrait de Louis XIV en 1654 par Juste d’Egmont, musée du château d’Ambras à Innsbrück, Wikipedia Commons