mercredi 12 octobre 2016

« Car tel est notre bon plaisir » : une formule falsifiée mais mémorable

« Car tel est notre bon plaisir », formule attribuée à François Ier et à ses successeurs, est une fabrication. Mais elle persiste. Même des sources en principe bien informées y contribuent. Tel le château de Chambord, voici quelques jours sur son compte Twitter.

Chambord n’est pas seul. Dans Les Mots célèbres de l’histoire (Albin Michel, 2003), par exemple, Daniel Lacotte affirme péremptoirement que « sans contestation possible, [François Ier] utilise régulièrement cette expression au bas des édits promulgués ». Diderot, Voltaire, Camille Desmoulins, Robespierre, Marat en avaient dit à peu près autant avant lui.

Jean Bodin est un cas intéressant. « Aussi voyons-nous à la fin des édits et ordonnances ces mots : “Car tel est notre bon plaisir” », est-il censé avoir écrit dans Les Six livres de la République. Un bataillon de bons auteurs citent ce passage[i]. Ils se trompent tous ! On peut le vérifier aisément puisque la reproduction de l’original est disponible sur Gallica. Voici ce qu’on y lit : « Aussi voyons-nous à la fin des édits et ordonnances ces mots : “Car tel est notre plaisir” ». Le cliché du « bon plaisir » est-il si puissant que ces auteurs pensent avoir lu l’adjectif là où Jean Bodin n’en avait pas mis ? En tout cas, le « bon plaisir » est un mythe.

Au XIXe siècle, l’historien Louis de Mas Latrie est parti à sa recherche dans la masse des archives disponibles. Sa conclusion est sans appel : « Nulle part, jamais, pas une seule fois dans cette recherche poursuivie depuis longtemps, je n’ai trouvé la formule :“ Car tel est notre bon plaisir.” C’est toujours : “Car tel est notre plaisir”, qui est écrit partout[ii]. » Internet aidant, le fait est aisément vérifiable de nos jours : le « bon plaisir » est absent des édits de François Ier. L’édit du Plessis-Macé, par exemple, se termine par cette formule : « car ainsi nous plaît-il estre fait ».

Aucune subjectivité dans ce plaisir

Entre « bon plaisir » et « plaisir » tout court, la différence n’est pas seulement de degré. L’adjectif introduit une subjectivité attribuée au monarque : François Ier et ses successeurs auraient excipé de leur propre caprice. Là encore, c'est faux : « plaisir » vient du latin placitum, qui signifie chose décidée. Il dénote simplement une volonté, comme dans la locution « s’il vous plaît ». Le Dictionnaire de l’Académie française l’avait bien noté dès sa première édition. De même que le Supplément au Dictionnaire oeconomique du père Chomel, paru en 1743 : « Car tel est notre bon plaisir, est ce qu’on disait anciennement en latin quia tale est nostrum placitum. […] le mot placitum est traduit peu fidèlement du latin, car en latin placitum n’est pas pour signifier plaisir de fantaisie mais uniquement ce qui a paru bon & a été approuvé par le dictamen du droit & de la raison. »

Pourquoi une erreur aussi manifeste est-elle aussi persistante ? Chez Voltaire et Diderot, une intention propagandiste est probable. Et depuis 1789, le « bon plaisir » s'inscrit bien dans l’imaginaire politique issu de la Révolution : la subjectivité n’est pas dans la formule de François Ier mais dans la mémoire des Français. Au point que lorsque Napoléon voudra adopter une posture monarchique, à partir de 1804, il invoquera son « bon plaisir » au bas de ses décrets[iii] : l’imaginaire est devenu réalité.

Et que le château de Chambord se console : il n’est pas seul à propager l’erreur sur l’internet. « [La volonté du roi] fait force de loi qu'il exprime par des édits ou des ordonnances qu'il signe de la formule « car tel est notre bon plaisir », assure Wikipédia à l’article « Royaume de France ».

Michel Le Séac'h


[i]Ainsi Jean Bodin est-il cité notamment par Henri Baudrillart, Jean Bodin et son temps, Paris, Guillaumin, 1853, p. 271 ; Louis Rougier, Les Paralogismes du rationalisme, F. Alcan, Paris 1920, p. 499 ; Horst Denzer, Jean Bodin, Beck, 1973, p. 352 ; Alain Milhou, Pouvoir et absolutisme royal dans l’Espagne du xvie siècle, Presses universitaires du Mirail, Toulouse 2000, p. 70 ; Jean Picq, Une histoire de l’État en Europe, Les Presses de Sciences Po, Paris 2009 ; Bruno Bernardi, Le principe d’obligation, Vrin-Éditions de l’EHESS, Paris 2007, p. 89, Simone Goyard-Fabre, Qu’est-ce que la politique, Bodin, Rousseau et Aron, Paris, Vrin, 1992, p. 93. Le fac-similé des anciennes éditions est disponible sur Gallica.
[ii] Bibliothèque de l'école des chartes. 1881, tome 42. pp. 560-564.
[iii] Gabriel Demante, « Observations sur la formule "Car tel est notre bon plaisir dans la chancellerie française", Bibliothèque de l’École des chartes, année 1893, numéro 54. Voir http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1893_num_54_1_447731, consulté le 12 octobre 2016.

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