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01 juin 2026

André Santini, roi des petites phrases – ou des bons mots ?

Décédé ce 1er juin, André Santini n’était pas seulement un homme politique de premier plan, maire d’Issy-les-Moulineaux depuis quarante-six ans, longtemps député, plusieurs fois membre du gouvernement. C’était aussi un humoriste de talent. En annonçant sa mort, certains médias accolent volontiers son nom à la locution « petites phrases » :

  • « Quelle est la différence entre un cocu et un député ? » : florilège des petites phrases d'André Santini, à l'humour décomplexé. – Le Parisien

  • Figure de la politique française et connu pour ses petites phrases parfois assassines, André Santini est mort – Nice-Matin

  • Sens de la formule – « Alain Juppé voulait un gouvernement ramassé, il n’est pas loin de l’avoir » : 12 « petites phrases » d’André SantiniLibération

D’autres qualifient différemment son genre oratoire. « D’André Santini, il serait tentant de ne garder que les bons mots, sa grande spécialité », écrit ainsi Le Monde. Il est question aussi de vacheries, de piques, de blagues, etc.


La locution « petite phrase » a de nombreuses définitions. Une plaisanterie d’André Santini s’accorde avec certaines d’entre elles. Par exemple, elle est sans doute « un énoncé que certains acteurs sociaux rendent remarquable et qui est présenté comme destiné à la reprise et à la circulation », selon la définition d’Annie Krieg-Planque(1). En revanche, il est plus difficile d’y voir « une formule concise attribuée à un personnage connu et qui marque les esprits », selon la définition du présent blog : en particulier, la personne de son auteur, son ethos, ne contribue guère à déterminer sa signification. Bien sûr, des blagues de joke writer peuvent être « plus drôles » du fait qu’elles sont prononcées par un président américain comme George Bush, mais celles d’André Santini auraient probablement fait rire même si elles n’avaient pas été de lui.

Comme on l’a dit ici à propos de Jean-Louis Debré, lui aussi homme politique très capé et spécialiste de l’humour politique, il faut probablement distinguer la petite phrase du trait d’esprit, même s’ils présentent des ressemblances. Le rire, souligne Henri Bergson(2), obéit à trois conditions :

  • « Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. »

  • « Le comique exige […], pour produire tout son effet, quelque chose comme une anesthésie momentanée du cœur. Il s’adresse à l’intelligence pure. »

  • « On ne goûterait pas le comique si l’on se sentait isolé. […] Notre rire est toujours le rire d’un groupe. »

Une petite phrase est humaine et s’adresse à un groupe. En revanche, elle ne s’adresse guère à l’intelligence. Elle fonctionne au niveau du pathos, de l’émotion, or « le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion », écrit Bergson.

Certaines sorties d’André Santini étaient qualifiées d’« assassines ». Il avait « fait sienne la technique de la pique à la limite de la méchanceté », relève Floriane Zagar dans La Revue politique et parlementaire (https://www.revuepolitique.fr/petites-phrases-et-politique-quand-lhumour-rejoint-la-tradition-republicaine/ . « C’est ainsi qu’à la mort de François Mitterrand, il s’est faussement interrogé : "Je me demande si l’on n’en a pas trop fait pour ses obsèques. Je ne me souviens pas qu’on en ait fait autant pour Giscard". C’était en 1996. Giscard était vivant. ». Il est à peine moins féroce quand il déclare : « À force de descendre dans les sondages, Édith Cresson va finir par trouver du pétrole », « Tapie est trois quart socialiste et incarcéré », ou « Balladur veut un gouvernement ramassé, ça ne va pas tarder! »

Avec de telles sorties, André Santini cherchait (et réussissait) à faire rire – aux dépens d’autrui, certes, mais pas en vue de l’« assassiner » symboliquement, ni de lui disputer une place ou une préséance, ni de soulever l’indignation du public. Il ne cherchait pas non plus à projeter son propre ethos, ou alors rien d’autre que celui d’un joyeux compère. Ses bons mots n’étaient pas des signaux de leadership, ou seulement à un degré modeste. Ils avaient vocation à faire passer un bon moment, pas à devenir un jour des mots historiques.

M.L.S.

    (1) Annie Krieg-Planque, « Les "petites phrases" : Un objet pour l’analyse des discours politiques et médiatiques ». Communication & langages, N° 168, 2011.

    (2) Henri Bergson, Le Rire, Paris, Quadrige/PUF, 5e éd. 1989.

    (3) « Petites phrases et politique, quand l’humour rejoint la tradition républicaine », Floriane Zagar 11 décembre 2023

Illustration : André Santini en 2007, photo Guillaume Paumier, CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons