21 juin 2026

L'art de perdre en politique, d’Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin : lecture au filtre des petites phrases

« L’échec est un tabou français », affirment d’emblée les journalistes Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin dans L'art de perdre en politique – De Giscard à Macron, les politiques face à l’échec. Elles ont donc décidé de s’intéresser aux « perdants souvent magnifiques », ou du moins à dix-sept d’entre eux, sur une période de plus de quarante ans (1981-2024). Tous sauf un, Valéry Giscard d’Estaing, étaient encore en vie à la parution de leur livre (Lionel Jospin est décédé depuis lors).

Quatre de ces perdants sont aussi des gagnants : Valéry Giscard d’Estaing, Nicolas Sarkozy et François Hollande ont été élus président de la République avant d’être battus ou évincés à l’élection suivante, et Emmanuel Macron ne figure dans la liste que parce que ses victoires de 2017 et 2022 seraient par certains aspects... des échecs : « Emmanuel Macron ne lâchera pas la politique. Mais la politique peut le lâcher » (p. 281).


Les treize autres ont été perdants à des niveaux variables : Ségolène Royal et Marine Le Pen ont atteint le second tour de l’élection présidentielle, Lionel Jospin, François Bayrou, Anne Hidalgo, Valérie Pécresse et Jean-Luc Mélenchon ont été évincés au premier tour (et même trois fois pour le dernier) tandis que Bruno Le Maire, Jean-François Copé, Laurence Rossignol, Xavier Bertrand et Manuel Valls n’ont pu aller jusqu’à la candidature. Reste le cas « singulier » de Jean-Pierre Raffarin, dont les défaites sont en réalité celles de son père, secrétaire d’État à l’Agriculture sous la IVe République mais retoqué à une élection sénatoriale !

Cet échantillon de dix-sept perdants est très restreint puisque les onze élections présidentielles au suffrage universel de la Ve République ont vu s’affronter au total 81 candidats, dont certains l’ont été plusieurs fois. Et bien entendu, ceux qui auraient voulu être candidats mais n’ont pu l’être se comptent en centaines, si ce n’est en milliers. Or, si 100 % des gagnants ont tenté leur chance, 100 % des perdants aussi. Les critères de sélection n’apparaissent pas clairement. On comprend mal l’absence de François Fillon, par exemple. Ou celle de la trotskiste Arlette Laguiller, recordwoman des candidatures devant Jean-Marie Le Pen, qui sur six participations a obtenu cinq fois des pourcentages de voix supérieurs à celui de la socialiste Anne Hidalgo en 2022.

Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin présentent ces échecs avec vivacité, si ce n’est avec gourmandise ; elles font de ce sujet funeste une lecture plaisante, riche en portraits cursifs et en anecdotes révélatrices. Bien que leurs dix-sept perdants soient autant de cas particuliers, elles ont cherché à établir une typologie : « Le malheur de perdre », « Les mauvais perdants », « Le bonheur de perdre », « La grande illusion », « Les perdants victorieux ». Ont droit à leur chapitre personnel François Hollande (« Renoncer n’est pas jouer »), Manuel Valls (« Le serial perdant ») et Emmanuel Macron (« Malheur au vainqueur »). Le seul chapitre transversal, « Les beaux discours », clôt le livre en comparant différentes manières de quitter la scène.

Des petites phrases en aval des échecs

Les échecs ne sont pas propices aux petites phrases. Celles-ci, apanage des leaders, servent à conquérir le pouvoir ou à l’exercer. Quelques-unes se glissent cependant sous la plume d’Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin. Elles mentionnent ainsi le discours d’adieu de VGE (p. 55), qui se résume à : « Au revoir ! » La phrase a été très scénarisée par le président sortant, physiquement sortant par la porte de derrière. L’image télévisée frappe peut-être plus que les paroles ; on parlera néanmoins d’une « petite phrase » qui met en jeu l’ethos du président déchu, le pathos des citoyens – les uns consternés, les autres ravis – et un logos bourré de sous-entendus.

La sortie de Lionel Jospin se distingue elle aussi par sa sobriété (p. 74). « À le réentendre aujourd’hui, on est surpris par la brièveté de ce discours resté dans l’histoire : quatre minutes à peine », notent les journalistes. Mais ce qui est « resté dans l’histoire » se résume à un aveu d’échec : « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique ». La phrase est performative, si l’on veut, mais elle ne l’est que pour le candidat, dont elle achève de ruiner l’ethos ; le citoyen, lui, n’est que spectateur.

Les récits d’Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin montrent aussi que des petites phrases intervenues en aval peuvent avoir joué un rôle dans les échecs. Notamment celles des débats entre candidats au second tour des présidentielles, comme « Vous n’avez pas le monopole du cœur » de Giscard, ou « Vous êtes l’homme du passif » de Mitterrand, « morceaux de bravoure qui témoignent de la tension dramatique et de l’enjeu : une phrase peut achever une ambition légitime » (p. 206). Mais c’est un jeu délicat, comme l’ont montré les débats entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Après des attaques contre-productives en 2017, elle « laisse le pied sur le frein » en 2022, et Emmanuel Macron prend l’ascendant (p. 215).

Le désastre peut intervenir avant le stade de l’élection elle-même. Ainsi quand, lors d’un débat télévisé avant la « primaire de la droite », déjà poignardé par Nathalie Kosciusko-Morizet (« Bruno, ce n’est pas vrai que tu aurais poussé tes enfants à l’âge de onze ans s’ils avaient eu envie d’être mécanicien ou pâtissier. C’est faux, simplement faux ! »), Bruno Le Maire reçoit le coup de grâce sous forme d’une question rhétorique de Jean-Pierre Elkabbach : « Mais pourquoi ça ne fonctionne pas avec vous ? » L’intérêt de la chose est que Bruno Le Maire, six ans plus tard, déclare aux journalistes (p. 23)  : « Intérieurement, je savais que j’avais perdu. Je le savais au plus profond de moi-même ». Deux petites phrases pourraient ainsi ruiner une candidature préparée depuis des années ? Oui, insiste-t-il, « Le moment où vous dévissez est irrattrapable. »

Balles dans le pied et tirs amis

Et une tentative de rattrapage peut sans doute aggraver un dévissage. Au cours d’un voyage en avion, Lionel Jospin se lâche à propos de Chirac : « Il manque d’énergie. Il a vieilli. L’exercice du pouvoir l’a usé. Il est d’une grande passivité. » Les reproches pleuvent. « Taxer de « vieux » son adversaire et président de soixante-dix ans est perçu comme un crise de lèse-majesté et inélégant », commentent les autrices (p. 71). À moins que ça ne soit une fissure dans son ethos : « L’homme lisse sort les griffes mais tape à côté ». Lionel Jospin essaie alors « d’amortir le crash » : il allègue une conversation informelle, un off non respecté par les journalistes. On ne peut exclure que ce mea culpa ait aggravé la situation d’un candidat dont les Français attendent de l’autorité et de la détermination.

Lionel Jospin s’est tiré une balle dans le pied, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon s’écriant « la République, c’est moi » (p. 195). Pour Valérie Pécresse, en 2022, la balle vient de son propre camp (p. 149). « Valérie part dans tous les sens », déclare Nicolas Sarkozy dans Le Figaro . « [...] En 2007, on parlait de Sarko matin, midi et soir. Mais là, qui parle de Valérie Pécresse ? Elle est inexistante. » Au lieu de répliquer énergiquement, elle tente une visite de courtoisie à l’ancien président dans l’espoir de recoller les morceaux. « Ça a été la fin de tout », estime son chargé de communication. « Elle est sortie comme une enfant qui s’est pris une baffe et qui en redemandait presque. » Pour un candidat, prendre des coups verbaux est normal, tendre la joue gauche est fatal.

Ségolène Royal, elle aussi, a dû affronter des petites phrases venues de ses « amis », notamment le célèbre « Qui va garder les enfants ? » d’un Laurent Fabius « candidat comme elle à la primaire, sûr de son bon droit en animal dominant du PS ». Et Manuel Valls doit faire bonne figure le jour où le président Hollande sape sa future candidature en déclarant : « On peut réussir son existence sans être président de la République » (p. 253). Des petites phrases rôdent derrière bien des échecs.

Michel Le Séac’h

Élizabeth Martichoux et Catherine Mangin
L'art de perdre en politique – De Giscard à Macron, les politiques face à l’échec
Stock, Paris 2024, ISBN 9782234093959
299 pages, 20,90 €

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