Il sera difficile de rendre hommage à Édouard Balladur, mort ce 31 août, sans rappeler cette double objurgation : « Je vous demande de vous arrêter ».
Édouard Balladur (1929-2026), personnage considérable de la Cinquième république, a été secrétaire général de la présidence de la République sous Pompidou, ministre de l’Économie d’un gouvernement Chirac en temps de cohabitation avec François Mitterrand, puis lui-même Premier ministre de 1993 à 1995. Ce dernier poste lui ayant valu notoriété et prestige, il décide de se présenter à l’élection présidentielle de 1995 au vu de sondages très positifs.
Mais Jacques Chirac vise lui aussi cette élection depuis longtemps et la campagne tourne au combat fratricide entre les deux candidats issus du Rassemblement pour la République (RPR). « Chirac et Balladur ne se ménageaient pas et les petites phrases assassines pleuvaient de part et d’autre », rappelle Jean-Louis Debré dans Quand les politiques nous faisaient rire. Au premier tour de l’élection, derrière le candidat socialiste Lionel Jospin, Chirac devance Balladur de deux points (20,84 % contre 18,58 %).
Le soir soir même, le 23 avril, Édouard Balladur se présente devant ses militants réunis à son QG de campagne et annonce : « C’est monsieur Jospin et monsieur Chirac qui seront présents... ». La foule, sans le laisser aller au bout de sa phrase, hue le nom de Chirac. Et lui, dignement, réclame par deux fois : « Je vous demande de vous arrêter », Édouard Balladur « sonne la fin de la curée », estime Éric Ciotti dans Je ne regrette rien: L'heure est venue de dire pourquoi. « Il appelle au calme en même temps que , sans sourciller, sans hésiter une seconde, il demande à ses électeurs de voter Chirac. Son attitude est exemplaire. »
Exemplaire et aussi utilitaire : avant d’appeler ses partisans à soutenir au second tour son adversaire de la veille, il vaut mieux réprimer leurs sentiments. Peut-être suicidaire aussi. La formule rencontre un succès énorme. L’INA la range parmi les « petites phrases cultes des politiques ». Elle marque d’un coup et pour toujours l’ethos de Balladur. Cherchant à imposer le silence, il affiche en fait un manque criant de charisme : un chef ne demande pas.
Cette petite phrase est probablement la seule que beaucoup de Français retiennent de la carrière politique d’Édouard Balladur, de même que le nom d’Alain Juppé demeure attaché à « Je reste droit dans mes bottes » et celui de Michel Rocard à « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Elle ne lui fait pas perdre l’élection puisque sa défaite est déjà consommée, mais il n’occupera jamais plus de poste de premier plan.
M.L.S.
Édouard Balladur devant Raymond Barre en 1987. Photo World Economic Forum via FlickR, licence CC BY-NC-SA 2.0

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire