jeudi 30 juillet 2015

« Tchip-tchip », la petite phrase du poulailler

Une dinde peut aimer un putois pourvu qu’il fasse « tchip-tchip », note Robert Cialdini dans les premières pages d’Influence et manipulation*. La dinde est une mère dévouée envers ses petits, elle les nourrit, les réchauffe, les protège. Or « tous ces soins maternels se déclenchent sous l’effet d’une seule chose : le ‘tchip-tchip’ émis par les poussins dindonneaux ». Malheur au poussin muet : sa mère le délaisse. Inversement, tout ce qui fait « tchip-tchip » est un poussin pour la dinde.

Celle-ci n’a pas le choix : le piaillement déclenche chez elle les soins maternels, c’est inscrit dans ses gènes. Bien entendu, ce genre de phénomène n’est pas propre à la dinde : il existe chez un grand nombre d’espèces, comme l’ont montré depuis longtemps Konrad Lorenz et ses collègues éthologues. Certains sons déclenchent certaines séquences de comportement.

Et chez l’homme, animal programmable, tel est bien le but de certains dictons, slogans, préceptes, commandements et autres petites phrases.
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* Robert Cialdini, Influence et manipulation, Paris, First, 2004. Édition Pocket, 2014, p. 16-17.

Photo Jamain, Wikimedia Commons, CC-BY-SA-3.0,2.5,2.0,1.0

vendredi 24 juillet 2015

Snowclones : ce n'est pas toujours l'Allemagne qui gagne

« Et à la fin c’est l’Allemagne qui gagne », je l’ai dit ici, est probablement la petite phrase la plus connue du domaine sportif. L’énorme quantité de snowclones auxquels elle a donné lieu confirme son statut de vedette. On en a encore vu un exemple fin mai 2015 avec un article de l’AFP intitulé « FIFA : et à la fin c’est Blatter qui gagne… », repris par plusieurs grands titres après la mise en examen de plusieurs dirigeants de la Fédération international de football. « Et à la fin, c’est le Barça qui gagne », proclamait Le Télégramme le 7 juin à propos du match Barcelone-Juventus en Ligue des champions. « Et à la fin, c’est toujours Sion qui gagne », titrait Le Temps le lendemain à propos de la finale de la Coupe de Suisse.

Mais cette formule n’est pas confinée aux milieux du football, bien qu'elle y soit plus fréquente. En voici quelques exemples récents :
  • Cyclisme : « Et à la fin, c’est Perrin-Ganier qui gagne », Le Progrès, titre du 15 mai 2015
  • Voile :  « Solitaire du Figaro : et à la fin, c’est Eliès qui gagne... », Le Parisien, titre du 17 juin 2015
  • Tennis : « Et à la fin, c’est Nadal qui gagne »,  Le Midi libre, première phrase d'un article du 3 juin 2015 sur Roland-Garros
  • Automobile : « Et à la fin, c’est Rolex qui gagne », L'Est républicain, intertitre d'un article du 11 juin 2015 sur les sponsors des 24 Heures du Mans
  • Basket-ball : « Et à la fin, c’est Limoges qui gagne », L'Alsace, titre du 21 juin 2015
La formule n'est même pas l'apanage du sport. Au mois d’avril, L’Obs publiait un article économique sous le titre : « Et à la fin c’est le marché qui gagne ». Le 5 juin, commentant le congrès du Parti socialiste, Libération notait : « Et à la fin c’est François Hollande qui gagne ». On pourrait multiplier les exemples : vingt-cinq ans après, les paroles de Lineker résonnent toujours, bien au-delà de son sport, à travers des milliers de snowclones.

Michel Le Séac'h
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* Voir Michel Le Séac'h, La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, Paris, Eyrolles, 2015, p. 135.

Photo TottenhamFan, Flickr, CC licence 2.0

dimanche 19 juillet 2015

#ThisIsACoup : une petite phrase internationale

Le tweet n’est pas le parangon de la petite phrase : 140 signes, c’est déjà beaucoup. D’où la multiplication, sur Twitter comme ailleurs, des hashtags, ou mots-dièse, signalés par un croisillon (#). À l’origine destinés à marquer un contenu, certains hashtags tendent à devenir des contenus en soi, et même des formules concises destinées à marquer les esprits, c’est-à-dire des petites phrases à part entière.

La crise grecque vient d’en offrir un bel exemple : le hashtag #ThisIsACoup. Il est lancé le dimanche 12 juillet à 20 h 01 par un professeur de mathématiques de Barcelone, Sandro Maccarrone, avec le tweet suivant : « La propuesta del eurogrupo es un golpe estado encubierto contra el pueblo griego #ThisIsACoup #Grexit » (la proposition de l’Eurogroupe est un coup d’État contre le peuple grec). Quel que soit son degré de validité, cette affirmation se répand sur le web comme une traînée de poudre.
Sandro Maccarrone affirme que le hashtag n’a pas été créé au hasard ; c’est, en somme, un coup monté. Il provient d’un groupuscule militant inspiré par les méthodes du Printemps arabe. #ThisIsACoup aurait été choisi de préférence à une formule du genre #SaveGreece ou #HelpGreece car il exprime une « narration offensive » (« aggressive narrative »). L’histoire qu’il raconte implicitement n’est pas seulement celle d’une négociation internationale difficile mais celle d’une action brutale violant la volonté du peuple : de quoi susciter l’indignation des démocrates.

Géré en collaboration grâce au service TitanPad, le hashtag est aussitôt relayé en différentes langues par les autres membres du groupe puis, deux heures plus tard, par le prix Nobel d’économie Paul Krugman sur son blog du New York Times (« la liste des exigences de l’Eurogroupe est de la folie. Le hashtag en vogue ThisIsACoup est parfaitement exact »). Krugman fait-il partie du complot ? Ni lui ni Maccarrone ne le dit. Mais cette onction intellectuelle apportée à une formule polémique est un formidable coup d’accélérateur : en quelques heures, le hashtag devient le deuxième le plus fréquent sur le web. La grande presse, de Libération au Figaro, rend bientôt compte du phénomène. Même ceux qui contestent énergiquement la narration implicite du hashtag, comme le Telegraph, contribuent à le diffuser.

Le succès de ce hashtag est l’histoire d’un bon alignement entre contenu, contexte, et culture :
  • Contenu : puissamment narratif, sur un mode vindicatif et non plaintif,
  • Contexte : sujet d’actualité, maîtrise des médias sociaux, choix avisé du moment (compte tenu du décalage horaire et des relais du groupe sur le continent américain, le hashtag sera déjà très présent sur le web quand l’Europe s’éveillera le lundi matin), intervention d’une personnalité majeure, reprise par la presse
  • Culture : le public touché n’est pas national mais international, il se rattache à une frange activiste internationale sensible à la notion de coup d’État (selon Maccarrone, le hashtag faisait aussi référence à#NotACoup, utilisé en Égypte).

Michel Le Séac'h

jeudi 16 juillet 2015

Savoir défendre ses idées… et influencer les autres, de John Daly

John Daly, professeur à l’University of Texas at Austin, est l’un des grands spécialistes américains de la persuasion et de l’influence. Savoir défendre ses idées… et influencer les autres ! est le premier de ses livres traduits en français. Il part d’un constat simple : pour qu’une idée réussisse, il ne suffit pas qu’elle soit bonne (on en a souvent vu de mauvaises s’imposer !), il faut aussi persuader qui de droit. Cet ouvrage est une sorte de vademecum du porteur d’idée désireux de devenir aussi persuadeur.

Complet, ce livre bourré d’exemples concrets passe en revue la formulation du message mais aussi tout ce qui permet de lui donner de la force : l’attitude personnelle, l’orientation des problèmes, la construction d’une réputation, la connaissance du décideur, les alliances, le réseautage, le choix du moment, la gestuelle…

« Pouvez-vous faire tenir votre idée en moins de 100 mots », demande d’emblée John Daly. « Moins de 50 mots ? Moins de 10 mots » On s’approche clairement de la petite phrase ! Le premier exemple fourni est d’ailleurs le célèbre « It’s the economy, stupid », de Bill Clinton. Et l’auteur d’insister aussitôt sur les vertus de la répétition, qui joue un rôle si important dans la petitephraséification.

Chemin faisant, de nombreuses remarques sont utiles à la réflexion sur les petites phrases. Ainsi, Daly propose la notion de « nom-marque » : le nom du persuadeur est déjà un message à lui seul. Dans les entreprises, on constate que les tâches intéressantes sont souvent confiés aux mêmes, « pas nécessairement parce que ce sont les meilleurs, mais parce que leur nom vient immédiatement à l’esprit », automatisme qui rappelle celui de la petite phrase, dont on se souvient spontanément. Daly insiste aussi sur l’importance du récit, du storytelling : les histoires influentes comportent des messages, dit-il, elles sont bien racontées, elles expriment des valeurs, elles sont crédibles et personnelles.

Le livre note aussi l’importance des « étiquettes » : la manière de nommer une chose influe beaucoup sur la manière dont elle est perçue (« allocation » est moins porteur que « solidarité », par exemple) et, en politique, les sobriquets attachés aux adversaires jouent un rôle efficace. Enfin, les idées doivent être vendues avec un langage adapté : simple, inclusif, vigoureux, déterminé, tourné vers l’action.

Michel Le Séac'h
John Daly, Savoir défendre ses idées... et influencer les autres ! Pearson, Paris 2014, 392 pages, 29 €
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Disclosure : l’auteur de cet article est également traducteur du livre de John Daly.

lundi 13 juillet 2015

Le snowclone, bâton de maréchal de la petite phrase

Le snowclone est devenu quasi clandestinement l’une des figures de style les plus courantes de notre époque. Inutile de le chercher dans les dictionnaires : il n'y est pas. Wikipédia le présente comme « le terme anglais qui désigne une expression ou une phrase connue très souvent parodiée ». C’est un peu court, jeune homme !

On définira mieux le snowclone comme « une figure de style qui consiste à réutiliser une expression ou phrase très connue par mutation d’un ou plusieurs de ses éléments caractéristiques de manière à ce que le sens de l’expression ou phrase d’origine s’applique, au moins métaphoriquement, aux éléments mutés ». Cela paraît compliqué ? Quelques exemples seront plus éloquents !
Le mot snowclone (littéralement « clone de neige ») est apparu voici une dizaine d'années. C'est un sous-produit d'un débat ésotérique entre linguistes sur la diversité du vocabulaire des esquimaux pour désigner la neige. Un chercheur américain, Geoffrey K. Pullum, contestant une affirmation de Franz Boas, a noté en substance que « si les Esquimaux ont N mots pour désigner la neige, alors les X ont Y mots pour désigner Z ». De ce débat est né le mot snowclone pour désigner des formules brèves transformées par le public en phrases-modèles (phrasal templates) à compléter selon les pointillés.


Ce logo créé par Milton Glaser en 1977
fonctionne comme un snowclone : on peut
remplacer NY par n'importe quoi -- Paris,
Mozart, les fraises... -- l'allusion à la
formule d'origine reste claire et son
sens non ambigu.
 
Les Américains s’y sont intéressés davantage que les Français. Le mot lui-même soulève des débats. Pour certains, le snowclone est le modèle sur lequel est construite l’imitation. Pour d’autres, c’est l’imitation elle-même. « L’histoire des snowclones se déroule en deux parties », estime ainsi Arnold Zwicky, professeur de linguistique à Stanford. « Dans la première phase, un modèle fixe s’impose, dans la seconde des variations apparaissent autour du modèle et conduisent quelquefois à un second ancrage, une cristallisation de ces allusions ludiques sous forme de snowclone. »

En tout état de cause, il n’y a snowclone que si la phrase-modèle s’est imposée au point d’être reconnaissable immédiatement dans l’imitation. Ce critère de spontanéité rappelle évidemment la petite phrase : on la reconnaît sans peine. Si l’on entend ses premiers mots, le Système 1 du cerveau* la complète automatiquement. L’apparition d’imitations signale donc que le modèle s’est inscrit dans l’esprit du public. Le snowclone est ainsi la preuve concrète du succès de la petite phrase, son bâton de maréchal**.

Michel Le Séac'h
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* Voir Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012, p. 29.
** Voir Michel Le Séac’h, La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, Eyrolles, Paris 2015, p. 135.

vendredi 10 juillet 2015

« Petite phrase » : la définition magistrale de l’Académie française

Avant La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, il n'existait pas de livre sur les petites phrases. Mais l'Académie française avait exprimé l'essentiel en douze mots. Une petite phrase, dit-elle à l’article « phrase » de son Dictionnaire, est une « formule concise qui, sous des dehors anodins, vise à marquer les esprits ». Voilà une définition spécialement efficiente : à l’instar de la petite phrase elle-même, elle dit beaucoup en peu de mots.
  1. La petite phrase n’est pas nécessairement une phrase au sens grammatical : c’est une « formule », c’est-à-dire une expression condensée, nette et frappante. Elle se suffit à elle-même. Pour des sciences comme les mathématiques, une formule exprime de manière symbolique une règle opératoire. Et en réalité, telle est bien la mission de la petite phrase : elle rappelle de manière implicite ce qu’il faut faire ou penser dans certaines circonstances.
  2. La petite phrase n’est pas seulement petite, c’est-à-dire brève, composée de peu de mots, elle est « concise », un adjectif que l’Académie définit ainsi : « Qui fait entendre beaucoup de choses en peu de mots ». La petite phrase contient davantage qu’elle-même.
  3. La petite phrase se présente « sous des dehors anodins ». L'Académie donne du volume à la petite phrase : puisqu'il y a « dehors », implicitement, il y a aussi « dedans ». Ces dehors sont « anodins », adjectif issu du grec qui signifie aujourd'hui « sans importance ». L'important se cache à l'intérieur de la petite phrase.
  4. La petite phrase est animée d’une intention. Elle « vise ». Notez-le bien : dans la définition de l’Académie française, le sujet du verbe d’action est la petite phrase elle-même. Celle-ci n’est pas la simple expression de son auteur, elle est animée d’une vie propre. De fait, beaucoup de petites phrases prennent leur essor de leur propre chef, au grand dam leur auteur parfois. Ou bien, elles atteignent d'autres cibles que celles qu'on visait (voyez la couverture du livre ci-contre : deux des flèches ont atteint la cible sans avoir été tirées directement vers elle !).
  5. Le but de la petite phrase est de « marquer », c’est-à-dire de produire une impression durable – même si une marque est en général appelée à s’estomper plus ou moins vite. Elle relève plus de la mémoire que de l'intelligence, son but n’est pas de convaincre ou d’alimenter un raisonnement.
  6. La marque laissée par la petite phrase porte sur « les esprits ». Si le nom « esprit » peut avoir de nombreuses significations, on note en tout cas que le pluriel employé par l’Académie française dénote le caractère collectif de la petite phrase : elle s’adresse en général à un groupe, non à une personne.

Michel Le Séac'h
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Photo Nitot, Wikimedia, licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.5 Generic

mercredi 8 juillet 2015

« Le traité de Versailles de la zone euro » : quand Emmanuel Macron s’essaie aux petites phrases

« Même si le non devait l'emporter, notre responsabilité sera de ne pas faire le traité de Versailles de la zone euro », a déclaré Emmanuel Macron dimanche dernier. Invité des Rencontres d’économie d’Aix-en-Provence, le ministre de l’Économie s’exprimait le jour même du référendum grec.

Une telle déclaration venant d’une telle personnalité à un tel moment n’est évidemment pas passée inaperçue. Elle a été reprise par une grande partie de la presse. Marquera-t-elle durablement ? Cette phrase d’une vingtaine de mots est trop longue pour faire une petite phrase. Elle sera raccourcie dans les mémoires. Elle l’est déjà dans les titres : pour Le Monde, « Macron met en garde contre un ‘traité de Versailles de la zone euro’ ».

Hélas, les formulations négatives (« ne pas faire ») sont souvent mal comprises. Ce qu’on retiendra vaguement est qu’Emmanuel Macron a parlé d’un « traité de Versailles de la zone euro ». Et cette analogie éveille un sentiment négatif ; John Maynard Keynes, dans Les Conséquences économiques de la paix, comparait le traité de Versailles à une « paix carthaginoise », c’est-à-dire la destruction de l’adversaire. Associer son nom à un concept désagréable n’est pas une bonne idée pour un homme politique.

Associer l’adversaire à un concept agréable ne l’est pas davantage. Le lendemain de sa déclaration sur la Grèce, Emmanuel Macron, à Marseille, affirmait que « le Front national est une forme de Syriza à la française ». Gros succès : la formule a fait titre pour La Provence, Libération, Le Point et plusieurs autres. « Syriza » est peut-être un gros mot pour le ministre de l’Économie, mais le succès de son référendum a conféré au parti grec une image de vainqueur. Le Front national devrait apprécier qu’un ministre la lui accole.

Manuel Valls trouve Emmanuel Macron trop « bavard », à en croire Le Canard enchaîné du 17 juin. Il risque de trouver aussi que la qualité ne rachète pas la quantité.

Michel Le Séac'h
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Photo d’Emmanuel Macron : OFFICIAL LEWEB PHOTOS, Flickr, cc-by-2.0.

lundi 6 juillet 2015

Le Grand prix de l’humour, cadeau encombrant pour Nicolas Sarkozy

La scène se passe il y a plus de vingt ans. Nicolas Sarkozy est alors un jeune ministre du Budget. Sans doute pour acquérir une image intellectuelle il vient de publier une biographie de Georges Mandel*. Le journaliste Bruno Masure l’a invité à présenter le livre dans son journal télévisé.

À la fin de l’entretien, Bruno Masure lâche une question qui se veut perfide :

-- Nicolas Sarkozy, votre livre, vous l’avez vraiment écrit vous-même ?

Sarkozy jette un regard gourmand vers la fiche que le journaliste tient en main, où figurent les questions préparée par ses assistants, et il répond :

-- Bruno Masure, mon livre, vous l’avez vraiment lu vous-même ?

Depuis lors, Nicolas Sarkozy s’est fait connaître davantage pour ses formules agressives que pour son humour. Mais il sait encore à l’occasion décocher des traits bien sentis. Et c’est ce qui lui a valu de recevoir le 30 juin le Grand prix 2015 du Press Club humour et politique, décerné par un jury trié sur le volet**.

« Pour désespérer de François Bayrou encore faudrait-il que j’aie un jour placé de l’espoir en lui », telle est la déclaration qui lui a valu cette distinction. Elle date du mois d’avril. Sarkozy répondait à une question (« Désespérez-vous de François Bayrou ? ») posée par le JDD.

Les mots d’esprit donnent rarement des petites phrases durables et répandues, a fortiori s’ils contiennent un nom propre. Sans le Press Club, cette formule de Nicolas Sarkozy aurait été vite oubliée. Répétée et répercutée, elle risque désormais de s’incruster pendant quelque temps dans la mémoire de François Bayrou et de ses amis. « C’était un humour, comme à l’habitude, extrêmement raffiné », a commenté François Bayrou lui-même sur RTL, enchaînant sur le mot des Guignols à propos de Sarkozy : « il a changé, en pire ».

Il est douteux que ces échanges facilitent les négociations à venir autour de l’élection présidentielle de 2017 entre les deux hommes politiques et leur entourage.
Michel Le Séac'h
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* Nicolas Sarkozy,Georges Mandel, le moine de la politique, Grasset, Paris 1994.
** Présidé par Jean Miot, il se composait d’André Bercoff, Isabelle Bourdet, Nicolas Charbonneau, Élisabeth Chavelet, Hubert Coudurier, Pierre Douglas, Frédéric Dumoulin, Olivier Galzi, Laurent Gerra, Anita Hausser, Olivier de Lagarde, Gérard Leclerc, Jacques Mailhot, Dominique de Montvalon, Philippe Reinhard et Dominique Verdeilhan.

Photo N. Sarkozy :  European People's Party - EPP Summit October 2010 via Wikipedia et Flickr, CC BY 2.0
Photo F. Bayrou : Antonin Borgeaud, Wikipedia, domaine public

À lire dans Le Figaro Magazine (numéro des 3 et 4 juillet) , une interview de Michel Le Séac’h par Patrice de Méritens à propos du livre La petite phrase.


vendredi 3 juillet 2015

La « guerre de civilisation » de Manuel Valls : une petite phrase pour prendre date ?

Critiques, analyses et explications de texte se multiplient dans la presse depuis que Manuel Valls a employé l’expression « guerre de civilisation » au cours du Grand rendez-vous d’Europe 1, Le Monde et iTélé le 28 juin. Le Premier ministre lui-même est revenu sur ses propres paroles et divers responsables du Parti socialistes ont accouru à la rescousse : non, il ne pensait pas à une guerre entre l’islam et l’Occident, non il ne se référait pas au « choc des civilisations » de Samuel Huntington.

Fallait-il vraiment une mise au point ? D’emblée, Manuel Valls avait déclaré le 28 juin : « Cette ‘bataille’ se situe aussi, et c’est très important de le dire, au sein de l’islam. Entre d’un côté un islam aux valeurs humanistes, universelles et de l’autre un islamisme obscurantiste et totalitaire qui veut imposer sa vision à la société. […] Nous devons faire attention à ne pas créer des amalgames ».

Mais ces précautions rhétoriques ne jouaient pas à armes égales face à la formule « guerre de civilisation ». Celle-ci « préempte » l’attention des commentateurs – en particulier des journalistes et militants politiques de gauche. Elle fonctionne pour eux comme une petite phrase, évoquant en trois mots un univers qu’ils rejettent vivement ; le reste devient alors inaudible. Pis : l’image dure de Manuel Valls contribue peut-être à les pousser vers une interprétation « huntingtonienne ».

Des remous délibérément assumés

Manuel Valls a une solide expérience du phénomène. Il l’a déjà rencontré avec « la gauche peut mourir », « apartheid » ou « islamo-fascisme ». Or c’est un excellent orateur. L’hypothèse d’une simple imprudence de langage paraît hautement improbable. Le Premier ministre avait sûrement une idée de ce qui allait se passer. Et ça n’a pas manqué : les vifs débats suscités par sa petite phrase sont autant d’occasions de la répéter, donc de l’ancrer davantage dans la mémoire d’un public de plus en plus large.

Dans une intéressante analyse, la communicante Anne-Claire Ruel estime que la déclaration de Manuel Valls s’inscrit dans une « stratégie du clivage » visant à « reprendre la main sur le débat médiatique, tout en le politisant ». Il s’agit, estime-t-elle, d’une stratégie court-termiste. « Finie la bataille des idées, conclut-elle, aujourd'hui, ce sont les mots qui l'ont emporté et avec eux les raccourcis idéologiques déconnectés de l'Histoire, la grande, et du temps long. »

Pourtant, lors de son intervention, à plusieurs reprises, Manuel Valls avait pris soin de s’inscrire dans le long terme. « Nous vivons sous une menace terroriste majeure et cette menace terroriste va durer » déclarait-il dès les premières minutes de l’émission, répétant ensuite : « nous faisons face à un phénomène majeur et durable ». Sans aucun doute, le Premier ministre voit loin. Or si cette « guerre de civilisation » peut nuire à son image à gauche dans l’immédiat, elle peut aussi servir son action gouvernementale à moyen terme.

Objectif Élysée ?

La France a besoin de grands changements. Mais pour qu'une grande organisation se transforme, il ne suffit pas que le changement soit nécessaire, il faut aussi que ses membres en ressentent l’impérieuse nécessité : « pour obtenir une coopération indispensable, il est crucial d’instaurer un sentiment d’urgence »*. Et rien n’est aussi instructif qu’une crise réelle. Accréditer l’idée d’une « guerre de civilisation » pourrait faciliter la mise en œuvre de mesures normalement impopulaires (accroissement de la pression fiscale, restrictions des libertés publiques, etc.).

Au-delà de ses fonctions à l’hôtel Matignon, on soupçonne Manuel Valls de songer à l’élection présidentielle. Avec sa petite phrase, il pourrait bien avoir posé un jalon pour l’avenir**. La menace terroriste va durer, dit-il. Si de nouveaux attentats ont lieu, l’exaspération populaire risque de suivre une courbe exponentielle. Elle cherchera des responsables à sanctionner. Le cycle radicalisation islamique/rejet de l'islam pourrait s’emballer jusqu’au point où la « guerre de civilisation » n’aurait plus rien d’une métaphore. Le Premier ministre s’est ménagé la possibilité d’arriver à l'élection présidentielle en proclamant : « je l'avais bien dit ! ». Revers de la médaille : on connaît le sort traditionnellement réservé aux porteurs de mauvaises nouvelles…

Michel Le Séac'h
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* John Kotter, Leading Change, Harvard Business Review Press, Boston 2012, p. 37.
** Ce que connote le titre d’un article de Libération : « Le jour ou Manuel Valls parla de ‘guerre de civilisation’ ».

Photo © Rémi Jouan, CC-BY-SA, GNU Free Documentation License, Wikimedia Commons

jeudi 2 juillet 2015

« …et à la fin c’est l’Allemagne qui gagne »

Le sport est un domaine riche en petites phrases. Sur la plus haute marche du podium figure probablement celle-ci : « Le football est un sport qui se joue à onze contre onze et à la fin c’est l’Allemagne qui gagne ». Elle a été prononcée par Gary Lineker, l’un des meilleurs buteurs anglais de tous les temps.

Les mots d’esprit ne sont pas des petites phrases : ils s’adressent à l’intelligence et ne « marquent » pas durablement*. Mais la formule de Lineker est davantage qu’un mot d’esprit. À l’époque, en 1990, l’Allemagne affichait un mental de vainqueur. Elle avait battu l’Angleterre en demi-finale avant d’écraser l’Argentine en finale. « Et à la fin c’est l’Allemagne qui gagne » exprimait une réalité forte. 

Mais s’agissait-il d’un message défaitiste ? Une petite phrase prescrit une attitude ou un comportement, mais elle vise à favoriser la survie. Elle n’engage jamais à baisser les bras. Celle-ci ne tend-elle pas à décourager les équipes confrontées à l’Allemagne ? Peut-être, mais ce n’est pas ce qui en fait une petite phrase. Le vaste public qui l’a en tête ne contient sûrement qu’un petit nombre d’internationaux de football ! Il est formé de téléspectateurs… qui préfèrent « supporter » l’équipe victorieuse quand leur propre équipe nationale n’est plus en lice. Plus directement encore, « c’est l’Allemagne qui gagne » pouvait passer pour un conseil avisé auprès de la nation de parieurs qu’est l’Angleterre !

Comme souvent, la petite phrase a été optimisée par le public, au moins en VF. Lineker avait dit en réalité : « Le football est un sport simple, vingt-deux hommes courent derrière un ballon pendant 90 minutes et à la fin les Allemands gagnent toujours » (« Football is a simple game; 22 men chase a ball for 90 minutes and at the end, the Germans always win »). La suppression du ballon a simplifié la formule.

Michel Le Séac'h
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* Voir Michel Le Séac'h, La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, p. 205.

Photo TottenhamFan, Flickr, CC licence 2.0