Si
Emmanuel Macron s’est approprié la formule « en
même temps » et dispute « quoi
qu’il en coûte » à Mario Draghi, il n’a pu s’emparer
de : « l’art
d’être français ». Il a prononcée cette expression
deux fois au cours de sa conférence de presse de 25 avril 2019, en
s’attachant à la rendre remarquable. Mais la publication en
mai 2021 de L’Art d’être français,
un
essai du philosophe Michel Onfray très hostile au président, a
réglé la question. Par exception, le président a néanmoins publié
ce tweet en 2024 : « Ambassadrice de notre cuisine
traditionnelle, icône populaire, source d’inspiration pour tant de
familles, Maïté, qui incarnait si bien l’art d’être français,
n’est
plus »(https://x.com/EmmanuelMacron/status/1870490178269421829).
Quant
au « for sure » de Davos en janvier 2026, appuyé par des
lunettes bleues et un accent exagéré, jamais sans doute une
locution présidentielle n’a connu une telle diffusion sur les
réseaux sociaux. Mais son effet sur l’ethos
présidentiel est difficilement
analysable. Elle relève plutôt de l’anecdote.
Une autre formule paraît en revanche typique du discours d’ Emmanuel Macron : « l’esprit de défaite ». Avant même son élection, il l’a utilisée de manière significative dès le début de son débat télévisé du 3 mai 2017 avec Marine Le Pen. « Quel est votre état d’esprit à quelques jours du scrutin ? » demande Christophe Jakubyszyn, qui anime le débat avec Nathalie Saint-Cricq. Marine Le Pen répond la première. Quand vient le tour d’Emmanuel Macron, au lieu de répondre à la question, il attaque de front son interlocutrice : « Écoutez, vous avez donc démontré que vous n'êtes en tout cas pas la candidate de l'esprit de finesse, de la volonté d'un débat démocratique équilibré ouvert. » Puis, trois phrases plus tard : « La question qui est posée aujourd'hui à nos concitoyens c'est de savoir s'ils veulent l'esprit de défaite que vous portez, parce que ce que vous portez c'est l'esprit de défaite, c'est d'expliquer à nos concitoyens c'est trop dur la mondialisation, pour nous, c'est trop dur l'Europe donc on va se replier, on va fermer les frontières, on va sortir de l'euro, sortir de l'Europe parce que les autres y arrivent mais pas nous. » Au total, il utilise la formule quatre fois dans ce débat.
À
l’esprit de défaite, il oppose parfois un « esprit de
conquête ». C’est le cas lors du débat du 3 mai 2017 :
« face à cet esprit
de défaite,
moi je porte l'esprit de conquête français. » L’expression
« esprit de conquête » est fréquente chez Jacques
Chirac. Mais chez Emmanuel Macron, elle désigne toujours
un remède à une situation défavorable décrite préalablement. Par
exemple,
devant le parlement réuni en congrès à Versailles le 3 juillet
2017, le président nouvellement élu proclame : « Ce
qui nous est demandé par le peuple, c’est de renouer avec l’esprit
de conquête qui l’a fait pour, enfin, le réconcilier avec
lui-même. »
La
situation défavorable à laquelle l’esprit de conquête doit
remédier est souvent décrite, comme le 3 mai 2017, par l’expression
« esprit
de défaite ».
C’est encore le cas lors du discours
du président de la République au salon BPIfrance, ce 8
octobre : « Ne
cédez rien à l'esprit
de défaite,
ne cédez rien à l'esprit de jalousie. Continuez d'être des femmes
et des hommes qui croient en vous, en vos collaboratrices, en vos
collaborateurs et en notre nation. [...] Nous sommes une grande
nation d'esprit de conquête, d'esprit d'entreprise et de créativité.
Et donc, continuez de l'avoir chevillé au corps. »
Bloch reformulé
Cependant,
l’esprit
de défaite est
aussi évoqué sans qu’un esprit de conquête, ni même un esprit de défense, lui
soit opposé. Le 22 septembre dernier, à l’ONU, le président
déclare ainsi : « le
message que je suis venu porter aujourd'hui, comme je le fais depuis
neuf ans, c'est celui d'une détermination, d'un optimisme de
l'action, mais c'est de vous dire ne cédons pas à l'esprit
de défaite,
à la fatalité, au fond à ce qui est à la mode, qui serait de nous
résoudre à dire cette organisation, nous y venons pour faire des
discours mais elle ne sert plus à grand-chose... » Quelques
phrases plus tard, il répète : « Ne rien céder à ce
qui est en train de s’installer, qui est, au fond, une lente
division du monde, un esprit
de défaite
qui s’installe et qui laisserait quelques-uns dans l’abus de
pouvoir. »
« L’esprit
de défaite » peut même apparaître envahissant dans le
vocabulaire présidentiel. Ainsi, lors du discours
pour l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, le 23 juin 2026,
Emmanuel Macron déclare : « Bloch
prodigue des enseignements qui nous obligent encore et pointe les
raisons qui ont mené la France heureuse du Front populaire de l'été
36 au désastre du printemps 40. La perte de toute force morale de la
Nation. A commencer par ses élites qui cédèrent à l'esprit
de défaite par
détestation des élans du peuple français. » La formule
« esprit de défaite » est même répétée trois fois
dans ce discours. En réalité, Marc Bloch ne l’a jamais employée.
« L’esprit
de défaite » n’est pas une expression si banale. Elle est
pratiquement absente des textes en français avant 1910, comme
d’ailleurs le mot « défaitisme », entré dans le
Dictionnaire
de l’Académie française seulement dans sa neuvième édition
(achevée en 2024) alors que le mot « défaite » date du 13e s. Dans
l’usage qu’en fait l’Élysée, peut-être faut-il voir
l’influence du conseil en communication Sylvain Fort, proche d’
Emmanuel Macron dès la campagne électorale de 2016 puis conseiller
chargé des discours et de la mémoire à partir de mai 2017 et
jusqu’en 2019, auteur en 2020 d’un Contre
l’esprit de défaite, l’esprit de conquête publié
par les Éditions de l’Observatoire.
M.L.S.

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