vendredi 3 juillet 2015

La « guerre de civilisation » de Manuel Valls : une petite phrase pour prendre date ?

Critiques, analyses et explications de texte se multiplient dans la presse depuis que Manuel Valls a employé l’expression « guerre de civilisation » au cours du Grand rendez-vous d’Europe 1, Le Monde et iTélé le 28 juin. Le Premier ministre lui-même est revenu sur ses propres paroles et divers responsables du Parti socialistes ont accouru à la rescousse : non, il ne pensait pas à une guerre entre l’islam et l’Occident, non il ne se référait pas au « choc des civilisations » de Samuel Huntington.

Fallait-il vraiment une mise au point ? D’emblée, Manuel Valls avait déclaré le 28 juin : « Cette ‘bataille’ se situe aussi, et c’est très important de le dire, au sein de l’islam. Entre d’un côté un islam aux valeurs humanistes, universelles et de l’autre un islamisme obscurantiste et totalitaire qui veut imposer sa vision à la société. […] Nous devons faire attention à ne pas créer des amalgames ».

Mais ces précautions rhétoriques ne jouaient pas à armes égales face à la formule « guerre de civilisation ». Celle-ci « préempte » l’attention des commentateurs – en particulier des journalistes et militants politiques de gauche. Elle fonctionne pour eux comme une petite phrase, évoquant en trois mots un univers qu’ils rejettent vivement ; le reste devient alors inaudible. Pis : l’image dure de Manuel Valls contribue peut-être à les pousser vers une interprétation « huntingtonienne ».

Des remous délibérément assumés

Manuel Valls a une solide expérience du phénomène. Il l’a déjà rencontré avec « la gauche peut mourir », « apartheid » ou « islamo-fascisme ». Or c’est un excellent orateur. L’hypothèse d’une simple imprudence de langage paraît hautement improbable. Le Premier ministre avait sûrement une idée de ce qui allait se passer. Et ça n’a pas manqué : les vifs débats suscités par sa petite phrase sont autant d’occasions de la répéter, donc de l’ancrer davantage dans la mémoire d’un public de plus en plus large.

Dans une intéressante analyse, la communicante Anne-Claire Ruel estime que la déclaration de Manuel Valls s’inscrit dans une « stratégie du clivage » visant à « reprendre la main sur le débat médiatique, tout en le politisant ». Il s’agit, estime-t-elle, d’une stratégie court-termiste. « Finie la bataille des idées, conclut-elle, aujourd'hui, ce sont les mots qui l'ont emporté et avec eux les raccourcis idéologiques déconnectés de l'Histoire, la grande, et du temps long. »

Pourtant, lors de son intervention, à plusieurs reprises, Manuel Valls avait pris soin de s’inscrire dans le long terme. « Nous vivons sous une menace terroriste majeure et cette menace terroriste va durer » déclarait-il dès les premières minutes de l’émission, répétant ensuite : « nous faisons face à un phénomène majeur et durable ». Sans aucun doute, le Premier ministre voit loin. Or si cette « guerre de civilisation » peut nuire à son image à gauche dans l’immédiat, elle peut aussi servir son action gouvernementale à moyen terme.

Objectif Élysée ?

La France a besoin de grands changements. Mais pour qu'une grande organisation se transforme, il ne suffit pas que le changement soit nécessaire, il faut aussi que ses membres en ressentent l’impérieuse nécessité : « pour obtenir une coopération indispensable, il est crucial d’instaurer un sentiment d’urgence »*. Et rien n’est aussi instructif qu’une crise réelle. Accréditer l’idée d’une « guerre de civilisation » pourrait faciliter la mise en œuvre de mesures normalement impopulaires (accroissement de la pression fiscale, restrictions des libertés publiques, etc.).

Au-delà de ses fonctions à l’hôtel Matignon, on soupçonne Manuel Valls de songer à l’élection présidentielle. Avec sa petite phrase, il pourrait bien avoir posé un jalon pour l’avenir**. La menace terroriste va durer, dit-il. Si de nouveaux attentats ont lieu, l’exaspération populaire risque de suivre une courbe exponentielle. Elle cherchera des responsables à sanctionner. Le cycle radicalisation islamique/rejet de l'islam pourrait s’emballer jusqu’au point où la « guerre de civilisation » n’aurait plus rien d’une métaphore. Le Premier ministre s’est ménagé la possibilité d’arriver à l'élection présidentielle en proclamant : « je l'avais bien dit ! ». Revers de la médaille : on connaît le sort traditionnellement réservé aux porteurs de mauvaises nouvelles…

Michel Le Séac'h
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* John Kotter, Leading Change, Harvard Business Review Press, Boston 2012, p. 37.
** Ce que connote le titre d’un article de Libération : « Le jour ou Manuel Valls parla de ‘guerre de civilisation’ ».

Photo © Rémi Jouan, CC-BY-SA, GNU Free Documentation License, Wikimedia Commons

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