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16 octobre 2026

Ségolène Royal a-t-elle perdu le don des petites phrases ?

Attaquer un adversaire est l’un des usages des petites phrases. Certains y voient même leur vocation unique. Ils parlent volontiers de phrases « assassines » et utilisent des métaphores comme « pique » ou « scud ». Souvent efficaces, elles peuvent aussi être contre-productives.

Le « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? » de François Fillon (28 août 2016) apparaît comme un parfait exemple de microrhétorique. Le candidat s’en prend à l’ethos de ses adversaires sur un terrain où, à date, lui-même paraît encore inattaquable. Son logos ne les désigne que par une allusion transparente qui invite les auditeurs à la connivence d’autant mieux que sa forme est interrogative. Il s’adresse à un public, les électeurs de la droite et du centre, dont le pathos est sensible au nom du général de Gaulle. On ne voit pas quelle autre raison expliquerait que François Fillon soit passé de 9 % dans les sondages le 23 août à 44 % dans les urnes le 20 novembre.

Ségolène Royal a moins bien réussi cette année en attaquant Raphaël Glucksmann avant la primaire de la gauche social-démocrate du 10 octobre. Son directeur de campagne, Luc Carvounas, maire PS d’Alfortville, avait promis, selon la coutume, « une primaire positive, sans petite phrase, chacun sur ses idées, pour attirer le plus grand nombre ». Quelque jours plus tard, évoquant Glucskmann, la candidate déclare dans Libération : « Vous ne mettez pas un stagiaire à la tête d’une entreprise . C’est dangereux. Les Français veulent des responsables expérimentés qui ont des bilans positifs. » Plusieurs médias (La Dépêche du midi, Public Sénat, L’Est éclair...) évoquent une « petite phrase ».

Capture d'écran BFMTV
Quelle qu’en soit la logique, traiter Raphaël Glucksmann de « stagiaire » n’est probablement pas une bonne idée. L’offensive de Fillon en 2016 a démontré l’audace d’un challenger jusque-là relativement effacé face à deux favoris aguerris, dans une démarche de leadership signaling. De même, lors de la primaire écologiste de 2021, Sandrine Rousseau, alors presque inconnue, a fait preuve de pugnacité face aux leaders installés au point de menacer la position de Yannick Jadot. Dans la primaire de la gauche social-démocrate, le challenger est plutôt Glucksmann. Voir en lui un « stagiaire » souligne sa nouveauté.

Il s’empresse d’ailleurs de répondre : « Elle a raison de souligner que je ne suis pas, moi, en politique depuis 45 ans. Que je n'ai pas quémandé des postes depuis 45 ans, moi, auprès d'Emmanuel Macron. » À une époque où l’on pense volontiers à « sortir les sortants », il se peut que Ségolène Royal ait déclenché une sorte d'« effet Streisand » en rappelant qu’elle fait partie du paysage politique depuis des décennies.

Peu après, au cours d’une réunion fermée sur Zoom, Raphaël Glucksmann accuse Ségolène Royal de « faire la danse du ventre » devant Emmanuel Macron. La vidéo fuite. Au lieu d’ignorer cette petite phrase venue de l’autre bord, l’intéressée dénonce sur X le « sexisme consternant de cette remarque immature ». «  C’est une agression à connotation sexuelle », répète-t-elle quelques jours plus tard lors d’un débat télévisé entre les candidats à la primaire sur BFMTV. « Raphaël Glucksmann, abasourdi, a semblé, un instant, accuser le coup, persuadé que l’affaire de la "danse du ventre" pouvait bien être le pépin de campagne fatal », écrit Serge Raffy dans Le Point. Il va jusqu’à exprimer des regrets : «Je suis sincèrement désolé que ces propos aient été perçus comme étant sexistes.»

Acte de contrition probablement plus dangereux qu’utile. Au sens figuré, note l’Académie française, « faire la danse du ventre » signifie « tout faire pour obtenir un avantage ». Il est probable que le public des participants à la primaire a une certaine culture politique, connaît parfaitement la métaphore et n’a guère de raisons d’y voir une agression sexiste. En revanche, puisque Ségolène Royal insiste, on se souvient qu’en effet, il lui est arrivé de « faire des pieds et des mains », si l’on veut se référer à d’autres organes, pour obtenir des postes, y compris celui de Premier ministre. Effet Streisand encore !

Longtemps considérée comme une débatteuse redoutable, candidate socialiste à l’élection présidentielle de 2007 après avoir remporté une primaire socialiste, elle aussi au premier tour, face à Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius, Ségolène Royal pourrait bien avoir joué un coup de trop. Elle quitte la compétition sur une dernière petite phrase : « Le stagiaire a gagné la primaire, malheureusement ».

M.L.S.