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15 septembre 2026

La bataille des récits, par Marie Peltier : lecture au filtre des petites phrases

Marie Peltier raconte la bataille des récits un peu comme Fabrice celle de Waterloo : par scènes éparses aperçues entre les fumées. Comme lui, elle est un témoin engagé et non un observateur extérieur (1). Son récit y gagne en sincérité ce qu’il perd en objectivité. Le témoignage y prend souvent le pas sur l’analyse. C’est un « essai à la première personne », notent les Décodeurs du Monde.

Après un tableau de la « rhétorique civilisationnelle » née des attentats du 11 septembre 2001, l’auteure consacre un long développement aux interventions militaires qui ont suivi... ou pas. En particulier, le refus de Barack Obama d’engager les États-Unis en Syrie en 2013 a, selon elle, « profondément modifié la manière dont la communauté internationale a envisagé son rôle, sa vision et son implication dans la lutte pour les droits humains et la démocratie » (p.76). Hafez al-Assad s’en serait servi pour « désensibiliser les opinions occidentales au sort des Syriens ». Elle-même, au contraire, éprouve alors un « engagement naissant en faveur de l’élan révolutionnaire syrien » (p. 77). Elle se garde cependant de trop s’engager à propos de la chute du régime Assad en décembre 2024 « dans une dynamique politique propre aux Syriens » (p. 172), affirmation qui paraît quand même hâtive.


La crise du Covid-19 est aussi un moment capital. Marie Peltier voit la crise sanitaire comme une « catharsis collective » au cours de laquelle s’entremêlent et s’opposent plusieurs récits : récit de la solidarité, thèses complotistes diffusées notamment par le film Hold-up, rhétorique guerrière... Elle s’en prend à « l’imaginaire de doute » devenu une « arme de résistance » contre les vaccins (p. 130), oubliant un peu vite que leurs conditions dérogatoires de mise sur le marché, les effets secondaires des formules à vecteur viral, aujourd’hui abandonnées, et l’article mensonger du Lancet (qu’elle ne mentionne pas) donnaient quand même au doute quelques bases pas si imaginaires.

D’autres batailles de récits comme le Brexit (p. 97-98) ou le premier tour des présidentielles françaises de 2017 (p. 100-101) sont rapportées de manière plus cursive.

Vérité vraie ou vérité bonne

Marie Peltier revendique son militantisme. Elle relate avoir subi « un épisode de harcèlement numérique de la part des partisans du régime syrien, qui a laissé des traces sur [s]a santé physique et mentale » (p. 95). Pour elle, le monde a changé voici neuf ans : « à partir de 2017, rien n’a plus jamais été comme avant. Le monde est entré dans ce qu’on appelle la post-vérité », un « tournant réactionnaire » qui « a provoqué le réveil d’une résistance » (p. 112).

Mais cette résistance ne prend pas nécessairement la forme d’un fact-checking. Marie Peltier ne croit plus à l’« injonction à la neutralité ». La bonne vérité est celle qui sert la cause qu’elle endosse. Elle raconte avec amertume l’histoire anecdotique d’une « boîte à pizza » dont la révélation a mis Greta Thunberg en difficulté. Pour elle, « y voir clair, précisément, exige autre chose que le seul vrai/faux : cela exige du temps, du recul, une mise en perspective et une analyse des positionnements en jeu, sous peine de soutenir, malgré soi, un positionnement antidémocratique » (p. 167).

Ce relativisme militant explique sans doute quelques petites inexactitudes factuelles (Les Protocoles des sages de Sion sont bien cités par Hitler dans Mein Kampf mais pas comme un « élément de justification du génocide du peuple juif », le professeur Raoult ne défend pas « l’hydroxychloroquine comme alternative au vaccin pour traiter le Covid-19 » en novembre 2020...).

La ligne rouge était verbale

Les petites phrases interviennent implicitement dans certaines des batailles de récits mentionnées. Par exemple une déclaration de Laurent Fabius à propos du front Al-Nostra, alors affilié à Al-Qaïda, reprise par Marine Le Pen lors d’un débat télévisé le 20 mars 2017 et ainsi devenue « une citation tronquée et relayée par les conspirationnistes sur les réseaux sociaux [qui] s’était donc invitée dans un débat politique de premier plan, dans une visée de discrédit démocratique » (p. 23). Pour la clarté du récit, il est dommage que l’auteure ne reproduise pas la déclaration initiale du ministre des Affaires étrangères (« Sur le terrain, ils font un bon boulot ») ni sa source (un article paru dans Le Monde le 13 décembre 2012).

Quelques expressions chargées de sous-entendus sont aussi rappelées, comme « axe du mal » et « guerre mondiale contre la terreur », inventées par un speechwriter de George Bush en 2002, et bien sûr la « ligne rouge » de Barack Obama, dont le franchissement non sanctionné a entraîné les conséquences mondiales évoquées ci-dessus.

Suspectes a priori, les petites phrases peuvent avoir leur rôle à jouer. « Pour le vaccin comme pour toutes les questions de société, nous devons reconnaître la légitimité de certaines "paroles d’autorité". Non pas en faire des dogmes inquestionables, puisque nous sommes en démocratie, mais bien nous accorder sur le fait que toutes les voix au sein du débat public n’ont pas la même valeur » (p. 152). Cela apparaît comme la sagesse même pourvu que la légitimité découle de la compétence et non d’un engagement idéologique, ce qui irait mieux de soi en le disant.

M.L.S.

(1) Marie Peltier a été violemment attaquée comme une « fausse experte » en complotisme par la chaîne YouTube de « débunkage » La Tronche en biais, à laquelle elle a répondu, également sur YouTube.

Marie Peltier, La bataille des récitsStock, Paris 2026,
ISBN 978-2-234-09821-3, 
174 pages, 18,50 €