lundi 11 février 2019

Pratique de la petite phrase chez les académiciens

Si j’ai pu m’inquiéter d’une contradiction entre deux définitions de la « petite phrase », loin de moi, bien sûr, l’idée de donner des leçons de français à l’Académie française ! Au contraire : je dois souligner que, son nouveau site web en témoigne, la locution « petite phrase » n’est pas rare sous la plume de ses membres, et même dans leur bouche. Et le plus souvent, cette petite phrase n’est pas telle que l’Académie la déprécie à l’article « petit » mais bien telle qu’elle la salue à l’article « phrase ». Elle est une formule assez puissante pour marquer les esprits et non une formulation faiblarde.

En voici trois exemples parmi plus de vingt, représentant des dates et des circonstances très différentes.

Quand une génération prochaine, de même que la nôtre a redécouvert Tocqueville, redécouvrira en Georges Duhamel le moraliste et l’observateur des faits sociaux, elle ne manquera pas de s’arrêter sur cette petite phrase écrite ici, à Valmondois, en 1930, dans les Scènes de la vie future : « Puisque la machine existe, pourquoi ne pas tout lui demander ? Qu’elle nous délivre de tout, même de vivre. » Car le problème capital des temps modernes y était posé.

De génération en génération, votre influence bienfaisante continue de s’exercer. Votre ombre est donc en droit de négliger les railleries dont, vivant, on vous a poursuivi. Toutes celles dont le souvenir pourrait persister encore s’évanouissent devant une petite phrase de votre testament, une petite phrase si simple et si noble, qu’à la prononcer nous éprouvons une émotion très pure : « Je demande pardon aux hommes, avez-vous dit, de ne pas leur avoir fait tout le bien que je pouvais et que, par conséquent, je devais leur faire. »

Je ne sais comment m’exprimer sur un sujet si délicat. Que ne puis-je me faire entendre par une petite phrase bien innocente, bien polie ! Je vais l’essayer. On prétend que Voltaire, à qui des dames demandaient une histoire de voleurs, la commença gravement par ces mots : « Il y avait une fois un fermier général ».

Les circonstances spécialement remarquables que sont les discours de réception des nouveaux académiciens sont aussi l’occasion de petites phrases : on en trouve chez Marcel Achard, Philippe Beaussant, Paul Bourget, André Chaumeix, Jean Cocteau, Robert de Flers, Auguste-Armand de La Force, Jacques Laurent, Jean d’Ormesson, Jean-Louis Vaudoyer. On en trouve aussi dans des réponses de François Mauriac, Marcel Pagnol, Maurice Schumann et quelques autres.

Une phrase qui pose le problème capital des temps moderne, une phrase qui suscite une émotion très pure, une phrase qui résume innocemment une position sur un sujet délicat… de toute évidence, pour les académiciens une « petite phrase » n’est pas négligeable.

Michel Le Séac’h

Photo Nitot, Wikimedia, licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.5 Generic

dimanche 10 février 2019

L’Académie française hésite entre deux conceptions de la petite phrase

L’Académie française a mis en ligne cette semaine le nouveau site de son Dictionnaire. On peut y consulter la huitième édition de l’ouvrage (parue en 1932-1935) et la neuvième édition, qui s’arrête pour l’instant au début de la lettre S –exactement au mot Sabéisme – ainsi que de nombreux documents utiles, le tout sous une présentation claire et sobre. Bravo !

J’ai déjà dit mon admiration pour la définition élégante et audacieuse de la locution « petite phrase » proposée par l’Académie à l’article « phrase » : « formule concise qui, sous des dehors anodins, vise à marquer les esprits »[1]. On la retrouve telle quelle dans la version en ligne.

Hélas on y retrouve aussi une version un peu différente glissée parmi les exemples relatifs à l’adjectif « petit » : « phrase concise qui, sous des dehors anodins, vise à marquer les esprits ». Dans cette définition, la petite phrase n’est donc qu’une phrase et non une « formule », celle-ci étant définie par l’Académie comme, entre autres, une « expression condensée, nette et frappante ». Rien de plus cohérent.

Mais surtout, l’exemple « petite phrase » figure sous cette définition de l’adjectif « petit » : « Dont l’intensité, la force, la qualité est moindre que la moyenne ». Considérer comme faible en intensité, en force et/ou en qualité une phrase qui « vise à marquer les esprits », n’est-ce pas en faire un oxymore ?

Heureusement, l’Académie française procédant par ordre alphabétique, sa définition du mot « phrase » doit être postérieure à celle du mot « petit ». Il est juste dommage que cette définition plus récente n’ait pas été rétropolée (un mot que le Dictionnaire ignore encore à ce jour) sur la plus ancienne.

Michel Le Séac’h



[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite prase, Paris, Eyrolles, 2009, p. 129-130 et sur ce blog « Petite phrase : la définition magistrale de l’Académie française », http://www.phrasitude.fr/2015/07/petite-phrase-la-definition-magistrale.html