vendredi 25 août 2017

« Les Français détestent les réformes » : encore une petite phrase imprudente d’Emmanuel Macron

« Les Français détestent les réformes » : à peine prononcée devant la communauté française de Bucarest, la formule d’Emmanuel Macron était qualifiée de « petite phrase », par exemple par Laurent Neumann sur BFM TV. Ce n’est pas usurpé : il s’agit bien d’une « formule concise qui sous des dehors anodins vise à marquer les esprits ».

Quelques-uns retiennent plutôt la phrase immédiatement précédente dans le discours du chef de l’État : « la France n’est pas un pays réformable », encore plus radicale mais plus impersonnelle et à la syntaxe négative, ce qui n’est pas favorable[1]. Emmanuel Macron, lui, aurait probablement préféré que la presse sélectionne : « la France n'est elle-même que quand elle mène des combats qui sont plus grands qu'elle ». Mais cette formule était sûrement trop longue, trop obscure et peut-être pas assez en phase avec l’opinion publique, ou du moins avec celle des journalistes.

Quant à la phrase qui « résume » ses aspirations pour la France, scandée d’un coup de poing sur le lutrin, on voit au premier coup d’œil qu’elle n’avait aucune chance d’être considérée comme « petite » : « Se transformer en profondeur pour retrouver le destin qui est le sien, retrouver la capacité à emmener l'Europe vers de nouveaux projets, être à la hauteur du combat qui aujourd'hui est le nôtre dans un monde en train d'éclater, où les régimes autoritaires émergent, où ce qui a été pendant des décennies le camp de l'Occident est en train de se fracturer, où le doute s'est installé, ça c'est un combat, ça c'est un combat qui fait rêver les Français. »

Emmanuel Macron a montré qu’il pouvait mieux faire

Du temps où il était ministre de l’Économie, en janvier 2016, Emmanuel Macron affirmait son refus des petites phrases. Il voulait les remplacer par l’explication. « Les petites phrases, c’est parfois l’univers dans lequel nous vivons les uns et les autres », notait-il pourtant. Espérait-il changer d’univers si aisément ? Il n’avait sans doute pas compris que la presse et le public continueraient de puiser dans ses propos des raccourcis qu’il n’avait pas voulu y mettre. Il a pu le constater au cours de sa campagne électorale : à défaut de petites phrases de culture, il a eu des petites phrases sauvages, comme la colonisation « crime contre l’humanité » ou l’humiliation de la France adversaire du mariage pour tous.

Depuis le « libéralisme valeur de gauche » jusqu'aux kwassa-kwassas qui « pêchent peu et amènent du Comorien » en passant par « le traité de Versailles de la zone euro », les « fausses idées » des 35 heures ou la « vie d’un chef d’entreprise bien souvent plus dure que celle d’un salarié », la liste des petites phrases à risque d’Emmanuel Macron est déjà longue pour un dirigeant aussi jeune.

Insuffisance professionnelle de ses communicants ? Le président de la République aura en tout cas intérêt à veiller à cet aspect de sa communication. Tous les espoirs lui sont permis : il a déjà montré avec « make our planet great again » qu’il savait exploiter les petites phrases… quand elles étaient de quelqu’un d’autre !

Michel Le Séac’h



[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles 2015, p. 223-224.

Illustration : extrait d’un écran de Francetvinfo

samedi 12 août 2017

La « ligne rouge » d’Obama prolongée jusqu’à Trump

Donald Trump, le 8 août, promet à la Corée du Nord des représailles terribles au cas où elle continuerait à menacer les États-Unis. Aussitôt, le thème de la « ligne rouge » resurgit. « Trump vient de fixer sa propre ‘ligne rouge’ infranchissable – et la Corée du Nord l’a franchie instantanément », titre NBC News. Les guillemets à « ligne rouge » peuvent donner l’impression que l’expression est de Donald Trump. Elle renvoie en fait à son prédécesseur à la Maison Blanche[1].

Voici presque exactement cinq ans, le 20 août 2012, Barack Obama déclare à propos de la guerre civile en Syrie : « Une ligne rouge serait franchie si nous constations le déplacement ou l’utilisation d’une certaine quantité d’armes chimiques  ». Cette petite phrase – une formule brève, détachable, relativement anodine mais pleine de sous-entendus menaçants – s’adresse-t-elle vraiment aux belligérants ? En tout cas, elle frappe l’opinion américaine. Très souvent condensée dans son élément le plus significatif (« red line »), elle véhicule l’image d’un chef d’État énergique et déterminé.

Un an plus tard exactement, des armes chimiques sont effectivement utilisées en Syrie. Barack Obama accuse formellement le gouvernement de Bachar el Assad. La ligne rouge est donc franchie. So what? Barack Obama ne prend pas les décisions radicales que sa « ligne rouge » semblait annoncer. Son image en est aussitôt affectée. Il tente de recadrer ses propos de 2012, affirmant qu’il n’a fait que résumer la position de la communauté internationale à l’époque (« I didn’t set a red line. The world set a red line »).

Mais si la « red line » de 2012 était une erreur, celle de 2013 est une faute. On ne se débarrasse pas aussi facilement d’une petite phrase : une fois qu’elle a marqué l’opinion, il appartient à cette dernière de l’oublier ou pas. Or toute nouvelle mention tend à la rendre moins oubliable… La ligne rouge de Barack Obama a un côté sparadrap du capitaine Haddock : elle colle à son image. Et désormais, son sens s’est inversé : au lieu d’un président énergique, elle signale un président faible. De nombreux commentateurs, comme le professeur David Rothkopf, ont analysé la perte de crédibilité qu’Obama s’était ainsi auto-infligée.

Donald Trump n’a pas qualifié de « red line » son avertissement à la Corée. Certains commentateurs le font pour lui[2]. Pour le mettre en valeur par rapport à son prédécesseur ? Ou plutôt pour le pousser dans le même corner ? Cette petite phrase en deux mots, pourrait alors signifier quelque chose comme : « Barack Obama était peut-être un président inconséquent, mais Donald Trump ne vaut pas mieux ». Cette ligne n’est d’ailleurs pas réservée aux partisans de Barack Obama : on la retrouve aussi dans la bouche de Lindsey Graham, sénateur républicain de Caroline du Sud et candidat malheureux à la candidature présidentielle face à Donald Trump.

Michel Le Séac'h


[1] Voir Michel Le Séac’h, La Petite phrase, Paris, Eyrolles 2015, p. 142.
[2] Ce n’est pas la première fois. L’expression « red line » a déjà été appliquée à des déclarations ou des décisions de Donald Trump à propos de la Syrie. 

Photo [cc] Gage Skidmore via Wikipedia Commons