samedi 13 juin 2015

Une petite phrase pour l’éternité ou pour le temps d’un congrès ?

Qu’ont écrit Arnaud Montebourg et Matthieu Pigasse dans Le Journal du Dimanche, déjà ? C’était le 7 juin : même pas une semaine. Pourtant, posez-vous la question, là tout de suite : le titre de leur tribune vous vient-il sans peine à l’esprit ? Si vous lisez le début de ce titre, le complétez-vous sans y réfléchir ?

Tel est le test ultime de la petite phrase. Dans Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, le prix Nobel Daniel Kahneman donne quelques exemples d’activités automatiques attribuées au Système 1 du cerveau, parmi lesquelles : « compléter la phrase ‘du pain et…’ ». Est-ce que ça fonctionne pour vous avec « Hébétés, nous marchons vers… » ? 

Le titre du JDD avait pas mal d’atouts pour devenir une petite phrase – quelques mots qui marquent durablement les esprits :
  1. Les auteurs : des personnalités célèbres, surtout le premier, ancien ministre très médiatique. 
  2. Le contenu : des mots sonores au service d’une image forte sur un sujet d’actualité, sous un format bref (une quarantaine de signes) propice aux reprises dans la presse et les médias sociaux.
  3. Le contexte : une parution dans un grand hebdomadaire, à une date calculée pour exercer un maximum d’effet (en plein congrès du Parti socialiste), avec une mise en scène façon coucou, exploitant habilement l’attention médiatique suscitée par d’autres.
Le titre de la tribune, en page 3 du Journal du Dimanche, était d’ailleurs composé comme une citation, entre guillemets, avec des points de suspension, comme une invitation à la petitephraséification. Qu’on songe au « J’accuse… ! » d’Émile Zola* – qui outre les points de suppression contenait un point d’exclamation : le titre d’une tribune dans la presse peut devenir une petite phrase à part entière (les esprits en sont marqués, la formule contient une leçon instantanée). Mais on n’a pas le sentiment que le « Hébétés, nous marchons vers le désastre… » de Montebourg et Pigasse soit appelé à laisser une marque durable.

À côté de ses atouts rappelés ci-dessus, il a tout de même des faiblesses. D’abord, sa valeur heuristique est faible. Implicitement, il préconise de faire « autre chose » ‑ mais le Système 1 ne s’en satisfait pas, il faut qu’on lui indique un comportement ou une attitude. Et puis, l’identité du « nous » ne s’impose pas d’elle-même : y suis-je inclus ou pas ? D’ailleurs, les petites phrases s’expriment rarement à la première personne. Enfin, les idées exprimées par ce texte ne sont peut-être pas dans l’air du temps, or la dissonance cognitive est ennemie de la petite phrase.

Et à propos, « marchons » n’est probablement pas un choix idéal, dans la mesure où il est question d'une marche dans le mauvais sens, alors que les Français sont habitués à chanter « marchons, marchons » tous les 14 juillet avec une connotation positive !

Cela dit, une petite phrase ne vise pas forcément à marquer toute la population jusqu’à la fin des temps. Dans leur texte, Arnaud Montebourg et Matthieu Pigasse précisent qu’ils songent à un « désastre politique et moral pour [la] gauche de gouvernement ». Implicitement, ils cherchaient donc à marquer les esprits de gauche pour la durée d’un gouvernement. Voire pour la durée d’un congrès : sur cet horizon-là du moins, leur démarche est un succès.
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* Voir La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, p. 76

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