25 juillet 2026

Emmanuel Macron et les rituels du pouvoir selon Louis Hausalter

Louis Hausalter a signé cette semaine dans Le Figaro une intéressante série intitulée « Macron et les rituels du pouvoir ». Elle comprend cinq chapitres :

  • L’allocution télévisée, une dramaturgie présidentielle

  • Le Conseil des ministres, petit théâtre hebdomadaire du pouvoir

  • Le voyage présidentiel : quand la France par en « colo »

  • Quand le président décore : émotion, blagues et mondanités à l’Élysée

  • La commémoration, ou l’histoire sous le signe du « en même temps »

Un constat paradoxal s’impose. D’une part, Emmanuel Macron est sûrement le chef de l’État auquel la locution « petite phrase » a été le plus souvent attachée. D’autre part, ces rituels donnent lieu à des prises de parole bien typées du chef de l’État et sont observés attentivement puis commentés largement. Ils devraient donc être parsemés de petites phrases. Or, les petites phrases d’Emmanuel Macron sont en général puisées ailleurs.

Celles qui proviennent de ces « rituels » font figure d’exceptions. « Il faut rester chez vous », « Quoi qu’il en coûte » et « Qui aurait pu prédire la crise climatique ? », sont issues d’allocutions télévisées, note Louis Hausalter. Ce bilan n’est ni très considérable ni très flatteur puisque ces phrases sont le plus souvent citées en mauvaise part. Une allocution télévisée devrait pourtant viser à laisser une marque verbale significative. Dans le monde anglo-saxon, les grands discours de dirigeants sont souvent désignés par leur phrase la plus remarquable. On parle ainsi du « I Have a Dream speech » à propos de Martin Luther King, du « Tear Down this Wall speech » à propos de Ronald Reagan, du « Iron Curtain speech » à propos de Sir Winston Churchill... Il ne semble pas qu’Emmanuel Macron et ses communicants aient tenté une démarche du même ordre.


Le conseil des ministres, source très contrôlée, est connu du public essentiellement à travers les comptes rendus du porte-parole du gouvernement. « Je prends note au mot près du propos liminaire du président, qui peut servir à faire passer des messages », déclare Maud Bregeon, actuelle titulaire du poste. On pourrait s’attendre, pour de simples raisons d’efficacité, à ce que ces messages prennent la forme de petites phrases, c’est-à-dire qu’ils soient chargés de sous-entendus parlant au pathos des auditoires visés. En réalité, «  le compte rendu oral donne lieu à des réponses très calibrées. Sans parler du compte rendu écrit publié quelques heures plus tard, à bâiller d’ennui ». Restent alors les indiscrétions des participants. Emmanuel Macron lui-même s’efforce de censurer cette voie : « Si ce n’est pas dans le communiqué ou le compte rendu du porte-parole, ça n’existe pas », affirme-t-il en octobre 2024 après une fuite. En tout état de cause, on aura beau entendre déclarer que « le président a dit ça », ce n’est pas comme s’il on l’avait entendu le dire lui-même ou si le compte rendu officiel en avait fait état...

Les voyages présidentiels tendent à confirmer le caractère « interstitiel » des petites phrases. Les discours officiels sont le plus souvent des échanges d’amabilités et tout se déroule sous une supervision étroite des communicants. « Ce contrôle serré de l’image du chef de l’État, à la limite de la paranoïa, ne suffit pas à empêcher qu’une parole ou une image ruine un voyage », tempère Louis Hausalter. Autrement dit, s’il y a des formules mémorables, elles sont accidentelles et non voulues. Ou en tout cas mal calculées. « Au début de sa présidence, Emmanuel Macron se lâchait volontiers sur les Français depuis l’étranger », rappelle le journaliste. « Ses propos sur les "fainéants" en Grèce en 2017 ou les "Gaulois réfractaires" au Danemark l’année suivante lui ont valu de retentissantes polémiques. » Avant même son élection, il avait déclaré : « La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime contre l’humanité. » Ces phrases sont déjà anciennes. La parole du président voyageur semble aujourd’hui mieux calculée ; cela ne signifie pas qu’elle est balisée par des formules mémorables, mais l’exact inverse.

Des remises de décoration, il n’y a guère de petite phrase à attendre. Elles ont un caractère plutôt intime et ne s’adressent pas à un large public extérieur. « Emmanuel Macron aime – comme François Hollande avant lui – multiplier traits d’humour et jeux de mots », relate Louis Hausalter. Comme on l’a dit par ailleurs, l’humour est par nature presque incompatible avec les petites phrases. Celles-ci peuvent à l’occasion donner lieu à petites blagues, pas l’inverse. Louis Hausalter relate ainsi l’histoire d’un récipiendaire qui avait refusé dans le passé de rejoindre l’Élysée, où Sarkozy lui proposait un poste. « Vous refusez de traverser la rue pour trouver du travail », plaisante Emmanuel Macron en le décorant. On reconnaît là un recyclage d’une petite phrase redoutablement célèbre de 2018.

Les commémorations sont tout l’inverse. Louis Hausalter évoque « dix ans de cérémonies au cours desquels [Emmanuel Macron] aura tenté de se poser en "père de la nation", celui qui oriente et incarne la mémoire ». Quant à orienter et incarner la mémoire, si l’on songe au rôle des citations dans le roman national, on se dit que les petites phrases devraient être un instrument essentiel. Et un instrument bien maîtrisé puisque les commémorations donnent lieu à des discours archi-contrôlés, dans lesquels on peut introduire des formules saillantes sans trop craindre qu’elles ne tournent mal (au surplus, les communicants de l’Élysée sont là pour cadrer les commentaires). « Emmanuel Macron a constamment voulu se placer au centre d’une scénographie mémorielle faite de gravité », assure Louis Hausalter. En particulier à l’occasion des « panthéonisations », dont il a fait grand usage. Or si l’image est en effet très soignée, le texte manque en général d’un passage ouvertement destiné à marquer les esprits.

« Cette frénésie commémorative a parfois valu à Emmanuel Macron, comme a ses prédécesseurs, le reproche de se réfugier dans le rôle de celui qui inaugure les chrysanthèmes, afin de reléguer au second plan difficultés politiques et impopularité. » Les rituels présidentiels pourraient en somme servir à parler pour ne rien dire. C’est probablement pour cela que les petites phrases y sont rares.

Michel Le Séac’h

Photo World Economic Forum via Wikimedia, Emmanuel Macron au Forum de Davos, janvier 2026, licence CC BY 4.0

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