mercredi 9 novembre 2016

« Double ration de frites » : la petite phrase de Nicolas Sarkozy qui offense les milléniaux

Les petites phrases viennent d’où elles veulent et disent ce qu’on veut leur faire dire. Elles n’ont pas toujours été concoctées avec soin par des communicants. En tout cas les petites phrases négatives, celle qui font du tort à leurs auteurs. Témoin cette « double ration de frites ». En meeting à Neuilly-sur-Seine avant-hier, Nicolas Sarkozy a déclaré :
« Je n'accepte pas dans nos écoles qu'il y ait des tables de juifs et des tables de musulmans, et si dans sa famille on ne mange pas de porc, eh ! bien le jour où à la cantine il y a des frites et une tranche de jambon, eh ! bien, le petit il prend pas de tranche de jambon, il prendra une double ration de frites. C'est la République. La même règle et le même menu pour tout le monde, c'est ça la République. » 
Gros succès des frites républicaines dans les réseaux sociaux. « ‘’Double ration de frites’’ à la place du jambon : Nicolas Sarkozy offre une belle tranche de rigolade aux internautes », titre ainsi 20 Minutes. Pourtant, Nicolas Sarkozy n’a rien offert du tout. Il aurait plutôt fallu écrire : « les internautes s’offrent une belle tranche de rigolade aux dépens de Nicolas Sarkozy ».

En effet, si jamais une partie de cette déclaration avait été formatée pour devenir une petite phrase, ce serait son début (« Je n'accepte pas dans nos écoles qu'il y ait des tables de juifs et des tables de musulmans ») ou sa fin (« La même règle et le même menu pour tout le monde, c'est ça la République »), sûrement pas la ration de frites. De nombreux médias qualifient pourtant cette formule de « petite phrase », à l’instar de France 3. Bruno Le Maire évoque une « petite phrase […] indigeste pour un ancien président de la République ».

Le message implicite de cette petite phrase n’a rien à voir avec son contenu apparent. Ceux qui la propagent ne se soucient ni d’école ni de diététique : leur « double ration de frites » parle implicitement de Nicolas Sarkozy. En mal.

Dans la communication politique, évitez le gras et le sucré

Une petite phrase a un auteur (petite phrase émise), des relais (petite phrase transmise) et un public (petite phrase admise). Il n’y aura transmission, il n’y aura admission que si la petite phrase est jugée porteuse d’un message en cohérence avec ce qu’on croit déjà. Les frites, un sujet a priori complètement anodin, n’ont d’importance que si l’on pense déjà du mal de Nicolas Sarkozy. Cet épisode comporte donc une leçon pour la communication politique : une formule qui se diffuse spontanément et largement dans les réseaux sociaux[1] contient plus d’enseignements sur le public qui la reçoit et la relaie que sur son auteur lui-même.

Or les réseaux sociaux sont dominés par les milléniaux, ou la génération Y. Pour cette génération, la cantine de l’école n’est pas encore très lointaine. Elle se projette aisément sur le « petit » de Nicolas Sarkozy. Elle se rappelle qu’à la cantine, le jour des frites était jour de fête. Et quand on sortait avec les copains, on allait volontiers au MacDo – frites encore. La frite riche en lipides était une sorte de plaisir coupable qu’on partageait entre ados. La frite ne passe donc pas inaperçue, elle n’est pas n’importe quelle garniture : en se mêlant de frites, Nicolas Sarkozy endosse le rôle de l’adulte qui transgresse leur intimité en regardant dans leur assiette.

Jean-François Copé en avait déjà fait l’expérience avec son pain au chocolat, les milléniaux ne sont pas seulement une génération technologique, ils sont aussi une génération élevée aux produits gras et sucrés : n’y touchez pas !

Michel Le Séac'h


[1] Dans la presse, la formule a été activement « poussée » par l’AFP.

Photo N. Sarkozy :  European People's Party - EPP Summit October 2010 via Wikipedia et FlickrCC BY 2.0

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